‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 43 sur 68 · LE PERE MO.NSABRE 2J · texte numérisé non relu

LE PERE MO.NSABRE 2J

que cherche tout écrivain. Le moine s'est relevé. Il a dit : « Messeigneurs, Messieurs ».

Il est petit, rond, épais et robuste. Debout sur un banc que le bedeau a tout à l'heure placé sans mystère, il a ses deux mains appuyées sur le bord de la chaire. Les bras sont tendus et un peu écartés. Il embrasse d'un long regard rénorme nef que sa voix doit remplir. Il abaisse ses regards sur les flots humains ; à ce moment immobiles comme la mer avant la tempête — quand les marins disent de la mer quelle écoute. Le ventre fait un peu bomber la large étole. Le manteau noir fait ressortir la blancheur laineuse de la robe. Les manches larges dégagent un bras vigoureux. Un cou puissant se détache à Taise sur le fond noir du capuchon. A coup sûr, Thabit du dominicain appartient à la statuaire. L'art oratoire doit se vêtir ainsi quand il s'habille. Il y avait dans Lacordaire deux grands hommes : le chrétien et l'artiste. L'un s'est fait prêtre. — L'autre s'est fait dominicain !

Le père Monsabré a l'air d'un homme de cinquante ans. La couronne de cheveux semble toute noire. L'œil est vif, inquiet, mobile. La bouche large a les coins abaissés par deux plis ironiques. La figure est ronde. Les joues sont surabondamment pleines. Le nez semble petit, — sur cette large face ! L'expression générale est un mélange de force et de bonne humeur. Le père Monsabré a un aspect léonin. C'est le lion bon enfant qui est au repos. Mais si le moine a l'un des côtés du lion, il n'en a pas la suprême majesté. Son profil appartient plutôt à un moine du moyenàge qu'à un moine contemporain. Si l'organe est.de haute venue, et si la phrase est de haute naissance,

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la coupe du visage est un peu commune. — C'est une figure puissante, joviale, lumineuse et cordiale.

Le père Monsabré a une voix juste et claire. Elle emplit sans effort apparent les espaces de Notre- Dame. La chaire de Notre-Dame brise les voix, comme une trop large salle d'opéra. Un prédicateur ordinaire, préoccupé de se faire entendre, diminue par cet effort physique l'énergie de sa pensée. Cela explique l'insuccès des meilleurs esprits. Mais le père Monsabré est habitué à ces vastes voûtes. Sa forte poitrine contient la note qu'il faut. Il la maintient aussi élevée et aussi pleine, pendant plus d'une heure. De là une certaine monotonie de tonalité que l'orateur rompt par des abaissements subits de la voix. Cependant sa parole, dont l'accent est personnel, prend parfois progressivement une intonation nouvelle. Cela tient du rire et des larmes, de l'amour et de la colère. Je l'ai vu pendant cette conférence monter trois fois jusqu'au sommet de l'échelle mystérieuse de l'éloquence. On le sent gravir. — Il s'arrête à la fin de son grand souffle — sur le dernier échelon. Et l'orateur retombe épuisé. Aucun orateur n'a sa longue haleine. Nul, même dans le superbe passé, n'a su maintenir plus longtemps une plus haute tonalité avec une voix d'apparence faible. On peut dire que Notre-Dame, aux jours des conférences, attire la foule par un jeu supérieur à tous les jeux des grandes orgues — le jeu divin de la voix humaine.

Il s'est assis. Il trempe ses lèvres dans un verre d'eau. L'auditoire, qui jusqu'alors a été silencieux et immobile, comme un unique auditeur, tousse, parle a voix basse et se remue. L'orateur reparait droit. Il

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reprend sa symphonie où presque rien ne détonne. Aussi bien le père Monsàbré est-il un musicien de talent. Il a composé une messe fort estimable.

Cependant le rhythme est trop précipité. L'orateur connaît trop bien son discours avec lequel il vit depuis dix mois. Mais il faut une oreille comme est la mienne, habituée aux orateurs, pour ne pas croire à une improvisation. Parfois il se trompe d'épithètes et se reprend. Cette erreur est peut-être voulue. L'habile maître en art oratoire veut simuler l'improvisation, défendue sur cette redoutable chaire de Notre-Dame, — où une erreur de mot peut être un faux pas dangereux à cette hauteur. Les r vibrent dans sa parole. Il cadence les finales. Il fait trop sonner les désinences muettes. Mais quelle puissance d'haleine dans le développement de la phrase ! Avec quelle netteté ressort chaque mot, chaque voyelle, et même chaque consonne. Pendant une heure, le père Monsàbré n'a pas fait un accroc aux longues draperies de ses phrases. M. Jules Favre a seul cette faculté à semblable degré. Je vous entends dire : « Le père Monsàbré a cet avantage qu'il ne parle que six fois par an ». C'est vrai.

