L'ABBÉ D'HULST
l'ÉTAiT le premier dimanche du dernier carême : ces échéances réveillent dans bien des âmes le besoin d'un prône. Voilà peut-être le sentiment qui ramenait à Notre-Dame tant de paroissiens infidèles. En ces jours, les catholiques militants font queue au triple porche du parvis ; les gens de respect humain se glissent par la porte de la rue Chanoinesse.
De la lumière des quais, brusquement, on
entre dans les ténèbres de la basilique. Les verrières n'y versent qu'un jour indécis et verdâtre, qui fait rêver du purgatoire. Le grand orgue sommeille. Les lampadaires sont éteints. Perdus à l'extrémité du sanctuaire, six cierges étoilent le fond bleuissant de l'abside. Les voix d'une maîtrise qu'on n'aperçoit point, éparpillent dans l'air des notes traînantes, métalliques, que Fécho, fêlé comme une cloche trop vieille, fausse en les piolongeant.
Le pavé de la nef est noir de foule.
Une heure sonne.
De la lointaine sacristie débouche un cortège silencieux : la croix métropolitaine en or, des dos de chanoines courbés sous le velours des pèlerines, une silhouette haute, violette de Cardinal, qui tangue comme une chaloupe.
C'est le signal.
Un dernier remous tasse les chaises, rapproche les auditeurs de la chaire, vers qui les yeux se lèvent ; — tandis que, là-haut,
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dans le triforium, avec un frémissement d'hermines et de dentelles aristocratiques, se glissent les vieux évêques gentilshommes de Paris, qui avaient si longtemps boudé les prédications roturières des Frères Prêcheurs, Vendôme, Montfort, Nemours, Orgemont,Viniimille,Montaigu,Gondi,Noailles, Talleyrand-Périgord, amenés par Juigné, pour entendre son petit-neveu, Maurice d'Hauteroche d'Hulst, Théologal de Paris. Comme une apparition qu'une trappe monterait, Torateur dépasse soudain la marge de la chaire. Il entre avec l'aisance déférente d'un diplomate de carrière qui se présente à un souverain. Sous cette réserve d'effets, on sent comme la sûreté d'un cavalier consommé, qui, avant d'attaquer, cherche les dispositions de sa monture Et aussi bien Monsieur d'Hulst monte-t-il en chaire comme l'on monte en selle. Dans la fente de la manteîetta y'iolQitQ^ sa main a la souplesse qui rassemble les forces d'une bête de sang pour des virtuosités de haute école.
Rouge OU noir ? On put se demander, au sortir du Collège Stanislas, si Maurice d'Hulst entrerait à Saint-Cyr ou à Saint- Sulpice. Il partit pour Rome.
C'était le temps où Rome était encore ville pontificale. Cependant personne ne se faisait plus d'illusion sur la durée du régime ecclésiastique, non plus que sur Pefficacité du concours de Napoléon.
— L'Empereur nous soutient comme une maison qu'on étaye pour la démolir, disait Mgr de Mérode.
Il était avec le cardinal Antonelli le conseiller intime du Pape. Antonelli, aujourd'hui si décrié, était un clairvoyant que son pessimisme empêchait de rien entreprendre. Il ne songeait qu'à empêcher l'État pontifical de finir par une banqueroute. Il y réussit. Pour prixde ses efforts, il a laissé la mémoire d'un concussionnaire.
Mérode, lui, était un fougueux officier de cavalerie. Il croyait aux réformes, et, avec cette faculté que les croyants ont çje vivre
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hors de leur temps, il était convaincu que Pie IX se débarrasserait des Piémontais, comme saint Grégoire le Grand avait fait des Lombards. Nommé par Pie IX ministre des armes, il avait organisé une armée pontificale, enrôlé Lamoricière et Pimodan, installé au Vatican un manège et une fonderie de canons, acheté des fusils rayés, mis sur pied dix-huit mille hommes, construit deux cents kilomètres de route. Il passait des revues. Il goûtait aux gamelles. Il fut battu sur toute la ligne. Il n'avait sauvé que rhonneur. On ne le connaît à Rome que sous le nom de il matto^ le fou.
Le jeune abbé d^Hulst vécut à Rome dans la familiarité de son cousin de Mérode. 11 a hérité de son ardeur : — je n'ose pas dire de ses illusions. C'était un pareil mouvement d'âme qui, lors de son retour à Paris, lui faisait demander à Mgr Darboy le vicariat de Belleville, où il passa six années à faire la classe à de jeunes apprentis, à des enfants d'ouvriers, avec cette élégance et cette inef-
ficacité que les grands seigneurs mettent à s'occuper des petites gens. De même, pendant la guerre, on le vit aumônier des ambulances de la Presse. Il ne s'échappa de Sedan que pour rentrer à Paris ; plus d'un qui est mort au plateau d'Avron a reçu sous les balles ses dernières bénédictions.
Au lendemain de la guerre, l'Eglise de France se trouvait peut-être plus désemparée que la patrie. Le Concile du Vatican s'était terminé par la complète déroute de l'Eglise gallicane. Les vieilles hégémonies épiscopales, Poitiers, Orléans, Paris, qui s'étaient partagé pendant vingt ans la direction des esprits ecclésiastiques, s'évanouissaient l'une après l'autre. Le corps épiscopal n'allait plus songer qu'au sauvetage du budget ; il allait inaugurer la politique d'affaires.
En quelles mains tomberait la maîtrise des esprits ? Serait-ce, comme en Allemagne, au pouvoir d'une compagnie puissante, et quij à ce moment-là, multipliait en France
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ses établissements et ses revues ? Ou bien le clergé séculier retrouverait-il une personnalité, dansun renouvellement de ses études et de ses méthodes ? Les œuvres sociales dont le comte de Mun était l'éloquent initiateur, devaient-elles être tout le programme du clergé ? Ny avait-il pas des œuvres intellectuelles qui méritaient aussi qu^on s'y appliquât avec ferveur ?
M. d'Hulst fut rame de ce mouvement.
Depuis bientôt dix ans, cet homme que l'on croit uniquement occupé à bénir des mariages mondains et à prêcher des sermons de charité, mène une infatigable campagne pour la culture intellectuelle dans l'église de France. Il a groupé autour de lui des intelligeuces distinguées. Il a fait enseigner aux clercs le droit civil, le droit canonique, l'épigraphie chrétienne, les langues orientales, la philosophie scolastique, en même temps que la vieille théologie. Il a établi dans les communs de Tarchevêché un cours d'histoire des religions, comme son cousin
de Mérode avait installé une poudrière dans les sous-sols du Vatican.
Antonelli répétait volontiers qu'une bonne gendarmerie devait suffire, à la défense des Etats du Pape. Les armements de M. de Mérode lui apparaissaient comme un luxe ruineux et inutile. De même, plus d'un prélat regrette, dit-on, les prodigalités que fait M. d'Hulst pour la science. Ils estiment que les grands et les petits séminaires répondent amplement à tous les besoins intellectuels du siècle. Ils ont oublié le temps où rassemblée du clergé de France votait des subsides pour la publication des œuvres bénédictines. Pour M. d'Hulst, il a sacrifié sa fortune au triomphe de Tceuvre encyclopédique qu'il organisait, et dont sa culture personnelle est la brillante synthèse.
On le sentait bien l'autre jour, à Notre- Dame, dans l'aisance avec laquelle l'orateur maniait les connaissances d'anthropologie, d'archéologie orientale, histoire des religions, philosophie aristotélicienne et sco-