L ABBÉ D HULST
lastique, dont son éloquence était nourrie, sans que ce bagage d'érudition opprimât un instant les facultés généralisatrices de son esprit.
M. d'Hulst n'a point le charme caressant, ému, évangélique de M. Charles Perraud ; — il n'a pas l'imagination romantique, un peu surannée, du Père Didon. — Sa parole est froide et nue, elle tranche, elle abat, elle Jait la route. Le vieux moule oratoire éclate sous l'effort de cette pensée toute dialectique. On songe involontairement aux Bampton Lectures^ à des conférences que ferait devant l'Université d'Oxford un honorary fellow de Christ Collège, devenu chanoine et chancelier de Saint-Paul.
Le sujet lui-même encourageait cette illusion. 11 n'en est pas de plus moderne et, si l'on ose dire, de plus interconfessionnel. C'est la crise de la morale succédant à la crise de la foi. Tous les esprit sincères en sont travaillés. L'aidée du devoir, cet impératif catégorique que la spéculation
la plus avancée du dernier siècle a considéré comme Passise inébranlable de toute philosophie, est culbutée. L'inexplicable est expliqué, Tirréductible est dissous. Il n'y a pas que les chrétiens qui soient atteints dans la sécurité de leur conscience, la raison d'être de toute vie est supprimée. C'a été l'œuvre des maîtres les plus écoutés de la pensée contemporaine. Ceux de demain relèveront-ils le sanctuaire écroulé? Dix-neuf C siècles de vie chrétienne n'auront-ils servi qu'à nous amener au bouddhisme?
M. d'Hulst n'est pas homme à accepter cette défaite. Il a l'ambition de rallier à sa raison autant qu'à sa foi les âmes en déroute. Dès les premières phrases de sa conférence, il sonnait le rappel des croyants « qui demandent à être secourus, des chancelants qui demandent à êtreaflermis, etdes fuyards qui demandent à être ramenés ». M. d'Hulst n'a pas oublié — et je lui en sais gré pour ma part —les zingari de la philosophie morale qui traversent les systèmes
pour la joie de voir changer le paysage, sans souci d'arriver nulle part. Ce sont, a-t-il dit d'un mot heureux, des « nomades qu'il faut fixer ».
M. d'Hulst sera peut-être le prince des prêtres, mais, je le crains, il ne sera pas le prince de notre jeunesse. Elle a pris trop de goût à errer par les chemins. Elle ira devant elle tant que la porteront ses forces. Ellenedemandeaux idéescommeaux formes qu'un divertissement qui varie, rien que la « muance » des rêves. Si un jour elle est lasse, elle regardera en arrière. Elle reviendra mourir dans son berceau. Ce sera peutêtre l'heure de M. d'Hulst. Qu'il nous fasse crédit jusque-là.
LORS, monsieur Tabbé, vous êtes un socialiste chrétien ?
Le prêtre secoua la tête et dit :
— Un chrétien seulement. Les deux mots que vous venez de prononcer jurent de se voir accouplés, — quoi qu'on en pense. Les socialistes sont des gens qui cherchent à concilier des intérêts contradictoires, et qui toujours batailleront entre eux ; le chrétien conseille aux hommes de s'aimer les uns les autres. Il est sûr que là est le remède à tous les maux dont l'humanité souffre, la source de toutes les joies terrestres et des bonheurs futurs. « Celui, dit l'Evangile, quij aime son prochain
comme soi-même, accomplit la Loi. Quand il négligerait tout le reste, cela suffit. »
Je le regardais avec curiosité, cet abbé Garnier dont toute la France ouvrière connaît le nom, ce missionnaire qui a fait le rêve prodigieux de reconquérir à la foi les âmes populaires, avec cette conviction qu^en travaillant pour Dieu, il travaille aussi pour son pays. Voilà plus d'un mois que je le poursuivais sans pouvoir le joindre. Dans les derniers jours d'avril, je l'attendais à Lyon. Je pensais qu^il profiterait du i" mai pour venir prêchera la Croix-Rousse. Il était retenu ailleurs, dans le Midi. Il changeait tous les matins de ville, prêchant aujourd'hui dans les faubourgs de Marseille, le lendemain aux ouvriers de la Ciotat, parlant quinze fois dans un jour, partout où il trouvait une église, un chantier, une usine.
