‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 59 sur 68 · M. LEVERRIER 3D · texte numérisé non relu

M. LEVERRIER 3D

suit les traces. Son génie a été comme un odorat ! Il est arrivé peu à peu et merveilleusement sur rénorme bête céleste — étonnée d'être découverte par un homme*, sous son enveloppe de l'Infini ! ! !

Quand Arago, directeur de l'Observatoire, mourut en 1 853, M. Leverrier fut indiqué par tous comme son successeur. Il bouleversa rétablissement. I! renversa le fameux bureau des longitudes où étaient assis MM. Laugier, Liouville et Faye. Cœur toujours inapaisé, esprit en proie aux tumultes d'humeurs, M. Leverrier devint un despote fantaisiste. Il se fît partout des ennemis. On ne pouvait nier sa planète, mais on lui enleva le nom de Leverrier. On l'appela Neptune. J'ai entendu dire que, grâce aux tracasseries de M. Leverrier, Mathieu s'était tué et Chacornac était devenu fou. Il y a là une très-grande exagération. Mais comme ce paysan accusé d'avoir fait un enfant à une tille, et qui s'en défendait fort, tout en avouant qu il n'y avait pas nui, — M. Leverrier n'a pas nui à ces tristes événements, s'il n'en est pas l'auteur.

D'autre part, sénateur, il afficha des opinions trèsgouvernementales. Enfin il se dit hautement spiritualité et même catholique. — La science frondeuse et sceptique s'effaroucha. Cet astronome sentait que ce qui est au-dessus de nous est au-dessous de Dieu! On me pardonnera de dire que Dieu a écrit partout son nom, — comme fait un collégien ! Il l'a écrit dans les infiniment petits comme dans les infiniment grands! Voici que le microscope ouvre un livre dont les pages ne sont pas encore coupées. Mais le télescope a tout lu dans l'autre livre. Et M. Leverrier a lu distinctement, sur la voûte céleste, ce mot : Jehovah !

Cela explique la révolte, contre Leverrier, d'une science arrivée à la période de critique et d'analyse. M. Leverrier a donc été le savant le plus attaqué. Nul n'attaqua davantage. Il aura traversé le monde des savants, comme un loup traverse une meute, — mordant et mordu.

M. Villarceau dut quitter l'Observatoire. Foucault, dont la mort prématurée fut un grand deuil pour la science, ne trouva pas grâce devant rhomme jaune. Ainsi rappelaient ses ennemis, à cause de ses cheveux. Un jour, j'ai vu Foucault, blême et maigre, se promener en chancelant, avec sa mère, dans le jardin du Luxembourg. Le merveilleux inventeur de tant de choses, dont une a été surtout retenue par la foule, — la preuve de la rotation delà terre sur elle-même, obtenue par le grand balancier, — Foucault, « avait en horreur » M. Leverrier. M. Marié-Davy, aujourd'hui directeur de l'Observatoire de Montsouris, se vit refuser, par Leverrier, du feu pendant l'hiver. Il prit l'habitude de venir à l'Observatoire couvert d'un long manteau. — 11 portait sous chaque bras une bûche.

Enfin, en 1868, les treize fonctionnaires de l'Observatoire donnèrent en masse leur démission. L'affaire vint en conseil des ministres. M. Duruy exposa que, grâce aux tracasseries du directeur, le personnel de l'Observatoire avait dû être changé quatre fois. L'empereur aimait, dans Leverrier, l'homme et une gloire nationale. Il hésitait. « Qu'en pensez-vous, maréchal? dit-il au maréchal Vaillant. — Sire, l'Observatoire est impossible avec Leverrier-, il est impossible sans Leverrier! »

Une enquête fut ordonnée. M. Leverrier, sénateur,

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déposa sur le bureau du Sénat une demande d'interpellation contre cette ordonnance d'enquête. Cen était trop. On demanda à M. Leverrier sa démission. Il répondit : « J'aime mieux être jeté par la fenêtre que descendre par l'escalier ». Il fut relevé de ses fonctions.

