‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 7 sur 68 · CANROBERT · texte numérisé non relu

CANROBERT

singulièrement vaincu. L'autre mois, il a failli mourir par elle. Cependant il est encore alerte autant qu'un jeune homme — si son cheval l'est. Car un maréchal de France est comme le roi de France, un homme à cheval.

Aujourd'hui, les épées sont voilées, en signe de deuil, comme les statues des églises pendant le jeudi et le vendredi saint. — ■ Pâques viendra-t-il ? Je le désire beaucoup pour nous tous et un peu pour ce noble maréchal, qui n'est peut-être pas un grand général, mais est, à coup sûr, un grand soldat. La Prusse, elle-même, n'a pas de grands généraux. Elle a seulement des hommes de guerre très-remarquables, dont Ananké était l'allié. Elle ne doit mettre dans le Panthéon des grands hommes que ses canons.

En terminant, il est bon de voir le maréchal sous un dernier aspect. Il est très-fidèle aux souvenirs du second Empire. Il reporte sur le fils les sentiments qu'il avait pour le père. Mais il n'est ni impérialiste, ni légitimiste, ni orléaniste, ni républicain; Canrobert est ce que tout le monde, en France, devrait être, il n'est que Français! Mais chacun sait qu'il est conservateur. Le maréchal est une épée suspendue sur la Révolution. Aujourd'hui, les institutions faites pour terrifier les malfaiteurs politiques, ressemblent à ces mannequins destinés à effrayer les oiseaux qui viennent bientôt percher dessus. L'épée est demeurée quasi seule un sujet de crainte. Ça coupe et ça brûle! Bientôt la France reprendra son ancien modus Vivendi, comme les pêcheurs à la ligne assis sur le bord de la Seine, qui se remettent à pêcher quand le re • mous causé par le passage d'un bateau à vapeur a cessé. Nous nous attellerons de nouveau à notre

œuvre interrompue. Buvons où ont bu nos pères! Marchons où ils ont marché! Reprenons le cercle, toujours le même, de la vie humaine, comme le chien qui iait un rond imaginaire avant de se coucher. La société est provisoirement maintenue par lesépées, comme le ciel des Gaulois qui, disaient-ils, eut été soutenu par leurs lances, s'il était tombé. Et, en définitive, ne gémissons pas trop sur notre sort. Si la vie du maréchal Canrobert a été un poé'me, chacun de nous peut dire que chacune de nos humbles existences a été un drame qui, raconté au dix-huitième siècle, eût émerveillé les auditeurs, comme une des mille et une nuits!

Les deux, premiers avocats d'assises auront été, à notre époque, MM. Chaix d'Est-Ange et Lachaud. On peut s'étonner de l'aspect, plus éclairé que sombre, de ces deux figures habituées cependant à regarder les plus tristes misères de l'humanité. Quand je suis arrivé à être un homme qui sait écouter, M. Chaix d'Est-Ange ne parlait déjà plus comme avocat. Mais je l'ai souvent vu dans le monde et j'ai constaté que sous ce masque socratique et derrière ce regard d'une acuité perçante, il y a un penseur étincehnt d'humour. D'autre part, M. Lachaud est la bonne humeur épanouie. Voilà donc deux esprits, également puissants, qui ont plongé jusqu'au fond de l'abîme social et sont revenus avec un rire. Il m'est impossible de ne pas songer ici aux paroles inscrites au frontispice du Figaro : « Je me hâte de rire... de peur d'être obligé d'en pleurer ».

Mais ces deux hommes auront eu un double masque, comme les anciens acteurs. Si la face qui regarde la vie privée est souriante, celle qui regarde le jury est le masque tragique, épouvantable et épouvanté. Nul, autant que M. Lachaud, si ce n'est M. Chaix d'Est-Ange, n'a possédé un talent plus apte aux larmes et plus propre aux terreurs. Tous les deux ont trop fait pleurer pour n'avoir pas un peu pleuré eux-mêmes. Si grand que fut ou qu'est leur art déparier, ils ont dû sentir vivement pour tellement émouvoir. Ce me semble que si un jour on fait

l'autopsie de M. Lachaud, on trouvera le viscère du cœur démesurément développé par un usage fréquent.

Il m'a été donné d'entendre M. Lachaud dans des affaires demeurées célèbres. J'ai remarqué qu'il a comme vécu certaines phrases qu'il a dites et que c'étaient celles-là qui nous avaient le plus remués. L'avocat d'assises doit être avant tout un homme, cependant un homme : homo tamen. Il doit non dominer le jury, mais comme s'asseoir à son niveau. Il faut que le pouls de l'avocat et le pouls du jury battent en mesure, comme deux chronomètres jumeaux.

D'autre part le juré n'est pas d'ordinaire blasé par une étude approfondie de l'art oratoire. Gela explique déjà comment le grand talent de M. Lachaud, paribis volontairement vulgaire dans ses moyens, est, grâce à des qualités de premier ordre que je vais étudier, le plus haut talent d'avocat d'assises qu'il y ait en France, et par conséquent en Europe; — dans le domaine de l'esprit, ce qui est premier en France ne peut être second en Europe.

S'il y a aujourd'hui une supériorité incontestée, c'est la supériorité de M. Lachaud — au criminel. Les plus grands avocats ont été les premiers à reconnaître gracieusement à M. Lachaud la rovauté des assises.

Vous avez, sans aucun doute, vu passer dans la rue M. Lachaud. Un peu gros, maintenant, mais toujours jeune, vif et leste. Il est de ceux que le ventre redresse plus qu'il n'appesantit, et le ventre est tel qu'à vrai dire M. Lachaud pourrait le nier. Un chapeau bien lustré est enfoncé sur le derrière

de la tête. La figure un peu grasse, fraîche, trèséclairée, comme imberbe, alors qu'elle n'est que toujours bien rasée. Pendant l'hiver, un cachenez blanc dont les bouts retombent sur le paletot. En toute saison, une serviette grande, large et grosse de dossiers. Un livre curieux serait celui-ci : « Ce qu'a contenu la serviette de M. Lachaud ». La taille est de celles qu'on ne sait si elles sont petites ou grandes. Le jarret est nerveux, les épaules sont vigoureusement étoffées ; le tout, rejeté un peu en arrière, a un air robuste et bien portant. L'impression que produit cette image est tout d'abord un sentiment de sympathie et de confiance. On dit, sans savoir son nom : « celui-là est un honnête homme et n'est pas un sot » ; quand vous le rencontrerez, jeunes. hommes ou jeunes filles, saluez l'homme à la serviette. En effet, qu'il lève la main celui qui est sûr de ne jamais tuer, dans un moment de colère, de haine ou d'amour. — L'illustre avocat a dit : « Tant qu'on aimera, il y aura des gens qui tueront ». Moi, je vous confesse que j'approche de l'âge où on peut dire sans fatuité qu'on ne tuera pas.

La force de M. Lachaud a trois causes : i° son talent remarquable par la spontanéité et le sangfroid ; 20 son expérience sans égale dans la marche de l'affaire es audience publique; 3° son entente extraordinaire de la procédure criminelle.

Dans le drame que vous savez, un mot oublié ou dit de trop peut sauver ou faire tomber la tête d'un homme. Une virgule peut redonner la vie à un condamné à mort.

Tous les magistrats d'assises savent qu'ils ont devant eux un juriste spécial consommé. Gela constitue

une supériorité latente de M. Lachaud, qui peut avoir des résultats importants pour son client. M. Lachaud, s'il perd la voix, ne serait pas un homme à la mer, — • comme M"e X..., si elle perdait la beauté, serait une actrice à la mer. M. Lachaud, muet, serait, avant un an, le premier criminaliste de France.

Sa voix est bonne ; cependant, quelques-uns de ses clients sont, sur ce point, mieux doués que lui. Son geste, superbe en certains moments, est quelquefois monotone. Le grand avocat abuse même d'un geste assez inattendu : il met les deux mains dans la poche de sa robe. Tout à coup il élève la voix pour la faire tomber subitement. M. Lachaud — je. l'ai vu — tourne parfois le dos au tribunal, tant il se démène et marche. 11 frappe la barre qui est derrière lui, car on Ta vu s'avancer jusque dans le prétoire des assises.( A la minute dite, quand le cœur du jury est à point, — car il le voit distinctement, comme on sent battre sous le doigt le cœur d'un oiseau, — M. Lachaud dit non pas plus, non pas moins, mais exactement ce qu'il faut dire. Jamais homme n'amena plus savamment d'autres hommes à se découvrir pour recevoir un coup préparé d'avance. r

Il ne met pas, sans les avoir maniés piealablement, ces juges impressionnables devant le fait nu et brutal. 11 sait qu'il a parfois contre lui la raison, le cœur, et même les révoltes de la chair. Mais il triomphe de la raison : il émeut le cœur et approprie à sa cause les frémissements de la chair. Son regard, d'ordinaire tourmenté par deux yeux qui ne sont pas dans le même axe, se fixe tout à coup dans une expression de terreur ou de douceur. Alors il manie à outrance tous les outils oratoires de l'émotion. Puis

il lance une phrase charmante qui étonne — comme une fleur dans une forge ou un glacier. Ou bien, il jette un mot qui produit le iroid d'une clef dans le dos. Bref, la tète de l'homme est sauvée. En a-t-il sauvé de ces têtes! Ici, une explication nécessaire.

Au civil, l'avocat qui, pour déiendre une cause qu'il sait mauvaise, se servirait de moyens artificiels, serait un avocat félon. Les règlements professionnels du barreau sont sur ce point des plus sévères. Mais, au criminel, tout est changé. Tout accusé doit être défendu. Troppmann lui-même n'aurait pu être guillotiné s'il n'avait pas trouvé un défenseur. Et de ce, voici le motif d'ordre supérieur.

Pour que la peine de mort soit légitime, il faut que l'accusé ait eu ce que le moyen-âge appelait l'avocat du diable. D'ailleurs, l'évidence peut être fausse; on ne le sait que trop. Un défenseur qui, vaincu par cette évidence, reconnaîtrait la faute sans excuse de son client et ne plaiderait pas, dans une affaire capitale, contre l'avocat de la société, les circonstances atténuantes, n'exécuterait pas le mandat que lui a donné cette même société. — Au criminel, l'avocat ne défend pas un innocent, mais une tête ! J'avais besoin de dire cela pour expliquer un des côtés du talent de M. Lachaud.

Nul n'a mieux compris que lui cette mission particulière. Par exemple, jamais on ne sut, comme lui, tirer parti des dépositions des témoins. Un jour M. Lachaud fit à un témoin, en audience publique, une question qui amena, contre son client, accusé d'assassinat, une réponse écrasante. « Aïe » fit un avocat' assis à côté de lui. .".lais AI. Lachaud ne se tint pas pour battu : « Très-bien, dit-il, c'est la ré-

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ponse que je cherchais, et je supplie le jury de la retenir, » et il se rassied avec un air vainqueur. Le même homme, si retors, a cependant, dans une grave affaire civile, rendu en pleine audience un dossier à un client convaincu d'imposture.

Tout en répétant sans cesse aux jurés qu'il s'adresse a leur raison, M. Lachaud s'occupe surtout de leur cœur, dont il fait vibrer tour à tour chaque fibre avec le sang-froid d'un accordeur qui pince les cordes d'un piano. — Sa voix a par moment le timbre le plus inattendu. Il parle bas et se fait entendre. Cette voix devient caressante comme celle d'une femme. La parole se fait câline comme une chatte, enlaçante comme une torpille. Puis elle éclate en sanglots et en emportements. Parfois, cette manière semblerait exagérée à un spectateur de sang-froid, mais l'avocat a préalablement enflammé l'air ambiant. Bref, M. Lachaud est un de ces hommes de plus en plus rares dont on

peut dire : « A tel jour, il a été un grand orateur ! »

Vous l'avez vu, à Versailles, dans le procès Bazaine. Parfois il couchait sa tête dans ses mains, sur la barre, — comme un écolier qui dort à l'étude du soir. Souvent il écrivait, pendant les dépositions, avec une grande plume d'oie que je vois encore. Il feuilletait sans cesse l'immense dossier. — Nul n'a jamais su dépouiller et connaître comme lui un dossier criminel. Mais vous souvene/.-vous comme il écoutait, bien et tout! Dans ce procès à tout jamais fameux où M. Lachaud a atteint les plus hauts sommets de 1 éloquence f s'y est maintenu sans perdre haleine, le célèbre avocat fut un peu dévoyé. Ce président si poli mais si impassible, ces soldats attentifs mais froids... ce n'était plus son jury impressionnable dont il connaît les âges et le tempérament !

Et je n'ai pas fini ce portrait. J'arrive à un point délicat. Lecteur, prètez-moi votre cœur — ne craignez rien; je vous le rendrai; j'ai bien assez du mien!

Croyez-vous qu'il n'y ait pas des coupables qui soient dignes de pitié et de pardon ? Aucune ombre n'est tout à fait noire ; fermez les yeux, — vous verrez encore une vague lueur. Croyez-vous, d'autre part, que M. Lachaud ait tort de montrer, aussi souvent qu'il le fait, le profil pâle de Magdeleine qui se détache sur le fond évangélique ? Je l'ai vu défendre une jeune enfant blonde, de seize ans, qui avait été séduite et avait bien aimé. Abandonnée par l'homme, elle se trouva en face de son déshonneur et de celui de sa mère, de son père, de ses sœurs. Elle embrassa son enfant, le baptisa et le jeta dans la rivière. Et tout cela, dans les premières fièvres qu'on sait ! — M. Lachaud écrasa l'homme présent à l'audience, entre deux phrases, comme on écrase un insecte entre deux ongles

Il dit : « Laissez-la se marier et avoir un autre enfant; un jour l'enfant lui dira tout bas : ne pleure plus ; c'est moi ». La jeune fille fut acquittée. Tous pleuraient ; l'huissier, cet homme froid comme un pupitre, eût épousé cette femme !

Avez- vous été juré ? Avez- vous été membre d'un conseil de guerre ? En ces temps où tant de grands vents ont poussé chacun de nous comme des hannetons sur toutes les branches, qui n'a pas été préfet ou général ? Bref, qui n'a pas été quelque chose, — à l'heure où si peu de gens étaient quelqu'un ?