Je ne dirai rien de sa vie. Il n'en a pas. En descendant, à Pâques, de la chaire de Notre-Dame, il rentre dans sa tombe du Havre. Là il prépare les discours de l'année suivante. On dirait de ces moines qui écrivaient dans le désert, et avaient une tète de mort comme presse-papier. Trois semaines avant le Oarème, il vient à Paris dans le couvent de la rue de Saint-Jean de Béarnais. Là, sa cellule est ouverte. On y entre. Il en sort. Je l'ai rencontré, l'autre jour, regardant, à l'Ecole des beaux-arts, le buste d'Henri

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Regnault. Il devient l'homme de Térence. A soixante mètres de sa cellule, dans le même pâté de maisons et donnant sur la rue des Ecoles, est la mansarde où un mari tua sa femme à coups de couteau et d'où l'amant se sauva par les toits. Pendant la nuit, il peut entendre les jeunes gens des écoles chanter dans la rue avec accompagnement de voix féminines. Le Palais de Justice, l'Hôtel-Dieu, la Morgue, la préfecture de police, les différentes écoles, la Conciergerie, la Seine où le suicidé se jette — grenouille sinistre — entourent sa cellule. L'aigle venu des plus hauts sommets de la métaphysique chrétienne, a choisi, pour se poser sur terre, les points où les jeunes et nobles passions remuent le plus, et où le vice grouille dans la vase la plus intense. Imprégné par cette âpre atmosphère, il revoit ses conférences. Il leur donne une empreinte de modernité. Voilà son procédé qui a, certes, une grandeur inusitée dans ce, siècle. La Fabrique de Notre- Dame paie quinze cents francs ses six conférences. Cela met chacune d'elles à un prix moins élevé que certains articles de journaux ou certaines romances.

Et le solitaire apparaît devant la foule. Il dit moins ce qu'il a vu dans la rue, que ce qu'il a vu dans son livre. Il est l'homme d'un seul livre : la Somme, de saint Thomas. Il s'adresse plutôt à la raison qu'au cœur. — Lui, du moins, ne dit pas à la raison ce qu'Othello disait à Desdemone : « Fi donc, prostituée ! » Il chasse les femmes du Temple. C'est la tradition des conférences. Le père de Ravignan disait im jour, du haut de la chaire de Notre-Dame, à une femme qui s'était égarée dans l'auditoire : « J'invite la curieuse à faire cesser un scandale qu'elle cause consciemment? » Pourtant, le père Monsabré parle sou-

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vent de la terrible et charmante absente. Il n'entre pas dans la tempête actuelle. Il plane au-dessus d'elle. Il saurait pourtant nager dans la mer où nous nous noyons. Les ailes servent parfois dévoiles aux cygnes. Il étouffe en lui cette puissance de bonne humeur, qui est dans son tempérament. On ne reconnaît plus l'homme qui, l'autre jour, disait à un de ses intimes amis, en parlant de l'école positiviste : « Ils auront beau secouer leur arbre de vérité — ils en feront tomber moins de fruits que de hannetons ! » Il aurait pu être un Bridaine. — Le temps avait peut-être besoin de Bridaine !

Cependant, l'humoriste apparaît parfois malgré lui. Dimanche dernier, il nous- a fait une fois rire, et sourire les évêques. Mais d'ordinaire, il a peur d'être hardi, alors qu'il serait peut-être sublime. J'imagine que quelque chose le gène dans la chaire. — H y a là un cadavre. Un cadavre vêtu comme lui. — Celui du père Hyacinthe, mort d'oior difeminaï

Cependant auprès de la chaire, en dehors de l'enceinte réservée aux hommes, des silhouettes de femmes apparaissent, debout sur des chaises. Elles écoutent sans beaucoup comprendre. Mais elles sont-là, comme on est auprès du grand bruit religieux de la mer! Lacordaire lui, parlait aux femmes. Jamais Lacordaire mort ne m'a paru aussi haut que dimanche. — La mort le hausse. Lacordaire couché, grandit. Endormi, il parle plus éloquemment que jamais J'entendais le premier de ses disciples qui est un grand orateur. Et quelle distance entre lui et son maître ! — Je sais combien je fais plaisir au père Monsabré.

Non loin, parle, à Saint-Roch, le père Didon, un autre disciple de Lacordaire. Plus jeune, il semble avoir davantage la manière du maître. Il a la figure

énergique et montre ses dents blanches. Très-beau talent personnel qui se lève. Il a presque l'envergure du père Monsabré. Il sait parler éloquemment à la femme qui a encore les dents agacées par le fruit où mordit Eve. Il pourrait, un jour, planer sur la chaire de Notre-Dame où soufflent les grands vents.

Le père Monsabré ne s'attaque pas à la chair d'aujourd'hui. Il parle du péché originel. C'est bien loin. 11 veut seulement démontrer. Il dédaigne d'être humain. Alors que Lacordaire faisait courir des houles dans son auditoire comme le vent fait dans les blés ; le père Monsabré a une ambition autre. Il veut allumer une à une chaque intelligence de son auditoire, — comme on allume les cierges un à un. Dimanche, il s'est écrié triomphalement « Maintenant vous comprenez tout ! » Non, mon père. Mais je ne cherche pas à comprendre tout. Je lis dans le livre où lisait manière. Je m'agenouille où elle s'agenouillait, c'està-dire devant tout ce que vous adorez. Ce n'est pas nécessaire de lire saint Thomas pour savoir entonner un cantique — les rossignols aux yeux crevés sont ceux qui chantent le mieux !

