‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 40 sur 68 · LE PRINCE NAPOLEON 2IO · texte numérisé non relu

LE PRINCE NAPOLEON 2IO

qui lâchés tour à tour par nos chefs de file tombés à la mer, allons vers lui comme des chiens qu'on fouette, — mais avec une passion ardente pour la liberté honnête et la patrie blessée ! Mais il ne saurait accepter ce démocrate qui est un autocrate, — ce libéral qui est un autoritaire, ce citoyen qui a été un César voluptueux. Enfin la France qui a perdu les sentiments de respect, a du moins conservé ceux de générosité. Cette politique d'un cousin, qui a pour but voulu une attaque personnelle contre une auguste femme et son fils, aura de la peine à être une politique française. On dit en Orient que quand un grand événement se prépare dans la famille de Mahomet, le grand Mahmoud II s'agite dans son sépulcre. A ce compte-là. Napoléon a dû s'agiter dans son lit de porphyre des Invalides.

Que d'étonnements dans notre histoire contemporaine ! Que de fleurs d'espérance aujourd'hui tombées à terre et souillées! On dirait le pavé d'une rue après la procession ! Et dans l'espèce qui nous occupe, que de contrastes puissants et heurtés parmi ces hautes figures dont j'ai fait ici le portrait ! Le duc d'Aumale et le prince de Joinville quittent, avec un grand désintéressement civique, la scène politique — le prince Napoléon y entre! Le comte de Paris se tait patriotiquement — le prince Napoléon va parler. La grande figure sereine du comte de Chambord reste sur le Sinaï — le prince Napoléon se redresse auprès de la table de la Loi. Que diriez-vous si tout à coup, par suite de la mort du prince impérial —on peut sans mauvais goût faire cette supposition en face de cette charmante figure pleine de vie — le prince Napoléon devenait l'héritier de la dvnastie impériale? Dieu nous

a promenés d'étonnements en telles surprises qu'on peut imaginer cette nouvelle fantaisie divine, sans blesser Dieu que pieusement j'adore et devant qui je m'incline et me couche — comme un caniche que bat son maître et qui ne sait pourquoi. Donc, que diriezvous, voyant cela ? Moi, je dirais vers le ciel : « Maintenant, ô mon Dieu, je crois que vous n'inventerez rien de plus fort ! »

Quand la Révolution emporta le prince hors Paris comme une louve emporte un petit agneau, il était trop petit pour voir de façon à se souvenir bien. On dit qu'il se rappelle surtout son poney bai. Il grandit dans l'exil et ce fut bientôt un des plus intrépides chasseurs de renard. Cette chasse, dont un seigneur allemand disait, après l'avoir courue : « c'est sublime; mais y a-t-il des gens qui la courent deux fois ? » commença à entraîner le jeune homme à la façon anglaise. On sait à quel point l'aristocratie anglaise a la préoccupation de la vigueur physique. Le prince était grand, très-mince, aux cheveux plats et blonds. Sa figure éveillée et fine était éclairée par deux yeux vifs et bleu-clair dont il avait pris le regard parfois rêveur à sa mère, la princesse Hélène. Il y eut de bonne heure chez lui une exubérance de vie qui se traduisait par des emportements que sa mère modérait. Combien de fois la duchesse d'Orléans lui a-t-elle dit : « Regarde ton frère Paris, comme il est sage ! » Etait-ce parce que l'un des deux frères apercevait dans l'avenir une couronne, et que l'autre n'y voyait — spectacle moins sombre — qu'une épée !

La mère mourut. Les enfants se séparèrent pour la première fois. Le comte de Paris étudia tout d'abord la vie dans Plutarque; — le duc de Chartres, dans la rue. En effet, celui-ci partit pour le continent. 1!

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traversa Paris. Assurément il regarda les Tuileries à travers la grille, avec la curiosité d'un aiglon regardant le nid d'où la tempête l'avait jeté avant qu'il eût des ailes. Quand on est jeune, on porte en soi une foi immense que rien ne saurait diminuer. Aucune voix ne dit au prince que ce nid royal serait brûlé et qu'aucune dynastie n'y viendrait plus couver. Le duc de Chartres entrait à Turin en même temps qu'un humble Français un peu plus âgé que lui. Vous m'eussiez étonné si vous m'aviez dit qu'un jour je ferais le portrait de ce jeune prince vêtu en officier français et assistant à une messe où les chantres entonnaient le « Domine salvam fac Rëmpublicam ».

Le vent chasse sur les sommets et dans les abîmes les feuilles tombées, sans s'inquiéter de quel arbre elles proviennent. — De même, le vent classique des révolutions a roulé les enfants de roi dans les mêmes ravins, sans s'inquiéter s'ils étaient de l'appel au peuple, ou du droit divin ou du droit mi-divin. Le duc entra à l'académie militaire de Turin, comme le prince impérial devait entrer plus tard à l'école des cadets anglais. L'histoire semble continuer aujourd'hui les romans d'Alexandre Dumas. Un vétéran de la guerre d'Afrique, le général Trezel, tout petit, à l'œil de verre, avait suivi le prince et s'était dévoué à son instruction. La nuit froide de l'exil n'empêche point de s'épanouir ces jeunes plantes. Elle ne tue que les hommes faits et les vieillards. Le crime le plus abominable de ces temps où on peut choisir, me semble être le long assassinat commis par la Révolution sur le Dauphin; mais il est digne de la logique effroyable de la Convention — L'enfant royal envoyé en exil eût grandi plus que la Révolution jacobine.

Un jour, il l'eût étranglée pour toujours. Et c'eût été vraiment grand dommage!

La maison de Savoie reçut à ravir l'enfant de la maison de Bourbon. A certains dîners de famille, les princes Humbert et Amédée et les princesses Clotilde et Pia, regardaient avec étonnement cet étranger qu'on leur avait dit d'appeler mon cousin. Blondins et blondines, ils ne comprenaient pas ce que c'était que perdre une couronne ! Le destin devait se charger de l'apprendre bientôt à l'un des princes et à l'une des princesses. La vieille société aristocratique de Turin finit par accepter avec ardeur, après s'être un peu fait tirer l'oreille, le petit-fils de Louis- Philippe. Jamais gentilhomme étranger ne fut mieux vu à la Società dell'Wisth. La guerre éclate. Napoléon III veut bien ne point voir dans l'armée alliée ce jeune sous-lieutenant de Nice-cavalerie. Le duc de Chartres reçoit le baptême militaire au son des canons français, comme il avait reçu le baptême chrétien au bruit du bourdon de Notre-Dame. Le prince prend là sa figure en relief de troupier; — il ne la quittera plus.

Après Solférino, c'est-à-dire la victoire, on voit apparaître par moment au milieu des fêtes de Milan et des fièvres du Carnevalone sa silhouette très-haute et très-svelte. Au milieu des femmes de l'aristocratie de Milan, dans le fond et même parfois sur le bord d'une loge de la Scala, on voit se détacher sa figure lumineuse et vivante. Puis, des les premières attaques de Cavour contre la papauté temporelle, le duc de Chartres disparaît. On ne peut le revoir qu'en Orient sur un fond à la Decamps — couché au soleil,

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comme de Sétif.

comme aiment le faire les chevaux de la grande race

Mais voici venir en Amérique de nouvelles journées de poudre. Le prince accourt au bruit du canon, comme les meutes au bruit de la trompe. — C'est sa fantaisie, sa chimère, et son destin que de se battre ! Sera-t-il fédéré ou fédéral? J'imagine qu'il eût joué la réponse à pile ou face. Mais le comte de Paris, esprit mûr dont Chartres reconnaît la supériorité, a choisi Tannée du Nord. Les deux princes sont reçus à merveille par le président Lincoln, ce géant maigre à grosse tête, glorieux faucheux qui a été assassiné comme s'il avait été un roi. Ils entrent à l'état-major du général Mac-Clellan. Bientôt la différence physique et morale qui existe entre les deux frères s'accentue. Le comte de Paris reste à l'état-major général et voit l'ensemble des grandes batailles qu'il racontera plus tard dans le livre d'un excellent écrivain et d'un penseur de haute allure. Chartres, lui, continue sa chasse au renard des plaines de Claremont.