Moi, j'ai été appelé par un jeune homme qui voulait me confier une lettre, avant d'être fusillé. — Il

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passait sa langue sur ses lèvres comme un chat qui a mangé du lait; c'est là le phénomène de L'agonie de l'homme bien portant. L'homme manque de salive. Pendant qu'il me parlait, une araignée descendait au long d'un fil. Elle devait vivre plus longtemps que ce jeune homme. Eh bien, je regrettai qu'un Lachaud ne l'eût pas défendu ; vainement à coup sûr ! .Mais ma conscience, qui portait une part de la responsabilité collective sociale dans cette exécution, eût été assurément plus tranquille. Oui, la peine de mort est sainte. Mais, quand une société n'entoure pas de plus fortes garanties et du plus grand respect la vie de l'individu, elle est à son déclin — comme la société chez qui, au contraire, l'individu aime trop la vie.

Le lecteur sera peut-être curieux de savoir comment un accusé de crime capital, surtout en province, s'abouche avec M. Lachaud. Un avocat ou un membre de la famille écrit à M. Lachaud, sinon l'accusé lui-même s'adresse à lui par l'entremise du directeur de la prison. M. Lachaud étudie l'affaire. Il refuse ou accepte. Dans ce dernier cas, il entre en correspondance avec l'accusé et reçoit bientôt communication du dossier. L'acceptation de l'affaire, faite par M. Lachaud, est un commencement d'espoir pour l'accusé. Trois jours avant l'audience M. Lachaud entre dans la cellule de l'accusé. Au bout d'une heure, l'avocat connaît l'homme comme il connaît le dossier. Désormais il sait l'affaire. Combien a-t-il reçu de ces confidences terribles ? — Le grand pénitencier de Saint-Pierre de Rome, qui a une longue baguette à certain jour, et le célèbre avocat sont les deux hommes qui pourraient le mieux écrire les confessions de la bête qui est dans rhomme. Mais l'un comme l'autre de ces confesseurs

ne peut dire et écrire; cela explique pourquoi on connaît moins la bête que l'ange qui est en nous.

Cependant M. Lachaud échoue parfois. Son grand talent, fait d'art et d'imprévu, cette autorité conquise pat une haute honorabilité personnelle, sont parfois vaincus par des situations d'une criminalité exceptionnelle. 11 m'a été donné d'assister à un des rares échecs de M. Lachaud. Un jour, je me trouvais à la cour d'assises de Paris avec Prévost- Paradol. Un nommé Firon avait assassiné sa tante pour acheter des robes à une femme. M. Lachaud avait plaidé les circonstances atténuantes, à cause de l'influence de cette fille. Chacun de nous connaît, pour les avoir entendues, les paroles que la femme dit tout bas à l'oreille de l'homme. — Mais demandez à Lachaud si vous les connaissez toutes !

Firon eut une attitude déplorable. Il souriait. — Cependant il serrait parfois sa main droite avec sa main gauche, comme si elle lui eût fait mal. 11 fut condamné à mort. Il fit des efforts pour parler, comme un muet qui est ému. Mais il ne put qu'envoyer un baiser à la fille, qui était assise à côté de nous. C'était une petite grasse avec une odeur de musc et de linge frais. A coup sûr, la tête de cet homme ne valait pas cher. Mais la grandeur du châtiment relevait ce misérable. Cet homme qui, grâce à cette femme, avait vu rouge, nous attendrissait presque. Nous songions au moment où la société le mettrait sur la bascule à demi-mort; -perinde ac cadaver.

Prévost-Paradoi n'était point partisan de la peine de mort. Il préparait un livre sur ce sujet. En revenant nous rencontrâmes M. Lachaud, pâle comme

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Firon. Il disait en proie à une vive émotion : «Que voulez-vous! Ce misérable ne méritait pas la dernière expiation, mais il ne voulait pas que je le défendisse ; quand un homme veut se noyer, un chien de Terre-Neuve ne le sauverait pas ! » J'ai l 'habitude dans mes portraits, de reproduire une phrase qui, selon moi, donne au lecteur la manière du portraicturé. Prévost-Paradol ne croyait pas que la société avait le droit de tuer! Mais je ne puis songer qu'en frissonnant à ce bon et charmant esprit qui fut presque un grand écrivain, tant il avait de tempérament français ; tristement mort, aussi lui! — N'avez-vous pas remarqué que lorsque nous arrivons vers la moitié de la vie, nous connaissons plus de gens dans les tombes que dans les rues!

M. Lachaud monta dans un fiacre. Ses yeux étaient brillants, comme les yeux de ceux qui ne veulent pas pleurer.

Et je le dis : Otez, si vous osez le faire sans rire, la peine de mort dans le domaine politique. Vous savez l'efficacité de cet article de loi! Enfin, soit! écrivez au nom de la société: « Ici on ne tuera pas pour cause politique ». Mais en droit commun, moins au nom des victimes passées que des victimes prochaines, écrivez sur les murs des maisons centrales cette vérité qui produira là plus d'effet qu'une vérité éternelle: « Il est plus difficile de sortir de la tombe que de la Nouvelle-Calédonie ». M. Lachaud a été comme Jacob, qui s'inclina devant l'ange après l'avoir terrassé. Après avoir lutté contre la peine de mort, dans les espèces particulières, il a affirmé sa nécessité et sa légitimité, en thèse générale. Merci, monsieur. — Oui, la peine de mort est le droit vital de la société humaine.

C'était à Notre-Dame-, le R. P. Montsabré parlait dans la chaire. Le duc de Nemours écoutait, assis au banc d'oeuvre. Or, le grand orateur catholique a cette habitude : quand il est arrivé à la chute d'une de ces amples périodes qu'il a façonnées dans le silence du cloître, il s'arrête. Il a les bras tendus et sortant, nus jusqu'à l' avant-coude, de dessous la manche large de laine blanche-, il cherche manifestement l'émotion que la période a jetée dans l'auditoire. Beaucoup d'orateurs marquent ce temps, et parfois choisissent comme objectif, dans la foule, quelque figure d'homme. Us mirent, pour ainsi dire, leur parole dans ses yeux, pour en connaître mieux l'effet. Or, en ce jour dont je parle, le R. P. .Montsabré eut mieux fait de chercher à lire des émotions sur le front des statues de pierre qui sont au coin des tombeaux. Le duc de Nemours, dont la tête dominait toutes les autres, ne bronchait pas plus qu'un regard de marbre. Cependant, quand ce fut fini, la statue fit comme tout le monde le signe de la croix.

Le duc a une belle tète de prince. Quand il sortit avec la cohue, elle semblait la dépasser de toute la hauteur. Cette tête eût été, à coup sûr, plus à l'aise sous le dais des cérémonies que la tête de AL Thiers, qui, cependant, n'était pas si embarrassée que vous le pourriez croire. Le duc est de ces hommes qui ne

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peuvent être absorbes par la masse. Ils sont entraînés par la foule, sans qu'ils en fassent partie, et s'en détachent comme une image collée sur le tableau. Sa ressemblance avec Henri IV est frappante. J'imagine que le duc, par l'arrangement historique de ses cheveux et de sa moustache, si ce n'est de sa barbe aujourd'hui poivre et sel, — ne fait rien pour diminuer celte ressemblance avec son illustre aïeul.

Mais c'est une édition du roi populaire, revue et corrigée. La nature a passé son pouce sur les arêtes un peu rudes de la première épreuve. L'expression de la phvsionomie est devenue plus grave et moins gauloise; la silhouette est moins robuste. Ce qu'il y avait d'un peu rabelaisien dans le profil d'Henri IV disparaît sous la teinte douce d'une médaille de bronze. C'est un Henri IV adouci et un peu assombri. Bref, un Henri IV qui a lu l'histoire contemporaine. Un Henri IV attristé peut-être par l'insuccès du dernier rêve monarchique: la fusion. — Un Henri IV, après la lettre.

Cette ressemblance avec Henri IV est si grande, qu'après la conférence du P. Montsabré, le duc, ayant suivi à pied la rue quasi déserte qui va du côté de la Morgue, — deux titis qui passaient manifestèrent, en le voyant, le plus grand étonnement. Vous savez, ces gavroches qui deviennent les pâles voyous; qui, jusqu'à douze ou treize ans, sont assez drôles, comme les louveteaux avant de devenir loups. Ils reconnurent évidemment la statue du Pont-Neuf. L'un d'eux fit : « Demandes-z-y .donc, Zidore, ous qu'il a-z-y mis son cheval ? »

On m'a dit que le duc de Nemours avait, avec son fils, le duc d'Alençon, fait partie de cette énorme

procession d'hommes qui, à la suite de la retraite prêchée par le P. Montsabré, défila autour de la sainte table — le dimanche de Pâques. Spectacle qui Indique que les anciennes classes dirigeantes deviennent religieuses. « C'est qu'elles se savent à l'agonie », m'a dit un révolutionnaire. Le mot n'est pas mauvais, mais il est inexact. A coup sûr, quelque chose va mourir dans la société ; on sent cela. Mais, est-ce la classe intelligente dont le duc de Nemours est un membre éminent ? ou bien est-ce cette classe qui, selon la parole d'Alighieri, a perdu le bien de V intelligence ? Est-ce le pays conservateur ? Est-ce le pays révolutionnaire ? — Quoi qu'il en soit, un glas sonne. Il* faut être sourd pour ne pas l'entendre. Chaque entité sociale peut se dire: « C'est peut-être pour moi ? »

Le duc de Nemours, qui n'a que soixante-trois ans, semble cependant s'être retiré de la vie active. Peu d'hommes, dans le siècle, ont eu plus de malchance que lui. Il disait mélancoliquement à quelqu'un, qui le félicitait dernièrement sur les succès de ses deux fils et de sa fille : — « Oui; ils vont très-bien; j'en remercie Dieu ! j'espère qu'eux, du moins, seront heureux, car j'ai remarqué que la malchance, comme la goutte, saute une génération dans les familles. »

En effet, le duc a eu à la portée de sa main deux couronnes : la couronne de Belgique et la couronne de régent de France. Comme dans les féeries, un bras a enlevé les objets au moment où le duc allait les prendre. Il avait cru emporter dans l'exil le bonheur domestique. Une mort foudroyante le lui enleva. Sa lemme mourut subitement à la suite de couches. Cette princesse de Bavière, que le prince de Joinville appelle

Vie dans la lettre que le Figaro a pub liée, était d'une beauté blonde si admirable , qu'un jour de fête elle interrompit un Te Deum en entrant dans le chœur d'une église de province ! La musique s'arrêta comme l'instrument d'un joueur d'orgue des rues qui, tout à coup, ramasse un sou. Chantres, ophicléides, serpents et choristes regardèrent surpris cette blonde apparition !

Né fier et réservé, le duc ne trouva dans la vie rien qui pût diminuer cette froideur naturelle. Après la mort de sa femme il se jeta dans les bras de sa mère, et on peut dire qu'il y resta dix ans. — > Le duc de Nemours n'est pas expansif parce qu'il est triste, et que les gens fiers ne partagent pas leur tristesse.

Cependant, le duc va souvent dans le monde, ou plutôt le traverse. On m'a dit qu'il était superbe, l'autre jour, avec son collier de la Toison d'or. Il préside des sociétés humanitaires. Mais un fait dit bien tout son ennui. L'ancien officier d'Afrique si brillant, qui, de l'avis des hommes du métier, est un trèsremarquable général de cavalerie, n'a pas voulu reprendre le service actif. Cependant, il a dû bien souffrir, quand ses anciens compagnons d'armes se battaient sans lui, en Italie et en Crimée. Il fut comme un cheval de guerre qui, la cuisse brisée par un obus, entend le clairon et voit galoper ses comnagnons dans la fumée et sous les éclairs des sabres.

La dernière œuvre du duc de Nemours fut l'éducation et l'instruction de ses enfants. Son fils aîné, le comte d'Eu, est un général trois fois victorieux au Brésil, et qui promet au trône du Brésil un esprit élevé et une âme vigoureuse. On sait qu'il a épousé la fille aînée de cet empereur Dom Pedro, qui est venu

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dernièrement à Paris. Le second fils du duc de Nemours est le duc d'Alençon, qui a épousé une princesse de Bavière. La fille du duc de Nemours est la si gracieuse princesse Czartoryska.

Le duc se revoit dans le duc d'Alençon, mari de la si gracieuse sœur de l'impératrice d'Autriche. Le duc d'Alençon est blond comme le duc de Nemours de 1840. Ce fils, aujourd'hui un de nos brillants officiers d'artillerie, est tout son orgueil et son dernier, j'allais dire son premier espoir. Il semble dire : « Ma tâche est terminée ». N'était sa ressemblance avec Henri IV, rien n'indiquerait dans la rue cet homme, qui est pourtant un homme supérieur.

Le duc de Nemours a l'air de porter quelque grand deuil : de qui ? de quoi ? On peut choisir vraiment parmi tout ce qu'il peut pleurer, mais lui seul sait ce qu'il regrette surtout. Est-ce la royauté ? Est-ce la France ? Est-ce lui-même ? Parfois il dit : « Je suis mort ». A coup sûr, il se trompe autant que certaines gens qui, au contraire, se croient en vie. Mais le jeune et ardent blond, que nos pères ont connu, habite aujourd'hui des régions hautes et sereines. Quand le prêtre lui dira : « Monseigneur, vous allez mourir! » peut-être répondra-t-il au prêtre étonné : « Quoi! encore? »

Le duc d'Orléans aimait, entre tous, le duc de Nemours. Il demandait toujours et suivait souvent ses conseils. Il disait à son père, le roi Louis- Philippe: « Si Fan devenait régent par suite d'un double malheur, il se retournerait comme un gant, et montrerait les merveilles qu'il a dans sa doublure ».

En 1848, il accompagna à la Chambre des députés sa belle-sœur Hélène. Un autre eût boudé. Car, en

définitive, c'était lui le régent! J'espère que l'histoire, plus attentive que les contemporains, soulignera cet acte d'abnégation. J'ai l'honneur de lui signaler déjà un fait qui, ce jour-là, acheva de faire du duc de Nemours un prince qui n'est pas comme les autres. — Il conseilla à la duchesse d'Orléans de se retirer au Mont-Valérien et de résister !