Et cependant l'auditoire semble tout comprendre. Ces phrases dont la lecture est, le lendemain, si difficile dans la Semaine religieuse prennent un éclat surprenant, soutenues par le geste et la parole de l'orateur. Les fronts semblent être éclairés. Cette conférence grandit peu à peu comme un soleil levant, — étonnant effet de l'éloquence unie à ce sublime milieu décoratif! On ne s'aperçoit pas que ces phrases sont parfois des laves refroidies. On n'entend que le verbe ardemment convaincu et on oublie que l'ora-

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teur manque peut-être de lèvres humaines. Si vous lisez ce discours, vous direz : « C'est trop haut, et c'est inutile pour la foule comme une inscription sur le mont Blanc ! » Vous vous tromperez. Tout cet auditoire semble lire couramment, en suivant le doigt qui souligne du haut de la chaire le livre de saint Thomas. Voyant ce discours imprimé d'où l'orateur a chassé les fleurs qui peuvent cacher des serpents, vous croirez parfois regarder un encensoir sans odeur, comme les encensoirs de marbre des statues de l'église de la Magdeleine — vous vous tromperez. Un encens mystérieux semble doucement griser cet auditoire !

Deux heures et demie sonnent à la montre de Notre-Dame. Le Père Monsabré a fini. De la sacristie il monte dans le cabinet du prédicateur, par un escalier en tire-bouchon. Epuisé, il se couche sur un canapé. Presque toujours son médecin vient le voir. Bientôt il se relève. Souvent il revient à lui par un rire. Son tempérament humoristique Ta quitté et repris au pied de la chaire. Un ami lui offre de le conduire en fiacre rue Saint-Jean-de-Beauvais. Il accepte toujours, car l'orateur de la chaire la plus haute du monde chrétien n'a jamais plus de dix sous dans sa poche. — C'est la règle de Saint-Dominique.

Voilà l'homme qui contient et retient en lui un être encore plus puissant que celui dont je viens de faire le portrait. Mais les grandes audaces fiévreuses des Lacordaire et des Montalembert sont parties, je ne sais où, comme les hirondelles ; — comme les hirondelles elles reviendront ! Les grandes voix se sont tues, mais les grandes poitrines existent encore. De même les magnifiques gargouilles de Notre-Dame

sont bouchées, mais ne sont pas brisées ! En sortant, je vois de toute part des femmes. Elles sortent de derrière les piliers et comme de dessous les dalles — on dirait de la scène de révocation de Bertram dans l'opéra de Meyerbeer ! Cette réminiscence dit bien que ce portrait est l'œuvre d'un croyant profane. On a dit que l'image de Bossuet parlant se reflétait dans le ciel. — Ce portrait du Père Monsabré est l'image d'un grand orateur chrétien reflétée dans les vitres de la place publique!

Le prince de Joinville est un député du centre droit qu'il faut surveiller de près pour qu'il ne vote point parfois d'une façon étonnante. Il a présentement une idée fixe. Rien ne se pourrait imaginer de plus comique, s'il ne s'agissait point de la chose unique, peut-être, qui, exagérée et insensée, ne fasse jamais rire — l'amour du pays. Le prince a une tendance marquée à chercher dans chaque question politique ce qui intéresse son séjour en France, à lui prince de sang royal. Encore plus que ses frères il a souffert de l'exil. Plus que tout autre, il s'était établi en Angleterre avec esprit de retour. Quand on lui a ouvert la France, il s'y est précipité — comme, à Rome, le cheval du Corso quand on lui ouvre la barre. Il a revu avec passion les coins et les recoins de son Paris que M. Haussmann lui avait peut-être gâtés en les embellissant. — De même qu'Henri IV aimait mieux une paysanne sentant son cru qu'attifée à la dernière mode, le prince aimait Paris, avec toutes ses verrues. Il a donc humé à pleins poumons l'air de nos boulevards. Que lui parliez-vous d'un tabouret auprès du trône, ou, ce qui est mieux, d'une dignité d'amiral de France! tout cela tendrait à lui faire quitter la France, tôt ou tard. Il aime mieux voir la frégate en carton du quai d'Orsay que tous les trois-ponts de cet empire du Brésil où il a une seconde famille. Un

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jour, on lui a offert la députation du département de la Haute-Marne. Il a accepté avec empressement, parce qu'il a cru que le suffrage universel rattacherait plus solidement à notre sol que son titre de prince français. J'imagine que c'est être bien poli pour le suffrage universel!

La première fois que je le vis, il y a de cela longtemps, c'était à Neuilly, où venait de périr si douloureusement le duc d'Orléans. Il descendait la Seine sur une grande yole, suivie à quinze pas d'une autre barque montée par douze marins. Pour répondre aux saluts, le prince souleva un immense chapeau de paille, orné d'un crêpe, et découvrit ainsi dans toute leur splendeur de beaux cheveux noirs qui retombaient sur ses épaules comme une crinière de lion. Il m'apparut superbe.

