M. DUMAS 3 I
des balances, même l'infini. M. Dumas se contente de répéter bien haut : « Au-dessus de toutes les lois, il y a Dieu ». On lui reproche de ne pas être aussi net, par sa confession spiritualiste, dans ses salons de Bellevue et de la rue Saint-Dominique, que jadis il Tétait dans son salon de l'hôtel de la Monnaie. Au lieu de lutter, avec un retentissement qui n'aurait pas d'égal, contre le matérialisme, le grand croyant se contente de lutter contre le phylloxéra!! — On nous avait bien dit qu'il était habile. Une nouvelle méthode scientifique est créée, dans laquelle M. Dumas perdrait tôt ou tard sa royauté — aussi s'en va-t-il; car l'homme, heureux jusqu'à la fin, a soixante-seize ans!
Eh bien! laissez-moi terminer comme par un coup de fusain, c'est-à-dire par un trait sombre, le portrait de ce grand savant français qui a le génie et les défauts de Humboldt. Je regretterai sa mort et suivrai son cercueil. Car, à partir du jour où il aura cessé de peser sur la science contemporaine, un torrent se précipitera sur les générations. M. Dumas est la dernière pierre de la digue spiritualiste. Je m'écrierais : « Caveau t consules! » si les consuls n'avaient pas eux-mêmes assez à faire pour se tenir debout.
J'ai dessiné ici avec sincérité la figure de M. Littré. J'ai le droit d'avoir peur. L'autre jour, un évêque, en ouvrant les cours d'une faculté libre, a manifesté un grand espoir dans l'avenir. Cet évêque a raison de paraître confiant; — il aurait tort de l'être. La génération, à laquelle j'appartiens, a été stérile. — Je souhaiterais vraiment que la génération qui vient le fût aussi. Car les hommes et les temps ont semé en elle plus d'ivraie que de froment. Nous autres, nous
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avons cru, et nous croyons encore. Sortis nus de tant de catastrophes et de désillusions, nous avons du moins rapporté la croyance en Dieu, — comme ce capitaine de navire naufragé qui se sauva tout nu, n'ayant dans la main qu'une boussole.
Mais je demande ce que feront nos jeunes frères. La génération future est divisée en deux parts, qui luttent déjà comme les deux enfants dans le sein de Rebecca.
— Qui l'emportera ? Voici que les hauts crovants comme M. Dumas s'apprêtent à mourir, en rf avant d'autre souci que de conserver grande leur mémoire.
— Us ensevelissent leur œuvre dans une belle forme française, comme dans un parfum qui protège des vers ! Bref, ils croient encore en Dieu ; mais ils ont l'air de ne plus croire à ceux qui croiront! Ils s'en vont après avoir jeté les bases du temple nouveau de la science. Et peu leur importe — ainsi qu'il apparaît manifestement pour M. Dumas — qu'on adore plus tard dans ce temple, l'idole scientifique de M. Littré : ou bien le Dieu vivant !
LE PRINCE GORTCHAKOFF
Il est de grande taille, étoffé et d'aspect assez vigoureux, quoiqu'aujourd'hui brisé par de violents accès de goutte ératique. D'ordinaire sa tête se penche comme un épi mûr et chargé, sur une longue tige. — C'est que jamais cerveau fut plus largement approvisionné. Mais parfois une pensée vive redresse cette tête. De même un coup de vent relève cet épi. Sa figure n'a aucun accent particulier. C'est une face ouverte qui est éclairée de façon régulière, mais qui n'a pas de relief. Elle n'a pas conservé l'empreinte de tant de graves événements. — On dirait que seul l'œil a bu toute cette énorme vision. Ce n'est pas l'eau transparente du lac Léman -, c'est une eau profonde qui enferme sans reflets les rayons de soleil, — comme les cailloux qu'on lui jette.
Mais il y a deux sortes de races d'hommes politiques. Il y a ceux qui ont l'habitude d'être regardés, et ceux qui ont l'habitude de regarder. Chaque race, surtout la première dont sont les princes, a son attitude particulière. Le chancelier russe appartient à ces deux races. De là deux attitudes distinctes que je vais examiner avec soin dans son portrait de si vive actualité. Officiellement, il est impassible, ainsi que nous l'avons vu à Paris. Vêtu de noir, cravaté de blanc, haut, correct, toujours fraîchement et entière ment rasé, — il a un grand air. L'œil a une vivacité
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pénétrante, mais l'ensemble de l'expression est plein d'apaisement. Aussi bien ce ministre de l'Etat n'a-t-il eu qu'une forte passion : le relèvement progressif de son pays ! Ces hommes d'une seule idée sont comme les hommes d'une seule femme, c'est-à-dire qui n'en ont aimé qu'une. Si l'objet aimé, idée ou femme, est d'une sereine beauté, — ■ ces hommes sont calmes. Voilà le prince au repos de grande cérémonie!