Quels que soient les secours de la foi, il faut une grande force physique pour supporter de pareilles fatigues. L'abbé Garnier est un Normand de haute taille, à encolure
de lutteur; la vie qu'il mène le préserve de tout embonpoint, et c'est bien du muscle qui emplit ses larges e'paules, faites pour porter le poids de la souffrance humaine. Je le dis très respectueusement, — car les expressions du visage sont singulièrement différentes — la forme du crâne de l'abbé Garnier, toute la structure de sa face^ m'ont fait songer à Barnum : c'est le front, ce sont les bosses de V organisateur. Les cheveux, qui commencent de grisonner, reculent par devant jusque sur le sommet du crâne ; la figure est large ouverte, comme un bon livre; les yeux, entre le brun et le vert, ont un regard tout ensemble chaud et obstiné.
Cet homme est bien de sa race batailleuse, l'instinct de conquête est en lui, l'audace impétueuse à qui rien ne résiste. C'est en vain que vous opposez à sa foi un argument ou une contradiction ; il ne vous écoute pas, ne vous entend pas, il ne prêle pas plus d'attention aux objections qu'aux approbations.
Il ne suit que sa pensée. Il va sa route comme un boulet. Et aussi bien à quoi bon s'attarder à discuter des vérités dont on est sûr ? L'affaire importante, c'est de les enfoncer dans la tête des hommes, jusque dans leurs coeurs. Pour cela, le meilleur procédé est celui du charpentier qui frappe sur la cheville, toujours dans le même sens, d'un geste large et fort.
L'abbé Garnier va trouver les ouvriers à l'usine, il les réunit dans une cour, sous un préau, parfois dans l'atelier même, et il leur dit:
— Mes bons amis, vous voyez l'habit que je porte. Je suis un prêtre, c'est-à-dire un homme qui veut gagner des âmes à Dieu. C'est pour faire cette moisson que je viens parmi vous. Le Dieu que je vous prêche est celui qui a dit : « J'aime le peuple, je suis rempli de compassion pour ses maux ». C'est un Dieu qui s'est fait ouvrier lui-même, un Dieu qui a voulu résoudre la question ouvrière et qui l'a tranchée : la
solution qu'il lui a donnée il y a deux mille ans est toujours bonne. Notre devoir, à nous autres prêtres, c'est donc devons aider à sortir des maux où vous êtes, par le seul chemin qui soit droit.
« Une des sources principales de vos souffrances est le militarisme. C'est pour entretenir sur le pied de guerre des arme'es formidables que Ton vous accable d'impôts les plus lourds qui soient payés par des hommes sur toute la surface de la terre, il est entendu que ces terribles machines de mort sont aujourd'hui les seuls remparts des Etats. Or, en attendant qu'elles défendent vos vies, elles les broient.
c< L'erreur de la société moderne, c'est qu'elle ne veut reposer que sur la force physique et qu'elle néglige la seule puissance qui soit en état de lutter contre la férocité des instincts : la force morale. Cette force morale, dont je vous parle, était jadis entre les mains de l'Église chrétienne.
a En pleine barbarie, au moyen âge, pen-
dant les invasions, elle a servi de bouclier aux faibles, aux femmes, aux enfants, au peuple. Elle les a sauvés de maux innombrables ; elle a inventé la Trêve de Dieu, elle a convoqué des conciles pour régler les rapports des faibles et des forts ; elle a menacé, frappé de Texcommunication les empereurs qui abusaient de leur force. Depuis un siècle, cette puissance spirituelle a été tout à fait dédaignée : on a voulu l'écarter des gouvernements, on a prétendu qu'elle avait faitson temps, que son rôle était fini. Il ne tient qu'à vous de restaurer sa force, d'obliger les maîtres du monde à compter avec elle.
« Déjà, ceux-là même qui Font combattue commencent à regretter son alliance. Vous savez que c'est l'Empereur d'Allemagne qui, autrefois, s'est le premier séparé du Pape. C'est aussi lui qui, le premier, est revenu à ce souverain moral, pour lui demander de régler pacifiquement un conflit d'armes. Le Pape a été choisi comme médiateur dans
le différend survenu entre les Allemands et les Espagnols, à propos des îles Garolines.
cLe jour où vous ferez retour à la foi^ l'Eglise pourra s'interposer de même entre lespatrons et les ouvriers. Elle réglera toutes les questions en litige, celle du travail, des femmes et des enfants, celle du repos du dimanche, celle de la limitation des heures de besogne.