Un des adversaires du grand savant, M. Delaunay, fut nommé directeur de l'Observatoire. Delaunay était non moins violent. — On dirait vraiment que ces astronomes sont plus excités que calmés par la sérénité des nuits! Us sont tourmentés comme les rossignols, ces autres travailleurs nocturnes! 1870 arriva. Leverrier se montra excellent patriote. En 1871, j'ai trouvé l'illustre mathématicien à Versailles. Il se promenait, souvent seul, sur la place d'Armes pleine de canons. Les mains étaient croisées derrière le dos. Le buste était penché, comme d'un homme qui monte une colline. Son œil était ombragé par des cils blanchâtres. La marche était lente et en dehors, comme toute marche d'homme à pied plat. Chaque jambe avait l'air de traîner l'autre. Le corps se balançait. La face glabre faisait détourner le passant. Les habits larges flottaient. Le vent s'engouffrait dans la chemise, à travers le gilet demi-boutonné. Il semblait tout regarder et ne voyait rien. Je lui fus présenté. Comme toujours, il sembla se réveiller en sursaut. On va voir que personne n'admire plus que moi cet homme, qui peut — chose rare en ces temps — être appelé grand. Mais, véridique avant tout, je dois dire que M. Leverrier ressemblait à une énorme chauve-souris blessée.

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Je le revis dans le parc. 11 était assis sur un banc. Tout à coup, il tira de sa poche un carnet. Puis il chercha quelque chose. Je supposai qu'il voulait un crayon. Je le saluai et lui en offris un. Il le prit. Longtemps il écrivit. Certes, lui seul, là, n'entendait pas le roulement du canon à l'horizon. Il partit en emportant mon crayon. Qui j'étais? Peu lui importait! Il ne se soucie que des planètes. Cet homme impose l'attention, comme le voyageur qui a fait l'ascension du mont Blanc. Il fut intimement lié avec M. Thiers, quoiqu'il ne partageât pas ses idées politiques. On disait à M. Leverrier, qui aime à parler et le fait abondamment : « Cela doit vous ennuyer d'écouter si longtemps M. Thiers ? — Je n'écoute pas. Je ne dis rien. Voilà tout. »

Delaunay, directeur de l'Observatoire, se noie dans la rade de Cherbourg. C'est impossible de ne pas renommer Leverrier. Le voici donc chez lui. Sous l'Empire, il donnait des fêtes à l'Observatoire, où présidait Mme Leverrier avec une grâce un peu hautaine. Aujourd'hui, la solitude, augmentée par d'âpres deuils de famille, règne dans ces salles voûtées, longues et froides. On dirait d'une énorme carapace de pierre et de fer. Leverrier reçoit presque toujours couché par terre, avec la tète appuyée sur un coussin Cette position horizontale diminue ses terribles douleurs d'estomac. Il est toujours un monstre de travail. Ses trois chefs de service, MM. Wolf, des équatoriaux; Lœvy, de la méridienne; Villarceau, de la géodésie, ont à peine le droit de travailler. Il veut jeter — seul — la sonde dans les profondeurs d'enhaut!

Il a créé la science météorologique. Avec elle, du

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haut de l'Observatoire, il annonce d'avance les tempêtes et il diminue ainsi les naufrages. Il a placé le grand télescope dans le jardin. M. Martin a été chargé de faire le miroir argenté, selon les formules de Foucault. On sait que ce miroir est un réflecteur. L'observateur tourne le dos au ciel. Il voit la lune comme dans un seau d'eau. M. Martin a livré mardi dernier cette œuvre immense, qui a demandé trois ans de travail et a dû être remaniée. M. Leverrier lui a dit froidement : « Ce n'est pas trop tôt! » Mais l'avenir pardonnera cet étrange tempérament au grand savant. Leverrier a aimé la science. Il n'a aimé qu'elle. Certes, ce grand-officier de la Légion d'honneur, qui a tous les grands cordons des ordres du monde civilisé, — cumule les plus hautes places. Mais, de par la loi du cumul, il ne touche en tout que le maximum : 20,000 francs. Il a empli de son œuvre propre dix volumes in-quarto, sur quatorze des Annales de V Observatoire. Ses tables des planètes seront l'admiration éternelle du monde scientifique. Mathématicien, il n'a aucun égal dans le présent, et aucun supérieur dans le passé. Mais à l'encontre de l'autre llustre savant, M. Dumas, dont j'ai fait le portrait, Leverrier n'a voulu former aucun élève. Son successeur présumé, qui sera ou M. Faye, ou M. Puiseux, ou M. Tisserand, ne sera ni son collègue, ni son élève. Il mourra en faisant froidement une corne à la page de son œuvre interrompue.