Mais quand le prince Gortchakoff quitte son uniforme, il devient comme un cheval de race qui cesse d'être enrêné. La face s'anime! Le regard s'allume ! Ce vieillard de soixante-dix-huit ans est un causeur de brillante allure. Cependant, malgré l'apparent abandon du parleur, le ministre ne se livre jamais. Quoiqu'il ne soit pas aussi « renard » que l'ancien comte de Nesselrode, il a au plus haut degré cette finesse particulière à la race slave. Un de ses prédécesseurs, le chancelier Bestoujeff, fit pendant vingt ans le bègue et le sourd pour ne pas être surpris par ce premier mouvement que craignait Talleyrand. Ce semble que le prince Gortchakoff est plus habile que Bestoujeff, car il parle avec abondance sans jamais se compromettre. Dieu l'a assurément créé pour être diplomate dans quelque décisive affaire, aujourd'hui encore impénétrable au regard humain. Dieu n'est pas comme les auteurs dramatiques qui créent des rôles pour certaine acteurs — il crée les acteurs pour les rôles.
11 y a un homme qui demeure sur les tours de Notre-Dame de Paris, à côté du bourdon. Parfois dans la nuit on aperçoit sa lumière. Impassible, il
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voit d'en haut les incendies. Cet homme me rappelle la première manière politique du prince Gortchakoff. Quand, après la catastrophe de Sébastopol, le tzar le chargea des affaires compromises de cette Russie qui, à l'encontre de l'Autriche, semblait être « un état plus qu'un gouvernement », le prince Gortchakoff avait cinquante-six ans. En ce temps, le cardinal Antonelli avait cinquante ans. Cavour, quarante-six ans. Palmerston, soixante-douze. Napoléon III, cinquante-quatre. Le prince Gortchakoff ne prit point part à la grande partie de whist qui se lit entre ces joueurs. Il prononça la phrase fameuse qui devint son programme : « la Russie se recueille ». Œuvre surprenante de relèvement national qui restera dans l'histoire avec cette signature « par ordre du t~ar, le prince Michel Gortchakoff. »
Cavour mourut. — M. de Bismark prit son jeu. Chacun crut l'avoir pour partner secret. Mais il gagna tout le monde, — même ceux qui regardaient seulement jouer, comme le prince Gortchakoff. En effet, M. de Bismark, se servant des sentiments d'affection du tzar pour son oncle Guillaume, et de la colère du prince Gortchakoff contre l'Autriche « cette ingrate » avait obtenu de la Russie, en r86G, une neutralité, bienveillante jusqu'à être une complicité morale. Quel joueur que ce prince de Bismark ! On regrette vraiment que Dieu ne l'ait pas fait jouer contre Cavour. Leur partie eût été aussi intéressante que l'est, dans un Casino, une partie jouée entre deux grecs. Je me hâte de dire que ce mot ne veut avoir rien de blessant dans ma pensée. Notre Mazarin fut aussi, lui, un grand tricheur! En diplomatie, il est permis de tricher, comme dans la guerre il l'est de tuer. J'imagine que
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Cavour eût finalement gagné M. de Bismark. Cavour n'aimait pas beaucoup le prince Gortchakoff. Il l'avait portraicturé ainsi : « discret comme un majordome de grande maison ». Mais il le tenait en grande estime. Le prince Gortchakoff rendait à Cavour ces sentiments d'estime et d'antipathie. Chacun sait que le chancelier russe et la Révolution ne sont pas de la même ventrée.
Bref, Cavour et M. de Bismark ont gagné les parties que séparément ils ont jouées. Mais l'Italien que j'ai vu pendant longtemps de si près, a été plus heureux que l'Allemand. ■ — Il a quitté le jeu pendant qu'il gagnait! La mort lui a fait faire charlemagne! ! ! Bientôt, au contraire, le prince de Bismark échoua devant le chancelier russe. La déveine se fit sentir tout d'abord par ce petit détail : enivré par tant de succès, le chancelier allemand écrivit aux gouvernements d'Europe en langue allemande, alors que la langue française est depuis longtemps la langue officielle de la diplomatie. Le prince Gortchakoff. avec cette ironie de haut goût qui est un de ses traits principaux, répondit à M. de Bismark — en langue russe! Celui-ci dut mordre sa grosse moustache. La seconde manière du prince Gortchakoff commençait. La Russie sortait la tête de dessous son immense carapace europeo-asiatique.
