LE PRINCE CHARLES III
grand peuple semblable à celui dont rêvent en France quelques esprits qu'on connaît... A tout prendre, ce sceptre de Charles III est comme l'ancien bâton pastoral. Il est doux, quoique celui qui le porte soit un entier et haut caractère de prince. Rien de plus virile assurément que cette protestation d'un tout petit contre le grand siècle d'à présent! Elle jette fièrement une pierre pour arrêter le cours des temps, troublés comme des eaux d'orage...
Mais je reconnais que Charles III est, en dehors de Tordre politique, un des princes les plus cultivés et les plus ouverts à tous les progrès humains. Je félicite donc le peuple qui éprouve ce bonheur particulier de l'homme qui regarde à travers les vitres une tempête de neige ! Si la tourmente européenne finit par atteindre Monaco, le prince Charles III frétera trois grands steamers; — il emmènera son peuple sur la mer où ses ancêtres sont nés!
C'était à la dernière heure de la bataille de Novare. Le roi Charles-Albert éprouva un tel effroi à mettre son épée au fourreau qu'il voulut mourir avec son pays. Ceux qui l'ont vu en ce moment et n'en sont pas morts, vous diront que le roi, père de Victor- Emmanuel, s'avança dans un espace resserré entre un mur et une haie. —On entendait dans la campagne comme un râle immense !
Le cheval du roi se cabra. Il n'y avait aucune émotion sur la figure du vieux roi. Figure osseuse, sombre, grande et sévère. Charles-Albert voulait être tué — voilà tout. Et il attendait les boulets. Ses aides de camp tombaient — il attendait toujours. Enfin il comprit que la mort ne voulait pas de lui. Il quitta lentement le champ de bataille, retenant son cheval épouvanté, comme pour laisser à la mort le temps de changer d'avis.
Deux heures après la bataille, un jeune homme moins grand mais plus fort, ayant une de ces physionomies fières et martiales qui font détourner les peuples, surtout les peuples de soldats, — un officier dont les aiguillettes étaient brisées, les bottes poudreuses et les broderies déchirées, comme s'il fût sorti d'une lutte corps à corps, se présenta, tête nue, devant le feld-maréchal Radetzki. L'illustre général
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se leva, découvrit ses cheveux blancs,, pencha bien bas son front et dit :
« Sire, c'est au vieux soldat de l'Autriche de se découvrir devant le roi de Sardaigne. »
La victoire a effacé tout cela. Nous sommes loin du jour où ce nouveau roi, qui avait ramassé la couronne brisée de son père sur le champ de bataille, disait à sir James Hudson, ministre d'Angleterre : « Je ferai à l'Autriche the war to the knife, la guerre au couteau ». Les motifs de cette haine sainte n'existent plus. L'Italie est enfin libre jusqu'à l'Adriatique. Il faut dire que c'est grâce à nous ! Aujourd'hui Victor-Emmanuel peut serrer la main de l'Autriche et l'aimer comme il aima tant sa femme l'Autrichienne, cette reine si douce et si gracieuse qui est à Superga, à côté de Charles-Albert. Mais la France manque à ce rendez-vous sur le Grand-Canal de Venise.... Passons!
C'est ici une vision passée que je reproduis, froide comme la plaque d'un daguerréotype. Malheureusement, je n'ai pas suivi le roi de très-près dans des circonstances historiques. Je ne l'ai pas vu sur le champ de bataille. C'est là, comme on dit au théâtre, le rôle où il est le mieux. En ce cas, le roi brûle les planches.
C'était pendant l'hiver ; avant les apothéoses. Je me trouvais dans le salon d'une femme qui était, à ce moment, dans tout l'éclat de la beauté et de l'esprit. Le valet de chambre entra effaré : — « M. Crespi demande à voir madame. .. » « — M. Crespi! je ne connais pas ça ! Mais qu'avcz-vous donc ? » En effet, le brave Piémontais avait des yeux gros comme des boules de loto. Alors, s'adressant à moi, Mme X...
me dit : « Voyez donc, cher ami, ce que c'est! » Je sortis, mais à peine entré dans la salle à manger qui précédait le salon, je vis un homme venir rapidement sur moi. Je n'eus que le temps de rentrer dans le salon et de dire : — « // re ! »
Elle se leva, comme poussée par un ressort, droite et immobile devant son fauteuil, blanche comme sa robe blanche. Pietro, le domestique, restait surplace. Le roi alla à elle, et, lui prenant les deux mains, il la lit asseoir. Mme X... avait repris — c'est la faculté maîtresse des femmes — tout son sang-froid. Se relevant, elle approcha du roi un fauteuil. Elle remercia avec une phrase qu'on eût dite préparée depuis huit jours. Les femmes sont de grandes improvisatrices ! Mme X... me présenta au roi. Je lui avais déjà été présenté deux fois, mais j'affirme sur mon âme qu'il ne me reconnaissait pas plus que si je n'avais jamais quitté mon village.
