‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 56 sur 68 · LE KELD-MARÉCHAL DE MOLTKE · texte numérisé non relu

LE KELD-MARÉCHAL DE MOLTKE

Sadowa, M. de Bismark conseille à son compagnon de regarder du côté de la France. Alors M. deMoltke changea froidement d'objectif — comme un avoué qui change de dossier.

Aussi bien a-t-il un peu la figure sèche et toute rasée d'un notaire de la Comédie-Française. Je l'ai vu — ■ un jour de grandes eaux dans le parc de Versailles, pendant l'Exposition universelle. Sa voiture suivait au pas celle du prince de Bismark et du prince Gortschakoff. Il était assis à côté du général de Failly ! On a su, depuis, que ce qui a intéressé le plus M. de Moltke devant le plus beau spectacle de Part que l'homme ait créé, — c'est la machine de Marly modernisée. Un architecte de la préfecture de Versailles a dû lui donner le chiffre exact des seaux d'eau que cette machine débitait à la minute. Au contraire, l'empereur Alexandre, plus artiste, s'étonna surtout de ce grand escalier qu'aucun roi ne pourrait aujourd'hui monter ou descendre et qui donne la mesure de la royauté d'alors ; — comme l'armure du Musée d'artillerie donne la mesure de François Ier. M. de Moltke, qui aime à se promener seul, parcourut les environs de Paris. Il ne pouvait passer devant des canons sans s'arrêter, comme une femme devant un bijou. Il visita le Mont-Valérien. — Il prenait notre mesure ! Il faisait bien. C'était nous qui faisions mal en ne songeant pas aux lendemains. Le maréchal déposait à chaque moment une note dans son cerveau — comme le Petit-Poucet jetait de temps en temps une pierre pour retrouver plus tard son chemin. Quant à nous, nous étions alors aveuglés par le soleil, comme plus tard nous le fûmes par la foudre.

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Quand la guerre éclata entre lui et nous, M. de Moltke était prêt depuis deux ans. Cependant, il n'était pas l'homme certain de la victoire qu'on avait vu en 1866. Il avait visité à pied ce quïl croyait être le futur champ de bataille. C'était — sur le terrain prussien ! Il estimait que l'armée française, peu équilibrée, marcherait rapidement. — De même un homme court quand il n'est pas assez solide pour marcher. Il comptait sur ce fameux système qui consiste à renouveler deux fois la bataille. Il disait : « L'armée française n'a pas assez d'haleine pour nous battre trois fois dans une journée ! » Tout cela résulte de conversations qu'il eut alors avec un homme d'Etat anglais qui me l'a raconté. Enfin, il manœuvra tout d'abord derrière un rideau qui rappelle ces tapisseries de harem d'où les femmes voient sans être vues. Il se préoccupait surtout du premier effet moral. Contre tout principe militaire, le grand stratège voulait faire donner tout d'abord la garde. Le roi Guillaume s'y opposa. Cela est absolument inédit. Il fallait à Moltke la première victoire. En effet, tout était là. Si nous avions gagné la première bataille, — nous eussions aussi gagné la dernière.

Mais on eut dit que notre armée ne savait plus marcher depuis qu'elle n'avait plus de musiques militaires! Alors la France entra dans un vrai courant de Maè'lstrom. Mais quel nom de vainqueur va signer ces victoires ? M. de Moltke ? non ! il n'est que le gérant d'une grande maison de guerre. Le vainqueur de la France est un être collectif et impersonnel. Il a la taille du roi Guillaume, la poitrine de

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M. de Bismark, les bras du prince impérial et du prince Frédéric-Charles, la tête de M. de Moltke. Cette époque où la mort — donna ignuda chi manda Viiomo sotio terra — appela tant des nôtres, — ne se résumera dans aucun nom allemand. M. de Moltke ne peut signer seul aucune victoire, — comme Napoléon signa Austerlitz. Même le prince de Bismark ne peut signer l'œuvre prussienne — comme Corneille signa le Cid.

Certes, nul plus que moi n'a reçu la blessure commune. — Elle s'ouvre encore toutes les fois que des tambours passent sous mes fenêtres. Cependant, je croirais faire œuvre de mauvais goût, si je diminuais M. de Moltke, parce qu'il fut notre vainqueur. Il faut porter haut son cœur brisé par les grandes douleurs patriotiques, comme on porte haut un étendard déchiqueté. J'estime être dans la mesure la plus exacte, en disant que le feld-maréchal rappelle moins César qu'il ne rappelle Labourdonnays, qui jouait cinq parties d'échecs à la fois, sans voir l'échiquier. 11 n'a pas le coup d'œii du champ de bataille. Ce n'est pas un improvisateur de guerre. La lenteur de ses derniers succès étonnera encore plus l'histoire que la rapidité des premiers. Le siège de Paris ne fait pas plus d'honneur à lui qu'à la ville, mal dirigée, qui conserva intact son génie national. — Messaline s'est battue en Jeanne d'Arc ! Le roi Victor Emmanuel a raison, quia dit de M. de Moltke : — « C'est un topographe de génie ! » J'ajoute qu'il est supérieur à M. de Bismark, par la pondération de son tempérament. Jamais observateur plus sagace n'a réuni plus étroitement la force de la synthèse à la puissance d'analyse. Mais M. de Moltke n'est pas

« de la race divine des grands généraux » dont Bossuet a parlé. Le colossal canon Krupp a eu un artilleur à sa taille en M. de Moltke — voilà la vérité.