On dit que, dans ses nuits d'insomnie, l'illustre astronome se lève. Il va sur les tours de l'Observatoire, le plus haut qu'il peut. Vêtu d'une grande houppelande grise, il se couche sur le sol, — les yeux vers le ciel. — Au-dessus de lui, les planètes font leurs

grands ronds, comme des aigles apocalyptiques! Il écoute le tic-tac, entendu par lui seul, du chronomètre céleste! Il voit ces astres qui s'enflamment, au frottement, comme des allumettes! Il a sans doute l'extase sublime d'Ezéchiel. Il tient ses regards fixés sur ce prodigieux tableau noir de l'infini, où il semble avoir écrit avec quelque crayon de craie, — énorme comme l'obélisque de Louqsor ! Mozart avait fait son Requiem. Leverrier a fait son tombeau. Quand il mourra, il montera vers la voûte qu'il a mesurée ; comme le Dante mort monta dans le ciel qu'il avait chanté !

Il était, en 1867, élève externe du collège Louis-le- Grand. Sa mère, la princesse Marie, dont la grande beauté fut célèbre, l'avait confié aux soins d'un précepteur français. Milan Obrenowitch avait treize ans. Comme aujourd'hui, il semblait plus âgé qu'il ne l'était; grand, un peu gros, peu rieur, déjà froid. Esprit plus pénétrant que vif; — à bien observer de près, déjà un petit qfuelqu'un! Mais ses camarades le remarquaient à peine. En ce temps, on voyait en France passer, dans la rue, des princes étrangers, « à tout touche », comme on dit. Ce fut au collège Louisle-Grand, dans ce pignon mansardé du vieux Paris, que cet aiglon du Danube changea son duvet en plumes. Un jour, le professeur de quatrième constata l'absence de l'externe Milan Obrenowitch. L'enfant était parti en toute hâte, la veille au soir, pour Belgrade. Le prince régnant de Serbie venait d'être assassiné. Milan, son neveu à la mode de Bretagne, étant petit-fils d'Ephrem, frère du fameux Milosch, héritait du petit trône de Serbie. Mais, à Belgrade, il y a, comme ailleurs, une dynastie rivale — les Karageorgewitch — et une démagogie menaçante. Donc, Milan ne Savait pas si, à Belgrade, il serait couronné ou fusillé.

Le jeune prince entrait dans la vie publique par

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cet âpre sentiment de crainte et d'espoir qui est particulier à ceux qui gravissent les hauts sommets à côté des abîmes. L'alea royal commençait pour lui ! Tout portrait de prince devrait avoir dans la main un cornet à dés, et pour fond de tableau le tapis vert du jeu! Beaucoup de nous ont mis, un jour ou l'autre, leurs meilleurs espoirs dans la partie d'un de ces augustes joueurs. Milan fut bien reçu à Belgrade. Les Karageorgewitch avaient été pris la main dans le complot. Un d'eux était arrêté. Le prince Michel avait été assassiné en plein jour, aux côtés de Mme Anka et sa tille. Celle-ci, enfant de seize ans, devait, disait-on, épouser le prince Michel, décidé à répudier sa femme, la princesse Julie, Hongroise, qui avait le plus grand défaut que puisse avoir une princesse — elle était stérile ! Mme Anka s'était jetée entre le prince et les assassins. Elle avait été tuée. La jeune fille avait été atteinte, mais sauvée. (Depuis elle s'est mariée. Elle demeure en face du Konak (palais) du prince Milan.) On voit que l'élève de quatrième du collège Louis-le-Grand montait sur le trône à la fin d'un cinquième acte de tragédie.

