‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 6 sur 68 · CANROBERT I · texte numérisé non relu

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hécatombes d? régiments. Mais ce dévouement de l'illustre général ne fut compris que par les gourmets des hautes délicatesses. Il ne sera bien mis en relief que par l'histoire. La rue n1acclama point le maréchal Canrobert, qui recouvra seulement sa popularité cosmopolite aux jours dont je parle. Là, il fut le type de la France superbe, adorée, redoutée ; fanfaronne ainsi qu'une belle fille enviée de tous, à qui personne n'a pu prendre la jarretière. Depuis, on Ta prise !

Quand le maréchal revint d'Italie, sa gloire française, même parisienne, était complète. Il était la passion en même temps que l'amusement de Gavroche et de Dumanet, ces deux grands experts en illustrations militaires. En ce temps, le maréchal représentait le courage, la bonne humeur, l'emphase, disons mieux, le génie de la France. Les caricatures, les anecdotes, les mots inspirés au peuple par le maréchal formeraient une sorte de mazarinade. C'est la fantaisie de ces grandes nations enivrées par la fortune que de sourire de leurs héros.

Plus tard, le côté Charlet de la figure du maréchal a disparu avec nos jours de bonheur. Il est resté seulement grand soldat et type superbe du troupier français. Mais, après la guerre d'Italie, il était encore comme un héroïque jouet avec lequel la France, enfant gâtée, s'amusait dans les journaux et sur les pla-' ces publiques et dans les chambrées de soldats. Elle L'aimait, comme une petite tille aime sa poupée dont elle déchire les robes avec ses ongles roses.

Je le vis une deuxième fois. C'était après la revue passée au bois de Boulogne par Napoléon III en l'honneur de ses hôtes, le czar et le roi de Prusse. J'étais allé au-devant du défilé, sur la place rond-point

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de l'arc de triomphe de l'Etoile. La foule était inv merne. Tout à coup une trombe de poussière se leva sur l'avenue de l'Impératrice, côté des cavaliers. Le maréchal Canrobert, précédé de quelques chasseurs à cheval, seul, à cinq pas de son état-major, passa de vant moi au grand galop de son cheval. Le maréchal n'avait pas la tête renversée en arrière comme d'habitude. Il la penchait sur l'encolure du cheval. Son bras gauche ballottait en suivant les réactions du galop. Cette façon est particulière aux paysans normands et aux plus grands guerriers. Il paraît que le roi Murât l'avait. Je fus frappé par l'expression de son regard. Il me sembla moins fier et comme courroucé. Un maréchal Canrobert n'ayant pas la tête haute et le regard fier et bon !... cela m'étonna fort. Mais, voici un escadron de- chasseurs, sabres en main, et la voiture de l'empereur. Napoléon III est assis au fond à gauche ; le czar à droite -, devant le czar, le czarewitch \ devant l'empereur, l'autre prince russe. Les deux empereurs étaient calmes, pales et froids. Ils répondirent à peine à nos saluts. Des rois qui ne saluent pas gracieusement! — Qu'est-ce donc? Alors je compris dans un rien de temps, aussi court que celui que met un homme à choir des tours Notre-Dame, qu'un malheur venait de tomber sur la France !

J'avais bien deviné. La grande bouche inconnue qui, à certains moments, crie la nouvelle dans les foules, nous apprit aussitôt qu'un homme avait tiré un coup de pistolet sur l'hôte sacré de la France. Mais quel homme? un fils insensé de la Pologne! Pauvre petit et grand peuple, il porte avec lui la contagion de son malheur. Ce coup de pistolet a retenti plus tard dans la poitrine d'Alexandre. Non pas que je veuille dire de l'auguste souverain à qui aujourd'hui la France doit tant : « Il a gardé une amertume indi-

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gne de son grand cœur », mais vous souvenez- vous de cette parole du czarewitch ? (Mon père, allonsnous en chez Vous !) Et la Russie s'est peut-être souvenue comme l'héritier du trône. En tout cas, triste événement. Ça commençait! M. Floquet levait la tête! — Le maréchal Ganrobert baissait la tète! Je dis que l'histoire d'hier et d'aujourd'hui est peutêtre toute contenue dans cette antithèse !

Je le vis une troisième fois — ça ne commençait plus ! ça finissait ! On était au petit Trianon. Le maréchal était cité comme témoin. Il parlait. Il parlait sobrement et éloquemment; tour à tour abondant et concis. Le sommet chauve de sa tête, ses longs cheveux maintenant un peu rares..., nous sommes quatre cents qui les reverrons toujours ! Il sut ne pas être ingrat vis-à-vis de l'empereur et trop amer contre l'accusé. Il y eut dans l'auditoire une exclamation semblable à celle qui, avant le lever du rideau, salue dans un théâtre l'augmentation subite du gaz ou de la lumière. On respira à pleins poumons comme dans une salle où l'on étouffait, quand on ouvre une fenêtre â l'air pur. Il dit simplement ce qu'il avait fait et comment la victoire lui avait échappé. Car la victoire avait voulu donner une dernière caresse à son vieil amoureux.

