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On a fait de Garibaldi un aide ou un dindon. Il n'est ni l'un ni l'autre. Il est un médiocre à qui la Fortune a confié un rôle retentissant. C'est bien là un homme de notre temps, chez qui il y a une grosse disproportion entre la capacité et la destinée. Garibaldi a été acclamé par la quasi-unanimité de ses compatriotes. — C'est là un phénomène digne d'examen dans une époque où l'on n'a pu être applaudi par la moitié du parterre qu'à la condition d'être sifflé par l'autre moitié. Grotesque ou sublime, il ne peut être effacé de cette histoire sombre comme on efface avec un torchon une figure tracée avec de la craie sur un tableau noir. Un jour, j'ai eu l'honneur de montrer à M. Thiers, président, qui me les demandait, mes notes sur l'Italie contemporaine. J'y disais du Garibaldi d'aujourd'hui : « Il n'est plus qu'un gêneur : il est encore debout, mais comme un. arbre mort ».
L'Italie contemporaine s'incarne en six hommes : Pie IX, Cavour, Antonelli, Mazzini, le roi, Garibaldi. Chez nous, l'histoire va de frissons dantesques à des épanouissements rabelaisiens. Elle est une pièce signée : Shakespeare. En Italie, l'histoire semble un opéra où les décors jouent un rôle considérable. La vie de Garibaldi est un livret d'opéracomique. Mais, quasi-bouffon sur nos boulevards parisiens, où il ferait la grande joie de Gavroche. —
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il Test bien moins en Italie, où tout est théâtral et où les peuples semblent marcher sur les planches. L'Italie a aimé Garibaldi, comme l'ancienne matrone romaine aimait le principal histrion. Otez à Garibaldi sa blouse rouge, son fouet et sa calotte brodée qui en faisaient un grand homme, vous ne trouverez pas même un homme; je veux dire un homme dans le sens politique. Il y a, en effet, deux êtres en Garibaldi : l'halluciné que chacun connaît et l'instrument inconscient qu'on ne connaît pas. Il a été tour à tour comme le pantin dont Mazzini, Cavour et le roi ont tiré les ficelles. Et là son œuvre est considérable. Autant qu'aucun il signe la création de l'Italie une. Cette unité est la cause efficiente de tout ce que nous voyons depuis quinze ans autour de nous et chez nous. Je suis de ceux qui eussent préféré, comme Thiers, pour notre grande voisine et pour nous et pour toute l'Europe, cette Italie indépendante, catholique, libérale et fédérative que rêva le comte Balbo; Italie sans capitale, mais sublime quoique incomplète, — comme la cathédrale de Strasbourg!
Garibaldi a quelque chose de l'Arabe d'Afrique. Il est né sur la rive de Nice, où poussent l'aloës, le cactus et les lauriers-roses. On la croirait un fragment arraché violemment par la mer à la terre africaine. Garibaldi a parfois ressemblé à ces hommes que les Arabes croient divins parce qu'ils ont l'imagination troublée. Je n'estime pas qu'il soit fou, mais j'imagine que quiconque l'a vu de près le comparera volontiers à un somnambule qui marche sur un toit. Il en a parfois la fixité de l'œil. 11 en a toujours la pensée distraite des objets qui l'entourent. — Comme le somnambule, il tomberait s'il se réveillait.
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Malade de la souffrance commune, il avait quitté cette patrie italienne enveloppée alors de silence comme d'une atmosphère de plomb et où les âmes les plus hardies rasaient la terre comme les hirondelles avant Forage. Entre temps, le Piémont parla pour la première fois de liberté et d'indépendance, par la voix de Gioberti, de Balbo et d'Azeglio. Garibaldi salua avec enthousiasme en Charles-Albert la Royauté. Bientôt il acclamait les premières paroles du nouveau pape Pie IX. Garibaldi était, — cela est indéniable, — royaliste, fédéraliste et catholique. Alors passa dans sa vie un homme qui lui dit : « Viens! » et vers qui il alla — Mazzini !