J'eus quelque peine à le reconnaître quand je le rencontrai à Versailles, il y a quatre ans.

L'avez-vous vu passer avec sa tête chauve, sa barbe grisonnante qu'il porte tout entière, ses épaules carrées ? Il a ce regard profond où se sont reflétées toutes les immensités : — les' révolutions, la mer, l'exil ! De loin, avec son paletot cossu, mais peu à la dernière mode, son chapeau parfois ébouriffé, il a l'air d'un gentilhomme du bas Poitou qui vient amener une chienne de race aux chiens étalons du Jardin d'acclimatation. De près, il ressemble à un de ces voyageurs de haute lignée, comme on en voit surtout en Angleterre, qui reviennent de bien loin et qui ont vu tous les soleils et toutes les pluies. Ils gardent pour eux seuls le secret de la vie que tant de courses leur ont enfin dévoilé. Ils préfèrent le silence et le coin du feu à toutes les aventures et à tous les bruits.

— Après avoir tourné autour du monde, ils regardent le monde tourner autour d'eux!

Le prince de Joinville est assurément un des Français qui aiment le plus la France, sous tous les drapeaux, sous toutes les guenilles, — la France pour ellemême. Sa voix n'a retenti qu'une fois du fond de cet exil de vingt-deux ans. C'était pour protester contre la loi de l'Assemblée constituante qui interdisait Tentrée du pays aux siens et à lui. Il aime de cette façon la liberté, quoiqu'elle coûte bien cher, — mais il n'est pas comme ces gens qui aiment le Champagne, surtout à la table du voisin qui les invite — il l'aime pour son gouvernement, ainsi qu'en 1847 et 1848 il l'a prouvé en faisant de l'opposition à M. Guizot.

Le temps n'est plus où, à travers Paris en fête, le brillant officier de marine ramenait les cendres de l'Empereur. Ceux qui ont mon âge se souviennent encore de sa popularité. Il était populaire, quoiqu'il ne fût pas ce voisin de toute royauté qui cherche à plaire aux foules : le prince du Palais-Royal; — le prétendant d'en face! Et quand un journaliste voulait placer un mot de français gai et brave, il choisissait ses jeunes lèvres. L'ancienne marine le regardait comme le premier des matelots. Aujourd'hui, trente ans se sont écoulés; trois fois l'âge d'un vieux gouvernement ! L'ombre monte sur lui et sur ses anciens officiers. Il n'est plus qu'à l'état de légende dans les batteries ou les carrés. L'autre an, il disait à un viceamiral qu'il avait connu enseigne : Mon cher ami, je ne dirai pas que j'ai vécu pendant l'Empire, j'ai vieilli. — Mais voici les beaux jours qui reviennent pour Votre Altesse royale ? — Tant mieux donc ! car

ma vieille coque ne pourrait pas supporter la grosse mer. » Il n'avait pas encore cinquante-six ans !

Quand il parut à l'armée de la Loire, sous le nom .de colonel Lutherod, il fut à peine reconnu par le général Jaureguiberry, son ancien officier de choix sur je ne sais quel bâtiment. Le général en chef, Chanzy, avait servi comme volontaire sur l'escadre de la Méditerranée, — Tanger, Magador, etc. La situation du prince était peu définie. Elle ne dura que cinq semaines. Il servait en volontaire, comme le vieux marquis de Groislin chez les zouaves. Son costume, un peu américain, était sombre. On sentait aussitôt qu'on était en présence d'un mystère et ont chercha bien vite à le deviner. Quelqu'un voulut savoir enfin s'il était, comme on l1 en soupçonnait, — le prince de Joinville. Après un dîner dans je ne sais quel château, on passa entre officiers un de ces gros albums de province, où toutes les célébrités sont réunies, quel que soit leur genre ou leur couleur. Le prince se sentit surveillé. Il alla droit au danger. Prenant l'album, il le feuilleta. Devant Napoléon III, il s'arrêta, mais avec indifférence. Devant l'impératrice, il fit un « C'est bien là le profil de Winterhalter ! » Voici le roi Louis-Philippe. Il le regarda avec une insouciance tellement réussie que mon ami dit : « Ce n'est pas le prince de Joinville ». Et le prince regarda une autre page... il eut un mouvement indéfinissable et tourna vivement le feuillet. Mon ami se dit : « C'est lui ! » — Le prince avait vu sa mère, la reine Marie-Amélie.

Il n'aime point raconter ces journées où il se cachait pour mourir, — comme d'autres le font pour ne pas mourir. L'avocat, M. Gambetta, a-t-il bien fait de

briser l'épée du soldat ? L'histoire verra cela. En aura-t-elle à voir, mon Dieu ! Il y a cependant à l'actif de la Révolution qu'elle n'a pas trop crié quand on a conservé au duc de Chartres les galons qu'il avait ramassés un à un sous le feu.

