‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 64 sur 68 · LE CARDINAL GU1BERT JM ) I · texte numérisé non relu

LE CARDINAL GU1BERT JM ) I

à jouer. Dieu eût façonné exprès cette physionomie pour la dignité désormais redoutable d'archevêque de Paris, que — je l'en assure — il n'eût pas mieux réussi!

L'expression dominante de la figure du cardinal n'est point la douceur, c'est la sérénité. Si cet homme n'était pas un saint, cette expression eût été seulement hautaine et sévère. Mais la douceur de la vie a comme arrondi les angles de cette face énergique, sans pouvoir cependant réussir à enlever cet air de fierté que donne le sentiment, même inconscient, de la supériorité morale. Habillez le cardinal Guibert comme vous et moi, et mettez-le en face d'un artiste. — Cet artiste dira : « Cet homme doit avoir une volonté de fer, une intelligence supérieure et quelque grand chagrin ». Or, les chagrins de Mgr Guibert ne sont point personnels. Il n'y a, dans sa maison, ni oiseau ni chien dont il puisse regretter la perte. Il a souffert et il souffre pour son maître qui est là-haut, son maître qui est là-bas, pour l'Eglise, pour la France. D'autre part, cette figure exprime — je dirais un sentiment de fatalité orientale, s'il ne s'agissait pas d'un prêtre. En effet, il a remis depuis longtemps à un autre l'aujourd'hui et le demain de sa vie. Rien ne peut l'étonner des hommes et des choses. On sent si bien qu'il mourrait aussi calme que les autres archevêques de Paris, qui furent non moins bons que lui, mais — ce me semble — moins plastiquement beaux!

La cérémonie continuait. Le chœur de Notre- Dame semble être séparé de nous par une immense gaze. Un petit choriste, habillé tout en rouge, comme

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Mgr Guibert, seul au milieu du chœur, chante les soli auxquels répond la voix formidable des grandes orgues. Cette voix d'enfant qui emplit la nef, comme celle d'un petit oiseau emplit la montagne ou la forêt, a un je ne sais quoi d'émouvant que ne donne pas le soprano aigu de la femme. C'est parfois comme une sorte de contr'alto; en effet, elle a déjà un timbre grave. — On comprend que bientôt cette voix va mourir, atteinte par la puberté. L'enfant a treize ans. C'était son dernier cri. Le petit cardinal chantait à tue-tête du Palestrina et répondait tout seul à ces voix parfois si navrantes qui sortent des grandes orgues. Les mains dans les poches de sa petite robe rouge; les cheveux blonds frisés flottant à droite et à gauche; la tête renversée en arrière, il chantait, rossignol divin, comme je n'ai jamais entendu chanter. — Revenu à sa place, le petit cardinal tira la langue derrière le cher frère, directeur de la maîtrise!

La cérémonie se termina. J'étais derrière la grille dorée du chœur. — Le grand et le petit cardinal repassèrent devant moi! Quel âge a Mgr Guibert? L'âge des évèques de Raphaël. Peu à' peu la cathédrale se vide. Je demeure; l'odeur de l'encens grise vraiment. L'ombre descend. Les lueurs bleues et jaunes qui tombent des grands vitraux flottent dans l'espace. On dirait que les mélodies continuent, comme les vibrations d'une cloche après qu'elle s'est arrêtée. Il v a, dans l'ombre froide, comme les dernières effluves du Laudate Dominum. — Quand un bruit de chaises ou de pas résonne, cela s'arrête, comme le frémissement d'un verre quand on y pose le doigt! Puis cela reprend plus vaguement.

On m'avait dit que les salles d'opéra s'emplissent

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peu à peu de l'harmonie, jusque dans les boiseries; on ne m'avait pas menti. La cathédrale de Notre- Dame est toute pleine des grandes voix du plainchant. On peut croire que, toute seule, elle chanterait un Miserere.

La nuit vient, et enveloppe la chaire. Je revois là par la pensée ces grands prédicateurs, plus puissants que les grands orateurs politiques, car non-seulement ils disent « mes frères », mais ils disent aussi « mes sœurs ». Tout à coup le chapeau de Mgr Darboy, pendu à la voûte du chœur, étincelle sous un rayon rouge... — « Monsieur, on va fermer! » me dit un général, c'est-à-dire le suisse. Je sors. — Je retrouve la rue — notre rue d'où j'écris.

Mgr Guibert n'a jamais été un évêque de polémique. Il n'a combattu que le grand combat dont ne parlent point les journaux. Plusieurs de ses mandements sont des chefs-d'œuvre. Cependant, à la marée matérialiste, il a opposé moins des phrases que des œuvres. Sa vie aura été son meilleur traité spiritualiste. Il faut le voir chez lui, à l'Archevêché, pour le mieux comprendre. Mgr Guibert me rappelle ces princes italiens qui se retirent dans le grenier de leur palais. Il s'est mis à l'étroit dans l'immense Archevêché. — Il a fait de la salle à manger une chapelle !

