LE PRINCE CHARLES III
Là-bas, sur le bord de la Méditerranée, auprès de Nice et dans la buée bleue, est une fenêtre qui ouvre sur le moyen-àge. De Maistre eut aimé ce petit roi et ce grand baron féodal : le prince de Monaco. Cette minuscule machine gouvernementale eût été pour lui un étonnant sujet d'observations. Joseph de Maistre avait horreur des temps nouveaux, et il s'écriait : « Quelle chienne d'époque! » Excité par la même colère, il ajoutait ironiquement : « La terre! h donc! trois mille lieues de tour! une orange! » J'estime qu'il eût moins dédaigné ce gouvernement, qui semble sorti de son cerveau autoritaire et théocratique.
Le prince régnant de Monaco, est Charles III. La famille des Grimaldi remonte au dixième siècle. On peut certes dire que Charles III est un gentilhomme de plus vieille maison que certains rois de ce temps. Ses ancêtres ont cousine avec les plus hauts souverains d'autrefois. Il a commencé ses études à l'institution Cournand, de Fontenay-aux-Roses. Il les a achevées au collège Henri IV. De 1840 à 1860, il a mené à Paris la haute vie du gentilhomme millionnaire. A la mort de Florestan Ier, il devint prince régnant de la principauté de Monaco. A coup sûr, cette principauté n'a pas d'analogue. Les décors sont superbes. La rampe de la scène est éclairée par le
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soleil. Rarement j'ai rencontré, plus que dans cet horizon, la gamme des couleurs. Elle fait autant de plaisir que la gamme des notes. En 1854, le prince Charles III se trouva en face d'une révolution. Cette révolution était la plus terrible de toutes : celle qui est soudoyée par l'étranger. Dieu en garde mon pays!
CharlesIII perd Menton etRoquebrune. Sonrochercapitale lui reste seul, qui manifestement appartient au sol d'Afrique, un jour inondé par la mer. En 1864, sa femme, la si gracieuse princesse Antoinette, meurt et le laisse seul avec un fils âgé de quatorze ans. En 1860, il perd complètement la vue. Assurément, le prince Charles pouvait répéter ce vers de Lamartine :
Frappe encore, ô douleur, si tu trouves la place !
En ce temps, la France semblait avoir audessus des autres nations tout une hauteur de tête. Charles III s'isolait certes du choc des empires. Mais il aimait la France. Tout d'abord il voulut garer son pays de l'esprit moderne, comme d'un courant d'air. Il aimait le passé, et en enveloppa sa principauté comme d'un manteau de lierre !
Alors que les grands empires donnaient le style nouveau à leurs constitutions, Charles III, grand seigneur inféodé aux idées absolues, adopta dans l'ordre politique le gothique, — ce gothique flamboyant où l'ogive rappelle les mains jointes pour la prière. Il dessina son rocher à son image.
La Révolution de 1793, qui broya les chênes, fut si forte, qu'elle brisa même les roseaux. Monaco faillit disparaître. Le palais magnifique des princes était
placé comme une posada entre l'Italie et la France, sur le passage des artistes qui venaient de Rome. Les princes de Monaco, dont Saint-Simon a célébré la magnificence, donnaient à ces artistes une élégante et superbe hospitalité. Les artistes payaient leur écot en tableaux et en objets d'art ciselés par eux. ijcp n'a pas brisé de vieux bijou plus prodigieux que ce palais. Charles III Ta restauré. Il en fait encore les honneurs aux princes qui passent, aidé par sa vénérable mère, la princesse Caroline, si chère aux Monégasques, et par sa sœur, la belle princesse Florestine, aux cheveux et aux yeux noirs. Elle est veuve du duc de Wurtemberg-d'Urach, cousin du roi. Avant sa maladie, qui le retient désormais dans ses appartements, Charles III, aveugle, parcourait seul ce grand palais, dont il connaissait tous les détours. On le voyait passer, la tète droite, et n'ayant point le geste incertain et incorrect de l'aveugle. L'œil est resté presque beau. — Le regard s'est figé, comme Peau, en opale.
L'esprit du prince Charles lll continue seul à regarder. Ce regard est souvent plus perspicace chez l'aveugle que chez le voyant, parce qu'il est moins distrait. Il gouverne de très-près son. peuple de six mille âmes. Le gouverneur-général, sorte d'aide-decamp politique du vrai gouverneur, Charles III, est le baron de Boyer de Sainte-Suzanne. Il est bien connu en France, où, sous l'Empire, il a été un des préfets les plus distingués. Le gouverneur-général est en même temps ministre de l'intérieur. Le département de la justice appartient à un conseil dit de révision. La cour d'appel, appelée ici tribunal supérieur, est présidée et vice-présidée par deux anciens présidents de
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tribunaux d'arrondissement de France. La cour d'assises est remplacée par ce tribunal, auquel s'adjoignent des conseillers municipaux de Monaco. Le ministère public est exercé par-un avocat-général. Il y a quatre avocats. Les affaires minimes sont jugées, comme chez nous, par un juge de paix. Le ministère des travaux publics est exercé par une commission que préside le gouverneur-général. L'instruction publique est aux mains d'un comité présidé par le chef du parquet.
On voit l'effet que produirait à Paris le cumul de la place de ministre de l'instruction publique avec celle de procureur général. Un conseil maritime tient lieu de ministère de la marine. Il y a un capitaine de port qui est l'état-major général. Le yacht du prince héréditaire, monté par trente hommes d'équipage, est commandé par un ancien officier de la marine française. La police appartient à un directeur qui a sous ses ordres trois commissaires de police. Le ministre des finances est en même temps trésorier-général du prince Charles III. C'est, en définitive, le caissier du prince ! Je vous avais bien dit que nous étions en plein moyen-âge. Il n'y a ni conscription ni impositions d'aucune ■ sorte. C'est une vraie féerie.