Le chancelier russe a beaucoup pratiqué M. de Bismark. Il avait été séduit parce merveilleux fauxbourru dont j'ai fait ici le portrait. Ces deux hommes d'Etat, de nature si opposée, s'étaient aimés comme s'aiment une blonde et une brune. Mais le prince Gortchakoff sut résister, l'année dernière, au prince de Bismark qui lui demandait de permettre la guerre,
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comme il résista, en 1870, à son autre ami, M. Thiers, qui lui demandait d'imposer la paix. M. Thiers doit bien souffrir en voyant aller et venir sans lui la navette diplomatique — comme souffrait Beethoven devenu sourd en voyant s'agiter les archets d'un grand orchestre ! Aussi entretient-il toujours une correspondance avec le prince GortchakotV. Ces illustres hommes d'Etat se visitaient dès qu'ils le pouvaient. On se demande comment causaient entre eux ces deux esprits habitués à parler seuls aux autres. Il n'y a pas dans un tête-à-tête, comme dans une correspondance, un des deux qui écoute à son tour. Ces deux amis ont d'ailleurs de nombreux points de ressemblance. Si le prince Gortchakoff est supérieur à M. Thiers par l'éducation et inférieur par l'instruction, tous les deux sont également lettrés et énamourés des choses de l'art. Leur modus Vivendi particulier, bien équilibré et hygiénique, était tellement identique qu'on se demande qui a copié l'autre. Mais le prince l'emporte, par sa haute expérience, sur M. Thiers. La prodigieuse activité de l'esprit de celui-ci l'empêchait d'acquérir de l'expérience. Le prince, en vieillissant, s'est complété. — M. Thiers s'est compliqué !
Moins que M. Thiers, le prince Gortchakoff cherche, en parlant, à imposer sa pensée. C'est peut-être que, ministre d'un souverain autocrate, il n'a pas acquis dans les luttes de la tribune cette allure violente d'autorité qui caractérise certains hommes d'Etat des gouvernements parlementaires. Il a du peu à peu assimiler sa pensée à celle du tzar Alexandre II, de telle façon qu'on ne pût reconnaître Tune de l'autre. Alors qu'un ministre constitutionnel se sert parfois.
comme d'une tyrannie contre le pays, de la majorité parlementaire que son génie a soumise, un ministre tel que le prince Gortchakorf doit compter sans cesse avec Timpressionnabilité d'un homme qui reste son maître. On sait que le tzar est le chef de la religion. Il a une grande action sur son peuple, à qui il parle directement. — Il n'y a point, entre les paroles de ce roi et ses sujets, le roulement des tambours de Santerrc qui semble continuer ailleurs. Bref, quelle que soit la hauteur de la situation du chancelier, il est un serviteur. Cela explique certaines hésitations de sa politique. En revanche, le chancelier gagne à ce rôle une force incomparable. En Russie, le secret d'Etat peut n'appartenir qu'à deux hommes; ailleurs il appartient à la tribune et à la presse. — Le chancelier peut donc voir le jeu des autres gouvernements en cachant le sien. Et voilà comment cet empereur, dont j'ai dessiné ici le grand profil et son ministre, ont pu ensemble traverser sains et saufs une infernale époque — comme Dante et Virgile !
Aussi bien le prince GortchakolT a-t-il quelque chose de Virgile. — Il y a en ce ministre un poète endormi. Il fut l'ami de Pouschkine, qui lui donna son élégance de paroles, et de Gogol qui lui laissa le coté le moins amer de son ironie. Aujourd'hui il entretient une correspondance suivie avec les femmes, — ces poètes par tempérament. Il adore les arts, — cette autre forme de la poésie. Enfin, il aime à vivre avec les grands morts de la Grèce et de Rome dont il sait la langue. L'Europe sera peut-être un jour bien étonnée si la publicité donnée à la correspondance du prince Gortchakoff etdeM. Thiers apprend que ces deux hommes d'Etat traitaient surtout entre
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eux d?art et de littérature. Cependant, on affirme que ces femmes d'un haut et délicat esprit, avec lesquelles il correspond, s'occupent surtout de politique. Je n'y veux pas contredire. Mais j'estime que le prince veut surtout, par ce commerce d'esprit, garder fraîche son imagination , comme Auber croyait conserver toujours frais son cœur sous une couche sans cesse renouvelée de fleurs féminines. Peut-être le prince a-t-il eu aussi cette fantaisie de parler politique à ces femmes et bibelot à M. Thiers.