C'est assez dire qu'on ne dîne pas chez le cardinal aussi bien que jadis chez Cambacérès. On y vit au jour le jour. Aucune provision n'est achetée d'avance. A chaque premier du mois, l'archevêque donne une petite somme à sa cuisinière, avec laquelle la brave femme nourrit son maître et Tunique commensal, M. Reulet, secrétaire de l'Archevêché. Une fois par an, après les prédications du Carême, le père Mont-

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sabré s'assied à cette table. Au dessert, on boit un verre de chartreuse. Quelquefois un évêque de passage est invité. Ce jour-là, il y a un extra — dont on mange les restes pendant deux ou trois jours !

C'est que Mgr Guibert mène la vie d'un moine. C'est un membre de Tordre des Oblats, dont le supérieur général, M. Fabre, demeure à Paris. Parfois il se promène dans son jardin, où tout le monde va — excepté un jardinier. Presque à toute heure vous pouvez être reçu par lui, lecteur ou lectrice, si vous avez quelque grande misère morale à lui confier. Le concierge, Charles, vous examinera un peu — cette prudence est nécessaire, car on ne se doute pas de la haine que ces saints-là excitent chez des idiots ou des féroces. Charles fera sonner un timbre. Et au premier étage, après avoir attendu dans un salon remarquable par sa nudité et par la crosse de l'archevêque, placée entre deux fenêtres, vous vous trouvez en face du prélat. Marseillais, il parle avec les gestes, la véhémence et un peu l'accent de Marseille. Enfin, l'homme rouge se lèvera pour vous conduire jusqu'à la porte du salon.

M. Lagarde, premier grand-vicaire, un otage, ne demeure point à l'Archevêché. Non plus M. d'Hulst le jeune, troisième grand-vicaire. Il n'y a là que M. Caron, deuxième grand- vicaire, ancien curé de Saint-Denis, et le chef du cabinet de l'Archevêque, M. Reulct, et enfin M. Petit, secrétaire général, un otage. Puis, il y a le cheval, l'unique cheval.

Le cardinal passe ses soirées au milieu de ces prêtres, qui tous sont remarquables par leur haute intelligence. — On peut choisir bien parmi cette grande armée de prêtres ! Il doit faire de grandes économies. Cependant, il n'a jamais le sou. Vous devinez pour-

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quoi. Il a dit : « Mon métier a cela de bon que je ne suis pas forcé de me préoccuper de mon enterrement, ça regarde l'Etat! » En effet, c'est bien heureux ! Mais il aura fait son église du Sacré-Cœur, élevée quasi à l'endroit où la Révolution contemporaine a, pour la première fois, goûté du sang d'un prêtre!

Ce portrait-ci déplaira au cardinal Guibert. Il dira : — « Qu'ai-je fait à cet écrivain qui vient jeter ma vie dans une des plus grandes publicités du jour ? Je ne demande que le silence sur moi, pourquoi s'est-il détourné de son chemin pour venir dans le mien? » — Je répondrai que l'on peut marcher dans des chemins différents et arriver au même endroit. Qui sait si nous ne nous retrouverons pas dans les mêmes cellules, à la même Roquette et au même quart d'heure de Rabelais ? Qui sait si je ne me confesserai pas alors à lui, comme les autres Pont fait à Mgr Darboy; et ma confession serait celle de bien de mes lecteurs et d'une notable part de ma génération, — des péchés, beaucoup de péchés, Monseigneur! mais jamais de lâchetés! — Nous n'avons jamais lâché vous et les vôtres, quoique les vôtres, — jamais vous, — ayez été un peu sévères pour nous, au temps des prospérités !

J'ai fait le portrait de S. E.le cardinal-archevêque de Paris parce qu'il y a des hommes qui sont de vivantes preuves de l'existence de Dieu, — et que, par le temps qu'il fait, il est bon de taire le portrait de ces gens-là !

Le général de Charette était en 1843- 1844, élève d'un collège breton qu'on nommait le collège Saint- Stanislas. C'était un gros, vigoureux et beau garçon de onze ans. Blond, frisé, il avait un teint d'une blancheur éclatante. Breton par son père, Anglais par sa grand'mère, son sang venait de tous côtés de la grande source des Celtes. J'arrivai dans ce collège. Mon grand-père avait été un lieutenant du célèbre général vendéen, grand-oncle d'Athanase de Charette. Au moment où Charette tombait fusillé à Nantes, sur la place Viarmes, mon grand-père tenait encore la campagne avec son millier d'hommes. Athanase de Charette aimait beaucoup le jeu des chevaux. Une longue ficelle attachait par le bras et accouplait un de nos condisciples et moi. Athanase de Charette tenait cette sorte de rênes. Il était le cocher. 'Nous étions les chevaux. Et hue! Mais nous nous fatiguâmes d'être toujours cheval et jamais cocher. Nous réclamâmes notre tour. Il ne voulut rien entendre. Les deux chevaux sautèrent. sur lui. 11 était un peu plus âgé que nous. Mais nous avions pour nous le nombre. La lutte fut acharnée. Les maîtres d'études accoururent. — On mit à la fourrière de l'endroit, chevaux et cocher.