Je fis signe à Pietro, toujours immobile, de s'en aller. Il obéit en trébuchant. C'était un Piémontais, et c'est tout vous dire. Imaginez un bedeau de Saint- Eustache qui voit tout à coup entrer dans son église Saint-Eustache lui-même,
Le roi resta là quarante minutes. Ce fut la conversation d'un galantuomo ou d'un gentleman avec une femme. Assis, les jambes un peu étendues, il frappait parfois avec la paume de la main droite le bras du fauteuil. Il parla peu. De temps en temps, il relevait légèrement, en signe d'assentiment, sa tête un peu renversée en arrière. Sa main gauche lissait ou tordait l'extrémité de ses moustaches encore plus longues qu'aujourd'hui. On a dit qu'il a une figure de kalmouck. Cela est vrai, vu de loin. Mais c'est, en
tous cas, une figure de roi tartare. D'autre part, on s'imagine Pierre-le-Grand avec cette tête -là.
Vu de près, surtout quand il parle à une femme, le roi semble être de race très-fine. L'expression de sa physionomie devient douce, quoique restant toujours impassible et fière. C'est bien là le descendant de la famille royale la plus vieille après les Bourbons. Je dis plus : L'homme, sans doute en procédant par contraste, a une séduction sut generis qui est celle d'un lion faisant le chat. Il a fasciné bien des gens, même de vilaines gens, comme Garibaldi. Mais il a un défaut. Il n'a pas assez l'air d'écouter ce qu'on lui dit. Son œil est plein de finesse, mais se rendort souvent dans une sorte d'ennui.
Gros plutôt par l'estomac que par le ventre. Le cou serré par une petite cravate microscopique. La taille prise dans sorte de capote brune. Pantalon large. Gant blanc de soldat; ce détail me frappa. Victor- Emmanuel n'était pas habillé comme on l'a vu et comme on le voit. C'est le costume militaire et brillant qui lui va.
Quand, sur son demi-sang vigoureux et étoffé, à la crinière flottante et à l'encolure recourbée, comme les anciens chevaux de Victor Adam, le roi passe au galop cadencé devant les bataillons italiens, il a assurément une belle tête de roi. Il faut qu'un roi sache monter à cheval. Cela était surtout vrai, en i85g ou 1860, d'un prince de la maison de Savoie. Dans l'harmonie des cuivres jouant quelque marche de Verdi, au bruit des acclamations, dans la poussière blanche, soulevée par les escadrons et qui l'entoure comme une fumée d'encens militaire, vous voyez le Victor-Emmanuel que chacun connaît. Moi, je vous raconte celui qu'on ne connaît pas.
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Le roi est un objectif : il personnifiait en lui la liberté, l'indépendance, la patrie; le poète piémontais, Brolïerio, médiocre homme politique, me Ta dit : « Le roi est depuis dix ans dans la prunelle de Tltalie! » Aujourd'hui il y a deux Italies, sans compter l'insensée ; — le pape et le roi. Adversaires, mais non ennemis. Le geôlier vénérant le prisonnier, et le prisonnier aimant l'homme dans le geôlier. Aujourd'hui Victor-Emmanuel a enfin l'acre bonheur de défendre contre Berlin celui à qui il a fait du mal. Le vieillard vêtu de blanc à qui le grand Balbo criait: « Courage, » est la menace radieuse, formidable et sérieuse de l'idéal contre la réalité brutale. Je me me souviens de l'époque préparative — 1 858. Toute l'Europe princière et diplomatique passait sur les chemins d'Italie, comme sur un trottoir de boulevard parisien. Temps enivrant où on se battait en duel si souvent, mais presque toujours sans se faire du mal, comme dans les opéras-comiques !
....Enfin le roi se levapour partir et prit la main de Mme X... Elle se leva. Moi, je ne me levai point — parce que je ne m'étais pas assis.
C'était en 1860, après la victoire, à Milan, à l'époque du carnevalone. Au théâtre de la Scala, à minuit; grand bal masqué de gala; comme c'est bien italien! Dans la loge à droite de la scène (et non au fond de la salle, comme d'ordinaire en Italie), Cavour; Rattazzi, figure intelligente et aiguisée, grand, mince; général de La Marmora, moustaches épaisses et noires, grand et maigre; maréchal Vaillant, gros et
pourtant fin; baron de Talleyrand, ministre de France, petit, tout jeune, svelte, avec un cordon plus large que lui — et le roi. Quand il était entré, ce fut un cri tel que je n'en ai jamais entendu de pareil. Pourtant, on a rudement crié dans notre époque !
Il avait salué froidement et s'était assis. Il ne souriait ni ne parlait; la main sur la poignée du sabre, la tête rejetée en arrière, le regard ailleurs; on eût dit d'un lion dans une cage qui rêve à la montagne — où l'on chasse !
