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sonnages de la droite piémontaise, dont plusieurs vivent encore., d'une petite mission officieuse. On la disait surtout faite à l'insu de Cavour. La vérité était que Cavour la connaissait, et qu'on m'en avait chargé, d'accord avec le prince de la Tour-d'Auvergne, parce que j'étais honoré de la bienveillance des deux grands adversaires Cavour et Costa. D'autre part, le nom de ma grand'mère Patris de Culey était bien connu du cardinal. — Je fis le niais, et je dis : « Le comte... quel comte, Votre Eminence?» — « Mais le comte de Cavour! Vous l'avez vu avant votre départ? » — « Non, Eminence ». — Je mentais comme un ambassadeur! Mais j'espère que Dieu me pardonnera ce mensonge, quand il sera obligé d'excuser les mensonges diplomatiques du Cardinal.
Alors, le cardinal me couvrit de ce regard qui est une de ses caractéristiques. Sa prunelle s'agrandit ; elle devient douce, caressante, voilée, disons mieux, câline; et cependant le regard reste ironique. La prunelle cache un gros rire, comme une petite pensionnaire en cache parfois à l'église. Cependant, les lèvres du cardinal ne font que sourire. Ses mains pressent parfois vos mains. Elles se mettent sur vos épaules. Mais ce doute rieur vous couvre et vous fait froid. Voilée par une excessive courtoisie italienne, cette ironie ne s'avoue pas elle-même. Vous n'avez pas le droit de lui dire : « Je te sens », car le cardinal protesterait à bon droit et verrait en vous un pointilleux mal élevé. La plupart des gens ne s'aperçoivent pas de ce regard d'une douceur circulaire, mais d'une ironie fixe, — et, enchantées du cardinal, s'en vont se disant : « Quel homme charmant! Comme il m'a reçu, comme il m'a compris! » Mais*
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moi, je suis comme les chiens qui regardent toujours dans les yeux ceux qui leur parlent.
Le cardinal ne me fit pas même les questions que j'attendais. Il se contenta d'écrire à Turin. Ce fut le dernier détail de la tentative d'un connubio de Cavour avec la droite. Le cardinal eut le tort de m'irriter vivement. J'avais, certes, à vingt ans, d'autres soucis que des soucis politiques. Enchanté, comme Test un petit garçon habillé en général, de remplir une mission de forme grave, j'eusse désiré être reçu en audience particulière par le pape et faire bénir un chapelet pour ma mère. Le cardinal ne comprit pas que je me moquais bien des projets de Cavour, quand je n'étais pas dans les alentours où cet homme inouï fascinait les hommes et même les événements! ' Le cardinal m'empêcha d'avoir une audience particulière. Je vis le pape, moi, vingtième!! et même, femmes comprises!! Je conservai de ce une vraie colère. Mais à vingt ans, les colères passent comme les amours, — moins vite, mais elles passent! !
Pie IX a eu deux, manières politiques : la manière Rossi — ■ la manière Antonelli. Rossi fut l'homme de la passion moderne , avec le stoïcisme antique. Antonelli est l'homme du stoïcisme catholique avec la passion moderne. Le Pie de 1848, à qui la grande voix libérale de Balbo avait crié : « Courage, Saint- Père! » avait montré l'homme moderne sous les habits du moyen âge de la papauté. Rossi avait été le ministre de cette grande aventure catholique qui ne se termina qu'à sa mort violente. Le cardinal Antonelli sortit de cette tombe. Lui aussi avait eu ce qu'il appelait la mal'aria de [848. Président de la Consulte, il avait dit solennellement au Saint-Père
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ces paroles absolument authentiques : « Que Votre Sainteté fasse camminare ifaccordo il progresso civile del secolo coi principii délia cattolica religione ; mirabile unione, etc. Nous n'avons jamais été, ici, plus libéraux. — Heureusement pour le cardinal, les condamnations du Syllabus n'ont pas d'effet rétroactif. Quand la République française eut ramené d'exil Pie IX, il trouva la maison saccagée. Les souvenirs religieux qui en sont comme le mobilier étaient brisés. — Alors, Antonelli brûla solennellement le système de Rossi, non point avec colère, mais avec tristesse et en lui rendant des honneurs. Et on coucha avec lui, comme sur le bûcher funéraire d'un roi des Scythes, sa grande veuve, — la Liberté.
Soudainement Cavour et Antonelli se détestèrent parce qu'ils se comprirent aussitôt. Cependant, tout d'abord, ils eurent l'air de se flairer, comme deux grands buffles de la campagne de Rome, avant le combat. Mais un jour, Cavour s'aperçut dans un scrutin qu'il lui manquait vingt voix de députés sur lesquelles il comptait. Et il dit : « c'est Antonelli ! » Il connaissait bien le cardinal ! Une des forces du cardinal est sa façon d'attaquer ses adversaires chez eux. Quand il fut manifeste que Napoléon III ne pouvait ou ne voulait pas sauver le patrimoine de Saint-Pierre, le clergé français chanta moins haut le Domine salvum, etc. Quand le cardinal se sentait trop faible pour se défendre, il attaquait. Un jour Cavour mourut. « Pauvre comte Camille ! » fit le cardinal. Et il se crut le maître. — Mais le roi naquit de Cavour I
Voici un trait qui caractérise le cardinal. Celui qui
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est le doyen des ministres du monde entier n'a pas eu de portraitiste. Je ne parle pas des caricatures violentes qui ont été faites. C'est qu'il a une figure insaisissable comme une grande figure aux lignes changeantes* Jadis ce masque quasi de mulâtre, à la bouche large et aux lèvres sanguines produisait un singulier effet au-dessus de la robe rouge. C'était la silhouette robuste et mouvementée d'un homme passionné. Pourtant sa manière était douce, souple et calme. Aujourd'hui les traits se sont un peu effacés comme les lignes d'une photographie trop exposée à l'air. Le grand front s'est encore élargi en se dépouillant. Il y a là de l'apaisement. Vous voyez les antithèses! Comment dessiner cela ? Le cardinal est grand seigneur. Mais il est loin d'être prodigue. Voilà une autre antithèse !