Je ne suis pas de ceux qui croient à l'efficacité de ces résistances. Les révolutions sont des tempêtes causées par le souffle de Dieu. Les émeutes ne sont faites que par le souffle des hommes. — Malheureusement, au moment de Forage, on ne sait pas qui souffle ! On ne le sait qu'après. Ceux qui cherchent des constitutions, remèdes infaillibles contre les révolutions, me font l'effet des gens qui cherchent le moyen d'empêcher la grêle de tomber sur les vignes. On ne peut qu'atténuer les effets des révolutions et de la grêle ! Mais il n'en est pas moins vrai que voilà un prince qui a voulu résister. — Enfin!

Ce qui étonne vraiment, dans notre grand parti conservateur, c'est le nombre incalculable de forces inutiles qu'il contient. La Révolution est plus habile. « Ne croyez pas que le vaisseau de l'État démagogique échoue sur un banc d'huîtres. » La Révolution compte peu d'esprits très-intelligents, mais elle sait s'en servir. Chez elle, aucune force ne se perd, aucune initiative ne se dépense inutilement. Tout se concentre, comme un bélier de fer, sur un seul point. La Révolution racole partout les âmes blondes et choisit les plus belles pour son lupanar. La Révolution est fine; je l'ai déjà dit et le redirai. — Ce sont là des paroles honnêtes qu'on doit répéter, car qui sait si on pourra les redire après-demain!

Depuis le jour où le duc de Nemours a joué un rôle dans les projets de fusion, il est volontairement une grande force conservatrice qui n'est plus en activité. On le voit passer souvent, dans le bois de Boulogne, conduisant une voiture à un cheval et ayant un domestique à livrée sombre assis à côté de lui. — Peu de gens le reconnaissent, dans cet appareil d'une simplicité inattendue. Je ne sache pas qu'il ait tait partie de quelque œuvre politique. Le duc ne tient au mouvement contemporain que par sa passion pour l'armée. Il assiste quatre ou cinq fois par semaine aux nouveaux exercices de cavalerie qui ont lieu à l'École militaire et ailleurs. Sur le reste de notre vie publique, il se tait. Ce n'est pas à moi de dire s'il fait bien. Je constate. A-t-il eu peur, en mettant la main à la grande œuvre commune, d'enlever comme l'odeur de la sainte huile répandue à Reims sur les doigts de ses ancêtres ? Cet homme, qui semble appartenir aujourd'hui, par tempérament et par goût, à une autre époque, est-il le témoin d'une couche disparue dans les bouleversements, ou un des jalons qui serviront à faire les grandes percées dans l'avenir? Je ne sais pas. — Ce prince, un peu taciturne, est-il un profond penseur qui aime trop la France pour en dire ce qu'il en pense ? Regrette-t-il ? Attend-il ? Regarde-t-il quelque étoile ? ou bien quelque tombe ? — Je confesse que je ne puis répondre à rien de tout cela.

M. Louis Bianc est né le i3 septembre 1814, en Espagne, d'un fonctionnaire bonapartiste. La layette d'un des plus acharnés ennemis de l'Empire a été achetée avec la monnaie de l'Empire. Plus tard, Louis XVIII accorda à son père une pension sur sa cassette particulière, et pour lui une bourse au collège de Rodez.

Vu à vingt pas, M. Louis Blanc a encore l'air d'un jeune poupard. De près, la peau apparaît tendue, la patte d'oie est dessinée, le teint est fané. Bref, cet acteur, vieilli sur les planches de la vie publique, ne doit pas être vu, pour qu'il paraisse à son avantage, des fauteuils d'orchestre les plus rapprochés de la scène. Il a toujours joué les travestis et les grimes. Ses talons sont des petites échasses. Avec son col blanc rabattu, à quatre francs la douzaine, son pardessus noisette, ses cheveux assez bien peignés et séparés d'une façon rectiligne, M. Louis Blanc ressemble à un bedeau en habit de ville. Il a quelque chose de M. Renan, qui, plus grand, plus gros et plus sanguin que lui, pourrait-être pris pour un frère de M. Louis Blanc, — frère nourri par une meilleure nourrice, et plus tard par une meilleure cuisine. Les cheveux de l'un et de l'autre ont quasi la même coupe et la même couchée en arrière. M. Louis Blanc est un petit et un médiocre dont l'œuvre est cependant grosse, par les motifs que je vais dire. La

célébrité de ces gens-là accuse vraiment cette époque qui a pu accepter de leurs petites mains et de leur esprit rétréci un cachet marqué à leur chiffre ! M. Louis Blanc n'est ni un homme d'Etat ni un philosophe, et il est un peu de tout cela. Dans la nuit contemporaine, le succès appartient parfois à ceux qui ne sont tout à fait ni souris ni oiseaux — aux chauves-souris.

M. Louis Blanc trompait donc son public naïf quand il se disait de ce prolétariat écrasé par la société. Celui qui, plus tard, devait s'intituler « le premier ouvrier de France », arriva à Paris quelques jours après i83o. On dirait vraiment que cette Révolution sonna la cloche pour un dîner pantagruélique ! Il fut précepteur d'un petit de la classe spoliatrice. Ces précepteurs sont comme les chevaux blancs, ou tout mauvais ou tout bons. Le contact du luxe leur donne ou une honnête ambition ou une sinistre jalousie. Les mauvais et les meilleurs de nos hommes célèbres ont représenté le spectre du pauvre à la table du riche, — pour me servir d'une expression chère à la Révolution!

On se croyait alors à un renouveau. Ce fut le temps des semailles. — M. Louis Blanc rêva aussitôt d'être un semeur d'ivraie. Quand 'la dynastie de Juillet prit une ligne de plus en plus conservatrice, notre petit homme jeta contre elle des brochures et des articles qui n'étaient guère lus, mais que j'ai voulu revoir en partie. C'était écrit avec un style pompeux qui ferait sourire aujourd'hui ; mais c'était déjà plein de cette verve rageuse où on reconnaît l'homme dont la main jeta le plus de boulettes empoisonnées dans l'économie politique.

Un jour il se présenta à Armand Carrel. Celui-là est un grand. Les révolutionnaires actuels sont des nains, fils de géants. Ils me répondront : « Et vous aussi Conservateurs !» — « Soit !» — Le rédacteur du National flaira je ne sais quoi sur cette petite figure, en ce temps fraîche et rose. Il le reçut avec hauteur. Il écrivait à Godefroy Cavaignac : « Méfie-toi de cet avorton ! » Mais M. Louis Blanc passa entre les jambes de Carrel ; la nature a donné des privilèges aux petits êtres. Ils s'attachent avec les griffes ; ou bien ont comme une matière gluante qui les fait se coller aux hommes et aux choses. M. Louis Blanc prit peu à peu sa place dans le journalisme; la Révolution, ce grand aigle, devait couver un œuf de corbeau ! Dans la Revue du Progrès et dans son livre V Organisation du travail, M. Louis Blanc donnait un système personnel qui n'était qu'un amalgame confus de toutes les théories socialistes ou communistes déjà émises. Mais on y voit déjà percer le flatteur de la masse, qui s'occupe plus de la galerie que de son œuvre. Jamais homme n'a, plus que Louis Blanc, pris ouvertement parti pour les appétits, même contre les passions. Aucun révolutionnaire n'a su, mieux que lui, caresser le ventre du peuple.

A ce moment-là, il publia YHistoire de dix ans- C'était très-adroitement fouillé et parfois àprement écrit. Ce qu'il y a de déclamatoire froissait peu l'oreille du public d'alors. Puis, c'était doucereusement haineux contre la royauté. Les conservateurs contribuèrent, selon la coutume, au succès du livre. Les chefs du parti républicain oublièrent leurs pré-

ventions contre l'auteur, en faveur d'une œuvre où la République déguisait sa maigreur sous la forme ample de la phrase. En ce temps, on savait lire. — Aujourd'hui on ne sait qu'écrire! Un chef-d'œuvre en deux volumes est désormais impossible. L'Histoire de dix ans eut le succès d'une brochure de nos jours. Quand M. Louis Blanc écrivit le mot fin à son livre, il était quelqu'un avec qui on devait compter. Il put, en s'asseyant sur son livre, — comme le font les petits écoliers sur de gros dictionnaires, être de niveau avec ceux qui le dédaignaient.

Il ajouta bientôt à cette sorte de coussin le premier volume de Y Histoire de la Révolution. La deuxième République pouvait venir, car M. Louis Blanc pouvait en profiter ! Il fut Su gouvernement provisoire. La Révolution-copie choisit, pour la conduire, les historiens de la Révolution-original. Elle voulait remettre les pieds dans les traces des pas de l'ancêtre. Ambition vaine. Fantaisie de merles qui suivent, sur la neige, les pas des hérons! M. Louis Blanc prit aussitôt une attitude d'opposition contre l'autre historien Lamartine. Lamartine représentait le cœur du pays, M. Louis Blanc représenta le ventre.

J'étais au collège à Paris. Nous allions, le jeudi, écouter les discours à l'Hôtel-de-Ville. Je me souviens que notre préféré était Louis Blanc. Il était si petit et si juvénile ! Nous l'applaudissions davantage, comme au cirque les bébés rient davantage des petits clowns. — Et, à cette heure, il me semble que je fais le portrait de quelqu'un de ma génération.

A dire vrai, M. Louis Blanc parlait peu à l'Hôtelde-Ville. Ses collègues du parti Lamartine, qui se méfiaient fort de lui, avaient cru bien faire en lui don-

nant une part du gâteau, la minime, croyaient-ils ; en effet, ce n'était que l'âme du peuple ! — On donna le Luxembourg à M. Louis Blanc pour y faire ses conférences économiques aux délégués du peuple. Il accepta, — sans doute en riant de la naïveté de ses grands collègues. Alors, la France assista au spectacle le plus écœurant. Ce fut sinistrement burlesque. L'ouvrier délégué était assis sur les sièges dorés de l'ancienne Chambre des pairs. Quel homme de sens peut relire sans colère ces discours de M. Louis Blanc, où le mensonge prenait la forme la plus séduisante : On peut dire que l'affreuse maladie contagieuse de l'cconomie politique révolutionnaire ne nous est pas venue d'Amérique, mais de ce congrès parisien où tout était faux. Une note juste sort quelquefois d'un orchestre de bastringue. Là., - aucune vérité ne se détache de cette accusation portée contre une société couchée par terre. Jamais on ne reprocha plus cyniquement au lapin d'avoir commencé. M Louis Blanc préconisa, en autres inepties, l'égalité des salaires, qui est le triomphe de la fainéantise et de l'imbécillité. Le petit homme reparaît-là tout entier; c'était sa vengeance! Depuis, la pratique de certaines sociétés coopératives a prouvé l'idiotisme de ce système. Mais, en 1848, on s'amusait aux bagatelles de la porte. Ce fut une République où tout fut bénin comme est l'allumette qui n'a pas été frottée. Temps drôles et charmants dont, pour ma part, je ne saurais mal dire : la République de 1848 m'a laissé le gai souvenir d'un roman d'Alexandre Dumas.

M. Louis Blanc parlait pendant trois heures. Chaque phrase à effet était accueillie par des applaudissements frénétiques. Puis le petit prolétaire

rentrait dans les appartements du grand référendaire de la Chambre des pairs. Assurément, il eut à l'Hôtel-de-Ville et dans la presse des adversaires décidés. Même les jacobins attaquèrent le socialiste. On démasqua l'acteur. Ce fut trop tard. D'ailleurs, la foule n'aime pas les génies qui l'écrasent de leur hauteur. La pureté. de l'homme public est une aristocratie dans le langage jacobin. La foule est comme les filles qui aiment davantage des hommes qui valent moins qu'elles. Les Alphonse les plus chers ne sont jamais les plus beaux et les plus forts de la rue. Consultez un criminaliste, il vous expliquera cela ! Quand la masse a adopté un homme politique, sachez bien que plus vous diminuerez cet homme, plus vous le grandirez aux yeux de la masse.

Aussi bien criaient-ils tous : « Vive Louis Blanc! » quand ils envahirent, au i5 mai, l'Assemblée. M. Louis Blanc, qui était trop habile pour avoir conspiré avec eux, eut cependant la maladresse de croire que cette émeute était une révolution — cela se ressemble si bien! — Il parla au peuple; puis il s'évanouit, selon son habitude. On mit en accusation M. Louis Blanc. Il se défendit; mais, voyant bien qu'il était condamné d'avance, il se sauva avant le vote. Malheureusement M. Louis Blanc, grâce à cet exil, a pu dégager sa responsabilité des fautes commises à la dernière heure par le parti révolutionnaire. Il devint et demeura pendant vingt ans l1 Absent. Et il eut tous les privilèges de ce rôle. La révolution est aveugle — puisque les borgnes, comme M. Gambetta, y sont rois!

Elle a mis, dans la légende révolutionnaire, M. Louis Blanc à côté de Barbes et de Ledru- Rollin. Ceux-ci furent plus aimés peut-être — mais M. Louis Blanc a sur eux l'avantage d'un cheval de fiacre vivant sur la jument de Roland, qui était morte !

Pourtant, M. Louis Blanc n'a point fait école. A part M Rochefort, qui s'évanouit comme lui, je ne vois personne qui l'imite. M. Madier de Montjau est un croyant qui n'a rien de M. Louis Blanc, et dont je ferais comme avec plaisir le portrait. M. Louis Blanc est presque toujours silencieux à son banc de député. Vu des tribunes, il ressemble à un écolier attentif aux leçons. En effet, il écoute, et n'interrompt jamais. Parfois il écrit; on ne sait à qui, car, j'en avertis les amateurs d'autographes, ceux, de notre petit homme sont rares. Quand il monte à la tribune, un sentiment de froid parcourt l'Assemblée. On croit toujours qu'il va dire quelque chose d'énorme ou de nouveau. Il ne dit presque rien. Mais sa phrase est personnelle comme son œuvre. Elle est faite par un ouvrier habile. On y trouve le trait. C'est vide, mais large. Bref, cet homme, qui n'est ni un orateur, ni un philosophe, ni un homme d'Etat, est un écrivain. — Le style, voilà sa force. Le discours qu'il a prononcé, il y a trois jours, est fait par un artiste. Et puis, cela a un air doctrinal et des allures hautaines. La Révolution modérée s'écrie aujourd'hui : « Cet homme est un solitaire ». Elle ne croyait pas si bien dire. — En eflet, c'est un ténia qu'elle a là dans le ventre.