Il représente dans la famille d'Orléans la cavalerie, comme son oncle le duc de Nemours, — et comme le duc d'Aumale représente l'infanterie et le duc de Montpensier, l'artillerie. Il se bat en fourrageur et il ne sait que trois ou quatre jours après la bataille, par les journaux, si on a été vainqueur ou vaincu. Un jour ou plutôt un soir de bal, il est surpris par l'ennemi. Il monte à cheval sans quitter son habit noir et son gilet à cœur. A la tête de ses cavaliers, il fait huit prisonniers. Il est brave par tempérament, comme souvent on l'est en France. Cette bravoure ne vaut pas mieux qu'une autre, mais elle empoigne davantage la galerie. Il est à Williamsburg; à Pecks-

houx, à Gaine's Hill, etc. Tout à coup les princes sont rappelés en Angleterre pour cause politique et motifs diplomatiques. Le duc de Chartres prit, pour la troisième fois, le chemin de l'exil. — Il me rappelle ces cygnes qui, dans un lac, ne peuvent se poser sans être ajustés par quelque chasseur et forcés de s'envoler encore.

Le duc de Chartres revient en Angleterre et on ne sait ce qu'il devient. Il n'existe plus dès que — pour me servir d'une vieille expression militaire — il n'est plus sous le harnais. Cet esprit enclin aux imprévus de la guerre et ouvert aux chants des cuivres, est aussi inquiet qu'une hirondelle à terre, quand il rentre dans la vie civile.

On le voit jeter sur les hommes et les choses un regard distrait, Et il y a jusqu'à son habitude de porter des chemises de couleur qui rappelle le soldat sous le gentilhomme élégant. Ses cravates sont parfois bizarres; on dirait que le cou ne sait plus comment s'entourer quand il n'a plus le hausse-col. Il est toujours soldat comme son beau-père de Joinville est toujours marin. 1866 arrive. Le prince a senti l'odeur de la poudre et accourt à Turin. On refuse de l'accepter. Le jeune soldat chevronné dut donc voir ses anciens camarades se battre sans lui. — Un cheval blessé et une jeune fille malade n'entendent point avec plus de chagrin la trompe sonner et les violons chanter! Enfin arrivèrent ces journées qui resteront, malgré leur obscurité voulue, les grands jours du duc de Chartres.

Mal reçus par le général d'Aurellc de Paladines,

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le beau-père et le gendre, le colonel Lutherod et Robert Le Fort se séparèrent devant la tempête. L'un entra dans l'armée du général Ghanzy et l'autre, le duc de Chartres, resta dans l'armée du Nord. Plus heureux que le prince de Joinville, le prince réussit à tromper tout le monde. Les généraux Faidherbe, d'Argent, Briant et plus tard Ghanzy mettent à l'ordre du jour ou proposent pour un grade supérieur le capitaine Robert Le Fort, sans connaître sa proche parenté avec Louis XIV. Le duc savait, par l'exemple de son beau-père, qu'il reprendrait pour la quatrième fois le chemin de l'exil s'il était reconnu ; aussi on ne s'imagine pas le soin qu'il mettait comme à se grimer. Il cache les fleurs de lys — comme s'il les avait eues sur l'épaule ! M. de L... le reçut dans son château pendant trois jours. Le capitaine s'était dit fils d'un colonel de dragons, retraité à Valence, que M. de L... avait connu autrefois. Et M. de L..., ancien officier, disait de temps en temps au prince : « S.... bleu, capitaine, c'est étonnant comme vous ressemblez à ce brave Le Fort votre père ! »

Après la guerre, le général Briant s'écriait : « Faut-il que je sois un triple niais de n'avoir pas reconnu le duc de Chartres ; je m'imaginais apparemment que les princes voyageaient toujours comme les princes des féeries du Chàtelet, avec une couronne sur la tète ! » Ce qui me frappe surtout dans ces journées de combat, et que j'indique du doigt au lecteur, c'est que, grâce à cet incognito, Robert le Fort jouait à ce jeu non-seulement sa vie, mais sa place dans le tombeau de famille. — Cadavre inconnu laissé sur le champ de bataille, il pouvait être

déchaussé et enterré par le premier Prussien venu. Désormais, la campagne de Robert Le Fort est entrée dans la légende. — A-t-il été le héros dont un peuple a besoin pour le présenter à l'histoire ? Les courtisans diront "oui ; et moi, je dirai non. La gloire du jeune soldat, si grande qu'elle soit, n'ira certes point jusqu'à cette apothéose ! Le prince n'a point été ce héros. La France peut encore dire, comme Byron en commençant son poème de don Juan : « I want a hero — j'ai besoin d'un héros ».

Le prince, attiré comme toujours par l'appât du danger, entra à Paris pendant les premiers jours de la Commune. — Il y revint quand la baleine expira et qu'il était prudent de se tenir à l'écart de son agonie. Quel beau gibier la Commune a manqué là ! Déjà la Commune avait manqué le général Chanzy et la Banque. Je ne sais quelle fatalité lui retirait de la gueule les bons morceaux. Le prince fut maintenu sans hésitation par la commission parlementaire dans son grade de chef d'escadron, On doit souligner à ce sujet l'attitude de l'extrême gauche, qui fut courtoise. Nommé chevalier de la Légion d'honneur, il ne se souvint pas qu'il était grand'croix de la Légion d'honneur, — Et la petite croix d'argent ramassée sur les champs de bataille lui parut valoir la grosse croix d'or trouvée dans son berceau.

Il va à FrohsdorfF avec son oncle, le duc de Nemours, et il est accueilli avec un empressement particulier par le comte de Chambord. Enfin, il part pour l'Algérie, où il se bat. Il y retrouve à chaque pas les traces de son père. — Il se bat enfin par un beau soleil ! jamais homme ne fut plus heureux. On sait que le duc de Chartres" a épousé sa cousine, fille

du prince de'Joinvillc, filleule de la reine Marie-Amélie, dont la beauté et la souveraine distinction sont bien connues. Il a quatre enfants de cinq, sept, neuf et dix ans. Je souhaite au duc de Chartres d1être bientôt général et que ses fleurs de lys ne fassent pas tort à ses étoiles. — Le prince ne m'a jamais fait de mal... Je ne vois donc pas pourquoi je lui souhaiterais d'être roi !

En ces temps de France où la royauté, de quelque nom qu'elle s'appelle, est comme une biche aux abois poursuivie par une meute de chiens affamés, c'est un métier difficile que d'être prince et c'est un art encore moins facile que de portraicturer les princes. On dirait vraiment qu'il faut ou les insulter ou les trop louanger, ou baiser leurs genoux ou couper leurs tètes. Je crois que j'ai su et que je saurai éviter également ces deux extrêmes dans mes portraits de prince. Mais je dirai que le duc de Chartres m'apparaît avec un relief étonnant. Sa personnalité séduit et saisit vivement. Elle se dégage de toute préoccupation politique.

C'est avant tout et quasi seulement un soldat. Il a rappelé les anciens chevaliers errants qui couraient monts et vaux avec leur épée. Il me semble que les haines politiques doivent s'arrêter devant cette figure sympathique dont les contours sont si nets. Il est une des personnifications les plus hautes de quelque chose qui, disait-on, n'était en France qu'un cadavre de plus, — je veux dire le patriotisme ! Le duc de Chartres a vu de près toutes les choses farouches et bouffonnes du temps ; — et il n'a pas dû être obligé, comme ses ancêtres, de paver des Triboulets charges de le faire rire.

A l'Assemblée des députés, sous l'Empire, Jules Favre était l'objectif des tribunes. Les conservateurs sont comme les femmes honnêtes qui, lorsque nous les menons aux premières représentations, veulent qu'on leur montre les dames célèbres. Quand M. Jules Favre parlait, il se mettait à l'extrémité d'un banc, dans la travée vide. Sa main gauche était appuyée sur le dos du banc et le bras droit restait libre. Grand et fort, il avait le front large et carré. Ses cheveux vigoureux étaient relevés et dépeignés. Ses épaules un peu rondes, mais puissantes. Ses yeux vifs, inquiets, menaçants, cherchaient à lire dans la figure de la foule attentive, y épiant rémotion ou quelque révolte individuelle. Ses sourcils épais faisaient un angle mobile sur le coin de l'œil. Sa lèvre inférieure était à elle seule un spectacle. Dédaigneuse, ironique, disons le mot : méchante, — avancée comme un défi !

La barbe entourait sa face dure. Mais il montrait sa bouche toute nue, avec la coquetterie d'une femme qui montre ses lèvres roses. Il avait raison. Cette bouche, c'était son talent. Si la haine a besoin de prendre quelque forme savante : voilà son affaire. Cette bouche était l'œuvre de M. Favre autant que de la nature. — On ne savait pas si elle était la cause de la phrase ironique, ou si la phrase l'avait peu à peu façonnée à son usage! Sa lèvre supérieure,

plus fine que l'autre, rentrée, comme pincée et avant une ligne plus sévère, disait la force concentrée-, on eût dit que dans la lutte ces deux lèvres donnaient rarement ensemble. En pareil cas, l'âpre parleur devenait éloquent.

