M. DUMAS J J
remplie comme un agenda à la fin de Tannée. Il avait tout embrassé dans l'ampleur de son génie scientifique. Physiologiste autant que chimiste, il ayait fait de la chimie la science maîtresse. Il l'avait adaptée à Futilité commune du pays. Il était surtout un savant heureux, comme il y a des généraux heureux. Jadis il racontait que le sucre avait joué un grand rôle dans sa fortune. Après un dîner aux Tuileries, avec M. Guizot, ministre de l'instruction publique, qu'il devait plus tard remplacer à l'Académie française — Louis-Philippe lui dit : ' « Monsieur Dumas !» — « Sire !» — o Regardez ce morceau de sucre que je mets sur le haut de ma tasse. C'est une des preuves de l'existence de Dieu — vovez : le café y monte lentement — c'est la loi de la capillarité — mais expliquez cette loi — la science doit s'incliner devant cet inconnu! » Et le roi, qui était un magnifique causeur, parla longtemps sur ce thème philosophique. M. Dumas s'inclinait en approuvant, sans dire mot. Dans la soirée, Louis-Philippe, content de lui-même, fit, en prenant le bras de son ministre : " Mon cher Guizot, votre M. Dumas est décidément un homme remarquable ! » Plus tard, M. Dumas fut nommé, par le département du Nord, député, pour défendre le sucre de betterave contre le sucre colonial. Il devint ministre en i85 i. Puis sénateur. Puis directeur de la Monnaie. Son grand aspect fut à l'amphithéâtre de la Sorbonne ou de l'Ecole de médecine. Il y avait mille auditeurs pressés avec une gène que des sardines n'accepteraient pas. Tout d'abord, M. Dumas parlait presque bas pour obtenir un profond silence. Puis sa parole vibrait. Il ne démontrait pas. — Il montrait. Ce n'était pas un professeur. — C'était un prophète!
3 I 2 PORTRAITS D'iGNOTUS
On a déjà vu que Sainte-Beuve n'aimait pas son collègue au Sénat. Un jour il disait : « Monsieur Dumas prétend que, jeune, il a eu faim comme nous autres — il n'a jamais eu que de l'appétit ». Aussi bien M. Dumas n'a-t-il jamais paru dans cette petite chambre d'entre-sol intérieur où le grand écrivain disait quand on le quittait : « Prenez garde à l'escalier ». Derniers mots que j'ai entendus de notre maître à tous ! Cependant, il faut reconnaître que M. Dumas s'est dévoué à la science. Il aurait pu, comme le chimiste qui a remplacé le bleu d'outremer, gagner des millions. Je ne suis pas plus sensible à une autre accusation portée contre lui : On l'a accusé d'avoir été un véritable tvran de la science. Nul ne pouvait être quelque chose en dehors de son domaine! Il donnait les places et les miettes de la gloire, seulement à ses fidèles! Enfin, nul mieux que lui n'a su réveiller les échos autour de chacune de ses découvertes! Je ne suis pas de la paroisse et ne m'émeus pas de ces défauts outre mesure. — C'est là l'égoïsme du génie ! C'est la naïveté superbe de Balzac ! Entre temps, M. Dumas n'étouffait point .M. Wurtz. Il n'a pas non plus étouffé M, Berthelot. On ne peut faire un pas dans la science sans voir la grande silhouette de Dumas à l'horizon — comme dans la campagne parisienne le Mont-Valérien
M. Dumas, ce chrétien, aurait-il donc enfanté un monde païen ? Je ne sais ce qu'il en pense. Il est prudent. — Il respecte en l'avenir une sorte de César avec qui doit compter sa mémoire. Il aura perfectionné les armes nouvelles : l'habitude d'analyse et la puissance de certitude ! Il ne les emportera pas dans la tombe. Voici que, grâce à lui, on pèse tout avec