La clarté subite qui s'est faite sur la Serbie comme par un rayon de soleil projeté sur elle par un miroir, a fait reparaître ce sang à demi-effacé ! Nous verrons là une des causes secrètes de la guerre actuelle. Le prince Michel avait apporté des idées modernes à ce peuple qui était en plein âge de fer. De là, de sourdes colères. — D'autre part, les Serbes ont la nostalgie des grands sommets que leurs pères ont occupés dans l'histoire. Ils voient dans le prince de Serbie l'ancien tzar des Serbes, qui commandait à des millions d'hommes de même race. Ils en sont toujours en

1469, au lendemain de la grande bataille de Kassovo, où un sultan, Mourad, vainqueur, et leur tzar, Lazare, vaincu, tombèrent sur le champ de bataille. Or, le prince Michel semblait ne chercher que les voies pacifiques pour agrandir l'indépendance. Il ne songeait qu'à la Serbie, et non pas aux Serbes. Alors une voix dit à chacun des quatorze conjurés le si tristement régicide vers de Victor Hugo : « Tu peux tuer cet homme avec tranquillité ». Cette pression occulte et farouche explique déjà pourquoi le prince Milan, fermant l'oreille aux conseils, quitte tout à coup sa jeune femme enceinte, à laquelle il est uni depuis huit mois, et part vers l'Inconnu sans se retourner?

Quand le prince Milan avait été investi kniatz par l1 Assemblée (Skuptchina), il avait dit à haute voix devant le peuple réuni : « Mes frères, je jure que je serai fidèle à la patrie serbe ». Et chacun, hommes et femmes, même les jeunes filles à la tête nue et aux cheveux courts dont l'aspect est si étrange et gracieux, avait compris ce que voulait dire ce serment. La patrie serbe est dix fois plus grande que la Serbie! Peut-être l'enfant-prince avait-il eu, en prononçant ces paroles sacramentelles, un léger accent français ? Il grasseyé en parlant. Mais il portait déjà si bien son petit uniforme de colonel d'artillerie! Et il avait si bien la tournure d'un Serbe ! Un conseil de régence fut nommé. Le prince continua ses études, au milieu d'une bande d'oiseaux et de chiens qui furent ses premiers amis. Les régents se préoccupaient peu de lui, dit-on. A-t-il eu une instruction parfaite? Le peuple serbe ne s'en inquiétait guère. Il savait que son jeune Kniatz était déjà un vigoureux compagnon. Et quand l'enfant passait dans une calèche, aux cotés de

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sa vieille grand'mère, le peuple criait déjà : « Vive le tzar des Serbes. »

Et rOmladina, association politique, où se trouvent des Slaves du Sud, Bosniaques, Herzégoviniens, Bulgares, et même Croates, veillait à ce que ne s'éteignît pas comme un feu mal entretenu, dans le cœur de Milan, la haine sans merci contre l'ennemi héréditaire — le Turc. — En ces pays serbes, toute arme qui a tué un Ottoman devient à l'instant sacrée! Son propriétaire ne peut plus la vendre. Il ne peut que la donner. Ce peuple vit dans le monde spectral de la période héroïque. On a de la peine à voir où est dans leurs annales la ligne de démarcation entre la légende et l'histoire. Les Serbes voyaient dans le prince Milan un jeune homme qui pouvait déjà soulever le lourd yatagan du Roland serbe Marko, que célèbrent les Pesmas. Enfin, Milan fut émancipé. Alors, il épousa Mlle Nathalie de Kestko, nièce du prince Moroussi. La nouvelle princesse de Serbie était adorablement jolie. Toute la Serbie fut en joie. Deux ou trois jours après les noces, on vit passer dans les rues de Belgrade la princesse Nathalie, en costume national serbe. Ce fut un délire! On cria : « Vive la tzarine des Serbes ». Depuis, la princesse Nathalie aime à revêtir ce costume si charmant. Est-ce coquetterie de femme ? est-ce ambition de princesse? Il n'y a malheureusement qu'aux princesses qu'un écrivain ait le droit de dire la vérité, puisqu'il ne peut parler des autres femmes — je réponds : C'était peut-être ambition.