Il nous quitta bientôt. Nous apprîmes qu'il était page du grand-duc de Toscane. Puis il termina ses

études à la cour de Modène. On le traitait là, un peu comme un enfant de la famille. Le baron de Charette est, en effet, fils d'une de ces deux petites Anglaises, Tune brune et l'autre blonde, que le duc de Berry, mourant du poignard de Louvel, présenta à la duchesse de Berry. L'Italie d'alors n'avait pas la gloire militaire de l'Italie d'aujourd'hui. Mais la gloire est peut-être pour les peuples, comme pour les femmes — le deuil du bonheur. Jamais peuples n'ont été plus heureux que tous ces petits gouvernements italiens et allemands depuis dévorés par les deux fameux ogres : le comte de Cavouret le prince de Bismark. En i85q, le général de Charette était capitaine avec son frère Louis, au service du duc de Modène. Cavour venait de déchirer l'évangile fédéraliste des comtes Balbo, Cantu, d'Azeglio, etc. Il créait la religion nouvelle des grandes unités nationales. — C'est d'après ce rite nouveau qu'on a chanté tant de Te deum et de De profundis ! Le duc de Modène combattait avec l'Autriche. — Le capitaine de Charette donna sa démission.

Il n'y a point plus amère souffrance. N'avoir qu'un rêve — un rêve de guerre ! — et quitter le sol où le canon va appeler de toutes parts les hommes avec sa grosse voix de bourdon ! Sa jeune fortune militaire était échouée entre ces deux grandes armées, comme un navire qui, toutes voiles au vent, est pris entre deux écueils. Le baron de Charette était alors un grand et svelte jeune homme, aux favoris blonds et à la tournure militaire autrichienne. Un portrait de ce temps, qui est au château de la Contrie, ne ressemble guère au général d'aujourd'hui qui est devenu un des types les plus français du soldat. Après le traité de

Villafranca, le baron de Charette partit pour Rome. Rome commençait d'être la seconde patrie de tous les hommes du vieux droit. Pendant quelques ans, elle fit l'office du Caveau provisoire des vaincus, morts en exil. La papauté songea cà organiser sa défense. Un petit corps de zouaves fut créé. Le baron y entra comme capitaine. Un Suisse, M. Alet, fut plus tard nommé chef de ce corps agrandi. M. de Charette devint chef de bataillon. Le voici lieutenant-colonel. — Enfin il est le colonel. — Il est le général. Voilà en quatre lignes ses états de services. Il n'y manque que les blessures, les combats et les batailles. Vraiment un trouvère pourrait seul les bien raconter.

Après Villafranca, la situation générale était grosse d'une tempête plus terrible que l'orage qui venait de s'apaiser. Dans la pesante atmosphère, des éclairs lointains illuminaient tout l'horizon. On eut dit d'une immense rampe de théâtre qui se levait lentement. La représentation terrible eut lieu. Garibaldi était l'acteur. Cavour était le souffleur. Je vis alors le commandant de Charette. Sa nature était à son aise dans ce drame. Il a les défauts et les qualités' sonores de la race latine. Jeune, brillant, brave, beau, il semblait, comme les autres, marcher sur les planches. Tout ce monde, excepté Pie IX dont le front sublime semblait déjà ne pas appartenir à notre terre, avait l'air d'une troupe d'opéra. — J'ai gardé de ce temps mon âme émerveillée, comme par une représentation fantastique. Le général de Charette a retenu à coup sûr de ces premiers jours de sa vie de soldat, la grande allure en dehors qui le caractérise.

Les écrivains impartiaux, comme je le suis, peuvent dire aujourd'hui que l'empereur voulut sincère-

ment sauver la Rome pontificale. Mais il fut trompé par Cavour et par Antonelli, par le comte et par le cardinal. Les torches funéraires qui ont entouré dernièrement Antonelli viennent d'éclairer singulièrement Thistoire. Il ne s'agissait plus, dès 1861, que de mener fièrement les funérailles de la papauté temporelle. Le général de Charette semblait le pressentir. Il eut de bonne heure la claire vue de l'avenir. Certaines de ses allocutions à ses zouaves rappelèrent la phrase de son grand-oncle Charette. « Il ne s'agit plus, pour nous, messieurs, que de mourir. Tâchons de le faire bien. » Maintenant qu'on lit mieux dans le passé, on s'étonne qu'il soit revenu un seul de ces jeunes gens gais et braves, que tant de familles envoyaient à la papauté — comme l'ancienne offrande biblique d'un agneau. Ils apportaient dumoins àRome ces deux armes françaises, brisées depuis : le rire et la baïonnette.

Le baron de Charette personnifiait à merveille cet élément français. Grand parleur, il aimait le bruit et le mouvement. Comme son grand-oncle, il aimait tout ce qui est beau ou belle. Nul mieux que lui n'a représenté la France parmi la mauve, l'ortie et les figuiers de la vieille Rome païenne et dans les salons des rouges cardinaux de la Rome catholique. Le pape aimait beaucoup le général de Charette. Il le recevait souvent. Un jour, il lui dit : « — Mon cher colonel, j'ai appris que vous juriez quelquefois! — Hélas! Votre Sainteté. — C'est une très-vilaine habitude; choisissez quelque mot sonore et point coupable ! — ■ Oui, Saint-Père, je vous le promets. »

Je regrette d'avoir oublié le mot que le baron de Charette avait choisi. Malheureusement, il l'entourait

de petits jurons. Il dut l'abandonner. Un brillant soldat, le baron de Castella, commandant un bataillon des Suisses, depuis général au service de Don Carlos, rencontre sur le champ de bataille de Mentana le général de Charette dont le cheval gambadait. « — Qu'as-tu donc à danser ainsi ? — Ne m'en parle pas, mon clampin de cheval a peur du canon.