Et dans cette Assemblée qui est morte, M. Jules Favre avait adopté un geste qu'il n'a plus, et qui produisit tout d'abord un grand effet. Au moment de la péroraison, il se mettait de trois quarts. Pendant que se développait une de ces longues phrases dont il a le secret, il revenait peu à peu de face, et il tenait le bras droit étendu — avec le poing fermé — non pas pour montrer Le poing, mais il n'est pas correct en art oratoire d'indiquer un homme avec le doigt, — et ce bras était tendu vers le banc des ministres ! Tout à coup, — alors que l'Assemblée et les tribunes avaient les yeux fixés sur ce poing immobile, la phrase étincelante arrivait à la chute et le poing s'ouvrait — quatre doigts allongés, sur le pouce replié, menaçaient le pouvoir! J'espère que tous ceux qui l'ont vu diront : C'est ça î

Cela fait bien, deux ou trois fois, mais cela s'use. Quoi qu'il en soit, le talent de M. Favre est le dernier mot du métier. Il n'a ni grandeur ni puissance permanente, ainsi que nous Talions voir, mais il a parfois une superbe allure. Ce talent a été obtenu par un travail opiniâtre des jours de jeunesse et par une volonté de fer qui a pris pour instruments des défauts de nature. J'estime que M. Favre serait un grand professeur d'éloquence; mais il est aux grands orateurs ce que M"1' Favart est à Rachel. Tout chez lui est préparé et comme répété d'avance. A un an de date, s'il prononce le même discours — cela s'est vu

— il respirera à la même virgule dans la même longue phrase. A coup sur, il n'est pas de la race des Berryer, des Falloux, Emile Oilivier, Rouher, Gambetta, Audirîret-Pasquier, etc. Je choisis comme au hasard parmi les orateurs politiques à tempérament. Si un homme de tempérament l'avait osé, sa parole eût mangé devant le pays celle de M. Favre ! Mais on a peur de cette science oratoire qui connaît tous les poignards. Cependant l'Empire sentait vaguement la possibilité de tomber le géant. La fortune de M. Emile Oilivier vient seulement de Cette phrase de M. Walewski à l'empereur : « Oilivier pourra lutter contre Favre ». Mais il eût suffi d'oser, comme il suffirait certes aujourd'hui. Il y a, m'a-t-on dit, des jeunes avocats qui ont vaincu à la barre M. Favre avocat : pourquoi n'y aurait-il pas à la tribune des jeunes orateurs qui lutteraient contre ce rhéteur énorme ? Chacun sait que les connaissances de M. Favre en économie politique, en droit public et administratif ne constituent pas un lourd bagage. — La phrase de M. Jules Favre, comme certaines femmes du monde, a passé sa vie à s'habiller !

J'ai voulu le revoir de très-près, car M. Jules Favre m'attire comme un chef-d'œuvre de mécanique. Entre le Favre de l'Assemblée nationale et l'avocat, je choisis celui-ci, parce qu'il est beaucoup moins connu. D'ailleurs, l'orateur politique de i N 7 5 ressemble à celui de 1866 et 1867 î bien diminué cependant. A coup sûr il n'a plus pour lui les tribunes! Donc, voulant m'absorber dans l'étude de mon objectif, j'eus la fortune de voir Jules Favre dans une de ces affaires de séparation de corps, où il est maître. L'huissier me laissa entrer sur les bancs du

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prétoire, me prenant pour répoux. M. Favre défendait la femme. J'étais à deux pas de lui, — un peu en arrière. Quand ce fut à lui de parler, il se leva. Il murmura le « je me présente dans la cause pour

Mme X et..,.. » et ôtant sa toque avec un geste

arrondi, il se tourna vers son adversaire. C'était un avocat plus fort que lui. Le public ne sait pas ces choses-là! C'était ou M. Allou, cet homme grand, sévère- et pourtant pittoresque comme sa phrase, ou M. N3eollet, ce poète jurisconsulte, ou M. Bétolaud, la doctrine faite homme, ou etc., etc. M. Favre regardant son adversaire, se tenait droit, ayant les deux mains dans les poches de sa robe. Doucement, lentement, comme en cadence, il félicita l'avocat sur son talent. Avec une ironie polie, froide, comme humble, il le plaignit de défendre une cause aussi mauvaise. — Il faut vous dire que la cliente de M. Jules Favre était une sorte de petite grue !

L'avocat adverse reçut avec le plus grand sang froid cette longue phrase sur le dos, comme vous le feriez si on commençait une conversation en vous parlant du beau temps. Ayant 'dit, M. Favre se tourna du côté du tribunal et exposa à sa façon les faits de la cause. Son profil, vu ainsi de près, est singulièrement vigoureux:. Le débraillé de sa barbe, aujourd'hui toute blanche, et ses cheveux presque blancs, que maintenant il coupe très-courts, lui vont bien. Les épaules sont un peu plus rondes qu'autrefois, mais supportent d'autant mieux la robe qu'elles élargissent. Les manches amples vont mieux à ses gestes que les manches étriquées de la redingote politique. Il a une telle habitude de la barre que pas un son ne détonne. Pas un geste ne dépareille l'action. La cause

n'était pas excellente et exerçait d'autant plus le talent de l'orateur. Je puis dire qu'il se donna tout entier et que je touchai du doigt tous ses moyens. Le fameux hoquet de Me Favre était plus prononcé que jamais. Règle générale : quand vous entendez distinctement dans un exorde ou une exposition de M. Jules Favre son grrrrr bien connu, — ça va être drôle ou pas drôle, comme vous l'entendrez !

Ce hoquet était tout simplement, dans les débuts de M. Jules Favre, le hoquet qu'on trouve chez les petits garçons et les petites filles qui récitent leur catéchisme et cherchent la fin de la phrase. Ce grrrr arrivait au milieu de la période et cachait une hésitation de la mémoire. Maintenant que M. Jules Favre est maître de sa phrase, le hoquet est resté, malgré l'orateur. M. Favre est comme M. Garnier serait si, l'Opéra étant construit, il n'avait pu enlever quelque échafaudage.

Ce hoquet est fort désagréable, entendu de près. J'ajoute que le célèbre orateur a dû perdre des dents, car si sa phrase siffle parfois avec une vigoureuse énergie, elle crache presque toujours sur ses voisins. Je regrette d'être obligé d'entrer dans ces détails, mais si vous aimez les portraits vus de très-près, en voilà un !

Pendant longtemps, M. Favre écrivit deux ou trois fois des discours avant de les prononcer et de deux ou trois manières différentes. Il obtint ainsi une grande force. Chacune de ses pensées se traduisait dans la forme qui lui venait à l'esprit et qui était travaillée d'avance. Cela imitait à s'y méprendre l'improvisation. Il gagna aussi à cette étude sans trêve cette forme littéraire qui est une de ses plus

grandes séductions. Une de ses phrases est restée dans la légende oratoire. Il plaidait pour le mari d'une femme qui avait voulu rester vierge. La phrase, démesurément longue , mais charmante , restera. Demandez-là à quelque jeune avocat. On ne peut l'écrire dans un journal.

Aujourd'hui M. Favre est plus maître de sa phrase que de son argument. Il commence parfois une période sans savoir où il va, et dans laquelle vous et moi nous perdrions la tête. Mais il la mène savamment, en la grossissant ou en l'aiguisant. Il arrive, avec ce ton d'une monotonie voulue qui lui est particulier, à une chute attendue sur une note juste, sans que la grammaire et la clarté puissent se plaindre. En ce jour dont je parle, il abîma le malheureux époux J'imagine que M. Favre me prenait pour lui, car il semblait m'adresser les invectives. Et l'huissier me regardait d'un air gouailleur. Mais moi je savais bien où était le véritable époux î Vous n'avez jamais vu pourtant — dans une époque où il y en a tant eu !

— une figure plus étonnée que celle de ce brave homme, quand M. Jules Favre racontait ses crimes contre la petite ange que vous savez.

