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particulière. — La mienne est d'avoir, sous les sourcils, deux lentilles qui retiennent l'image.
On a su, depuis, que le tzarewitch avait dit au tzar : « Mon père, retournons chez nous ». L'entourage croyait à un complot polonais. Mais Alexandre resta. Il crut le devoir à la France, — à Paris, — il obéissait ainsi à un des côtés caractéristiques de sa nature -, le tzar n'a pas le courage sanguin, plein de fougue et d'entrain ; il possède, au suprême degré, la bravoure passive et froide. Un jour il avait, à la chasse, déchargé les deux coups de son fusil sur un ours qui, légèrement blessé, se dressa sur ses pieds de derrière en faisant voler autour de lui un brouillard de neige. L'empereur était assis sur le pliant dont il se sert dans la chasse à l'affût. Les deux hommes qui accompagnaient le tzar et les chasseurs plus éloignés s'attendaient à le voir se rejeter en arrière, car il était absolument désarmé. Mais non. L'ours était déjà à un mètre d'Alexandre que celui-ci n'avait pas fait un mouvement pour fuir. Il fut sauvé par Pétroff, qui l'attira violemment en arrière. Voilà déjà une note de son tempérament. — Il ne sait pas reculer ! Il ne songe pas à fuir devant la destinée. On sait que la race slave a des résistances d'une grandeur farouche.
Je revis deux fois Alexandre. Au bal, je le vis mal. Dans cette foule bariolée et cette lumière trop crue, la tête d'un homme se détache mal, comme sur un fond trop criard. J'ai pu davantage saisir sa silhouette encadrée dans une des grandes fenêtres de la galerie de Versailles. L'empereur, le roi de Prusse,
l'impératrice et le tzar visitaient le Palais. On ouvrit deux des fenêtres qui donnent sur le jardin. L'impératrice et Alexandre parurent à Tune d'elles. Napoléon et Guillaume se montrèrent à F autre. En bas, la foule était énorme. Bien des témoins — car le chancelier de fer n'a pas tué tous ceux qui étaient là — pourront contrôler mes souvenirs. L'empereur de Russie avait une redingote noire, serrée à la taille, et le chapeau sur la tête. Ce chapeau était assez mal placé — trop droit et comme sans aplomb. Des familiers du tzar m'ont dit depuis qu'Alexandre, habitué par son père à porter sans cesse l'uniforme, était fort mal à l'aise dans un costume bourgeois. Ii n'a jamais pu apprendre et probablement n'apprendra jamais la vraie manière de porter le chapeau cosmopolite. L'impératrice était vêtue d'une robe sombre, qu'elle portait avec la grâce suprême qu'on sait. Elle était appuyée sur le bras du tzar. La foule cria : « Vive le Tzar! » On voulait protester contre le véritable sacrilège commis. Alexandre était l'hôte sacré de la Erance. Tout d'abord, le tzar n'ôta point son chapeau et se contenta de s'incliner légèrement. Le soldat est là. Il a l'habitude d'avoir sur la tête le casque qu'on n'ôte point! Je ne jurerais pas que l'impératrice n'avertit pas le tzar de sa distraction, car il ôta tout à coup son chapeau et salua avec lui la foule qui continuait à crier. On regardait à peine l'autre fenêtre, où Napoléon III et Guillaume, ces futurs personnages du drame inénarrable, étaient immobiles — comme deux principaux acteurs qui causent dans la coulisse avant d'entrer sur la scène. L'auteur du drame, qui n'était pas encore nommé, M. de Bismark, se promenait dans la galerie.
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Le tzar n'a pas la taille magnifique de son père, le tzar Nicolas, qui embrassait d'un coup d'œil la foule immense, sur la place du palais d'hiver, quand il se promenait à pied au milieu d'elle. Mais Alexandre à une grande taille. Aujourd'hui, elle est un peu épaissie ou étoffée. Longtemps elle a été mince et élancée. Elle est encore souple. Le nez a une ligne droite sévère et un peu grecque. Les narines sont miouvertes et frémissantes. La moustache, épaisse sous le nez, est très-fine aux extrémités. Les favoris sont taillés à la façon russe qu'on connaît. Le tzar tient plus de sa mère, la Hohenzollern, sœur du roi Guillaume, que de son père Nicolas. Ses frères, les grands-ducs Michel et surtout Nicolas, ont plus de leur père. J'ai vu, à Nice, la tzarine, mère du tzar actuel. Nice est la ville où vont en avant-dernier voyage les princes de la famille impériale russe — comme ces grands oiseaux d'Amérique qui cherchent un endroit bien empli de soleil pour y mourir. La femme du tzar Nicolas était fort belle. J'ai vu peu de femmes d'une aussi grande allure. Cependant, elle était brisée. Depuis le jour où elle avait vu son mari affronter seul la révolution, elle avait un tremblement que rappelle le tempérament essentiellement nerveux de son fils. Il était impossible de ne point parler de la mère en faisant leportrait du fils. — Alexandre adoraitle tzar Nicolas; mais il aimait davantage sa mère qui, détail rare chez les princes, l'avait nourri de son lait. Alexandre se rattache aux Romanoff par l'expression vague du regard. L'œil est d'un bleu pale comme un ciel d'hiver. Presque toujours ces yeux sont distraits. Parfois ils sont un peu hagards. — On dirait alors que Pierre-le-Grand regarde par les yeux de cet empereur moderne.