Le souverain agit directement sur les affaires extérieures de son petit Etat. Il a des consuls partout, mais il n'a que quatre chargés d'affaires. On pourrait les appeler comme autrefois les « ambassadeurs auprès des pays de famille ». En effet, ils sont tous accrédités auprès des nations latines, — la France, l'Espagne, l'Italie. Près du Saint-Père, le souverain de Monaco, a un envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire. Rien d'aussi étrange que ce petit pays qui envoie ses rayons au loin — comme une petite lanterne!
Un fait domine constamment toute cette organisation : la volonté du prince. L'irresponsabilité des fonctionnaires devant le pays est absolue. Seul, Charles III est responsable, mais il ne Test que devant Dieu, selon la grande école Louis XIV.
Charles III a, d'autre part, sur son peuple, une grande influence personnelle. Alors qu'il était un des plus brillants cavaliers de Paris, il a beaucoup vu. Il a revu dans sa nuit. Esprit grave, très-net, extraordinairement propre aux affaires, Charles III domine son peuple par les splendeurs des traditions de sa famille, par l'organisme gouvernemental où la royauté est tout, et par sa supériorité personnelle. Aujourd'hui, il n'y a pas un souverain qui plus vraiment que lui peut dire : « Je règne et gouverne ». L'ancienne royauté se retrouve dans le palais de Monaco, comme un vieux missel. Aujourd'hui, accablé par la maladie, le prince de Monaco sort à peine de ses appartements. De là, il gouverne son tout petit peuple avec l'autorité absolue du timonier des très-grands navires qui est à la barre et ne voit ni le pont ni la mer. Comme ce timonier, Charles III regarde seulement la boussole. — Sa boussole, c'est le Syllabusï...
Cependant Charles III n'est pas, économiquement et politiquement, isolé sur son rocher. Il a quelques points d'attache avec la France. Dans la principauté de Monaco, toute peine à plus d'un mois de prison exile momentanément le condamné. Celui-ci fait le temps de sa peine dans une prison française. Si un homme du pays — un Monégasque — était condamné
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à mort, Charles III l'expédierait à Monsieur de Paris.
Enfin la Cour de cassation de la principauté siège à Paris. Elle se compose de cinq jurisconsultes parisiens des plus distingués. Les affaires leur sont envoyées de Monaco par l'avocat-général. En droit, la Cour de cassation ne donne qu'un avis au prince! Je n'imagine pas une plus parfaite image de la royauté absolue et de la théocratie! Mais, en fait, Charles III contresigne toujours les arrêts de cette Cour de cassation. Cependant ce petit peuple ne songe pas à se révolter. Il est incontestablement le peuple le plus heureux de l'univers. — Ce rocher avancé sur la mer apparaît comme un navire appuyé au rivage par une large passerelle. C'est en effet un peuple d'anciens marins que ce peuple monégasque; aujourd'hui il vit de l'étranger, comme un guide de Rome. Un ancien exergue est celui-ci :
Sono Monaco soprà un scolio. — Non semino e non raccoglio e pur mangiar voglio.
« Je suis Monaco — sur un rocher. Je ne sème ni ne récolte et pourtant je veux manger. »
Aujourd'hui plus que jamais ce petit peuple est riche de l'étranger. D'autre part, Charles III a une fortune personnelle de 800,000 livres de rente. — Cela explique comment ce petit peuple ne paie pas plus de contributions qu'un essaim d'abeilles suspendu à un rocher couvert de fleurs !
Charles III a une garde composée de soixante-dix hommes. Elle est commandée par un ancien colonel français, défenseur de Belfort — le colonel Jaquenet. Rien n'est plus coquet que ce costume bleu-clair, avec les aiguillettes aux couleurs du prince, rouge et blanc. Le service de sûreté est fait par trente carabiniers
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Voilà le côté di l'épée. Voici le côté delà couronne. Le prince a un grand aumônier, Mgr Theuret. Le service militaire et le service civil de la cour — chambellans et aides de camp — est aussi nombreux qu'à la cour d'un roi constitutionnel d'un grand pays. L'étiquette la plus rigoureuse règne dans la maison du prince. Charles III communique ordinairement avec ses fonctionnaires par son secrétaire des commandements. Je vous l'ai dit : c'est tout le grand passé en miniature. Je fais ici comme une étude archéologique. — C'est, au milieu de l'Europe moderne, la vieille tour de Saint-Jacques dans le Paris nouveau !
Charles III a une haute taille. Les épaules sont puissantes. Les très-longues moustaches descendent très-bas, plutôt à la façon du maréchal Lebœuf que du roi Victor- Emmanuel. La barbiche est longue. La bouche est étrangement vivante. L'abord est haut. Les façons sont d'une dignité princière. Jadis l'esprit était très-gai. On peut dire du prince qu'il est un esprit brillant et pourtant pratique. C'est un Parisien greffé d'un Florentin. Immédiatement au-dessous de (maries III est le prince héréditaire le plus soumis qui fût. Il a vingt-neuf ans. Sa moustache est petite. Une mouche très-large couvre tout le menton, à la façon américaine.' Grand, mince, très-élégant, brun — au masque énergique et à l'expression mélancolique. Il est marié à la princesse Marie Hamilton, dont la mère est une princesse de Bade. Il a trois amours : la France, la chasse et la mer !
En 1870, il est entré, pour se battre avec nous.
dans la marine française. Je l'ai vu, pour la première
en uniforme de lieutenant de vais-eau. 11 a éie
décoré de la croix de chevalier de la Léuion d'hon-