Enfin, l'orateur termina sa plaidoirie. Puis, radoucissant sa voix, qu'il a parfois, après ces rugissements de lion, — douce comme la voix d'une lionne amoureuse, il remit les mains dans les poches de sa robe. Et se tournant vers l'avocat adverse qui, pendant tout ce temps, avait l'air d'un homme qui doit dîner à six heures et qui voit à la pendule six heures moins dix, il lui dit vous reconnaîtrez son style) :

— " .Maintenant je suis certain que mon éminent contradicteur regrette les si belles paroles éloquentes

qu'il a prononcées et que, voyant sous son vrai jour la cause, il en sait désormais le résultat; et que, comme moi, il la jugera conforme aux droits de la justice et — si cela peut se dire — à des droits plus sacrés encore, ceux de la famille ». Vous n'avez pas oublié qu'il a trois manières différentes de dire ces phrases. L'éminent contradicteur répliqua et ne me parut pas si convaincu que cela !

Je n'ai pas besoin de dire que le tribunal donna gain de cause à l'époux. Il semblait bien heureux. Quant à moi, qu'on prenait pour lui, tout le monde me regardait en souriant. C'est là un des effets les plus certains de l'éloquence de M. Jules Favre. Il perd- ses causes, mais il abîme les deux plaideurs, surtout son client, — qui est le plus mécontent! C'eût été un superbe Fouquier-Tinville et un excellent procureur général en temps de révolution ; — mais c'est un médiocre défenseur.

Je viens de mettre consciencieusement en lumière toutes ses qualités. J'imagine que j'ai suffisamment établi que tout est artificiel chez lui. Il connaît mieux que personne l'arrangement de cette trinité terrible — le verbe — le substantif — l'adjectif — qui remue le monde, mais il n'a jamais été un grand avocat, encore moins un grand orateur politique. Son impuissance sur les juges et les députés est aujourd'hui aussi incontestée que son beau talent. C'est un chefd'œuvre mécanique dont on a le secret. — Un jour, un mécanicien anglais célèbre fit un mannequin si bien organisé, que le mannequin courait sans cesse après son auteur en lui disant : « Give me a soûl! (donne-moi une âme) ». Il me semble que le talent de M. Jules Favre, supérieur au point de vue plastique et scolastique, est ce mannequin qui avait tout — excepté une âme.

En 1 863 et 1864, quinze cents brochures ou livres ont été écrits pour et surtout contre M. Renan. Tout le monde a fait le portrait du philosophe, personne n'a fait celui de l'homme. M. Renan, qui est assurément un des écrivains les plus célèbres d'Europe et d'Amérique, s'est toujours dérobé derrière ses livres. Il semble vouloir cacher son nid, comme fait un merle. D'autres ont, là-dessus, l'insouciance des moineaux. M. Renan est fils d'un Breton, capitaine au cabotage. Un jour, le marin fut vaincu par la mer. Ces défaiteslà sont sans revanche. La mer, religieuse comme elle Test souvent, rendit le mort à la famille. Deux petits garçons accompagnèrent le père jusqu'au cimetière. A la maison, la mère et sa petite fille priaient devant un de ces crucifix en os qu'on voit surtout en Bretagne. La petite fille, s'appelait Henriette. Le fils aîné se nommait Alain. Notre héros s'appelle Ernest. La sœur se fit, à Tréguier, institutrice d'une petite école mixte. Et Ernest apprit à lire avec les petites filles du village. Un jour sa mère lui dit : « que veux-tu être ? tu seras tout ce que tout voudras excepté marin ». — Ernest dit : « Mère, moi je veux être prêtre ».

Dans ce collège de Tréguier, on reconnut aussitôt l'intelligence d'Ernest Renan. Sa petite tête s'élevait

au-dessus des autres. C'était comme un coucou dans un nid de pinsons. Aussi fut-il bientôt envoyé à Paris, au petit séminaire de Saint-Nicolas. Il fut aussitôt le premier du cours. Au bout de la première année, le supérieur lui annonça qu'on lui accordait une bourse entière et il lui dit : « Nous vous laisserons d'ailleurs toute votre liberté pour l'avenir ! » — « Moi, je veux être prêtre! redit froidement Ernest Renan. » L'abbé Dupanloup — car le supérieur était celui qui devait bientôt illustrer par ses écrits l'Eglise de France — embrassa le petit Renan. Notre époque est un drame de Shakespeare. Le rire y est à côté des larmes. On n'aura jamais tant pleuré. — On n'aura jamais tant souri.

Il entra au séminaire d'Issy pour faire sa philosophie ; puis au séminaire de Saint-Sulpice, pour sa théologie. L'abbé Renan était petit, frais, déjà laid et grassouillet. Sa conduite était exemplaire. Il reçut la tonsure, préparation aux ordres mineurs. Le vieux professeur d'hébreu l'adorait et disait de lui : « quel rude missionnaire de la religion catholique il fera ! » On a donné méchamment à son départ du séminaire des motifs assez vilains. Cela est absolument faux. La vérité vraie est que M. Renan fut un lévite modèle. Sa vie s'écoulait monotone et pieuse entre les quatre grands murs blancs de la cour de récréation et entre les quatre cloisons de sa cellule. — M. Renan n'entrevoyait alors le dix- neuvième siècle qu'en passant sur la place Saint-Sulpice. Rien n'indiquait au regard le futur philosophe, dans cette longue procession d'abbés en surplis qui défilait, le dimanche. — Ce n'est qu'au vol qu'on reconnaît, entre les autres, les cygnes sauvages !

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L'abbé Renan avait obtenu de garder, le soir, dans sa chambre, la lumière, plus longtemps que ses condisciples. Il travaillait en dehors des cahiers du cours. Voici qu'un jour il dit au supérieur : « Mon père, j'ai des doutes ». — «Attendez, lui répondit doucement le vieillard, et priez. » Deux mois après, l'abbé Renan redisait : « Mon père j'ai prié et je crois encore moins ». L'abbé* Renan quitta le séminaire. Il se trouva seul, à l'air libre, sur la place Saint-Sulpice, sans un sou, sans boussole ! Mais il avait emporté furtivement de la maison un peu de la moelle sacrée. Lamennais fut grand parce qu'il sut prendre le style de l'Evangile. De même M. Renan devait devenir célèbre, parce qu'il a pris à l'Ancien-Testament son relief poétique et au Nouveau-Testament son sentimentalisme profond. — S'il était permis de comparer des choses vulgaires à des choses saintes, je dirais que l'abbé Renan fut comme un ouvrier qui emporte le secret de la fabrique où il a été élevé ! Une fois dehors, il fallut vivre. Il fallait être logé et être habillé. — Il se fit tailler dans ses soutanes une redingote qu'il porte encore et qui, naturellement, garde une odeur d'encens.

Ceux qui, comme moi, ont été élèves de l'institution Laville, rue Faubourg-Saint-Jacques, ne se doutent pas que M. Renan a été un de leurs maîtres d'études. Si nous avions su alors, comme nous l'eussions examiné ! Nous avions dix ans ; il en avait vingt-deux Il était laid et pauvre. Vous imaginez bien qu'aucune femme ne le regardait. Alors il se dit à lui-même ce que la courtisane vénitienne disait à J.-J. Rousseau: « lascia le donne e studia la matematica ». Bientôt agrégé de philosophie, il put s'écrier, comme on dit

au café : « Maintenant donnez-moi de quoi écrire ! » En effet, sa plume devait être son gagne-pain. La carrière scientifique a, d'autre part, des débouchés que n'a point la carrière littéraire où il y a une brioche pour vingt bouches. Nommé au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale, il fut présenté à l'empereur qui lui confia une mission littéraire en Italie. Chose bien étrange, je devais, quoiqu'âgé de vingt-quatre ans à peine, le remplacer làbas. Il épousa la fille cTAry Scheffer. En 1860, chargé d'une mission en Syrie, il emmena avec lui sa femme et sa sœur, l'ancienne institutrice de Tréguier. Cette sœur, nommée Henriette, mourut dans le voyage. M. Renan lui dédia son livre « la Vie de Jésus » en cinq ou six phrases qui sont les plus éloquemment désespérantes de toute son œuvre ! Le succès inouï de son livre prouva surtout la force qu'ont des phrases bien faites de critique religieuse dans une société frondeuse et à une époque politique où on pourrait attaquer plus impunément le Christ qu'un préfet.