Sa force ne réside pas seulement dans son style.

J'ai suffisamment prouvé que M. Louis Blanc est comme le dernier survivant de la légende révolutionnaire. H est un ancêtre. Aussi bien, voyez son assurance. Il est aussi certain de l'affection de la rue que de la colère de ses collègues de la gauche. Pendant la Commune, il n'a pas même envoyé un salut à ceux qui mouraient pour ses idées et qui, vainqueurs, l'eussent acclamé. Alors que les députés de l'extrême gauche se compromettaient à tout jamais vis-à-vis de la société, pour ne pas être suspects à l'incendie, M. Louis Blanc eût parlé contre la Commune, s'il y avait été amené par les besoins de sa sûreté personnelle. — La foule et lui sont arrivés à ce moment psychologique où l'homme peut battre la femme sans qu'elle cesse de croire en lui. Vous ne pouvez fouiller dans les poches de tous les fédérés vivants ou morts sans trouver deux lignes signées Louis Blanc. Tout autre que celui-là eût été regardé comme un traître par la Révolution. Pendant qu'on fusillait, à Satory, Ferré, son disciple en économie politique, M. Louis Blanc, qui se lève de bonne heure, écrivait tranquillement un long article sur les arts, pour une revue anglaise. Jamais révolutionnaire ne lâcha plus la Commune que celui qui en fut moralement le principal auteur. — Jamais homme sut moins reconnaître, après la déroute, ses idées et ses cadavres!

Dans la vision resplendissante qui apparaît aux yeux des révolutionnaires, il y a une petite masse noire qui se remue comme un insecte tombé entre deux verres d'une lorgnette. C'est M. Louis Blanc. Que lui font les injures de ses coreligionnaires? Le peuple ne les entend pas et, lui, il ne les écoute

point : il est patient. Pendant que l'Empire occupait le trône, en vertu du bail habituel aux royautés, M. Louis Blanc envoyait à la France, sous forme de correspondances anonymes, des cartes de visite, pour qu'on ne l'oubliât pas. Ce révolutionnaire ultra, qui écrivait dans un journal modéré et même religieux, me rappelle cette fille légère qui, l'autre jour, a été découverte dans un couvent où elle se cachait. C'est bien heureux pour le Temps que M. Louis Blanc n'ait pas, comme la dame, accouché d'un enfant... socialiste.

Donc, voici qu'avant-hier, il a dit carrément : « La Révolution est où je suis ». Ils me font rire, vraiment, ceux qui disent que le peuple ne suivra pas cet homme. — A la première poussée révolutionnaire il serait encore le tribun porté sur les bras de la foule, le petit colis qu'on a vu jadis aller de mains en mains! Que lui font toutes nos comparaisons? Le petit chat grossirait, deviendrait tigre, et étranglerait cette Révolution apprivoisée par M. Gambettaj

Je ne suis pas pessimiste. Il me semble que si Dieu voulait nous perdre, .il a laissé passer trop d'occasions favorables! Mais, si je me trompe et que cela recommence, — et qu'à notre tour nous soyons adossés au poteau blanc de Satory, j'imagine que làhaut, en attendant le jugement dernier, on sera dans une immense salle de Pas-Perdus, dont les fenêtres donneront sur la terre. Or, m'est avis que ce ne sera pas un spectacle ennuyeux que de voir M. Louis Blanc jeter à l'eau tous les chefs révolutionnaires. Cela m'inquiète peu, car je ne suis pas leur chien de Terre-Neuve ! D'autre part, je suis impartial dans la question, comme un poulet entre deux cuisiniers qui

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vont le mettre à la broche. — Il m'importe peu d'être mangé à la sauce Louis Blanc plutôt qu'à la sauce Gambetta.

Eh bien, je parie pour M. Louis Blanc. J'ai fait ici, avec une excessive politesse, le portrait de M. Gambetta, et je dis qu'il est trop élevé vraiment, quoique peu haut, pour l'idiote Révolution contemporaine de la dernière manière, — laquelle ne peut être menée que par une illustre et rageuse médiocrité : M. Louis Blanc.

M. Louis Blanc s'est écrié, en 1848 :• « Enfant, j'ai dit : Cet ordre social est inique, et j'ai fait contre cette société, qui pesait sur moi, le serment d'Annibal ». — L'autre jour, il demandait à un avocat, député de la gauche : « Vous êtes la bourgeoisie; moi, je suis le peuple, et je serai l'enclume qui usera tous vos marteaux ». — En revanche, jamais homme politique ne reçut plus d'injures de ses adversaires. Un des plus doux fut Proudhon, qui l'appelle écrivain hermaphrodite et publiciste à deux sexes, dans ses Contradictions économiques. — Moi, je ne suis qu'un libéral, et je serai plus poli que Proudhon, en me contentant de répéter le mot de M. Guizot à un de mes amis : — « Le roi ne voulut pas que nous étouffions Louis Blanc; il nous disait que ce petit homme n'était qu'une verrue. — Nous nous trompions : M. Louis Blanc était un cancer ».

C'est une bonne fortune pour moi quand je puis donner d'un homme une idée concrète et brève que le lecteur met dans son esprit comme un médaillon dans sa poche. Le vieux curé disait à Jeannette, qui le consultait pour savoir si elle devait épouser Jean ou Paul : « Ecoutez attentivement la cloche, ma fille-, si elle dit Pierre, vous épouserez Pierre ». De même, notre esprit entend, dans l'événement qui sonne, le nom qu'il aime : « Empire, Royauté ou République ». Certains hommes, au contraire, se sont bouché les oreilles pour continuer, sans distraction, leur œuvre purement patriotique. Le comte de Falloux est de ceux-là. Le comte aura été, dans ce siècle, l'orateur-gentilhomme, comme de Vigny a été le poète-gentilhomme. Sa mille cambrée, son front découvert, son regard hautain, sa barbe qui cache ses lèvres, son nez bourbonnien, son visage oblong 'constituaient un ensemble particulier et puissant, quand cela était éclairé par le rayon électrique qui enveloppe la tribune, comme un piédestal des féeries. Son geste était superbe. Sa voix avait la note de Berryer- Sa manière très-souple, parfois câline, avait des véhémences soudaines. Elle rappelait que le lion est un grand chat! Lorsque le comte de Falloux, rejetant sa tète en arrière. conservant son geste menaçant comme un défi, rassemblant dans sa parole tout ce que la voix hu-

maine peut contenir de dédain, s'écria : « La France ne veut ni de ceux qui ont peur, ni de ceux qui veulent faire peur, ni de ceux qui ne sont capables de rien, ni de ceux qui sont capables de tout ! » nos pères comprirent qu'un grand orateur était né. M. de Falloux avait traduit, dans une mesure exacte et au moment qu'il fallait, la pensée du pays conservateur. — Depuis, il n'a pas rencontré une note absolument conforme à la tonalité des événements.

C'est que le comte de Falloux, quoique enfant du siècle, ne s'est point préoccupé assez de la rue. — En voulant trop écarter son esprit de la boue, il l'a écarté du chemin. Fils d'une femme très-pieuse, élevé dans le climat tempéré de l'Anjou, il s'était fait remarquer au collège Bourbon, où il entra à treize ans, par un mélancolique sentimentalisme religieux. A vingt ans, il voulut être prêtre. Son père s'y opposa, parce que déjà son frère aîné, depuis le cardinal de Falloux, était entré dans les ordres. Ces premières impressions mystiques sont restées dans le cœur de l'homme politique. Elles lui ont donné la force et la faiblesse qui leur sont propres. Les hommes trop religieux sont quasi-fatalistes, et remplacent parfois l'esprit d'initiative par la quiétude arabe. Certains que Dieu aura le dernier mot, ils assistent aux événements les plus terribles comme ur. spectateur aux incidents d'un opéra-comique, — qui sait que tout cela fin ira par un mariage. D'autre part, en regardant le ciel, ils tombent parfois dans le puits de l'astrologue de la lable. Le comte de Falloux eut. plus qu'aucun, cette quiétude qui diminua la puissance incontestable de sa nature.

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Revenu a Paris, le comte forma, avec des jeunes gens de son âge, une sorte de bande de Lévi, où Ton se grisait, comme dans nos bandes, mais autrement. 11 faut que tout jeune cœur se grise, quel que soit le verre ! Et l'ivresse des cœurs vierges dure plus qu'un souper ! Il en était là, quand l'hoirime-éclair Lamennais surgit à l'horizon. — On sait que cet éclair illumina les têtes les plus pures et les plus hautes. Et la tête blonde du comte de Falloux était de celles-là.

Quand l'éclair fut étouffé sous la calotte blanche du pape, toutes ces jeunes têtes se prosternèrent dans la poussière. Elles conservèrent une teinte particulière aux choses qui ont vu de près la foudre. On les reconnaîtra partout et toujours. De ce fameux rêve libéral de l'esprit catholique, il ne reste plus qu'un homme de soixante-six ans, à la barbe blanche et au front chauve, qui passe sa vie à Bourg-d'Iré, entre des taureaux et des vaches. Le superbe Gallican est devenu jardinier; le sapin est tuteur d'une asperge. De cette grande idée qui n'a plus cours, mais certes vaut son poids, il reste la meilleure façon d'engraisser un bœuf. Il les a tous vus mourir les uns après les autres, ses illustres compagnons du grand rêve libéral catholique. Il lésa enterrés.

Le comte de Falloux a fait leur oraison funèbre. Il se demande s'il survit à tous, parce qu'il est le plus béni ou bien le plus maudit. M. Albert de Broglie, devenu le duc de Broglie, a quitté de bonne heure les portiques sacrés où il allait plutôt en amateur qu'en affilié. Le comte de Falloux reste seul; Mgr Du >anIoup n'a pas été absolument de la bande glorieuse. — Si le comte veut toucher la main vivante

d'un ancien ami de même communion, il rencontrera seulement le célèbre orateur qui, de sa robe blancb0de moine, a fait une couverture de lit.

Le comte de Falloux leur survit, parce que sa robuste poitrine d'orateur n'a point connu les ardeurs à la Sainte-Thérèse, d'Ozanam \ parce qu'il a été trop stoïque pour partager les colères profondes de Montalemberf, parce qu'il a été moins homme, dans le sens charnel du mot, que Lacordaire; Lacordaire jeune avait pratiqué le péché. Il n'avait point cru, comme la femme adultère, qu'il effacerait le péché en lavant ses lèvres. Sa voix avait conservé l'écho de nos abîmes, son style, la couleur de nos fleurs. Le comte de Falloux a survécu, parce que son cœur, vigoureusement trempé, ne connut pas les molles rêveries de l'abbé Perreyve — ce jeune prêtre d'un talent supérieur, qui mourut épuisé par toutes les voluptés de l'Idéal. Le comte de Falloux a survécu à Cochin, parce qu'il était trop hautain pour ressentir aussi vivement que son dernier compagnon le froid des injustices et des solitudes. Il est donc resté seul après ces hommes célèbres, plus grands en réalité qu'ils ne le semblent aujourd'hui. De loin, ce sont des mouches ; de près, ce sont des aigles. Destinée étrange que la sienne ! S'il veut lutter encore, il voit, comme les héros d'Homère, un de ses dieux aimés se mettre entre lui et ses adversaires. S'il combat contre M. Veuillot, il trouve le pape. S'il lutte contre les royalistes intransigeants, ii trouve le roi !

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Sa vie expliquerait-elle donc cette situation à nulle autre semblable : Le comte de Falloux, religieux, a eu contre lui le ciel ; libéral, il a eu contre lui la rue. Comme le poisson-volant, qu'il monte en l'air ou qu'il plonge dans l'abîme, il trouve des ennemis ! Député en 1846, il était resté dans l'ombre de Berryer. Il a raconté qu'un jour il voulut imiter le géant, mais qu'il fut la voix d'orgue qui croit imiter la voix d'homme. Seul, M. de Falloux pouvait se permettre cette plaisanterie qui, deux ans plus tard, cessa d'être vraie. Entre temps, 1848 arrive, sans que le comte s'en doute. Il est républicain, comme l'ont été tous nos pères. — 1848 a été ce bal masqué, où, dit-on , la femme du monde va au mo.ns une lois. Ministre de Louis Napoléon, M. de Falloux veut réaliser son rêve : la liberté de l'enseignement. Il s'entoure de ses amis qu'il réunit en comité supérieur. Mais on sait que, quel que soit le nombre des amants de la mère, l'enfant n'a qu'un père. Et ce fut précisément ce père qui manqua ! Entre temps l'empire arrive, sans que le comte de Falloux s'en doute.

Le comte de Falloux avait lui-même conspiré contre la République. Cette infortunée République, gardée par des monarchistes, ressemblait alors à un coin de beurre gardé par des chats. Le comte retourna donc à ses bœufs. Mais abattu, il parut plus grand II demeura comme ensoleillé par son passé, Ses amis politiques l'appellent à l'Académie française. On relit son Louis XV i et son Pie V, comme si on les avait lus. Ce sont des livres remarquables, mais plutôt parlés qu'écrits. Bientôt le comte ne s'occupe plus que de son catholicisme libéral. Entre temps, le Syllabus arrive sans que le comte s'en doute. Ses principales pensées sont clouées par

le Syllabiis, comme les pièces fausses dans les bureaux de tabac.

Il me semble à moi, homme de la rue, que ces laïques ont eu tort de s'occuper des choses de l'Eglise. Quand on est catholique, on doit courber son esprit comme un chameau qui s'agenouille pour qu'on monte dessus. Mais disons mieux : le sage ne serait-il point celui qui réserve ces choses saintes pour le for intérieur et les cache avec soin comme une sœur de charité cache ses cheveux. Je suis d'autant plus à l'aise pour écrire cela que, si ma pensée, absolument indépendante, cherchait tout à coup un maître en religion, elle irait le prendre à l'école de M. de Falloux.