En ce temps la Révolution radicale aux immenses replis n'avait qu'une tête, comme un ténia. Cette tête était Mazzini. Elle fascinait autour d'elle comme la tête d'un boa. Il faut lire les mémoires d'Orsinipour comprendre la puissance magnétique de Mazzini. Garibaldi devint à Rome la chose du triumvir. Il se mit à haïr les rois, le pape et la France, parce que Mazzini les haïssait. Après la prise de Rome par nos troupes, Mazzini rentra, sans, disparaître, dans sa nuit et Garibaldi disparut vers les pays du soleil. Mais sa légende était faite. Quand plus tard il revint en Piémont, Cavour conseilla au roi de lui parler. Le résultat était certain, de cette entrevue entre un des hommes les plus habiles qui soient et le plus naïf. — Garibaldi, entré républicain dans le palais, en sortit royaliste-opportuniste. On put bientôt le faire combattre à côté de la France et de l'empereur qu'il haïssait. On put donner à la France le nid de cet aigle, sans qu'il criât plus qu'un moineau. Cavour fit plus. Il se servit de cet homme qui lui avait juré une
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haine mortelle, comme d'un instrument pour ses desseins. Garibaldi s'étonnait de trouver tout ouvertes les portes des Deux-Siciles, quand il se présentait en armes devant elles. — Cavour en avait acheté les clefs ! Sur ces entrefaites, Alexandre Dumas débarqua de sa goélette, l'Emilie, sur les quais de Naples. Il s'enthousiasma aussitôt de Garibaldi, comme d'un personnage de ses romans de cape et d'épée. Chaque romancier entre plus ou moins dans la peau de ses personnages. Il vint un moment qu'on pourrait encore désigner du doigt, où Dumas se crut Garibaldi. comme il s'était cru d'Artagnan. Garibaldi laissait faire, car il était empoigné vivement par cette grande nature si puissamment expansive. — Il en a toujours gardé quelque empreinte dans le style et dans les allures.
Le peuple italien a trop d'intelligence pour n'avoir pas reconnu bientôt que Garibaldi n'en avait pas assez pour être un grand homme. Mais il faut avoir quelque chose à se faire pardonner par la foule pour être acclamé par elle. Alors Cavour voulut légaliser le passé, ne pouvant peut-être pas le légitimer. Il songea à enlever à l'armée son caractère garibaldien. Garibaldi sortit furieux de son île. — On se sauvai de sa colère comme d'un bœuf qu'on a manqué à l'abattoir! 11 annonça que, de son siège de député, il demanderait la mise en accusation de Cavour. Ceux qui ont vu de près Cavour, à ce moment, se souviennent que, pour la première fois, ce grand rieur n'a pas ri d'une menace. Chacun comprenait qu'en se heurtant, une de ces deux extraordinaires fortunes allait briser l'autre. Cavour prit une résolution que jusqu'à ce jour personne n'a révélée. — 11 fit ses
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préparatifs pour faire arrêter par des bersaglieri, au sortir de la séance, Garibaldi, si le révolutionnaire avait le dessus. Mais, au lieu d'improviser, Garibaldi lut tout d'abord son discours. Il ne sut pas lire. Il fut détestable. Même ses anciens lieutenants, déjà disposés à étouffer la révolution, maintenant qu'ils étaient casés, abandonnèrent Garibaldi. Les révolutionnaires aiment la révolution, comme le loup aimait le petit Chaperon Rouge — pour le manger ! L'Assembla acclama le discours chargé de passion contenue que prononça Cavour. La fortune de Garibaldi était atteinte mortellement. Quand elle mourut plus tard, on put voir sur elle l'arme de Cavour, comme on voit le harpon du navire sur la baleine qui est échouée. Si Garibaldi avait triomphé devant l'Assemblée, il brisait les liens que lui réservait Cavour — comme un Samson qui n'est pas encore tondu ; l'histoire d'Italie était changée. L'histoire de notre France n'était plus la même. — On peut dire, hélas, qu'elle ne pouvait y perdre.
