‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 41 sur 68 · PORTRAITS I) 1C.NO I I S · texte numérisé non relu

PORTRAITS I) 1C.NO I I S

pour une tragédie plus vieille que celles d'Eschyle, et qui est toujours sur l'affiche des siècles. Les petits princes y jouent parfois les plus grands rôles. »

La reine Isabelle et le roi don François d'Assises passèrent la frontière, avec le prince et les infantes. A la gare de Biarritz, l'empereur et l'impératrice vinrent embrasser les réfugiés. Je ne m'arrête pas. Si on s'arrêtait à tous les étonnants contrastes de ce temps, on n'arriverait jamais! Un de mes amis vit alors le prince des Asturies dans la gare de Bayonne. Les glaces du wagon étaient baissées. Le petit exilé, sortant sa tête, regardait avec de grands yeux curieux !

Dans le portrait du comte de Chambord, j'ai raconté qu'un officier de la maison du roi, galopant à côté de la grosse berline, qui, au sortir de Rambouillet, emportait les rois de France en exil — avait remarqué que toujours le duc de Bordeaux passait la tète par la portière !

Cette remarque, faite par mon père, me saisit vivement, alors que je la refais dans la plupart des fuites d'enfants royaux. — De même, les petits aiglons passent obstinément leur cou à travers les barreaux de la cage, quand on les emporte !

La reine Isabelle descendit ici au Pavillon de Rohan. Bientôt elle acheta l'hôtel Basilewski. Le premier séjour de Paris parut gai au prince des Asturies. L'enfant ne connaît pas les douleurs morales. Et 'notre Paris est une si belle lanterne magique! Le prince Alphonse allait aux Tuileries voir le prince impérial. Ce dernier regarda tout d'abord avec curiosité son petit camarade. Il se souvenait de certaine réponse de son père. En revenant d'embrasser la reine a Biarritz, l'empereur et l'impératrice avaient

parlé de la triste entrevue, devant, le prince impérial. Il fit tout à coup à son père : « Où vont-ils ? — Qui ? — Les rois que vous avez vus ? — Louis, ils vont en exil ! — Où c'est l'exil ? » Celui qui me raconte cette conversation, ajoute que Napoléon III fit, en souriant, la phrase banale qu'on dit aux enfants : « On t'expliquera cela quand tu seras plus grand ». L'empereur ne croyait pas si bien dire !

Le prince Alphonse alla comme externe au collège Stanislas. Paris est un grand distrait. Il doit cependant se souvenir de l'avoir vu dans ses rues. Par ce temps troublé, on ne regarde pas au loin. L'événement énorme et fréquent cache l'horizon — comme la grosse vague d'une mer agitée ! Mais on voit d'autant mieux ce qui est rapproché de nous : le prince Alphonse nous apparaissait souvent au Bois de Boulogne, etc. Je le dessinerais encore, sur mon papier, conduisant ses deux petits poneys !

La reine Isabelle comprenait avec bonheur que cet exil, qui lui enlevait la couronne, la rapprochait du front de son fils. Le roi don François d'Assises est un esprit très-remarquable et un caractère très-libéral. Ces deux préoccupations combinées du roi et de la reine estimèrent qu'il était utile pour son instruction que le prince allât à Vienne, au collège Theresianaiv.

Ce fut pour lui un exil plus dur que le premier. Le tout petit prince qui quitte le trône, ne pleure pas s'il emporte ses joujoux et son cheval de bois. Le prince Alphonse n'emportait rien en Autriche. Il laissait sa mère, son père, ses petites sœurs, les infantes Pilar, Paz, Eulalia — il laissait sa petite cousine Mercedes ! Il raconte que, pour la première fois, son cœur se serra à en pleurer longtemps. Il pleurait donc indi-

264 PORTRAITS DTGNOTUS

rcctement la France. C'est peut-être par là qu'il a pris son amour pour notre pays !

Dans chaque portrait d'un roi étranger, je mets, pour le sonder, ma main sur son cœur quand on prononce devant lui le nom de France. — Si nous étions déjà revenus aux époques flamboyantes de notre histoire militaire, je ne prendrais pas ce soin!