Cependant le prince de Joinville raconte qu'un jour, on attendait dans une plaine, comme toujours, des ordres qui ne venaient pas. Et, comme toujours, c'étaient les obus anonymes qui venaient — et, cette fois-là, des balles en grêle! Il était à côté d'une batterie d'artillerie, muette. — Souvent, en ce temps, on ne savait ni d'où ça venait ni où tirer ! Il était coude à coude avec un jeune mobile de Chartres.

Le jeune homme n'était point pâle, mais parfois il faisait des saluts profonds aux rafales aiguës.

« — Tu voudrais bien avoir ta tête dans ta poche ! fit le prince. — Dame, je n'en ai qu'une! — Regarde donc ce cheval, il ne la baisse pas, lui. — Il sait bien qu'elle ne vaut pas la mienne. — Eh bien, mon petit, et moi? regarde; je ne salue pas ; et ta tête ne vau pas plus que la mienne. » Le mobile jeta un regard sur le prince et fit — « La mienne est plus neuve ! »

Si le prince de Joinville lit ce croquis, cela le rajeunira, car cela lui rappellera les heures où nos pères et nos mères racontaient tant d'anecdotes dont il était le héros. Et ici, il sait que je raconte toujours et n'invente pas. Ma prétention n'est point de faire des grands portraits, mais d'indiquer, à une heure donnée, la lumière ou l'ombre que fait un homme en passant sur le tableau contemporain.

Voilà le Joinville d'aujourd'hui. — Vieux, dit-il et dirons-nous aussi en le comparant à celui de la légende marine. L'enveloppe est usée et percée par Pâme, qui

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seule a grandi. Le prince travaille beaucoup. Il sait beaucoup. Nous lui avons donné le temps d'apprendre. Ses articles de la Revue des Deux-Mondes, moins fouillés que ceux du comte de Paris, sont aussi remarquables et resteront, parce qu'ils ont une griffe princière et qu'ils sont très-lisibles. Le style a même un caractère de personnalité. Le prince s'occupe activement de son département. Son secrétaire va souvent dans les ministères. D'autres princes sont plus réservés. — Il me semble que c'est le prince de Joinville qui a raison. D'ailleurs, il vous le dira luimême : Avant tout, il est citoyen français.

La France est aujourd'hui trop occupée pour regarder ceux qui se tiennent à l'écart, comme le prince de Joinville. Un jour viendra peut-être où, sur un horizon apaisé et dans les premières et vagues lueurs d'un matin, se détacheront quelques grandes silhouettes d'hommes reposés. — Le prince de Joinville sera de celles-là !

Mayer de Rothschild, de Francfort-sur-le-Mein, reçoit un riche dépôt de Guillaume Ier, électeur de Hesse, fuyant devant Napoléon. Il le fait fructifier. Je trouve là cet heureux hasard qu'aux hommes qui doivent arriver le Destin remet — comme un laissezpasser.

Mayer Rothschild resta immobile au milieu de l'ébranlement de l'Europe. En 1810, il était déjà un banquier considérable. Il avait soumissionné, entr'autres, deux emprunts pour le Danemark. Ils étaient de vingt millions chacun. A ce temps, ils semblaient énormes. Aujourd'hui, ils ne dépasseraient pas un emprunt de grande maison de nouveautés. Mayer Rothschild avait su, en pleine époque si périlleuse, convertir les fatalités en florins! En 18 12, il se sentit mourir. Il appela auprès de lui ses cinq fils. Il leur dit : « Jurez-moi de rester toujours unis dans la même œuvre ! » Nathan, Salomon, Anselme, Karl -Mayer, James, — jurèrent. Le père mourut tranquille.

Les cinq fils Rothschild se partagèrent l'Europe. Ils s'établirent à Paris, à Londres, à Francfort, à Vienne, à Naples. Chaque Rothschild participait à l'œuvre générale, tout en traitant ses affaires particu-

Hères. Il n'y avait pas de maison-mère et pas de succursales. C'étaient cinq maisons différentes qui, en certains cas, n'en faisaient qu'une.

L'empereur d'Autriche anoblit les Rothschild. Puis, il les fait barons. Chacun est baron, comme si chacun était l'aîné. C'est l'usage autrichien. Leurs armes sont cinq flèches d'or. En 1 855, Nathan Mayer, l'aîné, Salomon et Karl-Mayer, meurent. Un écrivain ancien eût dit qu'en cette année 1 855, le nautonnier funèbre Caron a du faire une bonne recette. A chaque mort d'un des chefs de la maison le monde des affaires espère connaître enfin le secret de cette énorme maison de banque. Vain espoir! On n'a pas le temps de lire dans le grand livre échappé des mains du mort. Aussitôt un autre Rothschild le prend. Cette raison sociale est une dynastie ! On sait seulement d'elle qu'elle a le secret de faire grand.

Nathan de Rothschild, banquier de Londres et citoyen anglais, avait suivi de près, en 1 8 1 5, Napoléon — comme s'il eût pressenti la chute prochaine du géant. Dès la nuit de Waterloo, il part pour Londres : Il achète du Consolidé anglais alors en baisse. Londres apprend la grande nouvelle. Le Consolidé monte. Nathan de Rothschild vend.