— Parbleu ! fît le baron de Castella, il a la queue emportée par un obus! — Ah! mon pauvre vieux, dit Charette à son cheval, en sautant à terre et en l'embrassant, moi qui te croyais un poltron. » A Castelfidardo, il resta en arrière, au milieu d'une grêle de balles, avec une compagnie de zouaves, pour attirer sur lui, dans la retraite, l'attention de l'ennemi

— comme une perdrix qui fait la blessée pour sauver

ses petits!

Il a été pendant assez longtemps en garnison à Viterbe. Là il faisait la guerre aux brigands. Il raconte avec plaisir ces excursions, comme on aime à raconter de belles chasses. A Rome, il redevenait homme du monde. On peut dire de lui qu'il tient autant de place dans un salon que sur le champ de bataille. J'ai remarqué que, dans tout soldat de bonne race il y a un artiste. — J'entends un amoureux de l'art. Il fréquentait les peintres de l'école de Rome. Dans son palazzetto, sur la place qui est près de Saint- Louis-des-Français, il donnait dessoirées charmantes, où certain chanteur de la chapelle Sixtine qui avait une fort belle voix de soprano, chanta avec grand succès des airs populaires italiens. Il allait souvent chez la princesse d'Arsoli, fille de la duchesse de Berry et chez la princesse de Roccagorga, etc., où on faisait de la musique. L'intendant du colonel, qui

était en même temps son ordonnance, était un certain Cormaux. Il était fort laid. Il voulut se marier. « — Je ne t'en donnerai jamais la permission, fit le baron de Charette, tu es trop laid pour te reproduire ! » Tout Rome parla du désespoir du pauvre Cormaux. On riait. On dansait comme une noce napolitaine sur les versants du Vésuve. Mais Charette savait — et c'est là sa note particulière — où on allait. Ce monde charmant rappelait ces marins qui chantent sur Pavant d'un navire entraîné par le courant invisible du Maëlstrom.

Il avait épousé Mlle Elisabeth de Fitz-James, sœur du duc actuel. Le baron de Charette était absolument heureux et il le disait à tout venant. Il y a un enfant dans cet homme à l'allure si virile. Il a toutes les tendresses natives d'une àme d'élite. Sa femme était un doux être gracieux, charmant et très-intelligent. Un jour, elle sortait de chez elle en voiture. Sous le porche, un cri se fait entendre. Elle regarde. Un zoû*ave était tombé sous les pieds des chevaux. La baronne était dans sa deuxième grossesse. — Elle mourut de cet effroi. Charette resta longtemps atterré. Son âme, qui flottait joyeuse aux vents, se replia comme un drapeau sur sa hampe. C'en était fait. Le général de Charette ne devait pas être l'homme heureux que tout présageait. Sa vie devait toujours avoir des portes magnifiques, mais sans un endroit où s'asseoir — comme l'arc-de-triomphe de l'Etoile.

En 1870, les zouaves furent rapatriés par le gouvernement italien. M. Gambetta autorise le baron à conserver son régiment. La légende commence. On

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la connaît. Je ne retiens d'elle que la journée de Patay. Il y a là une longue plaine couverte de neige. En avant et à gauche des volontaires de l'Ouest, il y a un bois. Les troupes engagées ont reculé. Le général de Sonis dit aux zouaves : « A vous, messieurs! » Charette s'écrie : « A moi, mes zouaves! » Et il va au pas de son cheval blanc, à côté du général de Sonis. La plaine est découverte comme un champ de tir. Au loin sont les batteries prussiennes — ces aboyeuses invisibles, comme les chiennes de la ballade.

Les zouaves marchent comme à la parade. Une mélopée intime qu'eux seuls entendent semble scander leurs pas. Ils étaient étranges. Leurs mains sont noires de poudre. Les narines sont palpitantes. Les regards brillent. Et cependant l'allure a une correction parfaite et comme un cadencement. — On dirait qu'ils font vis-à-vis dans quelque menuet prodigieux et solennel. Charette leur montre, avec l'épée, l'horizon qui apparaît pareil à un vomissement de forge, plein de fumée et de feu !

Dans les rangs, le silence est absolu. On n'entend que la neige qui craque sous les pas. Les obus trouent cette masse. Parfois un mort reste pendant quelque temps debout, tant les coudes sont pressés. Charette commande : « Tout le monde couché! » Ils se couchent au milieu des cadavres de leurs camarades. On les dirait tous morts ou tous vivants. « Maintenant, en avant! » dit Charette. Ils s'espacèrent. Ils s'égayèrent, comme disaient les anciens Vendéens. Cazenove de Pradines tombe. Alors eut lieu la scène inoubliable des de Bouille, père et fils. — Le mourant prit l'étendard des mains du mort !