Je ne fais à ce sujet aucun reproche à l'empereur qui protégea l'écrivain et non le livre. Napoléon III chercha à attirer vers lui l'aristocratie de l'intelligence où M. Renan était au moins marquis. Il aimait les écrivains dont il voulait être et j'estime que plus tard, en dehors des questions politiques, les écrivains respecteront sa mémoire. M. Renan fut nommé professeur d'hébreu au Collège de France. L'ouverture de son cours fut comme un bruit qui réveilla l'Europe endormie: C'était dans la salle de gauche, en entrant au Collège de France par la rue Saint-Jacques. L'auditoire était partagé en deux clans. Ceux-ci lui

240 PORTRAfTS. I) fGXOTUS

jetaient ironiquement de gros sous. Ceux-là lui jetaient des couronnes. Un étudiant debout à une fenêtre ouverte qui donnait sur la rue faisait de temps en temps un signal, et des battements de main retentissaient dehors à toutes les fenêtres et sur tous les toits. — La ville entière avait l'air de suivre le discours du professeur ! De la salle, ce bruit immense semblait un ouragan de grêle sur les toits de zinc.

On sait que M. Renan fut mis en disponibilité. L'empereur lui lit offrir une place lucrative à la Bibliothèque impériale. Il refusa fièrement en répondant : « Je dirai comme Saint-Paul ; reprenez votre argent ». Si je faisais ici de la discussion, je pourrais faire remarquer que M. Renan pouvait se permettre cet orgueil, très-légitime d'ailleurs, parce que depuis longtemps l'empereur l'avait rendu indépendant en lui faisant donner une de ces places si salariées et si recherchées du Journal des savants. Mais j'admets très-volontiers que tous deux ont été dignes, pourvu qu'on me concède que César l'a été davantage.

M. Renan préférait être bien avec César plutôt

qu'avec Dieu, car ce n'est pas, j'imagine, Dieu le père

qui l'a fait chevalier de la Légion d'honneur !

M. Renan, que Sainte-Beuve appelle un grand écrivain, un peu parce qu'ils déjeunaient ensemble le vendredi, continua à faire en français de la philosophie allemande. Son œuvre dans laquelle il recherche surtout les origines du christianisme, est déjà considérable, quoique M. Renan n'ait que cinquante-deux ans. Il s'est présenté aux électeurs parisiens qui ont préféré le laisser à ses livres. Une de ses proclamations était du plus haut goût littéraire. On le croyait impérialiste. Il parait qu'il ne l'était point.

Son dernier livre, Y Antéchrist, prouve que M. Renan est dans toute la force de son talent. L'apogée des écrivains de prose est à l'âge de quarante-cinq à cinquante-cinq ans. A cet àge-là, le poète est mort ou devrait être mort ! Ce livre est le tableau de la Décadence romaine, par Couture, avec des nudités en plus. Mais la phrase de M. Renan sait marcher dans ces boues de Rome païenne sans se crotter — comme sait le faire dans nos rues une vraie Parisienne. Néron est ce monstre couronné qui a laissé dans l'histoire une odeur de sang et de patchouli. M. Renan a cru le reconnaître dans la bête 666 dont parle l'Apocalypse et qui est l'objectif du fameux livre mystérieux. Ces chiffres représenteraient exactement César Néro. Et Néron aurait eu l'habitude de se déguiser dans le cirque en bête fauve à qui on livrait les martyres chrétiennes ! Le long chapitre qui parle de Néron sort du volume comme avec des lettres d'or en relief. Il n'y a pas aujourd'hui en France un autre écrivain qui eût pu faire plus artistement ce tableau.

Vous rappelez-vous l'inoubliable nuit de mai 1871, où du haut des collines de Meudon nous apercevions les monuments de Paris brûler comme d'immenses fours à chaux au fond de la campagne noire? — Vous souvenez-vous, vers le matin, de toute cette fortune amassée par dix siècles de civilisation qui sembla s'évanouir en flammèches de papier, comme un paquet de vieilles lettres d'amour qu'on brûle dans un foyer? — Plein des réminiscences classiques, nous cherchions vaguement sur quelque sommet la grande silhouette de Néron, l'incendiaire de Rome. Or, voici que M. Renan établit de la façon la plus claire que Néron n'a pas mis ou fait mettre le feu. Il se contenta de voir avec quelque plaisir Rome brûler. — Seul le

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cri nie parisien reste sans circonstances atténuantes -, et la Commune demeure dans un isolement d'une épouvantable horreur. Ces systèmes philosophiques et historiques, qui aujourd'hui sont la critique pure, produisent de bizarres résultats. Grâce aux fouilles posthumes, les gloires les plus lumineuses s'assombrissent et les illustrations les plus sombres s'éclairent. — Le système contemporain ressemble à une immense paire de ciseaux qui couperait les griffes de nos démons et les ailes de nos anges !

Quant à la Vie de Jésus, voici le portrait du livre en vingt lignes , comptez : C'est une philosophie de parfumerie qui fait hausser les épaules des savants, libres-penseurs ou croyants , mais qui est propre à caresser les narines de la foule. Sainte- Beuve a parlé des saletés splendides de Rabelais ; je puis donc parler ici des niaiseries magnifiques de M. Renan. C'est un tableau à la Decamps. Un Fromentin, sans chevaux. D'autre part, il y a là comme une hystérie de la science, des visions translucides mais maladives. — C'est un livre où une plume quasi féminine par l'exaltation de la sensibilité, a été trempée dans l'encre superbe de la Bible ! On y retrouve l'artiste, l'abbé et le savant. — Voici les souvenirs d'une jeunesse virginale et inquiète ! Voilà l'expérience apaisée de l'homme mur! C'est fait autant avec des bruits et des couleurs qu'avec des pensées; — plutôt avec l'oreille et les yeux qu'avec l'esprit. Bref, livre idiot qui ne surnagerait pas, s'il n'avait point à sa tête et à sa queue deux chapitres superbement écrits. — Notre époque a eu là le philosophe qu'elle méritait.

M. Littré, à qui l'autre jour ici, moi croyant en Thomme-Dieu, j'ai envoyé dans son portrait l'hommage profondément respectueux qu'on doit à un grand savant, ne croit pas en Dieu et encore moins à la divinité du Christ. Mais c'est sur les sommets les plus inaccessibles et les plus inhabités de la science que M. Littré a fait cette confession. Il a dit « je n'ai pas trouvé Dieu dans les livres », comme Broussais avait dit « je n'ai pas trouvé Dieu dans le cadavre ». Mais jamais l'illustre savant n'a crié sa désillusion sur la place publique. On dirait même qu'il la cache avec soin aux yeux des jeunes gens, des femmes et des enfants. Cela est si vrai que je défie quiconque de me montrer dans l'œuvre de M. Littré une phrase où il dit nettement et clairement : « je ne crois pas ». — Il faut secouer toute l'œuvre immense de Littré pour en faire tomber son fruit a la négation » ! Or, ce que je reproche à M. Renan, c'est l'édition populaire qu'il a faite de son livre et cette préface dans laquelle il adresse cette édition aux « pauvres ; attristés-, déshérités ». On dirait d'une ironie! Je ne connais en effet rien de plus désespérant avec suavité que le déisme de M. Renan. M. Littré, sous les jambes de qui M. Renan, si haut qu'il soit, pourrait passer à cheval, a eu une réserve que n'a pas eue l'auteur de la Vie de Jésus. — M. Renan, lui, a jeté le poison dans toutes les fontaines Wallace.

Mais, si le livre est petit, l'écrivain est parfois grand. Ce mélange de sensualisme et de religiosité peut produire de puissants effets. Cette fièvre séduisante constitue un état pathologique fort curieux. On entend, dans certain de ses chapitres, comme la progression d'une gamme harmonique. Parfois court

dans les périodes une phrase musicale qui prend différents tons, — comme, dans un orchestre, ces motifs qui vont d'instrument en instrument. Quel livre M. Renan ferait s'il se racontait lui-même, — comme Sainte-Beuve s'est raconté dans Volupté! Mais une force lui manque, qui est essentiellement contemporaine — c'est le rire. Les écrivains complets sont rares. Il y en a dont le défaut a été de ne pas savoir pleurer. — Voltaire était de ceux-là — ou dont la faiblesse est de ne pas savoir rire. — M. Renan est de ceux-ci.

Quand la République a été votée, deux vieillards. MM. de la Rochette et de Belcastel, parurent l'un après l'autre à la tribune. Ils saluèrent avec une arrière ironie l'enfant nouveau-né. J'étais là. Je vous dis que ce fut un moment solennel dans la vie de ce peuple, que des malheurs innommés n'ont pu empêcher de rester gouailleur. A cette heure où les cloches sonnaient à la fois un enterrement et un baptême. l'organe choisi par toute la vieille France monarchique était M. de la Rochette. L'apparition de M. de Belcastel était spontanée. La parole de M. de la Rochette sortait, unifiée par une préparation commune, de deux cents poitrines.