Le comte de Falloux effrayé remporta dans la politique son libéralisme. Voici les projets de fusion monarchique. Alors le comte de Falloux joue un rôle principal. Entre temps la lettre du roi arrive sans que le comte s'en doute. C'en est dit. Il est partout vaincu. La passion de sa vie aura été digne d'un grand cœur et d'un grand esprit; mais elle fut de celles qui ne peuvent assouvir l'homme de notre époque. C'est la Vénus de Milo , superbe et nue, mais sans bras. Je crois que le Sénat actuel, en nommant sénateur M. de Falloux, paierait la dette contractée par le pays. S'il ne le fait pas, il sera aussi coupable que l'Académie française le fut en oubliant Balzac. Le comte est la statue magnifique sur la tombe où sont les plus belles illusions de ce temps! — Ce serait d'un spectacle émouvant que de voir la statue de pierre monter à la tribune.

Le comte de Falloux aura été du moins une belle créature de Dieu. C'est la faute de la fatalité et non

58 PORTRAITS n'iGNOTL'S

de son esprit, s'il a cassé tout ce qu'il a touché. Dieu a vraiment l'air de jouer avec ces grandes âmes dont seul il a le secret! Je sais, de façon certaine, que M. de Falloux écrit ses mémoires. Il ramasse une a une toutes les Heurs qu'il a aimées, que les pluies du ciel et la boue de la rue ont flétries, — comme on ramasserait, après la procession, les fleurs piétinées. On lira avec respect ce livre d'un grand esprit modéré , vaincu par l'époque extrême. Epoque sunerbe et mauvaise — Comte! — où l'honneur est peut-être d'être vaincu par elle 1

Pendant l'hiver de 1846, un de mes vieux amis alla voir, au séminaire de Saint-Sulpice, l'abbé Loyson. Il connaissait intimement le père du séminariste, haut fonctionnaire de l'Université en province. L'abbé Loyson vint au parloir. Il avait dix-neuf ans. Il était long, maigre, pâle, mais déjà bien charpenté. Ses longs cheveux châtains bouclés et une sorte de timidité de regard, causée par sa myopie, lui donnaient quelque air de jeune fille. C'était bien le jeune lévite du temple que Racine fait parler. L'abbé Loyson se plaignit de sa santé à l'ami de son père. « Je sens que je m'en vais, dit- il, faute de mon soleil du Midi. — Mais, fit l'autre, demandez un congé. — Non pas! je mourrai s'il le faut à mon poste ; mais je dis que le soleil me ferait vivre ! » M. Loyson se trompait. — C'est le soleil qui devait le tuer !

Ce fut en réalité, et au figuré, le soleil qui tua le prêtre en lui. Son soleil du Midi enfiévra son tempérament. Et l'éclat d'un triomphe que notre génération ne peut aujourd'hui comprendre affola son esprit. A Saint-Sulpice, le jeune séminariste était déjà l'enfant gâté de tous. Le Livre dit des anges rebelles qu'ils avaient la beauté du corps et de la voix.

Comme M. Renan, qui a écrit deux ou trois des plus belles pages de la littérature contemporaine, le

f>0 PORTRAITS D'iGNOTUS

père Hyacinthe devait trouver dans l'antique forme biblique le secret de sa force moderne. Entourée d'un vague nuage d'encens, comme d'une gaze palpitante, cette vision devint ce mysticisme troublant qui fut sa séduction.

Dès qu'il fut prêtre, M. de Courson, également Sulpicien, supérieur de la maison de philosophie de Nantes, école préparatoire au grand séminaire, l'appela auprès de lui comme professeur de philosophie. Bientôt l'abbé Loyson lut l'admiration de ses collègues et de ses élèves. On lui avait donné la chambre la plus belle de la maison, qui donnait sur la rue Saint-Clément, à la jonction de la rue de Paris. Le dimanche, il y a une grande foule gaie et bariolée qui passe sous la fenêtre. Bientôt l'abbé Loyson demanda à changer de chambre. A M. de Courson, qui s'étonnait, il dit : « La vue du monde et de la vie me gêne ». Déjà il avait peur de lui., Les battements du sang à ses tempes le faisaient frissonner.

Quand il quitta Nantes pour Paris, tout le monde lui prophétisa un grand avenir chrétien. Seul, le vieux supérieur du grand séminaire, l'abbé Morel, qui se connaissait en brebis, branla encore plus la tête que d'ordinaire et fit « euh! euh! » En effet, c'est une des étranges notes du père Hyacinthe d'avoir toujours rencontré, dans sa vie, des hommes qui ont eu la prévision de sa chute. Il avait lui-même cette sombre prévision. Il se sentait alier fatalement vers la femme. De même notre pauvre et grand Musset se sentait attiré invinciblement vers la bouteille d'absinthe. Un jour, il entoura le cou d'une de ces bouteilles d'un col de papier, sur lequel il avait écrit : « Per me si va nella cita dolente ». Par moi, on s'en va dans la cite des ombres!

LE PÈRE HYACINTHE 6ï

L'abbé Loyson arrive à Paris. Il est attaché à la paroisse de Saint-Sulpice. Il prêche assez souvent à Notre-Dame-des-Victoires. Aucun souvenir n'est resté de cette époque intermédiaire. Eprouva-t-il cet effroi que ressent, à Paris, tout esprit d'élite en se sentant envahir par l'immense nuit de la foule? Eut-il à nouveau peur de sa chair ? Celui qui pourra le dire est celui qui ne le dira pas. Toujours est-il que, tout à coup, l'abbé Loyson entra dans Tordre des Carmes déchaussés. Il perdit son nom de famille et s'appela seulement du nom de baptême « comme un domestique ». On lui rasa ses longs cheveux bouclés. Il prit la grosse robe brune du moine. Il fut pieds nus sur sandales. Il plaça sur son cœur cette énorme croix de bois du carme, longue comme trois largeurs de main. — De même on met un appui à une porte pour la tenir fermée. Vit-il aussi dans le grand manteau blanc du moine toute une force oratoire ? J'imagine qu'il voulut et vit tout cela.

Bientôt le P. Hyacinthe se fit connaître sous son nouveau costume. C'était comme un nouveau rôle dans la même pièce. De succès oratoires en succès, il monte jusqu'à la chaire de Notre-Dame. Un autre aurait eu peur de succéder à Lacordaire, comme un musicien de succéder à Mozart. Il n'hésita pas. On vit aussitôt qu'il avait bu dans ce verre placé sur la petite table de la chaire de Notre-Dame, où buvait le grand orateur fiévreux, mais pur. Il eut sa fièvre, moins nerveuse et plus sanguine ! Il parcourut toutes les gammes du clavier humain. Tour à tour puissant et doux, audacieux et tremblant, il montra quelle se-

duction troublante possède une âme troublée qui sait parler.

Parfois, sublime et fort, il semblait être le prédicateur de la vie, comme Michel-Ange était le peintre de la vie. Tantôt mystique et mélodieux, il apparaissait le prédicateur de je ne sais quelle mort voluptueuse, comme un fakir de l'Inde. On écoutait charmé et vaguement surpris. La chaire de Notre-Dame est ce point le plus élevé du terrain ecclésiastique. — Il n'y a au-delà que le ciel ou 1 abîme.

Les chefs survivants de la grande école catholique libérale et gallicane, qui s'étaient soumis avec une éclatante humilité à la volonté du Saint-Siège, aimaient ce jeune triomphateur qui, tout en étant de leur beau péché, n'avait pas sur son front la marque de la foudre. Le père Hyacinthe respira l'encens le plus rare et le plus enivrant qu'il soit sur la terre. Il eut les tendresses respectueuses des hommes les plus hauts et même les plus hautains. Il fut entouré des càlineries de la femme du monde honnête. Ce sont là, je le répète, des parfums incomparables en ce monde — mais qui tuent un moine comme la fumée tue une abeille !

Ici, je i apporte un mot de carme, d'une naïveté navrante qui m'a été redit par un ancien ministre. Vous connaissez ce petit couvent de carmes dont le père Hyacinthe était le prieur. Ces pauvres religieux suivaient aveuglément le père Hyacinthe. — Tout à coup ils furent aussi embarrassés qu'un aveugle dont le caniche rencontre tout à coup une levrette.

En ce temps, ils croyaient encore en leur prieur. L'un d'eux disait à M. X..., avec les larmes dans les yeux : « De quelles grâces Dieu nous a comblés en

nous donnant pour guide un saint. Imaginez-vous que le père Hyacinthe voulait encore balayer à son tour le réfectoire, selon notre règlement. Nous avons été obligés de lui arracher des mains le balai ! »

Il était sur le sommet. Cependant il monta encore plus haut. A Rome, ce moine fut accueilli par le Pape, comme s'il avait eu des bas rouges. Il prêche avec un énorme succès à Saint-Louis des Français. Tout à coup, chez la princesse romaine S. . . ,il rencontre celle qui est aujourd'hui madame Loyson. Je n'aime point à parler ici des femmes. D'ailleurs elle était dans son rôle. Je n'ai rien à lui reprocher. Quatre mois après, eut lieu à Paris la cérémonie d'adjuration de cette Américaine. Le père Hyacinthe parla. Il s'écria: « Les anges, ma sœur, mettront comme des perles, aux pieds du Seigneur, ces larmes qui coulent au long de vos joues ». Elle vint souvent au couvent voir le père Hyacinthe. Un jour, la pénitente emporta le confesseur.

Sous prétexte de Syllabus, le père Hyacinthe se sépara du Saint-Siège. Montalembert et Mgr Dupanloup lui écrivirent des lettres d'une éloquence désespérée. Celui que Montalembert appelait son fils devait tomber dans l'abîme, comme celui qu'il appelait son père : Lamennais ! Le grand écrivain et l'illustre évêque ne se doutaient point que le père Hyacinthe faisait une querelle d'Allemand au Saint-Siège. Il cherchait une occasion pour faire de sa robe de moine une couverture de lit, — ainsi que je l'ai dit, dans mon portrait de M. de Falloux.

Je retrouve, à Genève, le père Hyacinthe exer-

çant ses nouvelles fonctions. Suivez-moi. Voici la cathédrale Saint-Pierre. A côté est une maison à trois étages. Montons le petit escalier. Voici une grande salle aux murs blancs et nus. C'est là que Mme de Pourtalès donna jadis un bal aux Genevois. La salle est maintenant en amphithéâtre, comme à la Sorbonne. A la place de la chaire du professeur, est l'autel. Le père Hyacinthe, vêtu des vêtements d'un officiant catholique, dit la messe, la tête tournée vers les spectateurs. Il dit la messe en français. Il scande, avec sa voix profonde, les paroles superbes de la liturgie. Un harmonium accompagne. C'est encore là l'orateur. C'est pourquoi je suis venu l'y chercher. C'est grandiose et bouffon. Il y a là du Lamennais et de l'abbé Chatel, mais plus de celui-ci que de celui-là. La grande ombre de Lamennais repousse le père Hyacinthe. Alors que la colère du Vatican frappait le monde gallican, comme le simoun dans le fameux tableau de Fromentin, — alors que tous les êtres se couchaient, la figure sur la terre, — le haut coupable resta seul debout. Lamennais fut étranglé par un éclair; et non, comme le père Hyacinthe, par une jarretière de femme.

Enfin, voici le père Hyacinthe au Cirque d'hiver. Il y avait dans l'énorme foule un peu de la curiosité qui pousse à aller voir un noyé fameux. Je vais le dessiner impartialement. Aussi bien on se rappelle que j'ai fait ici le portrait de la Morgue.

Au dessus de sa tête un trapèze a remplacé le crucifix de Notre-Dame. L'homme est fort et bien planté. Ses épaules un peu tombantes, comme celles de la femme, sont cependant puissantes. L'homme a une large poitrine bien aérée. Son habit de pasteur an-

glican n'a pas la statuaire de la robe du carme, mais il a le grand aspect sévère Ce petit col droit souligne sa tète par une raie blanche. La tète est oblongue. La figure est grasse. Le front sans bosses est poli comme une agate. Le nez est bien dessiné, mais charnu. C'est le masque d'un personnage de deuxième grandeur; mais la bouche est de bonne race, sensuelle et puissante, hautaine et douce; elle repousse et appelle. Elle fait oublier les petits yeux en lucarne, aux paupières lourdes et mi-abaissées. — Ils ressemblent à l'œil d'une grenouille endormie au soleil.

De cette bouche qui dit toute la vie de V homme, sort une voix ample. Elle n'a plus le timbre d'autrefois. Elle n'a plus ces vibrations argentines qui faisaient courir des frissons dans l'auditoire. Elle zézaie un peu en commençant. Elle est empâtée tout d'abord. Mais la phrase est nettement articulée. Le souvenir de la chaire est la force de cet homme. Quand il l'oublie, il faiblit. Habitué au sommet de la chaire de Notre Dame, il abaisse involontairement le regard. Il a le mouvement du bras particulier aux orateurs à grande robe. Sa pantomime est correcte. Ses gestes ont la régularité d'un pendule. Il connaît tous les gestes classiques. Il les emploie tous. Son bras s'anime avec la phrase et retombe avec elle. Il semble envelopper et soutenir la grande période avec ses deux mains. Il met des points à son discours en élevant ou en abaissant le doigt. Dans la longue phrase il cherche et prépare le mot de la fin. C'est puissant, mais c'est lourd. Parfois c'est véhément, mais c'est toujours froid. L'inattendu du geste et la soudaineté du mot lui manquent

tï" PORTRAITS D'JGNPTÇS

absolument. L'homme a encore la science de l'éloquence. 11 en a perdu le génie !

Surtout la dernière conférence du père Hyacinthe a donné le dernier trait à cette physionomie amphibie.

Il a étonné les matérialistes et les crovants. Prêtre, il pouvait comme amener son lit sur la rue et en faire la barricade d'une nouvelle révolution religieuse.