Il faisait pitié, à nous qui cependant avions souffert comme lui. Mais je vous dis que ce jour-là nous avons surtout compris ceci : La France n'a été vaincue que par la fatalité et non par quelqu'un ! En voyant ces malentendus et ces affolements dont parlait le maréchal, nous nous rappelions le quos vult perdere. Dieu voulait notre défaite. — On jouait la partie avec des dés pipés par une destinée implacable ! Or, dans

les jours proches de nous, je ne connais pas un plus grand succès d'orateur, de soldat et de patriote que celui du maréchal Canrobert. Quand il eut fini, nous nous sentîmes moins bas. Je confesse que j'ai pleuré. Vous auriez peut être cent confessions de ce genre parmi des gens qui ne pleurent plus. Cette larme plus ou moins cachée nous fit du bien. Le maréchal pourrait demain être lâche comme un lièvre, traître comme Judas ou autres, — que des g.ens lui diraient encore merci pour cette larme-là.

Dans l'intimité, le maréchal Canrobert parle rarement de la triste campagne de France. Il cause peu des campagnes de Crimée et d'Italie où, cependant, son nom rayonne. Comme ceux qui aiment à relire les lettres d'amour de la vingtième année, le maréchal retrouve sa franche gaîté et son éloquente humeur en redisant les vieux mots de Mascara, la Tafna, Constantine, Sidi-Kalifa, Zaatcha.

Il se revoit chef de bataillon des chasseurs de Vincennes (les vitriers), commandant des tirailleurs indigènes (les chacals), premier colonel des zouaves. Parmi ses gloires, il peut choisir; — il fait comme celui qui oublie les amours des grandes dames pour songer aux Musette et aux Phémie d'autrefois. On dirait qu'il a oublié ses royaux adversaires de Russie et d'Autriche, pour ne se rappeler qu'Ab-del-Kader et Bou-Maza. Quoique le maréchal ait conservé toujours son relief de troupier et continué à personnifier le tempérament français, il est demeuré attristé. Ce soldat, habitué à tant de victoires, n'a pu revenir de l'étonnement de la première défaite. Cependant, il ne se désintéresse pas de l'armée, s'il semble vouloir se tenir en dehors de toute politique. Nul, plus que lui, ne s'occupe du personnel de l'armée. L'équité qu'il apporte dans ses choix est connue de

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tous. Son effacement volontaire, sa déposition dans le procès Bazaine, et surtout la chance d'avoir évité, dans les infortunes publiques, les suprêmes responsabilités, ont grandi singulièrement le Canrobert d'aujourd'hui. Le maréchal ne lit pas les journaux. Cependant, il lira celui-ci, puisque — je le sais mieux que personne — ce journal est parfois lu par ceux qui n'en lisent aucun. Or, j'étonnerai le maréchal, qui se croit diminué et meurtri, — en disant qu'il est tombé plus haut qu'il n'était. ïl n'y a pas de nom plus sympathique et — l'adjectif est peut-être étrange, appliqué à un maréchal de France, mais Bossuet s'en est servi en parlant d'un grand homme de guerre — il n'y a, certes, pas de nom plus charmant que celui-ci : le maréchal Canrobert. Si fait ! ii y a cet autre : la maréchale Canrobert!

Dieu seul sait — et Dieu lui-même peut, j'imagine, changer d'idée — ce que sera le Demain de la France; S'il appartient à l'épée, le Maréchal jouera encore un rôle. Si l'avenir appartient à la parole, il pourrait être un citoyen éminent, — car le Maréchal est orateur. Mais il s'est toujours mis à l'écart des choses publiques. Au Sénat de l'Empire, il se taisait. Au Sénat de la République, il ne parle pas. Alors que l'empereur était devenu Pat, comme le roi des échecs — je n'ai pas dit Mat — c'est-à-dire ne pouvait, quoique non attaqué, aller là ou ici ; alors que la France ne pouvait ni faire ni ne pas faire la guerre, la parole du Maréchal a manqué au Sénat impérial. Je le regrette un peu pour la gloire de l'illustre soldat. Ici, je m'arrête, pour faire remarquer au lecteur que je n'écris point d'hymnes en faveur de mes clients,

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comme on le fait dans les oraisons funèbres. Ce portrait du maréchal Canrobert a quelques touches moins lumineuses que j'eusse pu supprimer, si j'avais voulu être seulement agréable à un des rares hommes que j'admire. Donc, le Maréchal a eu tort de ne point prendre part aux débats de la politique extérieure. L'homme qui, dans son langage imagé, disait à la division de cuirassiers : « Vous êtes des boulets vivants que je lance à ma volonté », celui qui sut répondre avec tant de véhémence à Sainte-Beuve, faisant l'éloge de M. Renan, pouvait p'us parler qu'il ne l'a fait. — C'est un reproche qui ne parait que rarement dans l'histoire de France !

Le Maréchal n'a parlé que deux fois sous le coup d'une forte émotion et dans deux causes — la cause de l'honneur, à Trianon; la cause de la religion, au palais du Luxembourg. Comme la plupart des soldats et des marins, qui voient de près ces deux choses religieuses, la mort et la mer, le Maréchal est croyant. Il estime que la société doit avoir pour garde la croix, comme son épée! Ce mot hasardé est mauvais. — Saint-Simon ne l'eut pas fait. L'époque ne peut donner que ce qu'elle a.

On ne compte pas les blessures du Maréchal. La mort a fait la maladroite avec lui. Son corps, où seulement les parties vitales n'ont pas été atteintes, ressemble à ces cibles sur qui tirent les collégiens. Des balles à l'cntour et rien dans la mouche! Le Maréchal est entré vivant encore dans la légende militaire.

Remarquez que, dans tout le portrait, je n'ai pas même parlé de sa bravoure; à quoi bon? Son esprit et son cœur sont sous-lieutenants, si les galons et les rides sont d'un maréchal de France. La goutte l'a

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