CHA1X-D EST-ANGE
qui restera une des plus intéressantes de la comédie française politique. On était au moment où les violons s'accordent à l'orchestre. Chaix avait choisi une carrière où les jeunes hommes se noient aussi facilement qu'une portée de petits chats qu'on jette à l'eau. Cependant, chaque carrière dite libérale était moins obstruée qu'aujourd'hui. Le Forum, moins rempli de mille échos médiocres, pouvait plus facilement retenir un nom. Il y avait alors peu d'hommes de quarante à soixante ans. — Tel qui avait pu échapper à la guillotine n'avait pas échappé au canon ! Chaixd'Est-Ange put gagner la vie quotidienne de trois personnes. Cela serait, aujourd'hui, absolument impossible à un avocat de moins de trente ans. — Il put, entre temps, aiguiser son talent sur la barre, comme un sanglier aiguise ses défenses contre un chêne. Chaix-d' Est-Ange se promenait en robe, à partir de onze heures, dans la salle des pas-perdus, pour appeler, par une sorte de conjuration, la renommée. — De même les jeunes filles serbes mettent sur leur oreiller, à côté d'elles, un bonnet d'homme, pour appeler un mari. Chaix-d'Est-Ange gagnait du moins, à cette promenade (qu'il me racontait l'année dernière), l'habitude de cette robe, qui est, surtout aux manches, un moyen oratoire. Je sais un orateur des plus élevés qui a pris tard la robe, et dont le geste demeure incertain et incorrect comme le geste d'un aveugle. Au contraire, Chaix posséda à un rare degré le rhythme des gestes. Il parlait dans les petites affaires correctionnelles comme s'il eût parlé devant la cour royale, en audience solennelle. On dit que le destin — ange qui passe en volant — appelle par son nom chaque homme, au moins une fois! Chaix-d'Est-Ange, qui était tout oreille, l'entendit dans le procès des sergents de La Rochelle.
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— Il dit à sa sœur : « Maintenant, je suis sur dur river » .
Je ne me contente pas de photographier la figure du mort, — je veux reconstituer le masque jeune de Ghaix. Il croyait alors que la montre du gouvernement n'était pas à l'heure de celle du pays. Celui dont le tempérament devait devenir essentiellement gouvernemental était de l'opposition. La parole politique qui, jusqu'en i S 1 5, avait été le bouc émissaire, s'était faite le lion. Chaque époque de la vie nationale, comme chaque âge de la vie d'homme, a son langage. On parla de i8i5 à i83o, à la tribune comme à la barre, le plus beau langage français. i83o vint. On casse toujours quelque chose dans un déménagement — il semble que la langue fut touchée. Chaix s'en ressentit. Mais sa parole, en devenant moins ample, devint plus simple et plus forte. Ce fut cette simplicité qui l'empêcha d'être écrasé par Berryer, dans la fameuse affaire de La Roncière accusé d'avoir tenté de violer la tille de son général. Quel rêve, lutter d'égal à égal contre Berryer! C'était la lutte de Jacob contre l'ange. — Dès le lendemain du procès, Chaix-d'Est-Ange était le premier avocat d'assises.
Il était svelte, pâle et souriant. La tète était penchée en avant, comme une tige trop chargée de graines. Les lèvres, un peu fortes et mi-ouvertes, avaient tour à tour des airs de défi ou d'appétit. Le haut du crâne était déjà un peu dépouillé. L'œil, d'un bleu clair, avait parfois, dans l'emportement de la plaidoirie, des reflets de vitre frappée par le soleil ! Le front qui, plus tard, devait être un front sombre et railleur, à la Shakespeare, appartenait