Deux ans après, le comte Morphy, instituteur du prince et aujourd'hui son secrétaire particulier, emmena son royal élève en Angleterre. Alphonse XII y trouva le Prince impérial. Une amitié se forma entre ces deux enfants découronnés. Le climat anglais rendit malade le prince Alphonse. Il éprouva les souffrances de l'oranger exposé au brouillard !

Puis il revint à sa nature toute ensoleillée en dedans. Pendant ce temps, l'Espagne croyait sans cesse être arrivée à un port. Elle jetait l'ancre pour le mouillage. .Mais l'ancre chassait ! — Et l'Espagne était obligée de rentrer dans la tempête !

Une grande vérité se dégage à la vue de l'écrivain qui a pris pour sa sévère compagne l'Histoire: — Il n'y a pas de catastrophes finales pour les dynasties qui ne sont pas éteintes ! Tout à coup, le jeune collégien envoya à l'Espagne un manifeste qui prit le nom de son collège de Sandhurst. M. Canovas del Castillo y faisait, avec unehabileté incomparable, marier par les mains de l'enfant, le principe d'autorité et la liberté. L'Espagne était aux écoutes! Voici le pronunciamiento de -Martine/. Campos. L'heure s'approche. Le prince Alphonse vient à Paris. Là un télégramme lui annonce qu'il est roi. Joyeux, il fait sauter en l'air sa casquette. Nous ne sommes plus au temps où le petit Louis XIII disait : 0 Je ne veux pas

être roi ; qu'on fasse roi mon frère ! » On dirait qu'à mesure que la royauté devenait un danger, les princes l'ont plus àprement désirée ! Je me souviens de cet avènement royal. C'était le soir du fameux verglas. Le lendemain eut lieu l'ouverture de gala de l'Opéra. Le roi était dans une loge de face. Cette apparition inattendue rappelait aux légitimistes le duc de Bordeaux — aux impérialistes, le prince impérial — aux orléanistes, le comte de Paris de 1848.

A nous autres écrivains qu'aucun parti ne lie, cette charmante vision nous rappelait la formidable histoire. Les révolutionnaires eux-mêmes songeaient. Il y a deux hommes qu'un passant de bonne compagnie salue toujours : un mort et un roi. Et la foule de high-life qui était là, saluait avec d'autant plus de plaisir un enfant-roi qui buvait son premier verre d'enivrement royal. — On dirait vraiment que nous avons proclamé le nouveau roi d'Espagne, dans le Nouvel-Opéra de Paris !

On part pour l'Espagne par Marseille. En mer, il s'amuse à déclamer en allemand des morceaux de Schiller. Voici Barcelone. Le roi a quitté son mac farlane gris et son petit chapeau rond. Il a revêtu l'uniforme de capitaine-général ; mais le chapeau manque. Le roi met en riant sa casquette de collégien de Sandhurst. Les cloches sonnent. — Il faut se métier des cloches. Comme les âmes de notre époque, elles sont changeantes. Elles sonnent avec le même timbre les Noëls et le toscin ! Alphonse XII est à cheval. Il monte à ravir! — si bien que c'eut étégrand péché qu'il ne fût pas roi.

On part pour Madrid. Des soldats carlistes tirent au hasard sur le train roval — épuisant leurs der-

266 PORTRAITS IWGXOTUS

nières cartouches. Le marquis de Molins. ambassadeur -d'Espagne en France, qui a suivi étape par étape la vie du prince et qui a joué le plus grand rôle dans cette restauration — a gardé une des balles qui avait pénétré dans un wagon. — De même on conserve un bouquet en souvenir d'une grande fête !

Voici Madrid. « Qu'il est gentil ! qu'il a bonne mine ! » crie avec enthousiasme le peuple — ce descendant de l'ancien chœur tragique. Portrait étrange que celui-ci î II est en partie dessiné sur un fond d'exil! Je l'ai voulu ainsi — l'exil fut la principale source de la force actuelle de ce jeune roi. Comme le nid des grands oiseaux de race royale, son nid a été exposé aux vents. Il a eu dans l'air froid de l'exil l'éducation sévère qu'il n'aurait pas eue dans les effluves chaudes du vieux palais espagnol.