A \ rai dire, la figure de cette jeune princesse sor-

tira avec un relief saisissant sur le fond sombre des événements d'aujourd'hui. Belle et jolie. Les traits sont réguliers et pourtant expressifs. Grands yeux orientaux. Nez légèrement aquilin. La princesse Nathalie a un magnifique diadème composé de trois torsades lourdes et noires de cheveux. Le ton des chairs est mat et un peu ombré. Elle est un radieux type de la Slave. Avant son mariage, elle avait le tort de porter ses cheveux légèrement frisés, très-bas sur le front. Très-intelligente, très-instruite, elle saura tenir sa place sur les sommets les plus élevés du bonheur et du malheur. J'ai dit qu'elle était ambitieuse; j'aurais pu me contenter de dire qu'elle était Slave. Lorsque, précédée d'un piquet de cavalerie et accompagnée de son mari, elle allait presque chaque jour de Belgrade à Topchidéré (où fut tué le prince Michel), elle savait sourire au peuple — comme une impératrice. Maintenant, elle reste dans sa petite chambre, dont les fauteuils sont couverts d'une soie bleue, — fantaisie de blonde qu'a une brune! — Son mari en partant a dit : « O mes frères, je vous confie la princesse ». Mais aucun homme ne restera bientôt à Belgrade. Milan eût mieux fait de dire : « O filles slaves, je vous confie ma femme ».

J'ai omis un détail, vous direz qu'il est inutile aujourd'hui, mais il ne faut rien oublier, comme on n'omet rien d'un costume d'une princesse serbe, quand on la met au tombeau. La princesse Nathalie danse à ravir. Elle valse, j'allais dire, comme une Allemande, — elle ne me l'eût jamais pardonné! — mais comme une Russe. La princesse adore la Russie. Le tzar n'a-t-il pas été le parrain de son mari,

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à leur mariage, selon la mode serbe. On s'étonnera de quelques notes lugubres dans ce portrait. Mais la princesse Nathalie n'a point peur; une Tsigane lui a, d'ailleurs, prédit une grande destinée. Et au moment où les popes bénissaient son mari, avant le départ pour le combat comme on bénit une victime pour le sacrifice, — si vous lui aviez dit que Milan a parfois le regard fixe et noyé des hommes qui meurent jeunes, elle eût répondu que la même prophétesse avait promis de longs jours à son mari. Seul l'événement complétera le portrait de cette figure adorablement jolie qui apparaît tout à coup dans l'aurore enflammée de là-bas.

Elle aura du moins été bien heureuse. L'Omladina semblait permettre au prince d'oublier sa destinée épique. Le prince et la princesse, ces deux enfants de vingt ans et de même race, avaient trop de chose à se dire pour entendre au loin le cri des Bulgares, Herzégoviniens, Bosniens, etc., — ' déchirant comme un cri d'appel de cheval effrayé. Le modeste et charmant Konak était en fête. Le prince Milan était devenu moins réservé et moins froid. Le côté un peu sceptique de son caractère qu'il exagère, comme aiment à le faire les jeunes gens, disparaissait peu à peu. Son profil qui a quelque chose du prince Napoléon, jeune, — mais avec le menton fuyant ■ — ■ semblait devenir moins sévère. Son front carré s'éclairait...

Il n'aime pas le cheval. Ce qui étonnerait chez un prince de chez nous ne surprend pas chez ces princes montagnards. Il préfère les longues marches à pied comme un Kabyle. C'est un grand chasseur à tir. Quand il est venu à Paris, il passa des longues heures, dont il se souvient toujours, dans la forêt de