Les Italiens n'ont pas contre le cardinal la haine qu'on suppose. Ils savent qu'avant tout le cardinal est Italien. Il n'y a guère qu'en France où on croit à l'amour d'Antonelli pour la France. Il n'aime que l'église de Rome. Il est poli pour un roi ou un peuple si sa grande cause en a besoin, puis il les abandonne comme un vieux parapluie qui ne peut plus lui servir. Le cardinal a reçu dans son cabinet du Vatican tous les grands et toutes les grandes de la moitié du siècle. Les empereurs et les rois lui ont lait Ki première visite. Après avoir vu le pape, ils ont monté les vingt-quatre marches qui mènent chez lui. Nonobstant, le cardinal simule à ravir les admirations naïves, lui qui n'admire que Saint-Pierre de Rome et les bijoux dont il raffolle. Il questionne les \ isiteurs comme s'il avait encore quelque chose à apprendre. Mais, soyez-en certains, ce grand seigneur de haute allure dédaigne, plus qu'il ne le dit, l'homme; comme il le dit, les peuples; et comme il
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ne le dit point, les rois. Cet homme d'une politesse excessive envers tous est un profond sceptique. Il n'est respectueux que d'une chose — la cause sainte qu'il sert ; et que d'un homme — le pape qu'il aime !
Nul n'a plus que lui le sens de l'esprit moderne, s'il n'en a pas le goût. Nul n'a pu l'arrêter dans ses projets; nul ne pourrait davantage l'empêcher de s'arrêter comme une femme devant une devanture de joaillier. Il aime Saint-Pierre et les pierreries. Quand, assis dans un salon d'ambassadeur, le cardinal causait jadis, il avait le tic d'étendre un peu son mollet dessiné par le bas rouge et de le regarder comme s'il l'admirait. En effet le cardinal avait une des plus belles jambes de l'Italie. Il en était trèsfier ! Aujourd'hui ce cœur qui fut ardent et faible lutte contre la fatigue de son œuvre mi-séculaire. Les trois quarts de ses cheveux sont tombés. Les cheveux tombent à moins. Le masque s'est allongé et a comme blêmi. Mais l'œil demeure noir comme celui de Pie IX; tour à tour, selon les impressions de l'âme, d'un noir mat ou brillant. Sa prunelle a, dit-on, l'élasticité de celles qui regardent brusquement le soleil et la nuit. En effet il a vu tour à tour les apothéoses et les cataclysmes. Quel grand philosophe il serait s'il n'aimait pas tant tout ce qui est beau sur la terre !
Mais ce qui est beau entre tout, ce fut le commencement de son œuvre. Il dut établir un système de politique absolue dans ce temps de politique relative
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où les hommes et les choses n'avaient pas encore pris leur vrai nom. Il pressentit Forage comme un albatros. Fils d'une famille pauvre, il eut bien vite, avec sa belle taille souple, un grand air de patricien. — Tous ces Romains ont télé le lait d'une même louve de grande race ! Il se plia devant les faits et les individus pour se relever mieux quand ils ont passé. Il va au but en zig zag, comme une parallèle de siège. Il ne se livre jamais, tout en simulant l'abandon. Il fait sans cesse des réserves et pose des jalons pour l'avenir. Il a sans cesse joué contre la série, mais sans augmenter son enjeu. Sa grande préoccupation est de rester toujours au jeu. L'éternité parle pour lui, dit-il. Bref, le cardinal a au suprême degré la qualité qui manque aux hommes d'Etat du dixneuvième siècle : il est patient. Presque tous ceux qui ont joué contre lui sont morts. Il aime à en faire la remarque. L'autre jour, quand il fut malade, il disait avec son air de douceur latine : « Cela m'étonnerait pourtant de mourir avant le prince de Bismark ! »>
Il pardonne rarement et se souvient toujours des services et des injures. Il n'attaque pas tout d'abord de front. On sent ses coups avant d'en avoir entendu le bruit. Il a un côté divin dans son but; il n'a que des cotés très-humains dans ses movens. Alors que le pape semble une figure surnaturelle, le grand cardinal a une chair trop humaine. Il a notre masque et il a nos veines. Il a des parfums dans son mouchoir. Il a des fleurs dans sa chambre. Il a eu des péchés comme les nôtres!! C'est l'homme de Térence. J'ajouterai même que sa nature a des côtés féminins, s'ils n'étaient précisément les côtés de l'Italie, de cette