Alors moururent des hommes encore plus grands que ceux-là, si c'est possible; je veux dire : les héros

anonymes. Les zouaves des dernières compagnies n'avaient pas encore donné. Ils se tenaient à genoux, derrière les autres, pareils aux hommes qui assistent à une messe, sans voir le prêtre à l'autel. Tout à coup ils furent à découvert. Les obus avaient tout balayé devant eux. Alors ils tombèrent comme les autres. Le général de Charette, blessé à la hanche, se traîna dans un fossé, à côté de son frère Ferdinand, blessé au ventre. Un peuple peut disparaître, et cette grande aventure militaire reste toujours. — Un siècle s'efface et ces journées demeurent !

Les Prussiens crurent l'avoir pris, en prenant son frère Ferdinand — un vrai chevalier d'autrefois, qui n'a jamais voulu être que simple zouave. Le général de Charette fut nommé officier de la Légion d'honneur — le même jour que Garibaldi! Il guérit. M. Gambetta lui confia un grand commandement. C'était trop tard! Voici la défaite du Mans. Le général de Charette réunit pour la dernière fois ses zouaves, à Rennes, pendant la Commune. — Puis la légende finit.

Les zouaves de Charette ont-ils été plus braves que tout autre Français ? Non. Ils ont été braves autrement. Il y avait chez eux un esprit de corps assurément incomparable. Aussitôt qu'un jeune homme, fût-il un simple paysan, avait revêtu ce coquet uniforme gris — il était un héros. Le cadre faisait de chaque figure un chef-d'œuvre. Le général de Charette donnait son souffle à tous ces jeunes gens. Les zouaves sont lui. Lui, c'est les zouaves. Tant qu'il vivra, ils vivront. S'il meurt demain, il n'y a plus de zouaves.

Aujourd'hui, le général de Charette est toujours sur la grand'route. Il ne reste pas plus de huit jours d'affilée — comme on dit en Bretagne — chez sa mère, la châtelaine de la contrée, petite femme à l'allure majestueuse et aux lèvres fortes des Bourbons. Pourtant, la mère des cinq de Charette a fait bâtir, pour son aîné, une aile nouvelle. Le général a placé là tous ses souvenirs de Rome. Puis, on y voit, en guise de trophée, une porte en chêne percée de trous. C'est la porte devant laquelle le général vendéen Charette a été fusillé — place Viarmes. A Paris, le général demeure dans l'hôtel de sa belle-mère, la duchesse de Fitz-James.Sa chambre à coucher a tout le désordre de celle d'un artiste. Au-dessus de la tête du lit est un portrait, à l'huile, de sa femme. Ici sont les portraits du comte de Chambord, de son fils, aujourd'hui au collège de Vannes, et de son adorable petite fille, etc. Je n'eusse pas fait cette visite domiciliaire, qui n'est pas dans mes habitudes, si je n'avais dû trouver une grande photographie représentant la charge des cuirassiers. Tout Charette est là. Il ne jalouse point la gloire des autres. Il a raison. Patay, Châteaudun, Reichshollèn — je pourrais citer jusqu'à sept noms — sont, dans la nuit de 1870-71, comme les sept lampes d'or suspendues dans les grandes nécropoles!

J'ai revu, l'autre soir, mon glorieux camarade d'enfance — quoique je sois grand et fort, j'estime qu'il me battrait encore comme à Saint-Stanislas ! — Il avait son sac de voyage, comme toujours. Il a un peu grossi. Mais il est toujours, dans sa haute taille, un magnifique soldat. Sa longue moustache et sa grosse barbiche sont toujours blondes. Les

cheveux sont encore blonds, mais s'en vont bon train. Son œil .bleu a une force de pénétration étonnante. C'est un œil fait pour la guerre, comme l'œil du méharis pour le désert. Je suis certain que le général de Charette serait un excellent tacticien. Sa conversation est brusque. Elle est décousue. C'est un distrait. Pense-t-il à son passé ou à son avenir? Beau parleur, il ne tient pas cependant à ses phrases. 11 vous laisse les finir et pense à autre chose. Mais je le répète. A quoi? Il n'a pas voulu être député. J'imagine que les amis du général de Charette assistent à l'enfantement d'un nouvel homme. Si cet homme vaut l'ancien, je lui en fais mon compliment.

Bien des zouaves s'étonneront que je n'aie pas encore plus fait ressortir le caractère original et si français de leur général. On ferait un poëme charmant de sa vie, tout en dehors. Je pourrais exécuter ici des modulations intéressantes sur la chanterelle. J'ai préféré la corde grave d'argent. Je ne veux pas sourire dans cette histoire majestueuse que je rappelle et qui semble une chambre de morts. Il y a des choses que je respecte -, il y en a beaucoup que je ne respecte pas. Parmi les premières, il y a tout ce qui porte le grand nom d'amour — l'amour de l'art — l'amour de la science — ■ l'amour sans autre qualificatif — et l'amour de la patrie. Or, le général de Charette est un des hommes de ce temps qui personnifient l'amour de la patrie française!

Je vous dis que cette figure de prêtre est une trouvaille pour un portraitiste.