M. de la Rochette loge à Versailles, sur la place du château. Chaque matin, l'an dernier, on pouvait voir un monsieur, qui de loin a l'air d'un ancien notaire de chef-lieu, se promener devant la grille. Les soldats qui faisaient l'exercice avaient fini par ne plus pouvoir s'en passer. — Il était là. seul, qui les regardait gravement. Ils ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux le représentant le plus intime de l'homme qui est le premier gentilhomme du monde. Dumanet eût été encore bien plus étonné 3e savoir que cet honnête bourgeois était l'organe officiel de quelqu'un devant qui le maréchal de Mac-

Muhon et la maréchale se tiendraient debout, tant qu'on ne les aurait pas priés de s'asseoir.

A F Assemblée, il est assis — non pas à gauche, vous vous en doutiez. Jamais on ne le voit aller d'un banc à un autre. Son crâne pointu est si chauve, qu'à coup sûr il n'y a jamais eu de cheveux au sommet. Quelques poils gris en guise de favoris. Là-dessous, une figure énergique, sévère, reposée. M. de la Rochette sourit très-souvent, mais on ne Ta jamais vu rire, et on ne le verra jamais — à moins qu'un jour le centre gauche n'étrangle le centre droit. Quand un orateur n'est écouté par personne. il l'est encore par M. de la Rochette. Il veut tout entendre, même les rapports. Plus c'est spécial et ennuveux, plus cela l'intéresse. Il est toujours là assis. C'est une patience de cordonnier. Jamais homme de haute intelligence n'écouta plus patiemment des gens qui ne lui apprenaient rien.

La question du sel est la passion de M. de la Rochette. C'est en effet un des problèmes économiques les plus importants. « C'est en renversant une salière qu'on peut combler le déficit du budget », me disait en souriant M. Thiers. M. de la Rochette m'a parlé de cette question pendant tout un bal. Il me disait : « L'infériorité de nos sels de l'Ouest a deux causes, i°... » Un tourbillon passa, de soie et de dentelles. C'était la maîtresse de la maison qui cherchait un danseur pour une délaissée; vous savez qu'en pareil cas, elles ne s'arrêtent devant rien. même pas devant M. Naquet. « — Il me faut un homme! dit-elle. — Ça dépend de ce que vous voulez en faire : fit un député, vieux petit marquis charmant,

de ceux qui écrivaient à Voltaire. — Pour danser. — Là aussi, je suis incompétent; adressez-vous à monsieur », et il me montrait. — « Quel âge avez-vous? dit-elle. — Quarante ans! — Gomment! que ça ? — Toujours gracieuse, la comtesse »,rit le marquis. Et elle m'entraîna vers une petite jaune qu'on eût dit empalée : « Elle n'a pas Pair joli, dit-elle, cependant... » Bref, je dansai. Je parlai à ma danseuse, français, anglais..., elle ne disait rien. J'ai juré de ne point parler allemand, — d'ailleurs je ne le sais pas. Enfin, je ne pus connaître sa nationalité. Pas Chinoise, sans contredit — à voir ses pieds. Pendant tout ce temps — et vous voyez qu'il est long — M. de la Rochette, qui m'avait suivi, était là seul devant nous, et gravement nous regardait danser. J'étais fort intrigué. Quand ce fut fini, il vint à moi et continuant la phrase interrompue par la valse, il me dit : « Parce que : i° nos moyens de production sont plus coûteux que les vôtres, etc. » Il me tint ainsi jusqu'au moment où il entra dans son fiacre, c'est-à-dire sa part de fiacre, car, selon une habitude parlementaire bien connue, ils s'étaient mis quatre députés pour louer une voiture.

Presque tous les journaux ont publié, il n'y a pas longtemps, un échange de lettres qui avait eu lieu entre M. de la Rochette et le comte de Falloux. J'ai lu les vingt lettres. C'est une des choses les plus caractéristiques, et par conséquent les plus tristes du temps. C'est une lutte courtoise et de high-life, mais lutte dont le bruit fait mal aux àmes modérées. Duel regrettable entre deux hommes qui appartiennent à notre meilleure France, l'un par son illustration, l'autre par sa très-haute situation politique. Si la

■.24* P0RTRA1 rS 1) LGNOTL'S

société affolée voulait se sauver quelque part, elle prendrait peut-être le bras de l'un ou de l'autre. Et ils se battent. Comme c'est bien daté et signé par notre époque !

La phrase de M. de la Rochette est moins vigoureuse que celle de M. de Falloux; mais elle est plus mordante. Le comte, toujours respectueux, est éloquent et passionné; l'autre est incisif et ironique. Vous savez, cette ironie froide et polie, des hauts vieillards. J'aimerais mieux lire les lettres d'amour de ma lingère; tant cela dit que nous allons à la dérive vers quelque mer inconnue. Quand l'histoire future voudra s'expliquer quelques résultats étonnants, je lui conseille de lire cela.

Mais M. de la Rochette reproche à la France de ne pas avoir voulu le roi. Or, on nous a dit, un mardi : <( Le roi va venir », et un mercredi : « Le roi ne vient pas ». Voilà à vrai parler tout ce que nous avons su et fait. Dans toute cette affaire, le pays a eu la tête dans un sac. De même nous n'avons pas fait la République; elle s'est faite toute seule! J'accepte, je m'incline et je respecte ; surtout parce que c'est affiché et parce que c'est signé Mac-Mahon. Peut-être le comte de Chambord a-t-il trop vu la France et pas assez les Français! Comment dire toute la vérité à un roi exilé ? On s'arrête effrayé devant cette double majesté, quand on est M. de la Rochette. Il eût tout dit, aux Tuileries; il n'a pas tout dit, à Frohsdorf. Savez-vous comment beaucoup de députés de la droite ont connu la présence du comte à Versailles ! Les domestiques de la maison avaient vu sortir, de très-bonne heure, M. de la Rochette, cachant sous son pardessus une véritable toilette de bai. Et comme

on ne connaît pas en France un homme ou une femme qui puisse faire prendre à huit heures du matin une cravate blanche à M. de la Rochette, on a dit : « Le roi doit être quelque part' »

Quand M. de la Rochette, qui est pourtant un esprit supérieur et de très-grande allure, dit : « Le roi le veut », tout est fait. Si vous lui reprochiez de Savoir pas empêché tel acte ou telle lettre, il serait aussi étonné que vous, si je vous reprochais de ne point avoir empêché le tonnerre de tomber sur ma cheminée. L'homme qui pouvait le mieux parier s'est donc tu : le comte de Chambord est resté seul auprès de l'ange modeste et résigné qui, non plus, n'a pas voulu être reine.

Depuis quatre ans M. de la Rochette suit son idée. Il nous regardait gravement pendant que nous dansions — comme il me regardait au bal ■ — - avec une situation qui — comme ma danseuse — n'avait pas l'air joli. Et à certain moment de repos il est venu à nous, poursuivant son idée, toujours comme au bal, son argumentation sur le sel. Et au déjeuner du baptême de la République, il a renversé la salière pour lui porter malheur. — Je confesse qu'il a fait tout cela en plein soleil !

Cela nous explique ce défilé à la tribune d'hommes qni ont tous nos respects. Ils avaient l'air de dire le « morituri te salut ant ». Et M. de la Rochette nous a crié le mot que la loi juive défendait de dire : « Racca ». Je souris vraiment, si on me dit que M. Wallon a, l'autre jour, coupé en deux morceaux la France, comme un gâteau. M. de la Rochette serait du côté de la fève, et nous du côté de la guillotine de 1 7<>3 ! C'est là une parole grave. Nous ne vou-

250 PORTRAITS I) [GNOTUS

Ions pas être abandonnés dans la bataille par les pères, les frères, les oncles des zouaves de 1H70, — par les zouaves eux-mêmes, comme M. de Gazenove. Ils avaient réédité les anciennes légendes. A notre déveine insensée, ils avaient répondu par une bravoure insensée. Ils ont eu, non plus la folie de la croix, mais la folie de la mort. Nous tenons à avoir ces hommes ou les pères de ces hommes-là dans nos rangs.

