LE TZAR ALEZAXDRE II
Saint-Pétersbourg, il passe la soirée avec les siens,' ou va avec l'un d'eux au théâtre Michel. Il aime à faire sa partie de gueralach ;(sorte de wisth sans atout.) Il se couche à onze heures et demie. Presque chaque matin, à sept heures et demie, il descend par le petit escalier qui donne sur le quai; et il se promène seul avec son grand lévrier Milord, — le sifflant sans cesse, car ce chien aime courir au loin, Le tzar est vêtu de la capote sombre militaire. Les passants s'écartent à peine et saluent sans s'arrêter. Il jouit de cet âpre plaisir d'être seul dont s'énamourent peu à peu tous ces souverains de quatre-vingt millions d'hommes. C'est un rêveur. Beaucoup de princes de la famille RomanolT ont des tendances à l'idéalisme vague. Ils sont sobres et doux; alors que beaucoup de leurs ancêtres ne l'étaient guère. L'autre Alexandre, qui se montra en i8i3 si poli, quand il entra à Paris, qu'il sembla nous faire seulement une visite de courtoisie, était aussi, lui, mélancolique — et mystique davantage. On est tout surpris de trouver chez ces RomanofT, dont le côté grandiosement farouche fut mis si souvent en relief, ce grand-duc Constantin, frère de Nicolas, qui préféra à la couronne de Russie l'amour d'une femme ; et cette grande figure du czar d'aujourd'hui qui, dans notre époque brutale, si violemment tourmentée, représente l'apaisement quasiphilosophique et le désintéressement presque surnaturel de ce qui passionne les rois et les peuples.
* * Le tzar Nicolas avait la prétention, justifiée à coup sûr, d'avoir quand il le voulait un regard terrible. Sa fille, la préférée, la grande-duchesse Marie, pouvait seule l'affronter, car elle s'amusait souvent à l'imiter; ce qui amusait fort le tzar. Des gens qui ont pu
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comparer les deux regards disent que celui du tzar Alexandre est parfois aussi difficile à supporter. Il n'étincelle pas comme celui de Nicolas. — Il devient immobile. Et cette fixité hautaine a une puissance étrange. Mais d'ordinaire ce regard est distrait ou devient interne. Pendant une conversation avec le t/ar, il y a quelquefois de longs silences. Au dixseptième siècle on eût dit de lui comme de ses ancêtres qu'il entendait des voix ! Aujourd'hui on sait où il va prendre parfois des conseils. En apprenant la défaite de Sedan, l'empereur taciturne avait dit seulement « choudnoïe délo » — c'est étonnant ! mais craignant peut-être l'ambition de M. de Bismark et des frères allemands, puis une conflagration générale, il alla à la forteresse de Saint-Paul et Saint-Pierre — prier sur la tombe de sa mère et de son fils aîné ! Le tzar a des inquiétudes et des résignations soudaines. Il étonne tour à tour par son sang-froid et son agitation. Aujourd'hui c'est une surface froide de neige où Ton pressent des précipices cachés. Demain, ce sera une nature chaude, tout en dehors, confiante et impressionnable. Voici que j'ai assez fouillé ce portrait pour que vous reconnaissiez sur les boulevards Alexandre II s'il vient incognito d'Ems à Paris, quoique M. Floquet soit encore du conseil municipal. Vous reconnaîtrez sa parole française, elle est lente et un peu grassevante. Il marche à grands pas en appuyant fortement sur le talon. Vous reconnaîtrez son grand air et la majesté absolument personnelle de son allure. Je sais que vous le saluerez. — Si non, qui saluez -vous donc ?
J'imagine que le demi-divin Shakespeare eût aimé copier ce grand profil mélancolique pour en faire une de ces sublimes figures à qui il a donné une immortelle vie !