L'aumônier de la grande Roquette a fait son séminaire à Saint-Sulpice. C'était, en 1844, un petit abbé, vif, fluet, aux gestes et à l'accent méridionaux. Bientôt nommé vicaire à Saint-Roch, puis à la Madeleine, il était de ceux qui sont prédestinés aux bas violets. Mais une passion le perdit. Il eut, comme Saint- Vincent de Paul et d'autres saints, la passion des plaies humaines. Il aimait à descendre l'échelle mystérieuse qui s'appuie à la vase humaine, pour y pêcher des âmes. Après être entré comme aumônier à la prison de la petite Roquette (jeunes détenus), il descendit plus au fond du crime et entra à la grande Roquette. — Là, il lui était impossible d'aller plus bas ! C'est pourquoi il y -resta. Sa vie s'est écoulée autour de cette place de la Roquette et en face de l' Abbaye de Saint-Pierre. Cest ainsi qu'en argot on appelait rancienne guillotine, dont les cinq poteaux, enfoncés en cinq trous, étaient recouverts, quand elle n'était plus là, par cinq grosses pierres de granit fort distinctes — vous comprenez maintenant : L' 'Abbaye de cinq piérides !

L'abbé Crozes dit qu'il est aujourd'hui le doyen des prisons. Un plus ancien que lui, vieux brigand

de grande route, est mort, l'an dernier, au bagne. Vous voyez déjà une note de ce tempérament. Elle est gaie. Son esprit a conservé une sérénité enjouée. Plus qu'aucun homme de notre temps, il a plongé au fond des abîmes. — Il est remonté avec un sourire. C'est qu'il revient aussi avec des âmes accrochées à sa soutane. Vous avez souvent rencontré dans la rue ce petit abbé décoré. Il va à pied par tout Paris visiter les familles de ses clients. Souvent, il tient à la main un mouchoir de' couleur plié en forme de sac. Il y met les petits objets qu'une mère, une femme ou une sœur envoient au criminel qu'elles seules peuvent encore aimer ; et dont un seul homme au monde veut bien être le commissionnaire. Depuis vingt ans, l'abbé Crozes est à la grande Hoquette. Comptez sur vos doigts le nombre des criminels qu'il a accompagnés jusqu'à Féchafaud. Il est resté pendant de longues heures en tète-à-tête avec plus de deux cents condamnés à mort, en comptant les graciés. Cependant il ne faut point s'étonner que personne n'ait fait son portrait. Le plus petit bruit de publicité l'effarouche et le fait enfuir. C'est difficile que de faire au vol le portrait d'une hirondelle. Il a fallu vraiment, pour le dessiner, jeter sur lui comme un filet.

Dès qu'un condamné à mort arrive à la grande Roquette, l'abbé Crozes va le voir. Sa vue cause tout d'abord au criminel un frisson très-visible. C'est là l'impression que fait à un mourant l'entrée d'un prêtre dans sa chambre. Mais bientôt le condamné accueille l'abbé Crozes. Seul, Avinain le boucher, qui, comme Billoir, avait découpé une femme, repoussa l'aumônier avec une sorte de violence — « Vous perdez votre temps; je ne crois pas à vos

simagrées ». — Bravo, mon cher Avinain, fit doucement l'abbé, je vois que vous avez la plus grande qualité, la franchise. Elle fait excuser bien des défauts ! » Avinain lança un regard terrible que le sourire du prêtre reçut sans s'éteindre. Pendant vingt jours, le petit abbé enlaça peu à peu le colosse. Il finit par le terrasser; mais seulement un quart-d'heure avant l'échafaud. Il lui fit ployer les genoux. Le monstre demanda pardon à Dieu. « Pauvre Avinain! » fait aujourd'hui l'abbé Grozes.

Voilà en elïet le second trait du caractère de l'aumônier de la Grande-Roquette. Il ne voit dans le criminel qu'une àme souillée. Et après l'avoir lavée, il la trouve d'autant plus belle qu'elle était auparavant plus sale. Cette disposition d'esprit se retrouve dans un livre que l'abbé Crozes a publié. L'abbé y raconte son arrestation comme otage.

Jamais récit plus sombre ne fut fait avec une humeur plus française. Nul n'a mieux vu que lui, — parce que c'étaient, en définitive, ses anciens clients des deux Roquettes qui étaient au pouvoir !

Il était allé demander à Raoul Rigault l'autorisation de voir le curé Blondeau, qui avait été arrêté. Raoult Rigault est ce drôle sinistre qui aurait eu bientôt les faveurs de la foule, s'il n'avait pas été fusillé. La foule, comme la fille, aime plus bas qu'elle! Rigault écouta l'abbé Crozes : « Planton, fit-il, conduisez l'abbé à la Conciergerie ». L'abbé Crozes crut qu'on lui permettait de voir le curé Blondeau : « Mille mercis, monsieur, dit-il, ce n'est pas la peine de déranger quelqu'un; je connais le chemin ». Rigault ricana. L'abbé Crozes écrit : « Je compris alors que j'étais pris ». Ce petit livre est écrit

de bonne encre. Le tour piquant abonde. Tous ces détails minutieux seront retenus. Pour bien voir la Commune, il faudra la voir au microscope — comme un pou.

En prison, l'abbé Crozes se sent chez lui. A Mazas, il retrouve dans les directeurs et les gardiens, des anciens clients. — « Quel plaisir de vous voir, monsieur l'abbé ! Nous allons vous donner le numéro 8 de la sixième ». ■ — Merci, mes enfants, — répond l'abbé, qui sait que le numéro 8 de la sixième est la plus belle cellule de Mazas.

