‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 5 sur 68 · LE MARÉCHAL CANROBERT · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL CANROBERT

Vous souvenez-vous de ces jours où on se disait : « Il y a quelque chose de nouveau, car on n'entend pas le canon ». La vie du maréchal Ganrobert fut comme une de ces journées où le silence était l'exception, et le bruit du canon la règle. On pourrait vraiment mettre le tableau de l'époque militaire de la France, de i83o à 1870, dans le cadre de la vie du maréchal. Cependant sa biographie, si intéressante qu'elle soit, ne me tentera point ; je suis ici pour faire des portraits. C'est le fils d'un Breton, officier de l'armée de Condé. Je vais faire trois portraits de Bretons : MAL Jules Simon, Renan et le maréchal Canrobert. Cela prouve surabondamment que cette terre est fertile, qui peut produire des arbres si différents dont les fruits sont si divers. J'ai vu de bien près le maréchal en quatre circonstances. Je dirai ces quatre aspects.

C'était au commencement de la guerre d'Italie, à Suse. Nous venions de croiser, sur le Mont-Cenis, le char funéraire d'un général français, mort d'une attaque d'apoplexie. Sur le sommet du mont, une bande innombrable de corbeaux nous était apparue. Comme les hirondelles qui se réunissent pour aller vers le soleil, les corbeaux de toutes nations allaient vers la Mort. On eut dit qu'ils avaient entendu de partout la

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marche sonore des régiments. Les vieux Romains, qu'impressionnaient les présages, fussent rentrés chez eux.

La figure du maréchal Ganrobert, assis à Suse sur un canon de cuivre, nous rasséréna singulièrement. Il était vêtu d'une capote vareuse avec boutons de métal. Un autre aurait eu un képi avec ce costume. Lui, il portait le chapeau à plumes de commandant en chef d'un corps d'armée. Sous les revers entr'ouverts de la capote l'or étincelait. Sa main gauche était appuvée sur l'épée. La main droite caressait la moustache. Tout respirait une telle intensité de vie et une certitude si absolue du succès, que nous oubliâmes à sa vue le général mort et les corbeaux. Le maréchal semblait poser devant un peintre invisible. Il se leva comme on le fait après une séance chez un artiste. J'allai à lui et présentai une lettre. Il lut seulement la signature et me tendit la main. Vous dire qu'il me regarda serait vous tromper. Quand on parle au maréchal on a l'air de parler à un homme à cheval. — Son regard est à un mètre au-dessus de votre tête.

Les Gracques avaient toujours avec eux un joueur de flûte ; il semble que le maréchal emmène toujours un photographe avec lui. Ce n'est point là de la tatuité, car nul n'est plus que lui bon enfant; c'est un pli qu'il a pris en commandant les zouaves, dont il fut le premier colonel ; et puis c'est son tempérament. Il est sans cesse devant le verre d'une lunette dont il se sent l'objectif. Le roi Victor-Emmanuel a ces allures du maréchal. L'histoire ne prendra jamais en déshabillé le maréchal Canrobert. Il a toujours son hausse-col. De même que le public n'a jamais vu manger le roi Victor- Emmanuel, de même on n'a

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jamais vu en bras de chemise le maréchal. La diane n'a jamais sonné pour lui, car il fut toujours levé avant elle. En Afrique, il avait pris l'habitude de dormir pendant le temps et à la façon qu'il voulait. Les zouaves étaient persuadés que leur colonel ne dormait que le dimanche après la revue.

En ce jour dont je parle, le maréchal fut salué à Turin, quand il y entra le soir, par une acclamation formidable. Je me souviens qu'après le défilé de deux régiments de la garde, un régiment de ligne apparut. Les Turinois jetèrent des vivats tels que nous n'en crierons plus, ni eux, ni nous. — Ils avaient enfin aperçu le pantalon rouge. Or, ce pantalon rouge, trop mis au second plan dans les modernes tableaux militaires, symbolisait aux yeux de l'Europe la France éternellement grande et charmante. Le maréchal et le pantalon rouge, personnifiant également le troupier français, eurent le même succès. L'Italie palpait enfin la France à côté d'elle. Elle était certaine de la victoire. Depuis il a beaucoup neigé sur le Mont- Genis !

Ce furent là les grands jours du maréchal Canrobert. Quelques semaines après, il avait des rivaux dans la gloire. Le maréchal de Mac-Manon, qui devait sauver l'Italie à Magenta, comme il sauva peutêtre la France à Malakoff, n'empoignait pas ce peuple qui veut que ses héros aient toujours l'air de marcher sur les planches d'un théâtre grandiose. En Crimée, le maréchal Canrobert avait mené le dévouement jusqu'au sublime, car il sacrifia à la patrie son amourpropre de général. Il remit le commandement à ce colossal et gouailleur tueur d'hommes, le maréchal Pélissier. Le maréchal Canrobert hésitait devant ces

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