Cependant la figure du Feld-Maréchal me rappelle la face d'un grand général — le roi Frédéric de Prusse. Il en a le masque maigre et étiré. Comme le roi, il prise du tabac. Mais il n'aime pas Voltaire. Il a dit souvent que ce qu'il détestait le plus en France était Voltaire. La face sèche de M. de Moltke a le ton du vieil ivoire. La peau a les plis de la figue. La bouche est merveilleuse. Taillée en coup de canif, elle est la bouche fermée de l'homme hautain qui ne parle pas. L'oreille longue et musculeuse est bien l'oreille de l'homme qui écoute. Des sillons profonds, aux coins des lèvres, semblent les marques d'une habituelle amertume quasi-corrosive. Le nez est fort et large. Le Feld-Maréchal a les qualités et les défauts de certains oiseaux de haute race, à gros bec. Comme leur cou, son cou a l'épaisse peau flasque. Sur son front, un peu fuyant, à leur mode. on voit trois profondes rides parallèles et superposées. — On dirait de ces lignes de nuages qui raient le ciel après une journée d'orage !

Le regard est, tour à tour, distrait ou scrutateur — en dehors ou en dedans. Tantôt il semble une fenêtre allumée dans une vieille masure. Tantôt la prunelle noire rappelle une lucarne sur laquelle la paupière retombe comme un vieux rideau déchiré. Ce n'est plus là le masque puissant du reître de Bliicher. l'autre grand soldat prussien. C'est le masque soucieux du soldat moderne, qui combat comme on chiffre. M. de Moltke ne rit jamais. Jadis, sa femme. charmante et très-gaie, savait le dérider. — Auiour-

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d'hui, le sourire du Feld-Maréchal est enterré, avec sa femme, dans son grand parc de Silésie.

On le voyait, à Berlin, pendant ce dernier hiver, arpenter seul, long et courbé, Unterdenlinden. Vêtu d'une grande capote militaire , au très-haut col redressé bien au-dessus des oreilles, et les mains jointes derrière le dos, il étonnait les étrangers qui voyaient les officiers et soldats s'arrêter, en saluant cet étrange passant. On eût dit de ce héros de féerie, dont le regard changeait les gens en bois. Le matin, il donne audience chez lui à son armée, dont, comme César, il sait les noms Au Reichstag, il écoute. Si on attaque Tannée ou la discipline, il parle. Alors sa voix, sourde et martelante, enfonce avec une âpre monotonie, dans les oreilles de l'auditoire, — comme un mouton de fer enfonce les poteaux, — les aphorismes les plus lourds de la logique contemporaine : la Force. Pendant l'été, il devient le gentlemanfarmer qu'était Cavour. Son modus vivendi privé est identique à celui du prince Gortchakoff, de M.Thiers et de dix autres hommes d'Etat dont j'ai fait ici le portrait. On se demande vraiment s'il ne suffit pas, pour devenir un grand homme de notre temps, de se lever matin, de travailler douze heures par jour, de coucher dans un petit lit de fer, etc. Propret; bien boutonné dans son uniforme, qui ne le quitte jamais; aimant les chevaux, qu'il a superbes et qu'il visite, chaque matin, dans leur grande écurie! soldat avant tout, M. de Moltke ressemble cependant plus à un homme d'Etat qu'à un soldat. Le prince de Bismark apparaît un soldat plutôt qu'un homme d'Etat. La figure- du chancelier de fer frappe le regard de l'ob-

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servateur. — Celle du mystique Feld-Maréchal le retient davantage.

M. de Moltke a conservé un grief contre la France. Portraitiste, j'ai le devoir d'expliquer ce grief. Le Feld -Maréchal avait choisi, pour regarder Paris, un observatoire dont personne n'a parlé. C'était à Montretout, auprès de remplacement de la batterie, et à la jonction de la grande route avec un petit chemin creux descendant sur Versailles. Ce lieu, qui est sous les feux du Mont-Valérien, était abandonné par les deux partis. Le Feld-Maréchal y vint souvent. — Il regardait longuement la ville étendue dans la buée! Derrière lui, à gauche, était le Mont-Valérien, ce paratonnerre de Paris. En bas, la coupole des Invalides, qui ressemble, — disait M. de Bismark, — à un casque doré de Prussien. Au loin, quelques rares coups de canon répercutés sourdement par l'écho, — ■ comme des aboiements d'énorme chien qui rêve ! De même Meyerbeer choisissait, aux troisièmes loges du vieil Opéra, un fauteuil où il écoutait le bruit de son œuvre.

C'était aussi Moïse regardant, du haut de la montagne, la terre promise. M. de Moltke ne devait pas y entrer. Il devait arrêter son cheval à l'obélisque de Luxor, qui apparaît comme une haute borne de craie. M. de Moltke n'a pas pardonné à sa Fortune de ne lui avoir pas donné, pendant une journée, la radieuse ville dont, à Montretout, il avait épié si souvent le lever et le coucher.

Voilà le portrait de l'homme de guerre qui fut notre principal ennemi. Malgré tant de difficultés que comprend le lecteur, je me suis senti à l'aise

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