« Je ne vous dis pas qu'elle fournira ellemême les solutions dont vous avez besoin; mais elle provoquera des congrès internationaux qui seront chargés de les résoudre. Et c'est là qu'est le remède. Car, par la facilité et la promptitude des relations commerciales, le monde entier ne forme plus qu'un seul marché. Pour améliorer la situation de l'ouvrier, il faut une entente commune: si un seul industriel, si une seule nation modifient les conditions de la production, vous êtes trop sages pour ne pas comprendre que surce marché universel le novateur ne sera plus en état de lutter avec les concurrents
qui n'auront pas imité ses réformes. »
Et il va ainsi, l'apôtre, pendantdesheures, citant des chiffres précis, sortant de ces gé. néralités banales dont l'esprit de l'ouvrier se défie. Il met le doigt sur les véritables plaies, il finit par arracher des larmes à ceux quil'écouient. Il les emporte dans son tourbillon.
Je vous ai dit que l'abbé Garnier était un merveilleux organisateur. Quand il voit son auditoire à point, il s'arrête, il prendces hommes tout chauds, tout vibrants, et il conclut :
— « Il faut que vous m'aidiez à bâtir une société chrétienne. Le Christ a remué le monde avec douze apôtres. Imitons-le.
Allons, allons! que les hommes de bonne volonté sortent du rang. »
Il y en a toujours. Le missionnaire leur demande de s'unir entre eux par un lien de prière. Ils doivent s'engager à prononcer une fois par jour cette invocation :
« Notre-Dame du Travail, priez pour nous ! »
lVbbé garnier. 253
Pais, au nombre de six à quinze, le prêtre les organise en conseils avec présidents^ vice-présidents, secrétaires et trésoriers. Le curé est nommé directeur de cette société embryonnaire. On prend l'engagement de se réunir tous les mois, à jour et à heure fixes. Pour faire de la propagande, les adhérents se partagent entre eux le quartier, les rues ; chacun d'eux est tenu de procurer à Tœuvre au moins une dizaine de frères. Dès que le nombre des sociétaires est suffisant, on organise un économat, un bureau de placement, un fourneau et ce que l'abbé Garnier appelle un secrétariat du peuple. Cesecrétariatestune œuvre d'aide mutuelle. Elle a pour but de rechercher les misères cachées, de soulager les malades en les mettant en rapport avec les œuvres de la ville, ou en les secourant par des charités privées. Cette recherche est laite par le délégué de la rue ou du quartier.
*— Même les ouvriers les plus impies, m'a dit le missionnaire, sont admis à bénéficier
de ces avantages : nous leur écrivons leurs lettres, nous leur procurons des consultations gratuites d'avocats, d'avoue's, de notaires; nous leur assurons des consultations de médecins, nous obtenons des diminutions considérables sur le prix des médicamentSj nous faisons réduire les primes d^assurances en faveur de notre œuvre, nous faisons reviser les bordereaux d'impôts et de patentes, les feuilles de voitures pour les commerçants ; nous combattons les déballages qui causent beaucoup de tort au commerce local, nous tâchons de ramener aux marchands de province la clientèle qui s'est trop attachée aux magasins de Paris, nous procurons des sentences d'arbitrage dans les différends ; nous achetons, autant que possible, directement et en gros, notamment pour le charbon et les vêtements ; nous garantissons le paiement des dettes ; enfin, dans la mesure de nos ressources, nous faisons ce que j'ai appelé des prêts d'honneur»
Depuisquatre ans qu'il parcourt la France en prêchantce retour aux idées chrétiennes, l'abbéGarnier a fondéplusde dix-sept cents associations de ce genre. Un seul chiffre peut donner l'idée de la rapidité avec laquelle le mouvement se précipite : à la suite des prédications de la Ciotat, près de deux mille adhésions ont été recueillies par les « dizainiers » de rues.
