‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 48 sur 68 · M. DUMAS J · texte numérisé non relu

M. DUMAS J

J'ai revu M. Dumas dans les salons d'un monde quasi-officiel. Comme tous les hommes supérieurs, M. Dumas aime à causer avec les femmes. — On sait d'ailleurs que c'est à ces hommes-là que les femmes font le plus de coquetterie. M. Dumas aime, comme M. Thiers, avoir le dos à la cheminée. Son grand cordon rouge, qui passe sur le gilet et qui donnerait à un meunier l'air d'un prince, — enlève à sa silhouette un peu épaisse ce qu'elle a de vulgaire. Cependant, on raconte qu'un jour le savant, distrait, parut avec le cordon rouge sur sa redingote noire. 11 ressemblait à un vieux compagnon couvreur, dans une cérémonie. M. Dumas est plus court que long. Il a, quoique d'Alais, près de Nîmes, la tête carrée et forte du Breton. Ses cheveux sont longs et bouclés, si ce n'est frisés. Ils sont rejetés en arrière,, sur l'oreille, et séparés par une raie, comme des cheveux de jeune homme. Ce semble que M. Dumas, dont la figure est entièrement rasée, se rase trop près des tempes. Cela donnait jadis à ses cheveux, moins gris, un faux air de perruque. La face est plantureuse. L'âge n'a pu faire tomber les joues. — Le ventre appartient à l'espèce solennelle. Ses épaules sont larges. On sent que la poitrine est bien aérée. Tout cela respire la santé et dénote la puissance. Celui qui a été le grand lutteur contre les secrets divins n'est pas lassé. C'est un superbe tempérament, fait de force et d'habileté. Il a la pesanteur des pieds de l'éléphant, mais il a la finesse de sa trompe. Voila le roi de la chimie.

Même l'Allemagne s'incline encore devant sa royauté. Là- bas, on nie Âusterlitz et on ne nie pas Dumas, Cependant, M. Dumas a, de loin, l'air d'un

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roi parvenu. Il faut voir de près ses yeux pour y trouver, derrière, un grand esprit. — Comme il faut s'approcher de certaines fenêtres pour voir un grand intérieur de palais. Ses yeux sont remarquables par la mobilité d'expression. On dit d'eux qu'ils changent de couleur. Sa bouche indique aussi des appétits supérieurs. Elle a un léger tic qui souligne parfois, d'une façon ironique, sa phrase courtoise. Cet homme est, en effets un aristocrate de goût, si ce n'est de naissance. Il aime le beau idéal. Quoique savant, il voudrait pratiquer le grand style. Il cherche manifestement la phrase. Parfois, il la trouve redondante et sonore.. — Il l'assouplit avec un geste arrondi, et il l'accentue avec sa note méridionale.

Cet illustre savant, dont le travail a été sans repos comme la prière d'un chartreux, a la réputation d'être habile. Alors que d'autres savants étaient sans cesse du côté de la Révolution, il s'est toujours mis du côté de César. — Il estimait sans doute que c'était là son rôle de prince de la science. Mais pour très-habile, il Ta été. Il a choisi comme levier la grande force contemporaine : la chimie. Avec elle, il a dominé la science. Grâce à la science, il a maintenu constamment sa vie à un haut niveau. Enfin, il a choisi^ pour naître, le meilleur temps — le commencement du siècle où furent semés les grands crus de rintelligence humaine !

Son père était un sous-lieutenant de l'Empire, qui était tout juste assez savant pour pouvoir écrire son nom sur les pyramides, comme les écoliers écrivent leurs noms sur les pupitres. A dix-sept ans, M. Dumas était élève en pharmacie. A trente-cinq ans, il était arrivé à l'apogée de sa gloire. Sa vie semblait

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