J'indique du doigt ce fait d'un Rothschild anglais, parce que je veux le montrer déjà comme une caractéristique de la manière Rothschild. Ualea y est supprimé autant qu'il peut l'être dans une entreprise humaine. La conception de ces grands coups d'affaires est nette. Elle est simple, quoique vaste. Seul, l'accomplissement en est difficile, parce qu'il demande un coup-d'œil rapide et de grands moyens. C'est

bien la note du génie des aifaires ! Il y a, dans la plupart de ces premières grandes opérations, comme le fameux œuf de Christophe Colomb. — Les écus ont besoin, comme les soldats, pour gagner une victoire, d'être jetés tout à coup, en masse, sur un point choisi. — Les Rothschild furent, en cette matière, les plus grands capitaines du siècle.

Ils ont compris le siècle dès qu'il eut parlé un langage d'affaires — c'est-à-dire dès 1814. Les anciennes sources de la fortune publique étaient à jamais bouchées, comme les fontaines des vieux palais. Le capital remplaçait l'homme dans le monde économique. Autrefois l'homme était ou producteur, ou négociant; ou prêteur, ou emprunteur. Désormais, par son remplaçant, le capital, il joue tous ces rôles à la fois. Les Rothschild sont industriels en Belgique et en Espagne, par le charbon et par le mercure. Us sont voituriers par leurs chemins de fer, etc. ! Aujourd'hui ils sont les plus grands vendeurs en Europe. Demain, ils seront les plus grands acheteurs. La spéculation était née — cette fée du dix-neuvième siècle! Les Rothschild en sont les filleuls!

Mais on dit que lorsque Dieu crée une médaille, Satan en grave aussitôt le revers. Le revers était l'agiotage effréné! C'était la charlatanerie macairienne ! Les Rothschild furent de ceux qui ne se servirent que de la belle face de la médaille. Ils en firent la monnaie nouvelle d'une civilisation inférieure par certains côtés — mais étonnante en résultats. Par elle la vie contemporaine fut triplée — un homme de notre temps, qui meurt à quarante ans, a certes plus vécu que les centenaires du dix-huitième siècle !

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Malheureusement, l'argent cessa d'avoir une patrie-, il n'eut plus d'opinion politique. A la veille du 18 brumaire, le tiers consolidé est à 1 1 francs. Le lendemain, il est à 22 francs. Puis cet argent lâcha Napoléon. La chute de Napoléon, en 18 14, amène une hausse • de deux francs sur la rente. L'argent devient cosmopolite. Les Rothschild prêtent à la Belgique et à la Hollande, ces deux sœurs ennemies; à l'Autriche et à l'Italie -, à la France et à la Russie -, à Cavour et à Antonelli ! La maison Rothschild reste impassible au milieu des chocs d'empires. Elle paie pour faire la guerre. — Elle paie pour faire la paix. Le vainqueur lui doit le prix de ses fusils — le vaincu lui doit le prix de sa rançon!

Cependant deux maisons Rothschild se combattent dans la question italienne. L'argent du Rothschild de Paris est contre l'argent du Rothschild de Naples. Le baron Adolphe de Rothschild enlève sa maison de la ville de Naples qui n'est plus capitale ! Il demande la liquidation de sa part dans la grande maison commune — 75 millions!. Pour la première fois la division va entrer dans la maison Rothschild. Le monde jaloux des affaires sourit — mais apparaît sans doute la figure de l'ancêtre mourant, à qui les pères ont juré l'union perpétuelle, au nom des fils!

Tout s'arrange. Les différents Rothschild continuent dans l'époque confuse et troublée à dire la même parole claire par-dessus les frontières — de même dans la nuit des grandes villes, les horloges, réglées par la même main, sonnent en même temps les heures!

Quand apparurent la vapeur et l'électricité, les grands coups de spéculation d'autrefois ne devinrent plus possibles. Mais il est de l'essence du génie des affaires — de précéder son temps. Le baron James, le Rothschild de Paris, va se servir de l'instrument qui, disait-on, devait le tuer — comme d'un nouveau levier. 11 est le principal créateur du chemin de fer français. Il pleure de joie en envoyant le premier télégramme à San-Francisco. Il a calculé la différence d'heure qui existe entre Paris et San-Francisco. Il sait que la réponse viendra dans la journée. Il l'attend dans un fiévreux silence. Elle vient, à l'heure qu'il avait calculée.

Le baron James de Rothschild semblait être créé tout exprès pour la société, fille de i83o. En effet, le baron règne — et il gouverne son royaume spécial. Ce roi très-expérimenté, ce banquier très-habile et cette classe active, nouvellement investie des avantages sociaux, se comprennent à merveille! Le rôle du baron James est si considérable que son nom passe aussi souvent dans l'histoire de ce temps que celui d'un grand homme d'Etat. Mais le bail de toute royauté nouvelle en France ne dépasse guère dix-huit ans ! Voici qu'on est arrivé à la dix-septième année. Voici 1847. Le trône de Juillet chancelle. La « fatalité de bonheur » des Rothschild semble disparue. Les actions du chemin de fer du Nord baissent. De là des ruines et des colères ! Les pamphlets pleuvent. La disette des blés irrite la foule. La maison Rothschild crut tomber en 1848 avec le trône. Le peuple brûle le château de Suresnes. Mais le baron James fait tète à l'orage. Caussidière et Changarnier le soutiennent, chacun à sa manière. La maison ne suspend pas ses paiements. La Révolution de 1848 peut envahir l'Europe — les diffé-

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rents Rothschild résistent à la même tempête, sans être sur le même navire.