Quant à moi, perdu comme toujours dans la foule, je n'étais pas aussi vieux que je le suis aujourd'hui, car j'étais déguisé en Suissesse. Partout un air embrasé. L'Italie était folle. Et nous qui représentions la France avec ces beaux et jeunes officiers de Magenta qui, hélas ! ne liront pas tous ceci, nous avions gagné la contagion de cette foule. Et puis, au-dessus de tout ca — les effluves lascives qui caractérisent l'Italie! '
Quand le roi sortit — vous dire quel bruit ! la foudre fût tombée qu'on ne se fût pas plus dérangé que sous un verre de lampe qui casse. J'étais rapproché du roi. Je criai plus fort que les autres : « Viva il re ! » Victor- Emmanuel me regarda. Cavour lui dit un mot. Le roi sourit. A chacun son œuvre ! Moi, j'étais heureux comme un ange d'avoir fait enfin sourire l'homme sombre. Je vois tout cela aussi distinctement que je vois ma plume et mon papier.
Sautons quelques mois plus loin. C'était six semaines avant la mort de Cavour. Je déjeunais, rue de l'Archevêché, chez M. de Cavour. Comme d'ha-
bitude, il avait auprès de lui, sur la table, une bouteille d'eau minérale à laquelle il ne touchait jamais. Il disait : « Je vois à chaque repas une bouteille ordonnée par le docteur Farini, et je m'en trouve bien ! »
Pauvre et excellent grand homme! Son incessante et dévorante activité le rongeait. Il avait le pressentiment de mourir avant la réalisation de son rêve et il avait voulu activer artificiellement la naissance des événements, sous la pression des atmosphères triplées. Les attaques réitérées de son sang vers le cerveau étaient des avertissements. Il entendait venir la mort et il voulut lutter de vitesse avec elle. Il lui fallait un an de vie ! C'était, malgré l'avis des médecins, saignées sur saignées ! Mais si vous saviez combien gouailleur, bon, confiant dans la vie privée! Après dessert, il me dit : « Le roi connaît le nom de votre grand'mère qui a servi la maison de Savoie. Rendez-moi le service d'aller à Montcalieri, où est en ce moment le roi, lui porter cette lettre, et vous répondrez à ses questions, s'il vous en fait. » Ce n'était pas précisément politique; il s'agissait d'une question mixte, de géographie et de droit international.
Je descendis à la station de Montcaleiri. Le château est à gauche, comme une fabrique monumentale. Un landau avec la livrée rouge amenait les quatre enfants du roi, qui rentraient, selon leur habitude quotidienne, de Turin. Ils étaient placés ainsi : elle, cette emme sympathique et modeste, que nous avons tous respectée — au fond, à droite; à gauche, cette petite figure si éveillée et déjà sérieuse de la filleule du pape : Pia. Devant, le prince Amédée, déjà charmant
comme Fêtait son oncle, le duc de Gênes ; et le prince Humbert, figure vivante et fière, copie du père. A cette heure, tout ce petit monde riait — nid d'aiglons qui gazouillait comme un nid de chardonnerets !
Le roi me reçut dans un petit cabinet du rez-dechaussée qui donne sur le jardin. Victor-Emmanuel habitait rarement Montcalieri. Le roi, qui revenait de la chasse, était habillé quasi en bersagliere. — Large ceinture de cuir. Il ouvrit la lettre sans me regarder. Puis il me dit : « Asseyez-vous là et écrivez ». Il me dicta la réponse, la ferma, me la remit; et bonjour ! Heureusement, je trouvai dans le salon d'à côté, le comte Robilante, officier d'ordonnance, — celui qui, aujourd'hui, est ambassadeur du roi près de l'empereur d'Autriche.
En ce temps, long, svelte, figure osseuse, grand* air, jeune, le poignet droit coupé, la figure sillonnée à droite par des traces blanches de coupure. Signalement : ressemblance physique avec Charles-Albert. A Novare, il avait eu le poignet brisé et était tombé de cheval. Son pied ayant été retenu par i'étrier, il avait été traîné pendant quelque temps par le cheval sur le champ de bataille de Novare. Il comprit que je devais avoir faim; et il me mena auprès d'un pâté.
Je faisais honneur à un perdreau truffé, peut-être' tué par le roi, quand Victor-Emmanuel entra. Il me dit en riant : « Pourquoi n'êtes-vous pas venu en Suissesse ? » « Ah ! maësta-! » Le comte Robilante, qui riait derrière, lui avait tout raconté. Il me fit rasseoir et pendant que, selon son habitude bien connue, il se promenait en long et en large dans la salle, il me forçait à continuer mon pâté. Il me fallut aussi et surtout lui parler de Milan, de Turin, des hommes et beaucoup des femmes. Et de tout cela à
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nia manière de France ! Le roi aime la France et les Français. Il Ta dit Vingt fois et montré encore plus souvent. Et le roi riait de ce bon et gros rire qu'avait CavouT. Mais vous savez que tout dans la vie a une fin, même les pâtés !
Quand je remis la réponse au comte, il me dit : « Hein ! qu'en dites-vous ?» — « Dam, Excellence, j'étais si troublé que j'ai écrit, comme un greffier, sans comprendre. » — « Tant pis-, et sachez bien ce dont le public ne se doute pas: le roi est plus fin que moi. » — Plus tard, j'ai rapporté cette conversation à M. Thiers, président de la République, qui, par l'entremise de M. Barthélémy Saint-Hilaire, m'avait fait appeler pour avoir des renseignements sur l'Italie.