Léon XIII, alors qu'il était évêque de Pérouse, écrivait dans sa lettre pastorale de 1877:
« En présence de ces ouvriers épuisés avant l'heure par le fait d'une cupidité sans entrailles, on se demande si les adeptes de cette civilisation sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous rejettent pas de plusieurs siècles en arrière, nous ramenant à ces époques de deuil où l'esclavage écrasait une si grande partie de l'humanité et où le poète s'écriait tristement : a Le genre humain ne vit que pour quelques rares privilégiés : Humanum paucis vivit genus. >
Depuis, on sait quel chemin ces idées révolutionnaires ont fait dans le haut clergé. Elles ont conquis l'élite de la prêtrise catholique, des hommes comme Pabbé Winterer, député de Mulhouse au Reichstag, comme Mgr Langénieux. Elles sont la préoccupation quotidienne du Pape. L'Eglise finit par s'apercevoir qu'elle a déraillé le jour où elle a abandonné le peuple pour se faire l'alliée de la bourgeoisie.
Nous avons été des voltairiens, puis des renanisants. Le peuple, lui, est resté avide d'espérance, facile à prendre avec un peu de tendresse. En lui rouvrant ses bras, PEglise ne rentrera pas seulement dans la tradition évangélique, elle fera de la politique utile pour elle-même. Qui sait, le jour est peut-être proche où, comme l'annonce M. de Vogué, nous verrons à Rome un Pape socialiste qui dira aux ouvriers : e Attendez ! » ; aux patrons : « Cédez ! » ; à tous : « Aimez-vous ! »
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wri^^ y a à Paris un petit journal d'artistes *f^ iM ^^ ^^ farceurs, je ne le nomme pas ^^^ïM sans inquiétude, — c'est le Chat noir, — qui, chaque dimanche, annonce comme secrétaire de sa rédaction le personnage dont s'occupe Topinion parisienne. C'est ainsi que tout récemment M. Renan, à propos de son volume sur Israël, le père Didon, à l'occasion de sa Vie de Jésus, ont eu l'honneur de voir leurs noms accolés à celui du a Gentilhomme-Cabaretier ».
Cette ironie montmartroise n'est point partout comprise. Alphonse Daudet me racontait que, l'an dernier, on lui a présenté dans
une ambassade une jeuneViennoise qui lui a dit :
— Oh ! Monsieur, comme je suis heureuse de vous connaître ! J'ai lu si souvent votre nom dans le Chat noir.
Espe'rons que pareille mésaventure n'arrivera pas à Mgr Lavigerie, si jamais il va en personne évangéliser les nègres du Congo ; en tout cas, la gloire du secre'tariat va lui être offerte. Et il a trop d'esprit pour se fâcher de cet hommage irrespectueux. Il est capable d'envoyer simultane'ment sa bénédiction apostolique à l'institut chatnoiresque et à M. l'abbé Félix Klein, qui, pour notre édification, vient de publier le panégyrique de l'archevêque algérien.
Dans ce pays de France où tant de citoyens sont inscrits sous la rubrique « catholiques », nous étions sûrement un grand nombre à déplorer l'animosité qui semblait devoir demeurer éternelle entre une forme de gouvernement qui semble plaire au plus grand nombre et une religion pour laquelle nous
avions gardé la tendresse des souvenirs d'enfance. Un peu de tolérance est la conséquence ordinaire de la culture d'esprit.
Quand on a fait le tour d'un certain nombre d'idées, on ne croit plus à l'absolu d'aucune. On ne peut se défendre d'une petite nuance d'irritation contre les hommes, plus pratiques ou moins sages, qui agissent comme s'ils possédaient la vérité en soi. Pour ces motifs, les mêmes catholiques qui s'uniraient, qui s'insurgeraient contre l'Eglise triomphante, voyaient avec un peu d'impatience qu'elle fût mise dans une espèce d'interdit. Ils attendaient d'elle quelque parole qui donnât tort à ceux qui la dénoncent comme une ennemie irréconciliable.
Tous ces honnêtes gens-là sont très reconnaissants à Mgr Lavigerie d'avoir dit tout haut que le rôle de l'Eglise était purement religieux et social, qu'elle sortait de son devoir en entrant dans la politique pure.
