‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 38 sur 68 · LE PRINCE NAPOLEON 2 I · texte numérisé non relu

LE PRINCE NAPOLEON 2 I

d'être solitaire. Il était assis sur un banc. Il fumait une cigarette. Son bras droit était appuyé tout de son long sur le dos de ce banc. Sa figure était éclairée par la lumière molle du matin qui adoucit les traits. Je fus tenté d'aller à lui et de lui dire : « Monseigneur, j'ai eu rhonneur d'être auprès de vous quand vous arrivâtes au point culminant de votre vie ; vous épousiez la fille de la plus vieille maison royale d'Europe après celle des Bourbons. Vous étiez la puissance mûrie de la France et la princesse était l'espérance à peine épanouie de l'Italie. Le poè'te Prati avait écrit « lui il ressemble à la France, et elle à l'Italie ». Mais je me contentai de dire tout cela à la cantonade. Quelqu'un parut au coin de l'allée et vint à lui. Le prince lui tira la langue en riant, et se leva. Qu'eut dit le poète Prati, nommé, l'autre jour, sénateur du royaume ? — J'ai constaté qu'on voyait d'autant mieux un homme qu'il ne vous voyait pas. L'expression d'ordinaire dure de la physionomie a, au repos, un calme marmoréen. Ce n'est pas l'apaisement qui suppose une tempête précédente, c'est le calme d'un lac à l'abri, qui n'a pas connu le vent. Aussi bien ce prince, violent parfois et passionné souvent, a-t-il supporté avec une insensibilité extraordinaire les différents changements de température de sa vie. Il passe du chaud au froid sans frissonner — comme une statue des jardins publics qui reçoit la pluie après le soleil. Après avoir touché au sommet de la Fortune, il est descendu sans émotion apparente jusqu'à ce point où M. Naquet lui est supérieur, car M. Naquet peut dire Nous, et M. Naquet ne compromet dans son nouveau rôle aucun bossu de

ses ancêtres.

Le portraitiste ne doit pas imiter la foule qui

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suit aujourd'hui ce prince comme un masque attardé le mercredi des Cendres. Il a une valeur personnelle incontestable. Il vaut mieux que la destinée qu'il s'est faite, s'il vaut moins que celle qui lui avait été faite par Dieu. Ses amis disaient jadis que créé pour être le premier, il serait toujours un mauvais second. — Tout en haut ou tout en bas ! Cette alternative a plu à d'autres qu'au prince. Sa jeunesse a été plus heureuse que celle de ses cousins, plus princière surtout. Cependant, en 1848, il est républicain. Le voilà au Palais-Royal, cette maison d'en face des Tuileries. Il en continue la tradition. M. Paul de Cassagnac lui donne ce surnom qui restera : Jérôme- Egalité. L'empereur dont le côté doux est désormais mis en lumière, tolérait son incontinence de paroles. D'ailleurs le Palais-Royal cessait d'être dangereux en devenant impopulaire. Le prince semblait même être fort insouciant du que dit-on des salons et de la rue; il laissa faire la légende qu'on sait. Les marquises et les gavroches étaient ligués contre lui. En ce temps, il était un individualiste de robuste allure. C'était aussi, lui, un jacobin nanti. De là l'exagération de cette légende faite contre lui. J'imagine qu'il n'a pas plus donné de preuves de lâcheté que de bravoure. Il suffisait de voir comment le prince portait son uniforme de général, pour comprendre que ce n'était pas là un soldat. Mais ce n'est point le poltron qu'on a dit. Malheureusement il y a pour un prince français quelque chose de plus grave que de ne pas être brave, — c'est de n'avoir pas la réputation de l'être. « Plutôt lâcheur que lâche, » a dit un de ses amis. La vérité eit là! En effet, le prince est tyrannique et oublieux en amitiés. — Il faut d'ordinaire se métier de ces mains d'homme, petites, blanches et grasses !

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