‹ Portraits d'Ignotus [pseud.]Chapitre 9 sur 68 · MGR DUPANLOUP ()J · texte numérisé non relu

MGR DUPANLOUP ()J

Mgr Dupanloup a une âme tellement aimantée vers le tragique que, non content de ce qu'il a vu, il s'entoure des souvenirs de ce qu'il n'a pas vu. Le tableau qui frappe la vue en entrant dans le cabinetbibliothèque où il reçoit à Orléans, est le portrait de Marie-Antoinette. On dirait que, instinctivement, ce prêtre s'étonne que cette grande àme royale ait souffert sans le lui confier. Mais quand il va dans le monde, il cache ses grandes et religieuses amours. Il devient le prélat d'avant 1789. Nul ne sait, mieux que lui, parler aux femmes avec un ton de grande compagnie et parfois d'une rudesse voulue. Il les reçoit à ses soirées de l'évêché. Là, il cause à ravir. Aussi était-il avec Cochin , un beau causeur , quand ils dînaient chez l'ancien curé de Saint-Jacques, M. Martin de Noirlieu, — avec Montalembert et les autres. Ceux-ci avaient besoin de la tribune ou de la chaire. Mgr Dupanloup fait de tout une chaire ou une tribune. Est-il orateur ? oui. Un grand orateur ? non. Chez lui le geste va plus vite que la pensée, qui va plus vite que la parole. Il procède trop par apostrophes. Parfois, ses parenthèses sont trop longues. Il n'est pas assez maître de lui pour l'être de son auditoire. Cela fait que cet homme, qui est pourtant un merveilleux improvisateur, a besoin d'écrire ses discours pour être un orateur de première grandeur. Alors ces discours sont des oraisons funèbres d'un incomparable éclat : celles du P. de Ravignan, du général Lamoricière, de l'Irlande, etc. Son geste devient large! La parole a de l'ampleur et semble descendre de hauteurs inconnues. Mais certes encore ce n'est point là Bossuet, quoique l'aigle de Meaux ait parfois la monotonie du sublime. Bossuet a emporté avec lui le secret de sa manière. Il a laissé ici-bas seulement sa phrase, comme Paganini son violon. Mais ceux qui s'en servent en

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tirent des ellets médiocres. Je vois surtout dans Mgr Dupanloup un grand écrivain. Là, il est superbe, parce qu'il est personnel. Etudions-le. Nous approchons du sommet. Sommet plein de clartés, de grands vents et d'éclairs, sur lequel on voit encore les traces de la foudre du Vatican — sommet où pieusement Mgr Dupanloup a planté une croix.

Mgr Dupanloup me rappelle un peu Voltaire. Cette comparaison est sans doute inattendue. Je vais la défendre. Certes, je n'aime pas Voltaire : il n'a jamais pleuré. J'ai pour lui une admiration fort bizarre, car elle manque absolument de respect. Même dans le domaine de l'esprit, je lui préfère Diderot. Mais Voltaire a une lucidité sans égale d'esprit et de parole. Et quel que fût le mobile qui le guidait, amour-propre plutôt qu'amour général, il chercha partout des vérités à défendre. Or, Mgr Dupanloup, dans un esprit de charité chrétienne et de foi religieuse a, sur ce point, le tempérament de Voltaire, mais avec moins d'esprit. On ne peut disserter en Europe sans qu'il s'en mêle. C'est le grand épistolier du monde religieux, moraliste et politique. Il soutient à la fois cinq polémiques et traite cinq questions, — comme un grand joueur d'échecs mène à la lois cinq parties dans différents pays. Comme Voltaire, il. connaît la langue française, cette quasi-inconnue. Il est clair; il est passionné. Personne mieux que Mgr Dupanloup ne connaît l'homme tel que Ta fait le péché originel. IU'a souvent disséqué dans ses livres et dans ses lettres. Bichat ne connaissait pas mieux le cadavre. C'est, en effet, un vrai cadavre, ou tout au moins un écorché, que Mgr Dupanloup apporte devant son auditoire pour en faire une étude parfois merveilleuse. Cela fait,

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