Voici l'Empire ! Tout d'abord la situation du baron James de Rothschild semble diminuée. Désormais l'Etat s'adresse directement à la bourse de tout le monde. L'emprunt devient une souscription nationale. C'est la solidarité établie entre la Révolution et le gouvernement — entre la hache et le billot. Si heureuse que soit cette trouvaille, elle n'a pas retardé d'un quart d'heure le 1870 fatidique. Pendant l'Empire, des adversaires, l'un criard, et les autres habiles, Mirés et MM. Péreire, s'élevèrent contre la maison Rothschild. Le baron James resta stoïque.

D'autre part, le résultat prochain apparaissait à qui comparait la petite badine tournoyante de Mires avec la canne grave du baron de Rothschild, quand l'un et l'autre se promenaient sur le boulevard. A aucune époque, le baron James ne parla moins. Et on sait que d'ordinaire il ne parlait guère. Ce silence lut sa force. Un de ses anciens amis me raconte qu'ayant dit au baron : « Prenez garde de rester trop isolé; songez au Great-Eastcrn qui, dans une tempête, vient d'être sauvé par un petit brick; ces hommes-là me semblent plus que des bricks, ils réapparaissent très-forts ». Le baron se contenta de faire le geste de la main droite qui veut dire un à peu près du beau mot de la comédie de Dumas : « Attendez ! vous n'avez pas regardé assez longtemps ! »

On se rappelle les noyades de ce temps. Elles ne compromettent en rien le grand courant de spécula-

tion qui charriait de l'or à travers la France — comme un ruisseau en Californie. Le sublime Paris contemporain a été créé par un de ces courants. Qu'importe certaines catastrophes ! Vingt bateaux de charbons qui sombrent ne noircissent pas toute la Seine.

Le baron James de Rothschild était une ligure d'un grand relief. S'il vivait encore, comme j'eusse fait avec curiosité son portrait ! Il avait au plus haut degré la clarté méthodique de l'esprit. Il était généreux. Il avait surtout une rare sagacité prophétique, dont il gardait pour lui seul les inspirations.

En 1867, il eut comme le pressentiment de sa mort prochaine. Il parla davantage. Certaines de ses paroles qui ont été retenues sont énigmatiques. Il sentait que l'époque dont il avait été un des maîtres touchait à son déclin. Il disait : « On s'est moqué de Greffulhe quand il affirmait qu'au-delà d'un intérêt de 3 0/0 tout placement était compromis — il avait peut-être raison ! » Il disait priser surtout dans son œuvre sa création immobilière du quartier du Nord. Il raillait peut-être! Mais un jour, excité par un sentiment contraire de confiance, il jetait cette phrase que relevait singulièrement son accent germanique : « Ma maison a échappé au passé, au présent — à l'avenir ! » C'était vraiment le superbe futura ejfugisse de l'ancien : « Ils ont échappé à l'avenir ! » Il mourut en 1868, léguant son secret à ses fils, s'il avait vraiment un secret autre que ces mots d'ordre : « Union, discrétion et prudence » . Nul n'a su mieux que le bon sens est le génie des grandes forces, si l'audace est le génie des petites. Il me semble que le baron James a fait école. Toutes celles des maisons financières françaises, dont L'Europe connaît l'esprit

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de prudence, sont peut-être ses disciples inconscients ou voulus.

Ce portrait complexe de la maison Rothschild n'a jamais été fait. J'ai voulu le dessiner à larges traits. Cette maison est si riche que seule, en France, est plus riche qu'elle le tout le monde qui était aussi plus spirituel que Voltaire. Elle a fait nos affaires en même temps que les siennes, en jetant sur l'Europe son épervier à cinq grandes mailles d'or. Elle a été associée à nos grands jours. Elle a payé beaucoup de nos quarts d'heure de Rabelais. C'est grâce aux Rothschild que Villèle a pu réaliser sa sublime idée de la conversion en 3 o/o. C'était payer le milliard des émigrés ! C'était réconcilier le présent avec le passé. — C'était consolider la France du dix-neuvième siècle.

Aujourd'hui, la foule continue à dire : « M. de Rothschild » alors qu'elle devrait dire «MM. de Rothschild ». Le baron James a laissé une fortune qu'il est impossible d'estimer. Je ne donne ici que des choses absolument exactes. Je ne donnerai pas même un chiffre approximatif. Il a laissé trois fils et deux petits-fils qui sont aujourd'hui les chefs de la maison

— les barons : Alphonse (de la rue Saint- Florentin)

— Gustave (de l'avenue Marigny) — Edmond (de l'hôtel Pontalba) — James (de l'avenue Friedland — Arthur, qui demeure avec la baronne douairière dans l'hôtel du faubourg Saint-Honoré. On connaît les détails de high-life de la maison Rothschild. Les journaux en parlent sans cesse, quoique les Rothschild vivent avec une discrétion très-caractéristique.