Mais on dirait que la tonsure, qui malgré lui est restée sur sa tête, a serré son cerveau. Il a été calme; relativement digne et modéré. Dans la salle du cirque, il a été plus pudibond que jadis à Notre-Dame. Il a trompé les appétits malsains qui comptaient sur lui. Antithèses étranges ! tantôt il mettait les mains dans ses poches, comme un acteur — tantôt il levait vers le ciel ses mains agitées par le trémolo habituel à l'éloquence sacrée ! Cet homme a commis un attentat à la pudeur contre la conscience humaine — et voici qu'il termine son discours par une invocation à Dieu, pleine du grand soufrle de la chaire de Notre- Dame !

J'ai cru tout à coup qu'il allait demander pardon au Seigneur et aux hommes. Certes, il aurait pu le faire sans rendre l'argent au contrôle ! Cependant il ne l'a pas fait. Mais fût-ce un éloge, il faut le dire tre^-haut, car c'est une vérité... cet homme a reculé devant la logique implacable de sa faute. Il n'a pas écouté la foule qui lui criait : « Prêtre, sois cynique! » Voilà pourquoi son oeuvre sera désorm ais vaine et morue. Voilà pourquoi il est tombé à plat. Personne ne le ramassera, — ni les libres-penseurs, ni les chrétiens.

Le duc de Kent, père de la reine Victoria, était le quatrième fils du roi d'Angleterre, Georges III. Cependant il eut le pressentiment que sa fille unique régnerait sur la Grande-Bretagne. En 1820, entr'ouvrant les rideaux d'un berceau, il montrait au duc d'Argyll un petit angelot blond qui dormait : « Regardez, duc, — elle sera votre reine ! » En effet, les trois oncles de Victoria, Georges IV, Guillaume IV, le duc d'York, moururent sans laisser d'enfants. La princesse héréditaire du Royaume-Uni, sous Guillaume IV, était donc une très-mignonne enfant, à la figure ronde, au menton fin et aux grands yeux bleus. De longs cheveux d'un châtain chaud encadraient sa face rose. Elle était l'expression la plus gracieuse de cette rude race saxonne dont elle sortait, surtout par sa mère, une Gobourg-Gotha. Rien de plus vivant que cette jeune fille, debout sur tant de tombes récentes !

Les palais royaux de Londres venaient de voir quelques scènes sombres. La reine Caroline et même la jeune princesse Charlotte ont comme des silhouettes shakespeariennes! Un jour, une princesse étrangère, dont je ferai le portrait, nous disait : « Ah! être reine de France comme Marie-Antoinette, dut-on en mourir comme elle! Il y a des princesses qui accepteraient ce marché ! » Mais être

reine d' Angleterre à dix-huit ans, c'est aussi ur grand rêve En ce temps de 1 8 3 S , l'Angleterre avait depuis longtemps essuyé le sang de ses princes q'ii, à certains jours, tomba sur elle, comme le sang de nos princes tomba sur la France. Le peuple anglais saluait avec enthousiasme l'héritière rayonnante des derniers rois assombris. Le règne de Victoria se levait radieux comme le soleil de Londres dans ces jours si rares où il parvient à dissi per le brouillard. \jiGoisavz the King 'devenait le Godsave the Queen. — Debout et tête nue, le peuple anglais le chantait aVec une passion inaccoutumée.

A coup sur, la jeune reine songeait moins à l'Angleterre qu'à son mariage. Les ministres voulaient la marier comme par un traité de nati on à nation. Victoria était assurément le plus be au parti du monde. .Mais la reine bâtissait en rêve une foule de petits projets qu'elle remplaçait bientôt par d'autres, corn ne les enfants élèvent des petits tas de sable dans le jardin du Luxembourg. Elle disait à sa mère : « Je n'épouserai que celui que j'aimerai ». La duchesse di Kent redit aux: ministres cette parole, qui leur sembla bien révolutionnaire. Vint le jour de soi coaroaneniei t. Le lendcmaii. on dansa à Windsor. Parmi les dmseurs était un grand, trèsbeaa etsvelte étudiant de 1* Université de Bonn. C'était aussi un Gobourg, son cousin. La reine le remarqua. Le prin:e Albert ne retourna pas à Bonn. Il fût resté, mine n'aimmt pas. Et il aima it. Mais la cousine était la reine! Ici, c'était la femme qui devait p irler I i première. Certes, Victoria dtait déjà vivement atteinte par cet amour qui ne la quittera plus. Mais l'éducation sévère qu'elle avait reçue ne pouvait

qu'augmenter sa timidité de jeune fille. Cependant un matin vint.. — soyez certain que je n'invente rien. Si la reine n'a pas voulu écrire ces détails charmants, ie prince Albert les a racontés à ses amis.

Cependant, un matin vint... où ils suivaient à cheval, elle et lui, la grande allée de chênes de Windsor. Les chênes étaient plus jeunes qu'aujourd'hui, mais étaient déjà bien vieux. Après un galop ils se trouvaient seuls. On sait combien est dangereuse, entre homme et femme, une promenade à cheval. Tout à coup, la reine enleva un bouquet de chèvre-feuille qu'elle avait au corsage. Se penchant, elle le tendit au prince Albert. Celui-ci se pencha pour l'atteindre. Il effleura des lèvres le bout des gants. Ce fut peut-être la faute du mouvement des chevaux ! Les bois d'Angleterre et de France savent combien ces nobles bêtes, les chevaux, ont causé d'amours ! Il y eut un de ces silences qui chantent au cœur plus doucement que Mozart. »

Le lendemain, le prince Albert avait encore le chèvre-feuille à sa boutonnière. Les fleurs étaient fanées, qu'il les gardait encore. Quinze jours après la promenade à cheval, le roi Léopold de Belgique recevait, par le ministre plénipotentiaire, une petite lettre, fermée par un énorme cachet rouge, comme une lettre qui contient un gros secret d'Etat. La lettre commençait ainsi : « My dear iincle, » et était signée Victoria. Un mois après, la reine parlait, à son conseil privé, de son dessein d'épouser le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha ! Elle demandait à ses conseillers leur avis — mais avec un petit air décidé qui fit que les conseillers répondirent unanimement : Oui. Le mariage eut lieu le 10 février 1840. La reine d'An-

PORi'RAITS 1) IGNOTUS

glcterre avait fait un mariage d'amour — j'allais dire comme une bourgeoise. Mais les bourgeoises ne font plus guère de mariages d'amour. Lord Melbourne avait raison de dire à l'Angleterre : « Le mariage de la reine — c'est le roman de la reine ! »

Ce fut alors pour Victoria, en plein Londres, un vrai ciel de Naples où certes ne volait pas le papillon aux ailes de crêpe : le spleen. Elle entrait avec toutes sortes de rayonnements dans notre époque à la Shakespeare où le rire est à côté des larmes. La reine vint quatre fois avec son époux en France, sous la royauté de Juillet et sous l'Empire. Le prince-consort était un esprit très-remarquable et essentiellement artiste. D'autre part son tact fut à la hauteur de la difficulté de la situation. Mais voici qu'il meurt. Les bonheurs de la reine Victoria s'éteignent — non pas l'un après l'autre comme les cierges d'un autel, mais tout à coup comme sous un coup de tonnerre.

Son amour ne s'en va pas avec celui qui en a été l'objet. Elle prend l'habit de veuve anglaise qui ne la quittera plus. C'est une sorte de costume à la Mane- Stuart. Un bourrelet blanc contourne le grand bonnet noir et encadre la face. Les cheveux sont cachés comme ceux d'une religieuse. A partir de cette heure, on peut dire à la reine d'Angleterre ce qu'une jeune fille disait à Chateaubriand : « Y ou carry your heart in a sling! » — « Vous portez votre cœur en écharpe 1 »

Cependant, le succès accompagne la plupart de ses entreprises de reine. Un grand péril a menacé dans les indes le Royaume-Uni. Elle y trouve le

titre d'impératrice des Indes. Mais la grandeur de son horizon la fatigue. De même la vue de la mer finit par énerver. C'est là, d'ailleurs, le trait propre aux princes qui ont longtemps vécu de la vie de rois. J'ai déjà trouvé cet inexorable ennui des grandeurs, dont parle Bossuet, chez les empereurs Alexandre et François-Joseph, comme chez le roi Victor-Emmanuel. Leur sœur d'Angleterre m'apparaît encore plus triste et comme plus tourmentée. On dirait que cette femme, doyen des souverains, veut cacher sa vie dans les profondeurs du mysticisme. — Ainsi, les rois ont besoin, pour mieux respirer, de descendre parfois, comme les grands habitants des mers, dans les profondeurs inconnues ! ! !

La reine ne va que très-rarement à Windsor, le Versailles de Londres, où le prince Albert est enterré. Elle va encore moins dans ses palais de Londres, Buckingham et Saint-James. Ce dernier ressemble à une cathédrale dont on aurait fait une prison. Les habitants de Londres reprochent un peu à leur reine de ne pas aimer assez leur ville. Combien on comprendrait cet ennui causé par sa capitale! Londres ! Cité prodigieuse, qu'on dirait entrevue dans une vision de l'Apocalypse ! Ville infinie, car on n'en voit jamais les bornes. J'aime mieux mon Paris moins grand — quoiqu'il y ait encore sur ses quais le sombre fantôme brdlé du Conseil d'Etat, — quoique sur ses boulevards, la glace brisée d'une devanture rappelle encore la sinistre Commune — quoique son peuple ait, dans ses jeux criminels, abattu, comme une quille, la colonne Vendôme, alors que le peuple anglais élève statues sur statues à Wellington !

Victoria préfère aux trois châteaux que je viens de

nommer, Osborne, dans l'île de Wight. Les tours y ressemblent à des cheminées de fabrique. Le parc est magnifique et l'horizon superbe ! Cependant Osborne c'est encore la royauté. En effet, en face est Portsmouth qui rappelle à Victoria, qu'elle « est la reine de la mer ». Elle va le plus souvent à Balmoral, en Ecosse. Là, c'est la solitude. Pendant la journée elle s'occupe d'agriculture et d'économie domestique. Le matin appartient souvent aux affaires de l'Etat, mais la nuit est à la femme. Dans une sorte de chambre-cabinet qu'elle a rempli des souvenirs du prince Albert, elle lit et elle écrit. Elle y vit dans une sorte d'illusion rétrospective. C'est là qu'elle a revu le journal de sa jeunesse — « Early Years ». Elle y a traduit de l'allemand les Méditations sur V éternité et sur la mort qui ont été publiées. Elle y a ajouté des pensées. Ce sont les plus tristes. Enfin c'est là qu'elle écrit ce livre d'outre-tombe qui ne doit être publié qu'après sa mort. Dans les volumes dont elle se sert habituellement, il y a des morceaux de papier, servant de sinets, sur lesquels sont écrites ces paroles des Livres : — Spes illorum plena est immortalitate! — Vivit etiam si mortuus ! « // vit quoiqu'il soit mort , etc. ». Analogie ou contraste étrange! Ces paroles sont écrites en grandes lettres noires sur la porte du cimetière du Père-Lachaise. Vous pourrez les lire, quand vous irez. Très-intelligente et surtout très-instruite, la reine Victoria est à coup sûr une physionomie à part dans le siècle. Cependant, il est difficile de la dessiner, parce qu'elle a comme un voile sur elle ! Ce portrait est le seul qui ait été fait d'aussi près, même en Angleterre.

Mais de temps en temps la reine est ressaisie iorcé-

ment par cette vie officielle où chaque mouvement est précédé d'une" fanfare. A l'ouverture du Parlement, la reine d'Angleterre traverse Londres en grand gala. Dans la grande salle des lords elle s'assied, la couronne d'or sur le front. Au-dessus du trône est le dais en drap d'or. Au-devant d'elle, assise sur le ivoollensack (sac de laine) est la princesse de Galles. Les princes sont aux côtés. En face sont les pairs couverts de leurs manteaux rouges. Ces manteaux se transmettent dans les familles comme des pierreries. Plus leur couleur rouge est ternie, plus ils valent. Les membres de la Chambre des communes font b ruyamment leur entrée. On dira it d'un public entrant dans un parterre quand on ouvre les portes. Quelques-uns d'eux ont exagéré, pour la circonstance, le débraillé de leurs vêtements. En voyant cet étrange contraste, on pense à l'antagonisme ! On a peur pour l'Angleterre, comme nous avons peur pour la France en voyant la lutte entre la Chambre haute et la Chambre basse. Mais la reine domine la querelle séculaire. — La royauté s'élève au-dessus de ces manteaux rouges et de ces paletots bruns.

La reine Victoria est aujourd'hui une femme à la taille un peu forte. Le front est bombé. Le teint est vif. Les yeux bleus sont beaux, mais sont devenus saillants. La bouche a des lignes fières, mais la lèvre inférieure est un peu fatiguée par l'amertume habituelle de la pensée. Entourée de tous ses emblèmes royaux, la reine apparaît encore belle. Une lueur flottante couvre l'immobile expression des traits. La reine Victoria a incontestablement, ce jour-là, l'a majesté que donne l'app roche des grands devoirs. — De même un horizon de montagnes rend plus solennelle toute silhoue tte apparue dans un coucher de soleil.

74 PORTRAITS D FGNOTUS

Près de la reine, debout et tenant le glaive à deux mai:;s, est Disraeli, lord Beaconsfleld. Il est grand, maigre, et il n'est pas beau L'homme au teint jaune et au long nez est un des deux grands hommes d'Etat d'Europe. Il est aussi le chef des Tories. Ce parvenu est le chef de l'aristocratie hautaine d'Angleterre. C'est aussi un romancier. Nous ne sommes pas en France, où on parque trop dans des spécialités les hommes de talent! Lord Beaconsfleld est le favori politique de la reine. Elle est tory plutôt que ivHig. La cérémonie est terminée. La reine a embrassé la si gracieuse princesse de Galles. Sur son passage, le peuple fait des manifestations en faveur de Tichborne, ///<? ckîimanL, ou de quelque autre. La reine sourit vaguement et salue. — Elle a une nébuleuse distraction du regard.'

