‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 58 sur 68 · M. LE VERRIER 35 I · texte numérisé non relu

M. LE VERRIER 35 I

premiers de l'Ecole polytechnique, il choisit pour champ de travail la chimie. Là, un soleil nouveau se levait. M. Leverrier a toujours aimé le soleil, — au réel et au figuré. Il s'est sans cesse tourné vers lui, comme la grande marguerite jaune qu'on sait. Nul plus que lui n'a étudié le soleil. Il a compté ses taches. Il a pesé cet astre immense qui est, dans le monde céleste, — ■ moins que dans Notre-Dame est la petite lampe du choeur.

Mais en étudiant la chimie, M. Leverrier rencontra le chiffre. Il s'éprit pour lui d'une passion sans partage. Jamais calculateur n'a mené aussi haut les opérations infinitésimales. Il a comme escaladé le ciel avec des colonnes de chiffres. Sa pénétration analytique est prodigieuse. Jamais cerveau d'homme ne donna un plus intense effort. Arago a dit de lui : « C'est un 7 ! » En effet, maigre, long et penché, il avait l'air d'un 7 avec sa tête aplatie par une chevelure de filasse. Ses travaux l'amenèrent bientôt à l'Académie des sciences. C'était déjà un géomètre d'un grand instinct. Son œuvre avait la rigoureuse exactitude du mécanicien céleste. On racontait de lui qu'il s'était fait le suivant de la planète Uranus. Il avait fait sur elle un calcul qui remplissait mille six cents pages in-quarto. Il maniait pour elle des nombres composés de quinze chiffres. Un jour, il se trompa d'un trillionième. — Il lui fallut refaire un travail de six mois. En ce temps, Leverrier était taciturne. Il écoutait ses collègues de l'Académie. Tout à coup, le 14 juin iN j.6, il demanda la parole, avec cette voix aigre et traînante, qui devait devenir si fameuse.

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Il parla pendant deux heures. Voici le résumé de son discours : « Depuis deux ans, j'étudie la marche de la planète Uranus. J'ai constaté ses perturbations. Je les attribue à la présence d'une autre planète inconnue, et dont j'ai été amené, par mes calculs, à faire le portrait ». Et M. Leverrier décrivit la forme, le poids spécifique et la situation de cette planète qu'il n'avait jamais vue! Il termina en disant : « A tel jour et à telle heura», cette planète devra se trouver à tel endroit du ciel ». Beaucoup d'astronomes se mirent aussitôt à la recherche de l'inconnue dont M. Leverrier venait de donner le signalement. Un observateur allemand, M. Gall, la trouva sur un des chemins de la voûte céleste, — tout auprès de l'endroit que l'astronome français avait indiqué. Il y eut dans tout le monde civilisé un formidable hourrah. Leverrier venait comme de créer une planète 85 fois plus grande que la terre.

Depuis ce temps d'autres planètes ont été découvertes, mais infiniment plus petites. Elles ne l'ont été que par l'observation et non 'par le calcul. Ces découvertes n'ont demandé aucun génie à l'inventeur. Le champ de son télescope est braqué sur une partie de la voûte céleste, dont le plan géographique est placé à côté de lui sur une table. Ce champ est traversé par des cheveux, qui servent de jalons au regard. Si l'astronome aperçoit un point qui n'est pas sur la carte, il le met « en surveillance », selon le langage spécial. Si le point bouge, c'est une planète. Après avoir trouvé trois de ses positions, l'observateur a toute la marche de la planète. Ces astronomes ordinaires sont comme des lévriers qui chassent à vue. — M. Leverrier a été, au contraire, le chien qui

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