Et puis mourut le grand homme italien à qui, en définitive, nous devons l'occasion de la victoire — Magenta et Solférino ! Garibaldi ne s'en porta pas mieux. M. Rattazzi, avait pu faire tirer sur Garibaldi et le blesser au pied, sans que l'Italie remuât. Il fut un temps — je m'en souviens — où on ne pouvait sourire en voyant passer Garibaldi, sans avoir au moins un duel. Ce temps n'était plus. Garibaldi était devenu un gêneur pour le roi et pour l'Italie libérale. Alors, le fameux révolutionnaire devenu impuissant employa toute sa verve contre Rome. Pie IX semblait n'y point prendre garde. — C'était là cette lutte banale que Rome connaît depuis des siècles. Elle
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trouvait contre elle, aujourd'hui comme il y a mille ans, le même homme. De môme le rocher retrouve toujours contre lui la même vague ! Aussi bien Garibaldi n'a-t-il rien de nos révolutionnaires athées. Plusieurs de ses lettres fameuses sont matérialistes. Mais ce semble qu'il les a écrites sans les lire. En effet, Garibaldi est un croyant. C'est une sorte de vieux-catholique. Il a eu un aumônier. — C'est vrai de dire que celui-ci ne croyait qu'au diable ! Aujourd'hui, la révolution ultra-cosmopolite se sert encore de son nom. Mais ici, comme dans toute sa vie, Garibaldi est un instrument. Brisé et infirme, avec son air de christ en vieux bois vermoulu, Garibaldi n'a de son passé que sa blouse rouge. — Quand demain il mourra, la royauté italienne pourra faire de cette blouse la doublure du velours de son trône. En effet, c'est par elle que le roi et Cavour ont fait la grande nation qu'on voit au-delà du Mont- Cenis.
Ici il faut clouer deux clichés faux, comme on cloue les pièces fausses. La couleur rouge de la blouse de Garibaldi n'a point le sens politique de la couleur rouge française. — Autant faudrait-il dire que les Italiennes qui servent de modèle et qu'on voit passer dans nos rues de Paris avec leur tablier rouge, sont des tricoteuses. Enfin, le rôle que Garibaldi a joué dans la guerre de 1K70 n'est point aussi insignifiant qu'on l'a dit. Je m'explique. Avec ses revendications de Nice, sa terre natale, Garibaldi pouvait entraîner l'Italie vers la Prusse. A partir du jour où il a mis le pied en France, ce danger a disparu. Garibaldi ne pouvait retirer sa parole donnée, pas plus qu'on ne retire une lettre jetée à la poste. Je sais bien que lui
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et ses garibaldiens ont plutôt paradé que fait la guerre.
En nous quittant, ils ont laissé plus de dettes que de
cadavres. Mais Garibaldi avait été joué par le roi. Il
n'était plus un gêneur en Italie !
Ce serait puéril que de s'appesantir sur le dépérissement de Garibaldi, aujourd'hui quasi-homme d'affaires, et qui accepte tout après avoir tout refusé. Il diminue à vue d'œil comme un passant qui s'en va à l'horizon. — Il faut mieux dire en terminant que ce révolutionnaire n'a rien des nôtres. Sa blouse ne sent pas le pétrole. Il a été doux. Cette douceur naïve fut sa force. S'il a voulu certainement le mal, on s'est heureusement joué de lui en lui faisant faire quelque bien. Aujourd'hui le génie italien se retire de Garibaldi. Jadis ce génie, affolé devant l'espace immense qui s'ouvrait tout à coup devant lui, ne savait où se poser, comme un oiseau qu'on lâche en pleine mer. Il sait maintenant où il va. Peut-être vat-il, avec la liberté politique, à la réconciliation avec la papauté.
On a raconté que Garibaldi s^tait fait voiturer sur la place de Saint-Pierre et que là il a regardé fixement et longtemps le Vatican. On se demande qui est le plus tombé de ces deux hommes rapprochés ainsi l'un de l'autre : de l'homme en robe blanche ou de l'homme en blouse rouge ? On répond que c'est Garibaldi. Ce que protégeait le pape dans l'ordre matériel a été frappé par la foudre ! Mais, de même que la foudre respecte parfois le chêne et tue ceux qui s'étaient mis à son abri, de même la papauté spirituelle est intacte. — La foudre qui devait brûler Saint- Pierre de Rome n'y a peut-être allumé que quelques cierges de plus !
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