L'exil explique le caractère étonnamment mûri de ce jeune homme. Son esprit est amplement approvisionné. Son cœur a été nourri d'idées libérales. Il sait déjà admirablement son rôle de roi. Il l'a répété à Paris, à Vienne, en Angleterre, en trois langues différentes ! — Les années d'exil comptent triples pour les rois, vieux et jeunes. Elles mènent vite les premiers à la tombe — et les seconds à la maturité!

Tous les jours, Alphonse XII se lève de bonne heure. Cela étonne ces vieux palais où on dormait si ' longtemps. Il a terminé ses études militaires avec la garnison de Madrid. Il va dans les casernes. C'est un soldat. Tous les jours il va à cheval ou en voiture à la Casa de Campo, ou bien al Par do — deux sortes différentes de Chantilly. Au conseil des ministres, il écoute. Souvent il interroge. Cependant, l'autre jour, il a parlé longuement. Grâce à sa rare

facilité de parole, il sait dire toute sa pensée. Cette pensée est nette. Elle est réfléchie. Parfois elle est très-grave. Alphonse XII est déjà un complet instrument humain. Il a toutes les cordes de la pensée, il a la chanterelle et la corde sourde d'argent ! Je ne suis pas un élogiste. Je dis ce qui est. Nous n'étions ni pour les carlistes, ni pour les alphonsistes. Nous avons bien assez des affaires embrouillées de chez nous ! Je fais le premier portrait de celui que l'Espagne a choisi pour son roi. Dans ce temps, il faut aux rois des qualités supérieures. — Alphonse XII est déjà de son temps !

Mince, svelte, agile, très-vigoureux, il est étonnamment apte à tous les exercices du corps. Il s'amuse à derivar los toros (piquer à cheval les taureaux) à Casa del Campo. Ses yeux sont les yeux bruns d'Espagne — pardos. Le teint est mat. On y voit comme une ombre flottante. La bouche est trèsvivante. Mais elle est de ces bouches qui deviennent ironiques. La petite moustache est soyeuse comme les moustaches jeunes. Sur tout cela est comme une vague et imperceptible couche de bistre des anciens tableaux ! Les cheveux sont presque noirs. Il les porte à la façon des jeunes gens d'aujourd'hui.

Le nez a un peu le trait aquilin des Bourbons. La ligne du visage est ovale. Les dents sont très-blanches. L'aspect général est vif, hardi, élégant. Alphonse XII est d'autant plus séduisant qu'il est lui-même séduit par la vie.

Le comte de Miranda, qui l'a vu de près, a écrit excellemment d'Alphonse XII « surtout il est un homme ». J'ajoute qu'il a de l'homme un léger scepticisme. Sa nature, tout en dehors et prime-sautière,

208 PORTRAITS I) IGXOTl'S

est cependant tempérée par un peu de défiance. — Voilà l'homme!

Il est franc et ardemment honnête. — Voilà l'enfant !

Il a dit l'autre jour à qui me l'a répété : Yo no soy de los rey'es que se van. De muerte natural o violenta moriré sobre el trono. « Je ne suis pas de ceux qui s'en vont. Je mourrai sur le trône, de mort naturelle ou violente. » — Voilà le roi!

Alphonse XII n'est pas seul là-bas. Il a près de lui sa sœur aînée, la princesse des Asturies. C'est une jeune femme de la plus suave distinction. Grande, mince, douce, digne — toute jeune, et pourtant toute grave, comme une ancêtre espagnole!

Son âme a déjà été blessée à l'aile. Elle reporte tout son amour sur son frère le roi, qui, en naissant, lui a enlevé son titre de princesse des Asturies et le lui a rendu en montant sur le trône! Couple d'un charme pénétrant ! — on dirait vraiment que l'Espagne, ayant encore peur de la révolution, lui avait mis devant les dents ces deux êtres jeunes et charmants — comme cette mère qui jeta son enfant devant un lion. — ■ Et le lion attendri lécha l'enfant !

