‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 8 sur 68 · MGR DUPANLOUP · texte numérisé non relu

MGR DUPANLOUP

Avez-vous vu l'évêque arpentant à grands pas sa bonne ville d'Orléans ? Assurément on ne pourrait dire de lui ce que Dupin aîné disait de M. Thiers : « Il fait un pas à chaque pavé ! » Il va seul et nutête, avec un gros parapluie de couleur sous le bras. L'évêque dit bonjour aux petits enfants de la ville qui s'attroupent sur son passage et le saluent parfois de loin avec leurs petites mains. Parfois il s'arrête plus longtemps auprès de l'un d'eux. Après lui avoir tracé avec le pouce une croix sur le front, il lui tapote la joue en souriant. Et toujours ce préféré est un petit ramoneur. Ce serait là un tic fort étrange si ce n'était pas une note émouvante . Mgr Dupanloup voit dans chaque petit ramoneur un Savoyard, c'est-à-dire un compatriote. Parfois il caresse ainsi, sans s'en douter, des compatriotes de M. Rouher, car on sait qu'il y a des Savoyards d'Auvergne. C'est que Mgr Dupanloup a pour son pays l'âpre et fidèle amour des montagnards. Il a parfois la nostalgie des sommets. Il quitte l'Orléanais qui n'est pas beaucoup plus ondulé qu'un tapis de billard. 11 va boire cet air natal qui dilate les poitrines. Avec nous, à Paris ou à Viroflay, il n'est pas dans son milieu atmosphérique. Cela explique peut-être son teint congestionné et ces deux pommettes rouges des joues sur lesquelles on ferait

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prendre feu à des allumettes. .Mgr Dupanloup est resté Savoyard. Il a pu donner sa vie à son diocèse d'( )rléans. Il n'a pas eu le courage de leur promettre sa tombe. Il sera enterré là-bas ou plutôt làhaut.

Je n'ai pas le droit d'embellir mon modèle. Physiquement M. Dupanloup n'est pas beau. Les cheveux blancs couchés à plat font l'effet d'une calotte blanche sur la tète d'un homme réveillé en sursaut. Son nez crochu n'a pas la crânerie du bec d'aigle. C'est plutôt un fort casse-noisette. Seule sa bouche est bizarrement belle. Taillée en coup de canif, elle est cintrée et un peu relevée au coin des lèvres, quand elle s'entr'ouvre. C'est bien la bouche arquée d'où part comme d'un arc la flèche-parole. L'évèque est assez grand, assez mal perché et emmanché. Bref, il est moins fait pour être vu que pour être lu et entendu. Cependant cette figure, banale au repos, vous attire violemment par son mouvement continu. Les émotions l'échurent et l'assombrissent tour à tour — comme une page d'un livre exposé à la fenêtre sur laquelle passent l'ombre des nuages et les soudaines clartés! Chaussé de gros souliers, Mgr Dupanloup rappelle aussi, par sa santé robuste et la solidité des attaches, le montagnard savoyard, de race si pure, dont l'Italie faisait jadis la fameuse brigade de Savoie. Et cependant il tient de je ne sais quoi — sans doute de cette société parisienne que, de bonne heure, il a fréquentée — des hautes façons d'être et de parler. Parfois il a un très-grand air. Il n'a pas besoin de sa robe violette pour qu'on songe à l'appeler Monseigneur. Pourtant Dieu sait que la soutane noire qu'il porte à Paris est de deuxième

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classe. (Il paraît que, chez les marchands spéciaux, les soutanes de drap se divisent en trois classes, selon la qualité et les prix.)

Mgr Dupanloup a vu mourir Talleyrand. Il a confessé Talleyrand. Il a eu peut-être le secret de la fin d'un siècle et du commencement de l'autre. Talleyrand a-t-il trompé son dernier interlocuteur comme il avait trompé tous les autres? On ne sait, en définitive, rien de lui, puisque ses Mémoires ne sont pas encore publiés. Et ces Mémoires diront-ils la vérité : Un seul homme sait « le mot de la fin » de Talleyrand. Il sait si le Méphistophélès de la rue Saint-Florentin a pleuré ou a ri. Et quand Mgr Dupanloup sera mort, personne ne le saura plus. L'illustre évêque a été aussi le confesseur du duc de Bordeaux. C'était dans sa destinée que d'approcher ces figures en qui se résument les sublimités sereines ou tourmentées de l'histoire! Il a pratiqué Lamennais. Il a été le compagnon et comme le frère aîné des Montalembert, Lacordaire, Perrheyve et Ozanam. Seul, avec M. de Falloux, il les a presque tous mis en terre, ou mieux, en me servant de l'expression biblique, il les a ensevelis de ses mains. On se montrait dans l'ancienne Rome, avec curiosité, un vieux juif qui avait survécu à sa génération et qui avait vu brûler le temple de Jérusalem. Lui aussi, le grand évêque, a vu brûler le temple du catholicisme libéral et gallican, On dirait qu'il en garde dans les yeux une impressionnabilité anormale des paupières. Il a touché l'arche mystérieuse qui contenait la religion nouvelle et que nul n'a touché, comme l'arche du Livre, sans en bientôt mourir. Lui seul n'en a gardé qu'un faible mais visible tremblement nerveux!

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Et voyez toujours cette prédestination! Mgr Dupanloup est comme le parrain de Jeanne d'Arc. Sa vie d'évêque s'est écoulée devant cette grande vision de la patrie triomphale. Jeanne d'Arc, sublime et pourtant charmante, est devenue un terrain neutre pour l'admiration de notre temps, comme dans un mode bien moins haut, Mme Récamier l'a été pour l'admiration denosgrand'pères. Seul, Voltaire n'avait pas compris cette apothéose patriotique. Son nom fameux restera à côté de Jeanne d'Arc comme le nom obscur de Zo'ile à côté d'Homère. Et voilà comment l'évêque prédestiné a sa vie voisine de celle de Voltaire. On comprend aisément qu'ayant tout cela , Mgr Dupanloup dorme à peine. Il réveille son secrétaire pendant la nuit. Il se lève, hiver comme été, à cinq heures du matin. Après avoir fait une longue prière, agenouillé auprès de son petit lit de fer, il dicte à ses secrétaires ces articles, livres ou lettres qu'on connaît. Il a dit sa messe. Après les actions de grâces, il revient dans son cabinet et mange non un potage, mais une soupe. La soupe du Savoyard. Qui travaille prie, dit-on. Lui, il travaille et il prie. Ce serait un saint, s'il avait la douceur — s'il avait l'humilité. Cette humilité et cette douceur ne sont point dans son tempérament violent et entier, mais il les crée par sa volonté chrétienne. La foi de l'homme fait fléchir son humeur. Certes, il a eu parfois des tentations de résistance non contre le pape, mais contre Rome-, — et toujours il a incliné son front dans la poussière, d'autant plus bas qu'il Pavait levé plus haut.

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