Parfois, elle vient, en privé, passer quelques heures à Londres. Elle a donné rendez-vous, à la gare, à la princesse Louise, sa fille, mariée au marquis de Lorne. Elle est accompagnée de la jeune princesse Béatrix. On les voit passer, mère et filles, dans un landau attelé de quatre chevaux a la daumont;deux piqueurs devant et deux piqueurs derrière. Aux portières, les deux écuyers en service ordinaire. Il m'a semblé que les chevaux, bêtes superbes, n'allaient pas vite. (Test rare^ en Angleterre. On sait que trois attentats ont été commis contre la reine, par des fous. Elle a montré ce courage qui est le trait saillant des reines. L'Anglais la regarde passer. Souvent il ne salue pas. On sait qu'il est peu salueur". Il respecte le privé de la reine. Ce grand peuple, froid comme s'il était enseveli dans sa lave de brume, aime à sa manière la royauté et la reine. A chaque

repas un peu solennel, on porte le premier toast à la reine, le second au prince de Galles, etc., et ainsi de suite, selon le patriotisme ou la soif des convives.

La reine gouverne plus qu'on ne le croit. Elle a la longue habitude du pouvoir. Elle connaît tout le personnel dirigeant. Dans ce pays, ou lés lois sont obéies, les mœurs elles-mêmes donnent de l'autorité à la reine. L'aristocratie d'Angleterre, toujours puissante, parce qu'elle est toujours ouverte, est, plus qu'elle ne le sent, sous la main de Victoria. Une jeune fille du grand monde n'est corne out^ c'est-àdire ne peut faire son entrée dans le monde, que si elle a assisté à un draiving-room de la Reine. Ajoutez que le peuple a du bon .sens. Jadis il a été conduit, comme le nôtre, par des ministres affolés. Il a été sage comme les chevaux qui sont plus prudents que leur cocher ivrogne, Enfin , l'Angleterre conserve le respect des traditions avec l'appétit du progrès. Ses classes dirigeantes savent que l'immobilité serait la mort, — comme dans les neiges. Le pouvoir n'a pas été ébranlé, comme ailleurs, par des alternatives de force et de faiblesse. Enfin, les Anglais ont le grand secret, que nous cherchons âprement, de marier la liberté avec le pouvoir. Tout cela fait comprendre comment la Reine a une véritable influence sur les affaires de l'Etat. Elle sait fatiguer, par ses résistances de femme, un ministère qui lui serait imposé. D'autre part, la Reine peut étouffer un adversaire en lui jetant un manteau rouge de pair sur le dos. Nous ne pouvons le iaire à M. Gambetta. Et c'est dommage! Enfin, Victoria est chef de l'Eglise nationale. En

Angleterre, elle prend pour elle seule ce vers de don Carlos, dans Hernani :

Ces deux moitiés de Dieu : le Pape et l'Empereur!

Son rôle de mère n'est pas encore terminé. Elle a près d'elle le jeune prince Léopold, dont la santé est très-frêle. La princesse Béatrix n'est pas encore mariée. Comme sa sœur aînée de Prusse, elle ressemble à la reine. Elle est charmante, avec son air un peu inquiet, comme un oiseau qui est sur le bord du nid avant de s'envoler. Le premier-né de la reine est la princesse royale de Prusse. Cœur d'artiste comme son père. Esprit libre-penseur. La princesse Louise est mariée au descendant des ducs d'Argyll, célèbres par leur libéralisme. Artiste aussi, grande et majestueuse, elle est à la tête de toutes les œuvres de charité. Voici le prince de Galles, que je dessinerai. Le prince Arthur, qui commandera l'armée après le duc de Cambridge. Enfin, le marin, qu'on trouve dans toute noble famille anglaise : le duc d'Edimbourg. Nous reverrons ces princes. — Certes, cette famille de Victoria semblait jadis, quand elle était rassemblée, une magnifique couvée d'aiglons, nombreuse comme une couvée de perdrix !

Ce portrait ne serait pas écrit par un Français fier — et certes il l'est! — si je n'y jetais une ombre. Nous avons, nous aussi, « le cœur en écharpe ». En 1870, la reine Victoria a été fidèle à la noble tradition de sa vie. Elle a voulu la paix. Mais à quelle heure? Bien tard! Alors que tant d'intérêts et tant de sang versé sur les mêmes champs de bataille unis-

saient nos deux grands peuples, la reine Victoria s'est trop souvenue de sa mère et de sa fille allemandes ! Mais elle est revenue à son beau rôle da ns ce siècle. L'Angleterre a compris que prêter un appui à celui qui était et sera le premier peuple du monde, c'était prêter à l'avenir. Cela dit qui devait être dit, restons dans notre respect pour la reine triomphante et la femme inconsolée. Rentrons dans les réalités superbes de ce portrait par un dernier trait. — Depuis le jour où elle a tendu ses lèvres roses au vieux Charles X exilé, la reine Victoria a été, enfant, femme ou veuve, l'hôtesse attendrie de tous nos princes tombés!

Il fut un des premiers qui me reconnut sous mon pseudonyme. Je donne ce petit détail parce que j'y trouve déjà un trait vif de l'artiste qui sait tous les côtés du métier. Fromentin avait reconnu une faible note entendue jadis, que dans son esprit il avait classée, et que, plus que moi-même, il savait définir. Aussi bien ce grand artiste fut-il un grand fouilleur de l'art d'écrire, et il nous a prouvé, dans sa dernière œuvre, publiée par la Revue des Deux-Mondes, qu'il l'était aussi de l'art ae peinare. Son travail quasi anatomique sur les Maîtres d'autrefois, a eu l'éclat d'une révélation. Fromentin y chercha, trouva et démontra les secrets du génie de Rembrandt. Les peintres de ce temps furent tout d'abord aussi épouvantés que le furent les disciples de Socrate, quand celui-ci discuta les dieux. Mais Rembrandt sortit plus divin encore du scalpel de son croyant. De même Fromentin eût été vraisemblablement un critique littéraire de la plus haute allure. Jamais artiste n'eût, mieux que lui, expliqué les mystérieuses combinaisons de tons et de couleurs qui peuvent être faites avec une palette ou avec un encrier

J'ai vu pour la première fois Fromentin, il y a seize ans. Il s'était fait connaître, surtout, par son Été dans le Sahara, publié dans la Revue de Paris. ( i'est une série de lettres que je sais adressées à un esprit des plus distingués, M. du Mesnil, aujourd'hui

directeur de renseignement supérieur, c'est-à-dire gardien des grands crûs de l'esprit public. Ce livre produisit l'effet d'une fanfare dans le monde des lettres et des artistes. Il y avait là un éclat et tout ensemble une harmonie de tons, qui annonçaient le lever d'un maître. Mais l'œuvre était trop d'un délicat pour être un long succès. Ce fut un éblouissement dans les régions supérieures de la société française, mais cela rappela une comète dont le sillage lumineux n'est bientôt visible qu'aux astronomes.

Fromentin était alors un homme petit, fluet et nerveux. Sa barbe, clair-plantée, laissait un peu voir la peau, comme dans certains vieux portraits vénitiens. La tête un peu rétrécie, le crâne proéminent, la face anguleuse, l'œil vif, le nez un peu grand et légèrement recourbé, donnaient à Fromentin quelque chose d'un aigle. Aussi bien eut-il, comme l'aigle, la faculté de regarder en face le soleil.

M. Vapereau, d'ordinaire assez exact, se trompe quand il dit que Fromentin publia YÉié dans le Sahara à la suite d'une' mission archéologique en Algérie. L'auteur du Saha?*a, et plus tard du Sahel, n'avait rien d'un archéologue. Il était né en 1820, à Saint-Maurice, auprès de la Rochelle, non loin de la maison où il vient de mourir. Fils d'un médecin et petit-fils d'un avocat au Parlement, il fut « destiné à la Basoche », comme il nous le racontait. Il entra à Paris dans l'étude d'avoué de Me Denormandie, en compagnie de M. Nicolet et de Forcade de la Roquette. Mais son âme était faite pour les hauteurs de l'atmosphère, comme les grands oiseaux d'Amérique. A la première fois qu'on laissa la porte ouverte, elle s'envola.

80 PORTRAITS d'iGN'OTUS

Fromentin entra dans l'atelier de Cabat, en ce temps rue Richepanse. Son esprit impressionnable reçut aussitôt l'estampille, qu'il a gardée, de la distinction personnelle de Cabat. C'est laque Fromentin a pris, non point les qualités maîtresses qui sont personnelles, mais la délicatesse aristocratique de ses idées, de sa peinture et de son style, de sa manière de voir et d'être. Fromentin a été, en effet, de la tête aux pieds, comme il Tétait par son pinceau, — un aristocrate.

Ce passage subit d'une sombre étude d'avoué dans la forêt de Fontainebleau embrasée par la lumière, éblouit tout d'abord le jeune peintre. Il chercha sa voie avec hésitation. A vingt-six ans, il fit son premier voyage en Algérie. Il avait trouvé enfin sa patrie, qui est celle de l'hirondelle, — le soleil! D'autres allaient voir à Rome les grands peintres; Fromentin préféra voir l'éternel et changeant modèle : la nature. Une place était à prendre à côté de Vernet, Marilhat, Decamps, Delacroix. Vernet et Delacroix avaient vu dans la nature africaine une nature d'épopée où la figure humaine occupait la plus grande part du plan. Marilhat et Decamps avaient rapporté de l'Orient une lumière splendide mais violente. Fromentin se laissa aller davantage à la familiarité des choses afri-

caines. Il donna plus d'importance aux échappées profondes du ciel et il étala une plus discrète harmonie de tons. Inférieur à ces maîtres par la force et peut-être par l'éclat, il leur est supérieur par la distinction, l'élégance et la sérénité. On peut dire que Delacroix est plus puissant que Fromentin, mais on ne peut dire qu'il fut son maître. L'œuvre de Fromentin est personnelle. Il a marqué et gardé sa place

FROMENTIN Ol

sur un coin du ciel africain. Il n'a pas essayé de compléter quelque œuvre, comme un statuaire qui ferait deux bras à la Vénus de Milo. Il a créé tout un ensemble.

Dans le fleuve de l'art contemporain, remué par tant d'artistes, comme l'est la Seine d'aujourd'hui par tant de bateaux à vapeur, Fromentin a son calme sillon d'eau bleue. Vous ne trouverez nulle part réunis un sentiment d'émotion aussi contenue, un tel caractère d'intimité pénétrante, une délicatesse aussi élevée et une telle justesse d'harmonie. Il n'éblouit pas, mais il s'insinue. Il ne frappe pas fort, mais peu à peu il trouble et il charme. Sa grâce est le résultat de sa force. De même le lion est gracieux. De même le cheval arabe, si vigoureux, est charmant !

La personne était en complet accord avec son talent sérieux et gracieux. 11 avait l'élégance et la correction de l'attitude. Tout éclat de voix faisait frissonner ce nerveux. Doux et poli, il avait les abords aimables. Il n'était pas froid, il était seulement grave. Il recherchait les délicatesses dans les hommes et dans les choses. « C'est un écorché », disait de lui un des rares peintres qui ne l'aimaient point. Il avait, en effet, comme une sensibilité à vif et maladive. Son front s'était dépouillé. Sa face avait maigri. De fréquents accès de fièvre le pâlissaient. On s'étonnait de son labeur continu. Mais quand on remuait par quelque haute discussion sur l'art cette âme qui semblait n'avoir qu'une petite flamme de vie, on voyait, comme dans une liqueur embrasée qu'on remue, déborder un tourbillon de flammes. On découvrait alors le secret de sa vie. Cet homme vivait d'une passion fiévreuse

pour l'art. L'œuvre si apaisée du maître sortait d'un cet veau en ébullition.

Je suis un portraitriste et non un critique. J'indiquerai seulement aux chercheurs un poëme sur lamour et dans la Revue organique des départements une étude fort curieuse : « A quoi servent les petits poètes ! » En effet, Fromentin était aussi un poète. Il a fait le tour du monde de l'art. Je ne sais s'il était plus grand écrivain que grand peintre. Fatigué par Tivresse de la couleur, il croyait se reposer dans la griserie de l'encre ; et vice versa. Il croyait changer d'ivresse, alors qu'il ne changeait que de verre.

Quoi qu'il en soit, les tableaux de Fromentin sont identiques à ses livres. (Il avait une belle écriture ronde, élégante et nette.) Il a dessiné ses livres. Il a peint les uns et les autres avec la même palette. Ses descriptions sont des tableaux polychromatiques. Ses phrases sont dans le même bain de lumière douce. M. Renan est à Fromentin, sur le papier, ce que Delacroix lui est sur la toile. Il eût reproduit avec moins d'éclat que l'auteur de Jésus, mais avec une plus discrète et exacte réalité, ces francs horizons mélancoliques de l'histoire sacrée — où les anges passent comme de grands oiseaux blancs.

Aujourd'hui les livres de Fromentin vont se vendre presque aussi bien que ses tableaux. Les écrivains contemporains sont de ces rares êtres qu'on achète, mort, plus cher que vivant.

Son ambition était au-delà des réalités; elle était dans les rêves. Son tableau du dernier Salon était comme une nouvelle tentative. Il raturait sans cesse

son œuvre pour arriver à une perfection que son esprit entrevoyait et que sa main n'atteignait pas. Debout devant la toile demi-peinte, il s'effrayait parfois de n'y pas voir la clarté qu'il avait rapportée d'Algérie. Un jour, il me dit devant l'ébauche d'un de ses meilleurs tableaux : « Je me suis trompé — je suis comme le coq qui a chanté devant une lanterne qu'il a prise pour le lever du jour ! » Alors il mettait fiévreusement un ton ici, et là, un autre ton. Et la clarté allait de l'un à l'autre, — comme pendant la nuit une lumière qui va de fenêtre en fenêtre.

Son tableau s'illuminait. L'horizon qu'il avait vu reparaissait. Les chevaux marchaient. Les femmes regardaient. Les étoffes brillaient et les croupes reluisaient. Alors il était heureux comme un enfant jusqu'au prochain découragement. Il lui fallait, pour être calme, les bravos de ses confrères et du public. Cette existence fut en définitive pleine de fanfares. Et dans l'intimité du foyer il eut, grâce à une femme de douce distinction, la plus charmante monotonie de bonheur. De temps en temps il se sauvait dans le pays de la lumière pour refaire sa provision. — Et il revenait, apportant dans son carton des clartés nouvelles, comme un herboriste apporte dans son herbier des plantes inconnues.