Un archevêque qui, au lendemain de l'aventure boulangiste, lance avec éclat cette
26o PORTRAITS DE CIRE.
profession de foi, s'exposait à être accusé d'ambition. M. l'abbé Klein a donc eu raison d'écrire un livre pour nous démontrer que le libéralisme du cardin al Lavigerie n'est pas une bouture de la dernière heure, mais le fruit naturel de l'arbre.
Tout l'effort de la bataille dirigée contre l'esprit clérical a porté sur la question de l'enseignement. L'esprit moderne imbu de la vieille idée socratique : « Il n'y a pas de méchants, mais des ignorants », et persuadé que les mots « science » et « sagesse » sont synonymes, reprochait à l'Eglise de laisser le soin de l'enseignement à des maîtres incomplètement instruits. Il est bien curieux de voir que, en plein Empire, Mgr Lavigerie, alors évêque de Nancy, a formulé ce reproche contre le clergé catholique :
— « J'estime, écrivait-il en 1867, que les établissements d'éducation sont la plus ferme base du bien que je voudrais réaliser au double point de vue religieux et social.
En conséquence, c'est de ce côté que je dirige mes travaux et mes soins. »
Et il adressa au pape un mémoire où il constatait que les maisons d'éducation dirigées par le clergé avaient une réputation excellente au point de vue moral, douteuse au point de vue scientifique.
— « On considère leurs professeurs
comme étant au-dessous des professeurs
de l'Université. Gela tient surtout à ce que
les professeurs de TUniversité se préparent
dans des écoles spéciales et prennent des
grades de licenciés, de docteurs, d'agrégés
devant les jurys de l'instruction publique.
Les ecclésiastiques ne le font pas. Et dès
lors, ils n'offrent pas les mêmes garanties
extérieures. C'est peut-être un tort, et c'est
certainement un malheur, parce que cela
empêche un certain nombre de familles
chrétiennes de leur confier leurs enfants. »
L'évêque de Nancy ne se contenta pas de
signaler le mal. Il le combattit. Il choisit
dans son diocèse un certain nombre de jeu-
nés ecclésiastiques qu'il envoya à Paris prendre leurs grades de licence. Il les poussa jusqu'au doctorat et à l'agrégation. A Nancy même, il fonda une Ecole des hautes études.
D'autre part, il se préoccupait d'instruction primaire. Il estimait que certaines communautés féminines abusaient un peu de leurs privilèges et ne justifiaient pas d'un savoir suffisant pour tenir la férule. Il adopta donc, en août 1864, une mesure qui ne laissa pas de surprendre un certain nombre de bonnes âmes. Il exigea par une ordonnance que tous les novices de congrégations enseignantes subiraient un examen devant une commission épiscopale. Le diplôme conféré à la suite de ces épreuves était désormais requis pour diriger même la plus humble école du diocèse.
Cette nouveauté souleva des récriminations. Des évêques voisins jugèrent que leur confrère faisait des « concessions regrettables à l'esprit du siècle ». Us s'en ouvrirent au nonce. Ils signalèrent le péril qu'un
libéralisme si inquiétant faisait courir à PEglise. Le nonce partagea leur avis. Il prit sous sa barrette d'écrire à Mgr Lavigerie que le pape déplorait la publication de l'ordonnance sur l'instruction des maîtres congréganistes et en demandait le retrait.
Mgr Lavigerie flaira le complot. Sans avertir personne, il courut à Rome. Trois jours après l'envoi de la lettre du nonce, il débarquait au Vatican et demandait audience. On lui opposa les difficultés ordinaires. Il déclara qu'il y avait urgence à ce que le pape le reçût au plus tard le lendemain.
Pie IX aimait le jeune évêque. Il voulut qu'on l'introduisît à l'instant même. Il demanda avec bienveillance quelle était la cause de ce brusque voyage.
— Mais, très Saint-Père, c'est l'ordre que vous m'avez fait transmettre de retirer mon ordonnance épiscopale.
— Quelle ordonnance ? fit le pape étonné.
Mgr Lavigerie montra la lettre du nonce. Pie IX, mécontent du zèle excessif de son représentant, exprima ses regrets. La congrégation des éveques, des réguliers et des cardinaux procéda à l'examen de Fordonnance. Ils l'approuvèrent. Ils formulèrent le vœu qu'elle fût imitée dans les autres diocèses.