Un jour, on vit M. de la Rochette sortir de bon matin. Il traversa la place du château sans regarder les soldats : Il entra chez le Maréchal et lui dit, les larmes aux yeux : « Après des hésitations que vous comprenez, je vous déclare que je voterai pour vous, mais seulement parce que c'est vous et que la société a besoin de votre épéc ». C'est textuel. On a assez reproché cela à M. de la Rochette. M. de la Rochette, comme quelques-uns de ceux dont j'ai voulu faire le portrait en crayonnant le sien, semble écouter des voix. On croirait, quand il a le regard fixe, qu'il aperçoit quelqu'un de grand et pur qui lui fait signe de venir! C'est donc impossible qu'il n'ait pas entendu cette immense voix de la patrie, , que nous tous conservateurs nous entendons distinctement. Elle dit à celui qui personnifie la Fortune présente, brisée et fiêfé de notre pays : — « Maréchal, par le temps qu'il fait, il y a peut-être un crime encore plus grand que le crime de voler le pouvoir, c'est celui de le laisser prendre ».

P. -S. — Aujourd'hui, M. de la Rochette est mort. Fidèle à mon système je n'ai rien changé à ce croquis qui avait fait dire à M. de la Rochette « c'est ressem-

blant! ». M. de la Rochette, dont j'ai été le collègue, et qui, à cinq reprises différentes, a voté pour moi (élection du bureau du Conseil général), me regardait comme entaché d'esprit révolutionnaire. Cependant il voulait bien me témoigner une affection toute particulière. Je raconterai plus tard une scène à laquelle j'ai pris part à Versailles et qui est une des notes les plus saisissantes de ce temps. M. de la Rochette y a été d'une grandeur démesurée. Des hommes comme M. de la Rochette et le baron de Lareinty, redonnent à notre Bretagne sa vieille allure chevaleresque.

C'était à l'époque de ma vingtième année. Elle me

semble aujourd'hui séparée de moi par une grande

gaze blanche, comme un tableau de féerie. L'Italie

du Nord était un trottoir où passait toute l'Europe.

J'y ai vu une partie des hommes étrangers dont j'ai

fait ou je ferai le portrait. J'étais comme Gavroche

qui, au premier de Tan, a vu du haut du trottoir de

l'Elysée, défiler devant lui les grands de la France

officielle ! Et à travers cette gaze blanche qui me

sépare du passé, j'aperçois la calotte de M. Buloz.

Le directeur de la Revue des Deux-Mondes assistait

à une représentation de charité, à Aix, en Savoie.

Les rôles étaient tenus par une femme dont la beauté

célèbre était dans tout son éclat, par le poëte Pon-

sard et par un ou deux jeunes gens qui sont devenus

depuis des écrivains bien connus 'du lecteur. — Je

fus présenté à M. Buloz !

J'étais un peu intimidé par ce rude paysan savoyard en qui je voyais le dispensateur de cette renommée littéraire qui est le second rêve de tout jeune homme. L'amour est le premier rêve. — J'ajoute qu'il est le dernier. A ce moment parut dans le Courrier des Alpes, journal de la droite piémontaise, dirigé par M. Charles Bertier. qui fut conseiller d'Etat sous

l'Empire, un article railleur contre « l effet de calotte », produit à cette représentation par AI. Buloz. Celuici, sur qui d'ordinaire rebondissaient les coups comme sur une enclume insensible, fut violemment irrité de se voir persifler devant les enfants de sa Savoie. Il garda de cet article une rancune qui faillit changer l'histoire de France et d'Italie. Voici comment.

Cavour avait échangé verbalement à Plombières, avec l'empereur, la Savoie contre l'indépendance italienne. M. Buloz résista. Il écrivit à Cavour, dans une lettre que j'ai lue : « Je veux que ma tombe soit creusée 'dans un sol libre ». Alais il y eut au moins un homme plus roué que Buloz, ce fut Cavour. Après avoir usé vis-à-vis de son ami toute son irrésistible séduction ; après l'avoir entouré de ces càlineries presque féminines qu'avait soudainement ce puissant railleur, Cavour employa le dernier moyen. Il dit à Buloz : « Je ne puis lutter contre vous, libéral et Savoisien — soit ! mais vous assumez seul toute la responsabilité de, etc. » Buloz eût préféré lutter contre l'annexion et être vaincu. Il eut peur de « cette responsabilité ». Son amour pour la France, où il avait conquis honneurs et fortune, l'emporta sur toutes les autres considérations. Dans toute cette affaire, il se replia sur lui-même comme sa compatriote la marmotte.

AI. Buloz avait la ténacité, la rudesse et la finesse du montagnard savoisien. Ni Mgr Dupanloup, cet autre Savoisien dont j'ai fait le portrait, ni Buloz n'ont su reculer. La religion n'a pu contenir la fougue du prêtre. Le frottement continu avec les hommes n'a pu modérer le tempérament du directeur de Revue. Buloz a roulé sans s'arrondir. Il a réussi

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par des défauts — car il sut choisir, parmi les défauts, ceux qui ne nuisent pas à un homme d'affaires. La grande fortune que M. Buloz laisse à ses enfants aurait été acquise dans les charbons, si ses débuts dans une imprimerie ne lui avaient point donné l'idée de créer une Revue. Il eût réussi partout ! Ses facultés n'étaient pas spéciales. La pénétration et la concentration de pensée sont des qualités maîtresses et générales.

Peu d'hommes ont voulu plus que lui. C'est pourquoi peu d'hommes ont réussi autant. Il ne livra presque rien de sa vie au hasard. Il n'était pas le joueur qui est dans beaucoup d'hommes supérieurs. Vous ne ferez jamais jouer gros jeu à un paysan madré. La Revue des Deux-Mondes, tout d'abord destinée, comme l'indique son titre, à être un recueil de voyages, ne devint que progressivement ce qu'elle est aujourd'hui. Comme un chamois de ses montagnes, Buloz qui, lui aussi, côtoya pas mal de précipices, ne mettait un pied... devant — que quand il avait bien assuré son pied... derrière.

On sait que i83o sonna le dîner de la bourgeoisie. Mais pour les esprits de haute culture, i <S3o fut plutôt VAngelus d'une nouvelle journée. Buloz avait eu l'habileté d'avoir l'âge de cette génération du matin qui fut éclatante comme une aurore boréale. On dirait que certaines gens ont pu choisir l'époque de leur naissance. Buloz s'était instruit lui-même et seul. Ces travailleurs solitaires ont l'érudition maussade. Il était un classique convaincu. Mais Buloz, ce brutal, fit violence à ses goûts. Le public voulait du romantisme, il vendit du romantisme. Ln parcourant le recueil de la Revue des Deux-Mondes, on voit

manifestement que son directeur ne se sentit pas tout d'abord assez d'autorité pour imposer sa manière aux lecteurs et aux écrivains. On voit parfois, au bas de la page, une petite note de la rédaction qui fait ses réserves; — on dirait sur le papier l'ombre du profil renfrogné du directeur !

Mais Buloz faisait des compromis et non des concessions. Il ne s'assimilait pas. Il ne concédait rien de sa personnalité anguleuse. ™ Sa peau de penseur était trop dure et trop calleuse pour gagner la contagion des fièvres énormes qui l'entouraient. Plus on avance dans la lecture du recueil, plus on sent l'influence de Buloz. Le jour va venir où il mettra sur chaque page de la revue, non pas tant son ombre que sa griffe — comme ces pattes de chien de chasse qui parfois, en nos jours de jeunesse, laissaient leur empreinte noire sur le livre ouvert et lu devant un soleil4de printemps !

i838 vient. Les amis de M. Buloz sont au pouvoir. Jusque-là, il avait profité des bénéfices de sa situation d'écrivain dynastique, mais il n'avait pas livré son indépendance! — De même une carpe expérimentée prend l'amorce sans se prendre à l'hameçon! Buloz accepta le poste d'administrateur de la Comédie- Française. Sa Revue progressait, mais lentement. Ce connaisseur incomparable de ce que j'appellerai le coté matériel de la langue française, aimait le style grand et pur. Ce « raboteux », comme disait Cavour, rêvait d'être le maître de Racine et de Rachel. Il l'a voulu. Il l'a été. Ce montagnard avait souvent la nostalgie des sommets! Il a gouverne ces femmes de la Comédie-Française, interprètes éloquentes, charmantes — odorantes, dirait le neveu du Rameau —

des grands maîtres du cœur humain. Bulo/. aura été le chef parfois brutal, toujours de mauvaise humeur. de tout ce qu'il y a de plus difficile à conduire — ■ les âmes des femmes artistes et des écrivains. Il a touché à ces sensitives qui ont des colères de tigresses, — sans mettre des gants, sans changer la façon grossière de son paletot, la couleur jaunâtre de son pantalon, la couleur crue du gilet, l'évasement solide des souliers, les plis de sa grosse cravate, le linge dur et d'un blanc douteux de son petit col de chemise! Mais son âme, cachée comme un colimaçon au fond de sa coque, était aimantée à toutes les hautes élégances du génie français. Son flair imitait la sensibilité extrême des cornes oculaires de ce colimaçon. Le public demandait du Hugo. Buloz lui en donna. Dépositaire de l'huile sacrée du Temple, il la rendit intacte en 1848. Cependant il s'en était servi pour faire sa salade! C'était son droit. Marchand et directeur, il sut remplir ce double emploi.