Un tiers adorable va venir, mi-français et miespagnol, qui s'appelle la princesse Mercedes. C'est un camée d'un Joli absolu, que la royauté va faire statue. — Mon collaborateur Adrien Marx part pour raconter, avec sa verve ordinaire, les fêtes du mariage. C'est là un roman d'amour! Tel était ce roman que je racontais, l'autre mois, dans mon portrait de la reine Victoria. La princesse Mercedes est

une blonde légèrement brune. Ses. cheveux apparaissent châtain-clair. Je préfère dire qu'ils sont blonds avec des reflets sombres. Physiquement, elle rappelle étonnamment le type espagnol de sa mère — la duchesse de Montpensier — à dix-huit ans. Le teint est mat. Les yeux sont bruns, comme ceux du roi Alphonse. La bouche est un composé d'expressions différentes, comme certaines bouches des Vierges de Murillo. L'âge y soulignera davantage la qualité maîtresse, qui me. semble être l'énergie î

Cette gracieuse et cette adorable, qui sera tout à l'heure une Auguste, est d'une vivacité extraordinaire. L'autre mois, à Randan, elle a presque fatigué au jeu du crocket le duc de Baôos, qui est cependant des plus agiles. Bref, la princesse Mercedes, trèsintelligente et très-instruite, personnifie l'idéal que les royalistes les plus enthousiastes se font d'une jeune reine. — Certes, la nouvelle Espagne va regretter d'avoir aboli le baise-main royal! !

C'est là un roman d'amour! — ■ Je serai discret et n'en retiendrai que ceci. Sur la route de Tolède, auprès du palais d'Aranjuez, ils allaient, elle et lui, accompagnés de l'infante Christine, du duc de Sesto et des dames d'honneur. Le roi arrêta une voiture qui passait, conduite par des mules. Il y fit monter la princesse Mercedes et sa dame d'honneur. Alphonse XII mit les mules au galop. — Tout à coup, il dit en allemand à la princesse Mercedes : « Laisse tout dire et tout faire; tu seras ma femme. Mais garde le secret ». La princesse mit à plat son index sur sa petite bouche et prit l'attitude de la statue du silence — qui ferait un serment! Elle tint sa promesse. On la" questionna fort sur cette promenade et sur cette conversation en allemand. Pour ne pas trahir son secret, elle avait pris le parti de ne plus

parler. — On peut dire qu'elle a gardé son secret d'amour comme un secret d'État!

Tout est bien, ici-bas. Il s'agit, pour le voir, de s'asseoir sur une pierre solide et de regarder le monde tourner. Un sage de génie sera tôt ou tard le Newton du monde moral où tout revient à son heure. Hier, l'Espagne effrayait l'Europe par la division de ses esprits'. Aujourd'hui Alphonse XII, sous la tutelle d'un grand esprit, M. Canovas del Castillo, est un objectif lumineux qui réunit les regards. Pie IX bénit le mourant qu'il avait condamné. Il va bénir le roi Alphonse, son filleul, qu'il a toujours chéri. Victor- Emmanuel mort traverse l'Italie, qui pleure comme une veuve. — Alphonse XII va passer au milieu de la population madrilène, qui l'aime avec les premières ardeurs d'une femme aimée. La France était ce qu'on sait — jadis — - elle sera ce qu'on saura — demain. Puissions-nous n'avoir pas pris le rôle de l'Espagne d'hier!

Qu'importe ! et c'est ici une observation profonde !

Notre génération est une condamnée. Nous ne croyons plus en elle. Elle a vu tout le sublime et son revers — le grotesque! Si Dieu nous frappe encore — du moins nous ne pleurerons et nous ne rirons pas plus que nous ne l'avons fait! Et le soleil dore déjà le front de la génération qui monte. Espérer pour elle est dans la logique mathématique des peuples. — On a remarqué que les bandes de corbeaux vont, de pays en pays, en suivant les guerres — de même feront les fatalités !

Alphonse XII vient à une belle heure! En Espagne

la Révolution descend. C'est le moment d'y écrire des lois libérales et conservatrices. Chez nous la Révolution monte ! — Je ne crois pas plus à la durée de quelques-unes de nos nouvelles lois, qu'à la durée des mots écrits sur le sable de la grève, — quand la marée monte! Tout petit, Alphonse XII a été hissé sur les événements, comme un enfant sur un grand fauteuil. Le voici bientôt à leur taille ! — Que Dieu vous garde, ô Roi! — Le dieu de nos races latines! le Dieu à face double et tournante dont je viens de parler ! Une de ses faces, tournée vers la France, est aujourd'hui encore assombrie — l'autre face divine, sire, est déjà souriante du côté de votre Espagne!

Page 1