FELD-MARECHAL DE MOLTKE
J'ai fait ici lui portrait encore plus difficile pour un crayon français — le portrait du prince de Bismark. J'étudierai d'aussi près le feld-maréchal. M. de Moltke est né dans le Mecklembourg. Il a l'âge du siècle. Il apparaît devoir vivre autant que lui. Le penseur vit deux existences d'artiste. Le cœur de celui-ci se brise. Le cerveau de celui-là se bronze. D'origine danoise, le feld-maréchal a été un des principaux instruments de l'écrasement du Danemark. Il entra en 1824 au service de la Prusse. Sans fortune et, quoique gentilhomme, sans attache avec la haute aristocratie militaire du pays, il .passa de longues années dans les grades inférieurs. Mais il commença aussitôt son œuvre d'observation qui l'amena à élever, par un éclectisme absolu, avec des matériaux et dans des styles de chaque pays, l'énorme édifice militaire prussien. La publication récente des travaux du grand état-major et des lettres privées du feld-maréchal donne enfin à l'œuvre de M. de Moltke, un peu surfaite, sa juste mesure — comme les nouvelles percées ont donné à la silhouette du Nouvel-Opéra son définitif profil.
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Envoyé en Orient pour y organiser l'armée turque, il adressa à sa sœur mariée à un Anglais, M. Bute, des lettres dont la publication a eu un grand succès. Cependant il m est avis qu'elles ont de nombreux repeints. Le feld-maréchal a sans aucun doute revu et corrigé l'œuvre du capitaine. Mais on reconnaît néanmoins dans ces lettres la netteté froide du regard et la sobriété vigoureuse de la manière. Après avoir vu ses premières batailles éclairées par la violente crudité de la lumière d'Orient, M. de Moltke revint se reposer dans le Holstein, auprès de sa sœur. Il trouva là une jeune fille de quinze ans et demi, enfant du premier lit de M. Bute, mari de sa sœur. Elle aimait déjà à l'aveuglée, et de loin — comme à la grande régalade disent les Espagnols — ce soldat qui envoyait de l'Orient des lettres si intéressantes. M. de Moltke n'avait vu jusqu'alors dans la femme qu'un être qui dérange la vie méthodique d'un travailleur. Mais quand un homme de plus de quarante ans est aimé par une jeune fille de seize ans, il finit par aimer. Quand il aime, il est perdu. — M. de Moltke aima et ne fut point perdu ! On peut dire de lui qu'il a été l'homme d'une seule femme, comme il a été l'homme d'une seule œuvre. Quand la comtesse de Moltke. née Mary Bute, mourut en [868, le feld-maréchal put dire que sa- vie, à lui, était aussi finie. Seul, le soldat resta debout. C'est celui que nous avons vu en France, deux ans après, sombre, dur, amer, froid, taciturne. Il a fait enterrer sa femme dans son grand parc en Silésie. Sur le marbre blanc est écrite en lettres noires cette sentence du Livre : « L'amour est l'accomplissement de la loi ». Ce mot amour résonne, à la fin de cette vie militaire — comme, au soir, une voix de rossignol retentit sur un champ de bataille.
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M. de Moltke accompagna le prince royal de Prusse aux fêtes du couronnement de l'empereur Alexandre. On vient, pendant ces dernières semaines, de publier en allemand et de traduire en français des lettres que M. de Moltke écrivit de Russie à sa femme. Ici point de repeints. On reconnaît l'homme aux idées autoritaires; — et libéral comme un sabre. 11 ne voit que la personne de l'empereur — si grande qu'elle lui cache la Russie. La publication de toutes ces lettres d'hommes d'Etat ou de chefs d'armée donne la note nouvelle de notre temps. Désormais, tout homme un peu haut a des taches d'encre aux doigts. On écrit, matin et soir, sur le sommet de la société européenne. Jadis on n'y écrivait pas plus qu'on n'écrit sur le mont Blanc.
M. de Moltke est nommé, en \S5-j, chef de l'étatmajor de l'armée. Voilà donc vingt ans qu'il pétrit le soldat prussien. Pendant pareil laps de temps, le soldat français a eu plus de ministres dirigeants qu'un fils de famille n'a eu de tailleurs ! M. de Moltke écoute comme à la cantonade^ pendant que les grandes nations de l'Europe jouent un grand drame de guerre où la Prusse n'a aucun rôle. Il prend des notes et après chaque bataille il fait avancer d'un cran l'organisme militaire de la Prusse. Enfin le voici à son tour sur la scène. Dans la guerre de Danemark, il étudie autant le jeu de son partner, que celui de son adversaire. Il dit pendant le Te Deum chanté par la Prusse et par l'Autriche. « Mon cher de Bismark, une armée autrichienne ne pourrait pas soutenir le choc d'une armée prussienne — si nous avions la guerre !» — « Nous l'aurons, répond M. de Bismark ». En ell'et, vient 1866. Après