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Lorsque Nicolas, en i855, se sentit mourir d'être vaincu, — il indiqua à son successeur une nouvelle politique impériale ou nationale, — là-bas, c'est tout un, — et qui était contraire à celle qu'il avait suivie. Cela explique commentée fils, si dévot envers le souvenir de son père, détruisit une partie de l'œuvre paternelle. Il ouvrit les portes de l'Empire qui donnaient sur l'Europe, et on put entrer en Russie, de même qu'on put en sortir. Il ouvrit des fenêtres-, et cet Empire, qui ressemblait à une maison orientale aux grands murs sans regard, devint une maison européenne d'où on pouvait voir et être vu.
Il limite le pouvoir impérial que Nicolas avait fait sans bornes. Il donne quarante- huit millions d'àmes à quarante-huit millions de serfs. — Il fait ainsi naître plus d'hommes que jamais conquérant n'en a tué ! Il fait entrer dans son palais la liberté publique qui n'était tolérée dans la rue que comme une fille en carte. Il crée la lumière dans cette immensité russe demi-sombre, par un seul décret, — comme on augmente la clarté d'une salle par un seul tour de vis à gaz. Il entre en communication directe et constante avec son peuple qui, jusqu'alors, regardait les tzars comme à travers le rideau de l'ancien temple biblique. Il fait enjamber à la Russie deux ou trois siècles et la met de niveau avec nous. Il épargne à son peuple les ennuis, le sang et les Irais d'une révolution populaire ! Il va droit devant lui, malgré les résistances de son entourage, avec la fixité du somnambule. Pendant que le siècle déraille, la Russie se recueille — selon le mot fameux. Tant que son œuvre quasifatidique n'est pas achevée, Alexandre visite son
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peuple, alors que Nicolas ne faisait que passer des revues. Cela fait que, dans l'histoire de Russie, Nicolas aura une plus grande silhouette et Alexandre une plus grande œuvre.
A l'extérieur, l'œuvre d'Alexandre est moins une. Il la partage d'ailleurs avec le prince Gortchakoff. Ce qui domine en elle, c'est une sensation, — c'est la colère contre l'Autriche. Il faut savoir ceci : un jour, le vieil empereur d'Autriche, François Ier, confiait au tzar Nicolas ses craintes sur l'avenir de la maison de Hapsbourg, qui allait passer à des mains malades ou trop faibles. Le tzar, ému, jura qu'il défendrait cette maison. Alors le vieillard, pleurant, étendit ses mains sur la tête du jeune tzar, qui s'agenouilla. Et il le bénit. En 1848, Nicolas fut fidèle à sa parole; — il sauva l'Autriche. Or, en i853, l'Autriche abandonna la Russie, à son tour gravement menacée. Une impression ineffaçable était restée au cœur du tzar et à son peuple. L'Autriche, c'était « l'ingrate ». Il faut lire les journaux russes pendant la dernière entrevue de Berlin ! Pourtant, j'imagine que l'Autriche ne pouvait faire autrement qu'elle n'a fait. Ce sentiment — je dis mieux — cette sensation, explique les erreurs, semblables aux nôtres, de la politique étrangère de la Russie en [866. Otez cette colère contre « l'ingrate », et vous supprimez le prince de Bismark.
Pendant la guerre franco-prussienne. M. de Beust voyant le calme des grandes nations neutres, s'écriait : « Je ne vois pas l'Europe ». Heureusement on vit enfin le tzar! Il voulut la paix et il était arrivé à ce
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point de puissance que vouloir la paix c'était la faire. On sait le drame diplomatique qui a eu lieu, Tan dernier, à la cantonade. — Combien y a-t-il aujourd'hui en Prusse et en France d'hommes qui doivent au tzar de revoir le soleil du printemps ? Le tzar est peut-être plus Allemand que son peuple, — que le tzarewitch, — que cette princesse Marie, si belle, aujourd'hui morte; — que la princesse Dagmar, encore plus belle, aujourd'hui vivante, — mais le tzar a toujours obéi à cette opinion publique que lui-même avait émancipée. De même qu'il épousait la colère de son peuple contre l'Autriche, de même il se laissa toujours aller à l'entraînement mystérieux de la nation russe vers la race française. En définitive nous sommes destinés eux et nous à être alliés, puisque nous ne sommes pas voisins. Le géant russe peut étendre ses bras sans nous rencontrer. En Asie, il rencontre l'Angleterre et, en Europe, la Prusse. Quand le peuple russe se regarda pour la première fois dans son miroir, la Ga\ctle de Mouscoit, — il fut aussi étonné qu'un chien des montagnes qui se voit tout à coup dans une glace. Puis il se trouva laid, quoique grand! Et depuis ce temps il se civilise à notre mode. Aujourd'hui combien de Russes sont de vrais Parisiens ! Bref, il aime la France, et le tzar a sacrifié en deux circonstances ses sentiments d'affection pour son oncle d'Allemagne aux sentiments contraires de son grand enfant le peuple russe. Voilà Alexandre II. Alexandre est surtout un homme. Nicolas était surtout un tzar. L'histoire donnera certainement à Alexandre une plus grande statue qu'à Nicolas !
J'ai trouvé le mot : le tzar est un homme. Bon mari, excellent père, frère dévoué... Quand il est à