Un directeur de prisons me disait qu'on reconnaissait un récidiviste à sa façon d'entrer dans sa cellule. Certes, l'abbé Crozes avait l'air d'un récidiviste. Ce livre est un sourire de vieux gentilhomme enfermé dans les prisons de 1793. C'est aussi l'aisance de l'homme du métier qui se retrouve dans sa boutique, avec un langage et des figures qu'il connaît. Sa mansuétude agace même un peu le lecteur. Puis, de temps en temps, la note s'assombrit. Elle devient grave et éloquente. C'est que le prêtre parle de son évêque et de ses confrères enfermés avec lui. Alors sa phrase, d'ordinaire très-nette, semble embrouillée sur le papier, — comme si une larme était tombée sur elle!

Voici qu'un beau matin, il entend un bruit inusité de pas dans les corridors de xMazas. Le directeur Carreau apparaît accompagné du greffier, du brigadier et des deux gardiens — « absolument, dit l'abbé Crozes, comme à la Roquette, quand nous allons annoncer à un condamné à mort que sa dernière heure est venue ». Aussi fait-il aussitôt au directeur : « Je connais cela ». Mais un de ses anciens

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clients de la Roquette, le capitaine fédéré Revol, réussit à le sauver. L'abbé Crozes ne partit pas avec les autres otages pour la grande Roquette. Il resta à Mazas. L'agonie de la Commune commence. Elle est terrible comme celle de la baleine mourante, dont la queue est encore redoutable. On parle d'un massacre de prisonniers, à la 0,3. L'abbé Crozes se déguise en maçon. Un peu plus tard, il se travestit en cuisinier de Mazas. C'est un vrai Vidocq! La porte de la cuisine est enfoncée. L'abbé refait « pour la centième fois » son acte de contrition. — C'était beaucoup vraiment pour bien peu de péchés ! Mais quelle joie! A travers la porte brisée, entre un jeune capitaine de chasseurs à pied, — un Versaillais, comme on disait, — qui, le revolver au poing, dit à notre petit cuisinier : « Comment vous appelez-vous? — Mon capitaine, je suis l'abbé Crozes, chanoine et aumônier de la Grande-Roquette ». — J'imagine que le jeune officier ne s'attendait pas à cette réponse.

* * L'abbé Crozes est fluet et nerveux. Ses cheveux sont longs et recourbés. Us sont d'un gris blanc. Le front haut, dénudé, est une belle boîte à cerveau. La bouche est très-vivante. Elle semble avoir vingt ans de moins que le reste de la figure. Le teint est légèrement bistré par l'âge sur la pommette des joues. L'expression générale est la finesse encore plus que la douceur. La parole s'anime. Le geste devient alerte. Les yeux ont cela de bizarre que tour à tour ils s'allument et ils s'éteignent pendant la conversation. L'abbé se tient très-droit. Ses pas sont petits, mais solides. C'est un vieillard et point un homme usé. Une lumière chaude éclaire sa face pâlie. Avec sa houppelande usée, où apparaît le ruban de la Légion

d'honneur, qui, l'autre jour, a failli devenir une rosette, — l'abbé Crozes a vraiment un air d'avant 89. Ces messieurs de la Grande Roquette peuvent dire qu'ils ont un aumônier de grande maison.

Après la Commune, l'abbé Crozes reprend son œuvre interrompue. Beaucoup manquent parmi les vieilles branches et les jeunes pousses du crime. Mais le vide se comble bientôt. Le sol de Paris est fertile! L'abbé Crozes est un criminaliste remarquable. C'est un observateur profond et judicieux. En définitive, son métier ne lui paraîtrait pas rude, s'il n'y avait pas cette guillotine ! Ce saint homme a vu en riant, pendant la Commune, la mort s'approcher de lui, et à coup sûr, s'il s'agissait de lui, il dirait aujourd'hui à M. Roch : « Laissez, monsieur l'exécuteur, ca me connaît. J'irai bien tout seul ! » Mais il est ému aujourd'hui à la soixantième exécution, comme il l'était à la première. Et ce qui le fatigue le plus n'est point le dernier quart-d'heure. Pendant vingt ou vingt-cinq jours, il a passé de longues heures, seul avec le condamné à mort, — âmes et haleines mêlées ! Parfois cette tête, qui se penche sur lui, produit une bizarre hallucination. Elle lui semble branlante comme certaines têtes de statuettes en plâtre.

Mais, d'autre part, ce prêtre a des joies sublimes. L'homme a bientôt en lui une entière confiance. Alors que tout l'échafaudage social écrase l'homme, et qu'autour de lui les autres voix humaines, même les plus douces, lui parlent de mort, l'abbé Crozes lui tend la main et lui parle de vie future. Alors que l'homme est, dans sa cellule, entouré d'êtres qui es-

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piorment ses moindres pensées, il cause enfin avec quelqu'un qui lui parle de pardon, et non avec un mouton. Et comme ce vieillard sait bien prendre le criminel ! A Lemaire, bête fauve qui avait cette particularité de regarder toujours son interlocuteur dans les yeux, comme un loup acculé, l'abbé Crozes parle de sa mère-, à Avinain et à Momble il parle de leur sœur, etc. Un cœur d'homme n'est jamais si ossifié qu'il n'y ait pas un point d'où, en pressant comme sur le bouton d'un piston, on ne fasse monter à l'œil des larmes.