La Révolution le renversa. Il se crut perdu. Il était sauvé! Il allait trouver d'autres comédiens. 11 n'y en a pas qu'au théâtre! — On peut même dire que parfois c'est au théâtre qu'il y en a le moins. Il allait revoir certains héros semblables aux lions-cabotins du cirque. Le jour était venu où sa rude silhouette allait se détacher dans le clair-obscur du temps avec toutes les saillies d'une figure faite à coups de hache.

On reprochait à Buloz d'avoir fait jouer un acteur dès le lendemain de la mort de son père! « Eh, fitil, c'était dans une tragédie ! » Ce mot n'est pas cruel. Il est d'un homme convaincu. Buloz croyait à la tragédie et à l'art. Un jour, il s'écria dans sa

colère : « J'aimerais mieux conduire à la foire un cochon que de diriger le Théâtre-Français. » Pour qui sait combien le cochon est difficile à mener, cette exclamation du montagnard savoisien n'a rien de grossier.

Il se remet à son œuvre. Il s'y enferme. La tempête était terrible. Il y était difficile de pécher à la ligne! Buloz comprend que la classe intelligente va réagir. Il appelle à lui des illustrations du parti trèsconservateur et clérical. Il suit le sillage des grandes choses catholiques. L'apaisement se fait. Il sent que la France va revenir à son péché comme une Madeleine convalescente. Levoltairienreparait.il n'accepte pas l'Empire ! Mais un compromis tacite se fait entre l'Empire et lui. De chaque côté on se laissera vivre. On conspire rue Saint-Benoît, mais comme plus tard à la Fille Angot — en chantant, ou tout au moins à haute voix ! Il s'occupe du mouvement économique. Il dit à un écrivain qui lui apporte un article philosophico-chrétien : « Dieu n'est pas actuel ! » Il cherche l'actualité.

Il agrandit considérablement par des articles spéciaux sa clientèle à l'étranger. Aujourd'hui le nombre de ses abonnés de France ne dépasse pas énormément celui des abonnés du Correspondant . Mais à l1 étranger, quelle puissance ! En ce temps l'Empire était bien fort. — Lin paysan normand lui eût prêté de l'argent ! En définitive, il ne craignait pas Buloz. Il avait un pied sur M. Veuillot et l'autre sur M. Renan. Cependant le malheur a passé entre ses jambes, comme un vaisseau entre les jambes du colosse de- Rhodes ! Buloz n'alla jamais aux Tuileries, comme le faisait Havin. Il était mal élevé et mal léché. On le disait. 11 laissait dire. Cela lui permettait de rester indépendant. Il était malotru. — On ledisait ! — Cela

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lui permettait de maltraiter ses rédacteurs. Il était avare. Cela lui donnait le droit de rogner desliards. — Bref, le Savoisien madré se servait des pierres qu'on lui jetait pour bâtir sa maison.

Le siècle a eu en France, jusqu'ici, trois grands journalistes : Bertin, Buloz, de»Villemessant. Cela est tellement incontesté que je puis le dire ici sans mauvais goût. M. de Girardin a été aussi un grand créateur, mais il a abandonné son œuvre. En entrant dans le Petit Journal, il est entré dans la peau d'un autre. Il y a ceci de commun entre ces créateurs d'énormes machines publiques, que chacun a mis toute sa personnalité dans son œuvre. L'œuvre, c'est lui; plutôt que lui, c'est l'œuvre. Cela est si vrai que si on les frappe eux-mêmes, ils ne sentent rien. Mais si on frappe à une partie quelconque de leur œuvre, ils sentent le coup. Buloz a fait un procès au Figaro, à propos d'un article de M. Barbey-d'Aurevilly. Celui-ci avait attaqué la Revue.

Les pierres qu'on jette sur la tombe d'un homme célèbre indiquent par leur nombre, comme les pierres qu'on met sur la tombe d'un israélite, combien le défunt a remué d'àme^ !

Buloz apparaît grand, fort et lourd — j'allais dire — comme l'ancien exécuteur Hcindreich — pour faireplaisir là-haut à tant de grandes ombres! La ligure est rasée. La lèvre inférieure est celle d'un boule-dogue. Le crâne est carré. La calotte laisse voir des cheveux d'un roux sale, coupés ras. L'œil qui regarde a une profondeur étrange. Les cils blanchâtres, font l'effet d'une gaze. C'est un regard interne. C'est la pru-

nelle de l'homme réfléchi ou du bœuf qui rumine. Les dents sontséparées comme celle de certains rongeurs. Son teint est parsemé de petits points rougeàtres qui deviennent violets dans rémotion, comme chez beaucoup de sanguins. Les oreilles sont grandes et écartées comme les vieilles oreillères d'un cheval de fiacre. L'œil qui ne voit plus a les paupières entrouvertes. On aperçoit une vague blancheur de vieille faïence. Buloz regarde — il est borgne. On cause avec lui ■ — il est sourd. Sainte-Beuve disait qu'il était boiteux des deux pieds. Mais cette enveloppe est comme le manteau de Rabelais, qui couvre une pensée d'une force concentrée. On éprouvait, en approchant de Buloz, la sensation que donne l'approche d'une puissance masquée. .Cette tête de Buloz était en vérité superbe et d'un cachet romain. M. Guillaume, le directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, a fait de Buloz un buste magnifique et saisissant. Peu m'importe que cet homme ait soulevé contre lui tant de haines ! S'il n'a pas été très-aimé par les autres, il a été aimé par les siens. C'était un excellent père de famille. Ne voyons, en lui, en terminant, que son œuvre immense qui enferme la moitié du siècle. Il y a plus d'un an, Buloz, du fond plutôt que du bord de la tombe — car il était déjà mortellement atteint — a donné sa Revue à la République. Mais à l'encontre des femmes qui ont des cotillons sales sous leurs fraîches robes, la Revue des Deux-Mondes a les dessous d'un brillant d'autrefois. — Elle est, avant tout, parlementariste! Buloz est mort parlementaire. La République est un manteau pendant la pluie ! Enfin Buloz est mort classique. 11 a été mené avant-hier dans cette église de Saint-Germain-des- Prés toute emplie de la grande peinture classique. — Le buste de Flandrin, qui est placé entre deux colonnes, regardait le cercueil.

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Devant ce trou béant de la mort, jamais rempli comme un tonneau des Danaïdes, où tombent si dru depuis quelque temps les hommes célèbres, j1ai apporté mon papier et mon crayon. Je n'ai ni exagéré ni amoindri Buloz. La foule était énorme pour le conduire. Chacun voulait se donner l'air d'avoir été de ceux que ce puissant et aujourd'hui illustre journaliste a mordus. — La marque des dents de Buloz est désormais une cicatrice glorieuse.

En i85g, le roi Alphonse était un beau petit prince rose de deux ans, qui buvait, à pleine bouche, sur les seins superbes de sa nourrice, une fille des Asturies — ce pays du plus beau lait d'Espagne. On fit alors son premier portrait, que j'ai vu. En 1860, le petit prince donna sa grande robe blanche brodée d'enfant à la Vierge d'Atocha, et il prit les culottes. J'ai encore vu son portrait de ce temps. Il est vêtu en Catalan. Son bonnet d'un rouge d'or semble sorti d'un portrait de la vieille école espagnole. Puis, on coupa court les cheveux de l'Infant. On l'habilla en grenadier. Il était caporal de la iie compagnie du icr régiment de grenadiers. Cette imitation française et contemporaine, faite sous le soleil d'Espagne, choquait un peu comme un anachronisme. — On eut dit d'un repeint fait par Vernet sur un tableau de Velasquez.

Un jour, près de Saint-Sébastien, on donna tout à coup au prince des Asturies un vêtement sombre et bourgeois — comme au petit dauphin , fils de Louis XVI, avant de partir pour le voyage de Varennes. Le petit dauphin demanda si c'était pour une comédie! Peut-être l'enfant héritier de ce trône d'Espagne, qui venait de s'écrouler, fit-il la même question naïve. On aurait pu lui répondre : « Oui, c'est

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