Muni de cette décision, l'évêque de Nancy reprit le chemin de Paris. Il courut à la nonciature. Le nonce, ignorant ces démarches, renouvela l'invitation de retirer le fameux mandement.
Pour toute réponse, Mgr Lavigerie tira de son portefeuille l'approbation qu'il rapportait de Rome. Et il sortit avant que le nonce abasourdi eût trouvé un mot à lui répondre.
Je cite cette anecdote tout au long parce qu'elle est très caractéristique de l'activité, de la malice, de la bonne humeur qui sont le fond de la nature du Cardinal. Ce sont là qualités méridionales qui me rappellent, je
ne sais pourquoi, les histoires qu'on nous a contées du bon roi Henri, le compatriote de Mgr Lavigerie.
Chez ces deux Méridionaux, la largeur des idées s'allie à une jovialité qui est un puissant moyen de séduire les foules. Le cardinal Lavigerie est un admirable pincesans-rire. Il a joué à ses adversaires, à tous les sots rencontrés sur sa route, des farces vraiment joyeuses et qu'on se répète , à table, dans les milieux ecclésiastiques.
En voici une toute récente.
Dernièrement l'archevêque d'Alger se promenait, en France, sur le quai d'une gare sans aucun signe apparent de sa dignité hiérarchique, lorsqu'il se vit abordé par un prêtre. Après un salut familier, l'ecclésiastique engagea la causerie.
— Pardon, mon père, vous êtes mission" naire ? Je le vois à votre barbe. Où cela, sans indiscrétion ?
— En Algérie.
— Ah ! ah ! Alors vous devez connaître
notre ancien évêque de Nancy, Mgr Lavigerie ?
— Certes, je le connais !
— Est-ce qu'il est toujours aussi... comment dire ?
— Je vous entends, monsieur l'abbé. Il est pire que jamais depuis que le soleil d'Afrique lui a donné sur la tête.
— Cela ne m'étonne pas ! J'avais deviné du premier coup son caractère. Figurezvous qu'un moment il avait voulu me faire son vicaire général.
— Ah ! vraiment ?
— Oui, mon père. Mais je connaissais rhomme et je me suis bien gardé d'accepter...
Les deux voyageurs, devenus tout à fait amis, continuent pendant le voyage à médire du Cardinal.
Au moment de se séparer, l'Archevêque d'Alger entr'ouvre son manteau pour laisser voir sa croix pectorale et il dit au prêtre :
— Monsieur l'abbé, dans ce que nous venons de corner là, il y a du vrai et du faux. Ceci Test sûrement : je ne vous ai jamais demandé pour vicaire général.
Et il s'en alla en souriant, tandis que l'ecclésiastique s'abîmait dans la confusion.
A Biskra, au mois d'août 1890, on m'a conté un mot de l'Archevêque qui témoigne bien de la promptitude et de la hardiesse de sa langue.
La misère de Biskra, c'est que l'eau y est rare, Mgr Lavigerie vient d'y faire creuser des puits. On a eu la déception de constater que l'eau ne jaillissait plus hors de terre, qu'il faudrait l'élever au moyen de machines. Et cela augmente singulièrement le prix des travaux. La besogne est faite en grande partie par des Italiens et des Maltais.
Un jour que l'Archevêque s'était fait apporter un grand fauteuil sur le lieu des travauxpour surveiller ses équipes, un colon s'approcha et lui dit :
— Voilà une armée d'ouvriers qui doit coûter cher à Votre Eminence ?
— Pas si cher que vous croyez, fit le Cardinal. Je les paye avec des indulgences.
Et il paraît que vraiment l'Archevêque emploie au forage de ses puits des pénitents qui ont besoin d'acquérir quelques mérites avant d'obtenir Tabsolution.
Mgr Lavigerie possède ce genre d'éloquence qui oblige les auditeurs à mettre, comme on dit, la main à la poche. Croyez bien que ce genre-là est le plus difficile de tous. Il y faut Tenthousiasme, la chaleur de la voix, la prestance, les larmes faciles, une foule de moyens que ne confère pas la lecture des rhétoriques.
L'habileté que le Cardinal a toujours montrée pour mettre la puissance céleste au service des œuvres terrestres, et réciproquement à grouper, dans l'intérêt du ciel, les efforts des hommes, sera sûrement dans l'histoire une des caractéristiques de sa nature.