Enfin, c'est l'abbé Crozes qui partage avec le condamné la joie que donne la commutation de peine. L'abbé Crozes m'a dit que le jour de la grâce était, quelle que fût l'existence passée du condamné, « le plus beau jour de la vie du condamné ». On sait que je suis partisan attristé, mais décidé, de la peine de mort. J'indique à la société ce puissant détail. Quelle peine terrible est donc la peine de mort! Et combien la société doit la conserver comme son principal outil de défense!

Dieu me garde de refaire le portrait de l'échafaud que j'ai déjà fait pendant la nuit. Il vous souvient de Gervais. Je veux seulement briser quelques faux clichés. L'abbé Crozes ne s'emploie jamais à obtenir la grâce d'un condamné à mort. Par exception, il a fait gracier Firon en profitant de la présence de l'empereur et de l'impératrice dans la paroisse dont fait partie la Grande-Roquette. Il s'agissait d'une bénédiction de cloches. Le vénérable aumônier a rappelé en deux lignes à l'empereur les usages de l'ancienne monarchie. La grâce fut signée le soir même. On sait que l'abbé Crozes accompagne au cimetière les restes

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du criminel. Je l'ai vu à travers la cloison disjointe du Champ de Navets, agenouillé seul sur la tombe de Billoir. Mais voici quelle est la dernière et absorbante préoccupation de l'abbé Crozes. Après avoir comme allumé dans la cellule l'âme du criminel, il a peur que quelque accès de colère ou quelque dernière révolte de la bête ne l'éteigne dans le trajet de la cellule à l'échafaud. Et il se tient avec inquiétude à côté d'elle — comme on protège contre le vent, avec la main, une lumière vacillante !

J'ai voulu revoir chez lui l'abbé Crozes. Il demeure à l'extrémité de la rue de la Roquette, non loin du cimetière du Père-Lachaise, et au milieu des marbriers funéraires et des marchands de fleurs sombres. Sa toute petite chambre est au rez-de-chaussée, à l'extrémité d'une cour. Elle donne sur un jardin grand comme une concession à perpétuité. C'est un vrai jardin du Père-Lachaise. Aussi bien l'abbé Crozes n'a-t-il aimé et cueilli dans sa vie que les fleurs sans parfums, mais immortelles, comme les jaunes immortelles. Le mobilier de la chambre vaut bien soixante francs. Sur la cheminée, à la place d'une pendule, est un petit crucifix. C'est le crucifix qu'ont embrassé à la dernière heure tant de criminels. Sur le petit secrétaire est une grosse montre d'argent avec petite chaîne d'acier. C'est la montre qui compte les minutes du dernier sursis accordé, avant la toilette, au condamné, pour causer avec l'abbé Crozes. Dans un coin, est un meuble bizarre à six tiroirs marqués d'énormes chiffres. Le peuple l'appelle « le reliquaire des condamnés à mort ». L'abbé a eu leur dernier souvenir, comme il a eu leur dernier baiser. L'abbé Crozes me parla des grandes thèses sociales éter

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nelles. Il parla longuement. Je le regardai étonné et charmé. Tout à coup, je me rappelai une phrase bizarre d'une grosse tragédie moderne italienne.

Le héros y dit à sa femme coupable, qui avait eu beaucoup d'amours : « O femme, c'est bien heureux que tous les baisers qui ont mouillé tes joues ne reparaissent pas sur ta face ! » On pourrait dire la même chose au saint aumônier de la Grande- Roquette !

Il parlait toujours. J'eus une véritable hallucination, quasi volontaire, et qui me causait une âpre émotion. Cette cellule: ce nom d'abbé Crozes; ces objets et ces thèses qui, depuis deux heures, étaient devant mon esprit; ce mot de Dieu qui revenait sans cesse dans la parole du vénérable vieillard, penché sur moi, me firent rêver que j'étais en cellule et que ma dernière heure était arrivée. — Vous savez ces rêves qu'on continue tout éveillé, en n'ignorant pas que ce sont des rêves ! Quand la porte s'ouvrit tout à coup, je n'eusse pas été étonné de voir Raoul Rigault dire: « C'est assez causer; voici l'heure ». Mais c'était la femme de ménage qui avertissait l'abbé Crozes que son diner arrivait. Je me levai. Alors, il me montra son petit lit de sangle, au coin de la chambre. « On dit que je couche sur une paillasse, parce que j'ai vendu mon matelas pour les pauvres. Regardez. » Et il me montra, ma foi, un matelas. Mais le matelas est si maigre que je préférerais une bonne paillasse. — « Monsieur l'aumônier, j'ai vu, vous le savez, la chambre d'un bon nombre de princes et de rois. Eh bien ! parmi eux, c'est comme une nou- \ elle mode, ils ont presque tous un petit lit comme cela. Vous êtes couché comme le czar! » L'abbé

Crozes sourit et me serra la main. Mais rTai-je pas bien fait, lecteur, de dessiner la figure attentive de ce saint homme, dans une époque bruyamment violente, où parfois Dieu lui-même a semblé distrait?

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