Chaque an, le prince Gortchakoff va à Vevey. Il aime l'eau tranquille du lac Léman. Le haut vieillard aime à voir à l'horizon le Mont-Blanc. — Sa vie aura eu ce qui manque le plus à notre époque : la sérénité. Il loge à l'hôtel des Trois-Couronnes, avec son secrétaire, son médecin et deux domestiques. Il se fait le plus petit possible, pour qu'on ne le voie pas. Chaque matin, il expédie les affaires de l'Etat avec une rapidité qui est due, dit-on, en partie, à un système de vingt-quatre petits tiroirs indiqués par une lettre de l'alphabet. On lui serait reconnaissant de donner ce procédé à notre Parlement. Il est encore à Vevey la borne miliaire du forum romain d'où partaient toutes les routes. Si vous allez le voir, il vous reçoit avec une excessive bienveillance. Tout d'abord il vous questionne et il vous écoute, en dessinant avec un crayon des petites maisons, des arbres et des moulins sur un coin de papier ou le bout de la table. Puis, il vous parle sans désemparer jusqu'au moment où il vous congédie. Quand il se promenait, l'autre an, dans le jardin de l'hôtel, il s'appuyait sur votre bras. Il faisait ainsi à son voisin d'Ouchy, M. Thiers, quand celui-ci venait le visiter : — l'un se
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haussait et l'autre se baissait comme quelqu'un qui s'appuie sur la moitié d'une canne. Un jour, il montra à M. Thiers — qui l'a raconté — une fleur peu connue et lui dit son nom. — « Mais mon cher prince, rit M. Thiers, vous avez donc appris depuis peu la botanique ? » — « Non, répondit le chancelier ; mais j'ai voulu savoir le nom des plus jolies rieurs que je vois... comme on aime à connaître le nom des jolies femmes qu'on rencontre. » — « O poëte ! » ht M. Thiers, avec cette voix rlùtée dont lui seul a le secret.
Voilà l'homme privé. L'homme d'Etat n'est ni artiste ni poëte. C'est un homme d'Etat honnête, mais cette qualité n'a pas, en l'espèce, une énorme valeur. — Parfois un honnête ministre perd son pays et un ministre moins honnête le sauve. Il me semble être, en politique étrangère, de l'école de l'ancien prince de Metternich. Mais il est plus libéral et plus de son siècle. A partir du jour où le tzar créa en Russie plus de 35, 000,000 d'âmes, il y eut une opinion publique. Le prince sut diriger, en la respectant, la nouvellement-née. Or, -les peuples ont, — surtout à leur aurore, — ■ des instincts mystérieux. Le Russe préfère la France à l'Allemagne. On peut dire que ce même instinct nous pousse vers la Russie. Nul ne le voit aussi bien — quoi qu'il ait un glorieux bandeau noir sur un œil, — que ce superbe caractère et cet esprit élevé qui s'appellent le comte Orloff, ambassadeur de Russie en France. Je ne crois pas que le prince Gortchakoff songe à faire — lui vivant — de la Turquie d'Europe la serre chaude du froid empire russe, mais je sais qu'il appartient à ce monumental vieillard de terminer sa carrière en léguant
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à l'avenir l'alliance indissoluble de ces deux grands peuples : le français et le russe. Il y a, dans La Fontaine, une fable où un lion rend service à un rat et où le rat se souvient plus tard. — Ici il s'agit d'un lion qui peut semer pour lui et ses fils la reconnaissance d'un autre lion blessé — qui guérira. En attendant, notre patrie doit s'approprier la devise du prince Gortchakoff : « La France se recueille». La France d'aujourd'hui me rappelle un spectacle que parfois Dieu m'a donné gratis sur les côtes de ma Bretagne. Après une journée de tempête, le soleil se couche à l'horizon sur un fond couleur de sang. — Il semble se noyer dans l'Océan. Quand son front d'or rouge arrive au-dessus de l'eau immense, il paraît hésiter. Puis il s'enfonce brusquement dans la mer. — Mais voyant cela, je sais bien que le soleil n'est pas noyé, et qu'après des heures de nuit, il reparaîtra brillant comme avant !