Un jour, il avait écrit Dominique, une étude psychologique. Mais là, plus qu'ailleurs, son esprit, énamouré de toutes les idéalités, avait senti les barreaux d'une cage. Il avait dit qu'il ne reviendrait plus à la vision terrible de l'âme humaine. Cette mort lui faisait peur. Elle lui faisait froid. Fromentin était frileux. Il préférait sa nuit tiède d'Afrique où les étoiles semblent des fentes par lesquelles on croit apercevoir

une seconde voûte qui n'est qu'un immense soleil.

Il préparait une suite à son œuvre magistrale sur les Grands maîtres d'autrefois. Il y songeait là-bas avant que de mourir. — Partout où il était, son esprit travaillait comme une montre qui marche, quel que soit le clou où on raccroche.

Il a écrit je ne sais où — car je dessine ce portrait loin de Paris sans un livre devant moi, — « l'esprit français est un idolâtre ». Gela est surtout vrai de son esprit. Fromentin a été om idolâtre de l'art. S'il a bien dit, celui qui a affirmé que toute grande vie e ■ ■' la réalisation, dans Page mûr, d'un rêve de jeunesse, — Fromentin a vécu la grande vie !

Cet idolâtre a eu souvent sa passion assouvie. Mais elle lui renaissait toujours comme à don Juan. Il voulait vivre pour voir encore. Huit jours avant sa mort, il s'écriait dans un wagon, devant deux de ses amis : « Je sens du feu à la lèvre; j'ai peur que cela ne soit grave » ; on lui répondit en riant.

Cinq jours après, la mort triomphait de ce corps brisé par cette fièvre de trente-cinq années, qui n'était peut-être que la gravitation lente de son àme, aimantée aux grandes clartés, vers l'éternelle lumière. — Fromentin n'était pas mort : il était arrivé 1

L'histoire politique de notre temps est une histoire ironique. Elle a trompé tous les prophètes. Si vous voulez savoir d'une chose publique ou d'un homme politique ce qu'ils seront demain, ne consultez ni la logique éternelle, ni les précédents ; jetez un sou en l'air. Basez votre prophétie sur pile ou face. Aussi bien, voyez M. Grévy. Cet homme froid n'a eu dans sa longue existence qu'une note brûlante. Ce fut un coup d'Etat. Il donna sa démission de président. Cela permit à M. Buffet, son successeur, d'aider efficacement à la naissance du 24 mai. Les sages dirent alors : Si quelqu'un de ces deux hommes, MM. Thiers et Grévy, remonte à la surface, ce sera à coup sûr M. Thiers, l'homme-liége, et non M. Grévy, l'hommeplomb. Mais voici que c'est l'homme lourd qui reparaît dans le poste peut-être le plus important de la France contemporaine. En effet, il n'y a rien de plus important que le danger public. Or, chacun sait que le Maréchal-Président et le Sénat sont les deux pieds solides du trépied gouvernemental, et que la Chambre des députés , représentée par M. Grévy, est le pied qui branle.

Donc, voici la première note : Cet homme lourd qui surnage! Nous allons bientôt voir quelles sont

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les vessies qui le tiennent au-dessus de l'eau. — Voici la seconde note : M. Grévy, qui a joué un dus rôles les plus importants de ce temps, a eu peu de biographes et encore moins de portraitistes. C'est que sa ligure manque de relief. Ce vieillard, encore jeune d'allure, corpulent, robuste, ressemble à toute autre chose qu'à son œuvre. Il a l'air d'être quelque chose, mais n'a pas l'air d'être quelqu'un. Il a le nez et la bouche de tous ceux qui ont le nez ordinaire et la bouche moyenne, comme dit un passeport. Sa calvitie est de son âge. Sa face rasée est de sa profession d'avocat. En outre, M» Grévy n'a ni défaut ni vertu de première grandeur. Mais il doit à l'équilibre exact de ses différents attributs une personnalité élevée. Dans un temps où la foule se porte fiévreusement vers tout extrême, le succès de cet homme de moyen terme est encore plus remarquable que l'homme même. Enfin, nous sommes à une époque où les premiers talents manquent et où les seconds font l'intérim. — M. Grévy est un second grand prix.

Une des autres vessies qui l'ont soutenu au-dessus de cette eau où sont tant de grands noyés politiques, c'est sa qualité de Franc-Comtois". Le Franc-Comtois est un Breton rusé. Il a du Breton son étoile un peu épaisse, son bon sens et la bravoure de son tempérament. 11 a de plus ou de moins — comme vous voudrez — son habileté dans le Faire. Proudhon et M. Courbet ont été des paysans Franc- Comtois pervertis, mais qui avaient gardé la finesse native. L'un a su mettre sur sa plume et l'autre sur son pinceau la glu qui retient la foule. M. Grévy a, plus que ses deux compatriotes, le sens moral, s'il a moins le sens artistique. Il a fait plus fort qu'eux.

Sans cesser d'être un caractère, il a su se faire un nom et une situation. Il a été tin sans avoir la réputation de Têtre, — ce qui est la grande finesse.

M. Grévy n'a jamais dit tout ce qu'il pensait, ce qui a permis aux gens de croire qu'il pensait beaucoup. Il a été patient. Cela devait arriver tôt ou tard dans ce siècle de parleurs et d'effarés qu'un homme taciturne et peu pressé prit le haut du pavé.

Avocat sans éclat, quoique éminent juriste et argumentateur puissant, il a été nommé bâtonnier du barreau de Paris, moins pour l'importance de son œuvre quotidienne que pour la qualité de son savoir et la dignité de son caractère. Pendant son bàtonnat, les clients ont rempli son cabinet de la rue Saint- Honoré, qui n'était pas habitué à foule pareille. Ce succès l'a trouvé aussi impassible que son cabinet. Cependant son talent a paru grandi, quand, l'autre an, M. Grévy reprit la robe. — Jadis, l'idée brisait parfois la phrase correcte, comme un homme brise les coutures de son habit.

Il a peu plaidé à la Cour d'assises, car là il ressemble plutôt à un procureur général qu'à un avocat. On s'imagine facilement ce masque et cette parole sortant au-dessus d'une robe rouge. — On aurait peur vraiment de voir cet avocat conclure à la condamnation à mort de son client ! — Il parle lentement, comme doit le faire la justice, qui « va lentement ». M. Grévy n'a jamais ri en public. Quand il sourit, ses yeux semblent protester contre le demirictus des lèvres. La fortune a fait de lui un héros de la politique où tout est compromission. Mais M. Grévy n'y a pas changé son tempérament. Il a été à la barre, comme à la tribune et au fauteuil, un

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superbe procureur-général. Inférieur à quelques-uns par l'éloquence, il a été supérieur à un plus grand nombre par l'autorité. On a toujours écouté M. Grévy sans rire et sans interrompre. Je ne pourrais pas en écrire autant de tous les grands orateurs.

On a dit que M. Grévy était un des survivants de 1848. Cela ne dit rien. 184N n'a eu aucun caractère défini. Tout le monde en a été. J'en ai été moi-même, quoique je fusse au collège. M. Grévy n'appartient à aucune famille républicaine historique. Il n'a pas de père et n'aura pas de fils. Il est Grévy ou plutôt il est M. Grévy : son frère lui ressemble si peu qu'il s'étonne de s'appeler comme lui. Si son fameux amendement de 1848 avait été voté, l'histoire était changée de date. Nous sommes condamnés, en France, à faire dix ou quinze ans sous chaque régime politique. Si la République avait été consolidée en 1848 par M. Grévy, nous aurions fini aujourd'hui le temps que nous avions à faire sous elle. Nous serions en monarchie — pour quelque temps !

Un jour, j'étais chez M. Grévy. Je crus lui faire plaisir en lui parlant de son amendement. J'ai causé avec des princes et des rois et je sais causer en courtisan. M. Grévy, quoiqu'il ne fût que sept heures du' matin, avait le grand costume avec lequel il a gagné toutes les batailles de sa vie : — Pantalon noir, redingote noire, gilet noir et un faux-col — vous savez ces faux-cols d'une raideur et d'une blancheur qu'on change deux fois par jour. Tout à coup, il me dit : « Vous avez beaucoup de perdrix rouges dans votre pays ? » et il se dérida. Même son regard, d'une finesse pénétrante, eutun sourire! En effet, M. Grévy est un grand chasseur. Là-haut, dans le Jura, M. Grévy,

vêtu d'une blouse grise, cause et trinque avec les paysans. Sa nature, en dedans ici, devient en dehors, là-bas. Il rit d'un gros rire. Il est bon enfant. Est-ce que son impassibilité serait voulue ? Ferais-je ici le portrait d'un homme masqué ?

Le Franc-Comtois s'est-il dit : « Au milieu de ces générations hurlantes et folles, j'apparaîtrai avec un masque taciturne et sévère ! » Y a-t-il deux Grévy ? Celui qu'on voit ici et le fort joueur de billard de làbas ? Dans l'intimité, se mettrait-il tout à coup à quatre pattes, comme un caniche vêtu en général le fait après la représentation ? Certes, mes points d'interrogation ne diminuent en rien la valeur de M. Grévy. Il demeure mystérieux. Pendant cette longue visite, en 1875, le chasseur me dit : « Je tire mieux la plume que le poil! » C'est la seule confidence que j'ai retenue. — Pourtant mon oreille est comme un trou de boîte aux lettres !

Ne diminuons pas notre pays déjà trop abaissé. M. Grévy l'a empoigné par une qualité maîtresse : le bon sens. Son attitude pendant la guerre a été parfaite. Quand M. Gambetta, revenant au tragique, eut l'air de vouloir supprimer les libertés publiques comme aristocrates, M. Grévy eut une scène violente avec M. Gambetta. Là il protesta au nom de la République grave contre la République affolée; ici, au nom de la République libérale contre la République démocratique *, et là comme ici, au nom de la patrie blessée. Plus tard, le doctrinaire devenu député, résista aux compromissions de M. Gambetta! Il rehaussa tellement, par sa résistance quasi-solitaire, les

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idées radicales, qu'elles l'accusèrent de les trahir. Cependant M. Grévy n'est pas radical. Mais il avait consulté le bréviaire de liturgie puritaine qu'il a dans sa poche et il restait dans sa foi républicaine patriotique austère, une et indivisible. Il faut reconnaître dans cet homme qui, ce jour-là, fut notre énergique adversaire, un intransigeant de haute allure. Ce n'était plus de l'habileté franc -comtoise, c'était seulement du caractère. Il pouvait en une heure perdre ses chances à la présidence de la République ; car bien des gens avaient dit : « M. Grévy, cet homme indochiffré, pourrait convenir à notre situation indéchiffrable ». Pendant la guerre, et ce jour-là, l'homme lourd devint grand.

L'autre jour, j'ai dit que Mgr Dupanloup me rappelait Voltaire. Ses amis ont reconnu la justesse de cette comparaison étrange. Aujourd'hui je cherche quelle est la caricature de M. Grévy et je trouve Joseph Prudhomme. Chacun de nous, même des plus hauts, a son Sosie dans les ombres chinoises. Comme Prudhomme, M. Grévy est un peu gourmé ; comme lui il aime ce qui est majestueux, correct et sérieux. Il croit beaucoup en lui. Il aime la propreté et l'ordre partout, même dans la rue. Il a épousé les vieilles rancunes contre l'aristocratie de naissance ; et il est aristocrate d'humeur. Comme Prudhomme, il fait des phrases sur la liberté et il a un tempérament autoritaire. M. Grévy est le type le plus élevé du bourgeois dont Prudhomme est la parodie. Quand, à l'Assemblée, les tambours battent aux champs et que tous dans les tribunes, ambassadeurs et journalistes, se découvrent, — c'est le bourgeois français qui monte au fauteuil de la présidence.

Toute situation politique façonne à son usage, en se prolongeant, trois ou quatre hommes politiques. De même que le duc Pasquier convient excellemment par son talent passionné à l'atmosphère calme du Sénat, de même M. Grévy a réussi, par sa froideur, dans l'étuve brûlante de la Chambre des députés. Et puis, M. Grévy a progressé visiblement. Il n'est pas de ceux qui, en demeurant sur les hauteurs, n'apprennent rien — comme le génie de la colonne de la Bastille ! La science du droit public et son habitude des débats parlementaires ajoutent à son autorité personnelle. M. Grévy a vécu longtemps, sans prendre part aux intrigues, dans les coulisses où se prépare le drame politique et que le public ne connaît pas! — Il n'y a que les coulisses des cirques qui soient ouvertes au public ; parce que les chevaux sont les seuls acteurs aussi beaux dans les coulisses que sur la scène. — Enfin nul ne sait, mieux que lui, écraser un interrupteur sous une phrase lourde comme une pierre de taille sculptée. D'autre part, il manie l'ironie avec une force d'autant plus grande que l'esprit qu'il a semble toujours inattendu. C'est un éléphant qui, tour à tour, se sert légèrement de sa trompe ou pesamment de son pied.

La France a aujourd'hui un pressentiment dans sa vie intérieure. Nous ne sommes plus aux jours où Napoléon Ier voulait donner à ses frères une portion de l'univers, comme on distribue une part d'orange. Mais nous sommes toujours le grand peuple qui vit d'une vie intellectuelle, double de celle des autres peuples. Or, cette vie dérive aujourd'hui du Parlement. Si le Sénat est le cœur du pays, la Chambre des députés en est la tête. Et nous avons mal

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à la tête. On pressent qu'il se passera là quelque chose. Ce pressentiment public grandit la personnalité de M. Grévy. Il me semble que M. Grévy a un rôle déjà suffisamment indiqué. M. Gambetta est aujourd'hui le maître de la majorité de l'Assemblée; on dit que ses résolutions sont conservatrices. Nous avons plus d'envie que de motifs de le croire. Mais le conservatisme de M. Gambetta est suspendu, comme par un fil, dans un incendie. Le pays doit donc être satisfait de voir au fauteuil M. Grévy qui a toujours été le gêneur de M. Gambetta. — Cela rassure comme un garde-feu.

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