Les rils du baron James se sont fait naturaliser français à leur majorité. Les petits-rils ont opté en 1870 pour la nationalité française. Les Rothschild d'aujourd'hui sont avocats, ou érudits, ou même écrivains spéciaux. Ils ont été gardes mobiles.., — ce sont bien là des français !

La baronne douairière, cette belle figure d'autrefois, et toutes les femmes de la famille sont charitables, avec des douceurs infinies. — Ce sont bien là des françaises !

Les Rothschild travaillent comme des petits banquiers. Ils sont les prisonniers de leur œuvre quotidienne. Le matin, les différents agents de change viennent prendre leurs ordres. Puis, les Rothschild vont à la maison de banque de la rue Laffitte. On peut v voir les fils du baron James, entrer et sortir a des heures réglées, comme celles d'un petit commis.

Tout cela est connu. Mais ce qui ne Test pas assez, c'est l'attitude, en 1870, des Rothschild. Ils ont oublié la tradition prudente de leur maison ! Us se sont compromis pour la France. Puis ils ont garanti les deux cents millions — prix de la rançon de Paris. Enfin ils ont garanti les deux derniers emprunts de deux milliards faits sous la présidence de M. Thiers. Veux-je dire mon admiration pour ces actes ! non. Si nous n'avons pas fait comme les Rothschild — on en devine le motif! Les Rothschild n'ont accompli que leur devoir de Français — mais ils l'ont fait avec une grandeur simple que je devais retenir dans leur portrait !

Certaine légende populaire prête aux Rothschild Tidée de réaliser le rêve d'Ezéchiel — la reconstruction du temple et de la cité Juive de Jérusalem! Certes

ils sont juifs convaincus. Ils l'ont prouvé en se séparant de Rome après l'affaire de Mortara. Mais les Rothschild sont trop expérimentés pour ne pas savoir qu'ils cesseraient d'être invulnérables — en devenant

rois

Leur rôle est suffisant. Voici qu'un canon de No tonnes coûte 80,000 francs. Ce canon peut manger cinq mille francs par jour de bataille ! Les Rothschild sont donc appelés à jouer un grand rôle dans la guerre. — C'est-à-dire, hélas! dans la civilisation contemporaine.

Si je n'avais pas vu dans ces barons modernes autre chose que l'apothéose de l'or, je n'eusse pas fait leur portrait. Les Rothschild n'eussent pas été des nôtres. Nous sommes les penseurs ou les artistes. La foule banale les envie. Cependant, son attitude a été très-sympathique, devant les pompes du mariage de la fille du baron Alphonse. Etait-elle reconnaissante de la charité des Rothschild ? Comprenait-elle le système des compensations? Parfois les places les plus mauvaises sont celles qui sont exposées au soleil comme dans les anciens cirques romains ! Le bonheur est relatif. Il est en soi et non en dehors. Ce qui relève surtout les Rothschild, aujourd'hui grands seigneurs vivant au milieu de la vieille aristocratie, — c'est le travail et c'est l'idée ! Arrivée à cette hauteur, cette pyramide d'or mystérieuse, où l'on voit, aux encoignures, des sphinx assis, — est le témoin d'une grande époque !

L'autre jour, nous étions allés au cimetière du Père-Lachaise. La pensée nous vint de voir le tombeau de Rachel, dans le cimetière juif. Nous songions là qu'elle était morte tout entière —cette paie

inspirée! C'est l'âpre destinée des éloquents, comme elle et comme Berryer! Nous sommes les plus jeunes de ceux qui l'ont vue de près — et déjà nos cheveux grisonnent. Quand nous serons morts, nous autres, il ne restera plus rien du souvenir vivant de Rachel.

Presque en face de la tombe de Rachel est la tombe des barons James de Rothschild. Un R est écrit en relief sur la pierre blanche du fronton d'une toute modeste et petite chapelle funéraire. Le marbre du petit parvis est semé de cailloux. Tout juif qui visite un tombeau y laisse une pierre.

Nous nous disions que si le baron James de Rothschild avait été un vulgaire homme d'argent, il serait là, mort tout entier — comme l'habitant obscur de ce magnifique tombeau en pain de sucre qui domine le cimetière du Père La Chaise !

Mais le baron James de Rothschild a touché à beaucoup des grandes idées de notre temps. — Il les a pour ainsi dire concrétées ! Il a laissé à ses fils une œuvre sociale dans laquelle il revit. Voilà pourquoi — étonnante pensée ! — ■ le baron James de Rothschild est là, moins mort que Rachel n?est morte. Oui ! Des financiers, hommes de travail et d'intégrité, ont pu trouver, à bon droit, cette éternité relative — au fond d'une bourse! Mais c'est l'immortalité absolue que les grands écrivains ont trouvée — au fond d'un encrier !

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