Rambouillet, avec le duc de la Trémouille, etc. Donc, ce jeune couple vivait comme on vit quand on est jeune et deux. La grand'mère, dont on ne sait plus l'âge, était auprès d'eux. Leur oncle Germani tenait la maison. Nicolitch, le ministre de la guerre, était l'ami intime du mari. M. Zach, le général vaincu de l'autre jour, ancien réfugié à Paris, qui dîna longtemps dans une petite table d'hôte de la rue Jacob, venait souvent au Konak. Alors, l'ancien régent, M. Ristich, devint principal ministre. L'événement s'approchait. Les trois insurrections serbes étaient trois roulements de tambour. On allait faire feu sur la Turquie. Alors, le prince Milan quitta sa maison peut-être pour toujours. En effet, s'il est vainqueur, — il sera trop grand pour y rentrer debout. S'il est vaincu, la Turquie fera de la Serbie un pachalik sous les ordres d'un Karageorgewitch. Le peuple serbe joue donc moins gros jeu que son prince régnant. Ce peuple, aux costumes bariolés comme datas un opéra-comique, se remettra à lire, en chantant, son poème épique. Le prince Milan, dont la pénétration d'esprit est la note dominante, savait tout cela. Voilà pourquoi il n'a pas hésité. Il caressa un peu plus nerveusement que d'habitude sa moustache — c'est son geste ordinaire — et il marcha vers l'abîme ou l'apothéose !

Demain qui fera parler les muets d'aujourd'hui expliquera pourquoi ce jeune prince entra un jour, tout botté, comme Louis XIV au Parlement, dans la Skuptchina pour empêcher une déclaration de guerre-, et pourquoi plus tard il a mis tout à coup le feu à l'Orient. Il n'a pas choisi son rôle. Déjà M. de Bismark avait dit : « La Serbie est une allumette au

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milieu d'une charrette de foin ». Les Slaves du Sud attendent depuis longtemps un Messie-soldat. La race serbe a toujours eu cette idée de jeter dans le Bosphore, comme une sultane coupable, la race turque enfermée dans un sac. Milan ne pouvait reculer. Tout était prêt pour la bataille. On n'attendait que lui! Des bandes de corbeaux volaient déjà dans les campagnes serbes. A chaque fleuve son tour ! Hier, c'était celui du Rhin, de la Seine, de la Loire! Aujourd'hui, c'est le tour du Danube ! Ces pays ressemblaient, il y a deux ans, à une fourmilière pendant la pluie. C'est aujourd'hui une fourmilière agitée où on a jeté un tison. L'ambassadeur d'Angleterre disait en 1862 : « Je ne vois pas sur la carte le pays Serbe ». Milan rêve d'y tracer l'Empire des Serbes. Mais un seul homme au monde, le tzar des slaves du Nord, eût pu réaliser ce rêve, en l'agrandissant démesurément; c'est l'empereur Alexandre IL L'empereur mystique et doux n'a pas voulu être le Charlemagne d'Orient.

* * Où va l'Europe ? Dieu le sait à peine. Disons plus gravement : Dieu le sait! Il sait aussi quel rôle s'impose à notre patrie. Comme un cheval de guerre blessé qui entend la trompette et qui ne peut que hennir, la France doit rester immobile. Elle ne peut que souhaiter le succès à la bonne cause. Cause difficile à reconnaître par autre que par Dieu. Le prince Milan n'a pas été très-heureux dans les premiers combats. Mais ces Serbes sont d'autant plus terribles qu'ils sont vaincus. Et puis les guerres de race s'étendent comme une tache d'huile. On efface une tache de sang ; — on n'efface pas une tache d'huile. Certes, je sais que l'Autriche, cette mosaïque de

peuples, est menacée. Je sais aussi qu'elle est notre alliée. Je reconnais que cette guerre ne peut pas être appelée la guerre sainte. On dirait même que pour ne pas effrayer une partie de ceux qu'il regarde comme ses futurs sujets, le prince Milan cache avec quelque soin la croix. Mais il y a nonobstant sur tout le tableau serbe la grande ombre de cette croix qui est en dehors du cadre. Bref, ce petit peuple enfant d'une grande race nous séduit par son amour farouche et épique pour la gloire militaire. On dirait que les Serbes ne peuvent vivre que sur des feuilles de laurier, comme les vers à soie sur les feuilles de mûrier ! Enfin le feu qui s'allume là-bas à POrient, ne peut pas être plus étouffé que celui d'un soleil levant. Quant à nous, regardons, sans bouger, combattre ces peuples d'Orient, — ■ comme ils nous ont regardés en 1870 !

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