‹ Portraits de cireChapitre 14 sur 18 · LES ROIS · texte numérisé non relu

LES ROIS

a*a*afts**sa*a«>a*a*a*a*â*î^s«»2;%a^

L n'est pas trop tard pour vous parem igû 1er d'elle, encore que plus de trois v^^^i^ jours soient passés depuis qu'elle a quitté Paris, incognito, sans avoir ouvert à un seul a reporter » la porte du petit hôtel de l'avenue du Bois de Boulogne. Ces messieurs ont pourtantfait bonne garde, dansl'espoirde surprendre une sortie de la reine Nathalie, et de sasœurGhika. Ils étaient décidés à arrêter de force la reine de Serbie, à lui « prendre une conversation » au bord du trottoir, à r« interviewer » sur lesbonnes raisons qu'elle

a de pleurer Pour la séduire, ils avaient

imaginé, les malins, de mettre à sa disposition une avant-scène de la Gomédie-Fran-

iqZ PORTRAITS DE CIRE.

çaise. C'était la souricière où ils comptaient la prendre. Et je vois qu'ils ont été très surpris, un peu froissés, de ce que l'on a laissé leurs offres sans réponse. Ces messieurs font poser devant leur crayon tant de personnes qui, pour une bonne ou une mauvaise raison, attirent sur elles la curiosité du public, qu'ils ne distinguent pas trop clairement à quelle catégorie d'interviewées ils ont affaire. La grande habitude où ils sont de voir M^'^ de Sombreuil solliciter de leur bienveillance une loge dans un petit théâtre, toutes les fois qu'elle vient faire une scène à unde ses anciens protecteurs, les a induitsà conclure qu'une reine chassée de la maison conjugale et violemment séparée de son enfant, trouverait un notable soulagement à sa douleur dans l'occasion de s'exhiber en vêtements de deuil, devant un parterre sym- Dathique.

Certes, sympathique. En cela du moins les reporters ne s^étaient pas trompés. Car si le roi Milan estdéfendu par les politiciens

elles diplomates, la reine Nathalie a pour soi, dans toute l'Europe, et particulièrement en France, l'opinion de ceux qu'on appelait autrefois les « honnêtes gens ». C'est le sentiment de cette bienveillance publique qui, à la première minute de son grand isolement, avait attiré la reine à Paris. C'est ce sentiment qui l'a poussée à nous quitter si vite, dans la crainte de quelque manifestation où la femme exilée aurait pu trouver des consolations, mais dont la dignité de la reine pouvait souffrir.

Les infortunes conjugales de la reine Nathalie ont été, à leur heure, le potin européen. Au fond, cette vieille Europe est un grand village. On y cancane ferme sur ce qui se passe derrière les persiennes des puissants et des rois. Il semble au commun des mortels que les passions, les aventures, les douleurs, les amours de ces personnes augustes doivent emprunter de la grandeur à l'éclat de leur fortune. C'est l'opinion d'Aristote ; c'est aussi celle de Riche-

bourg , qui veut pour ses drames passionnels le cadre « du plus grand monde ». C'est pourquoi ce divorce sur le trône, cet enlèvement d'un enfant royal intéresse si vivement l'opinion publique. On voudrait bien savoir de quel côté sont les torts, et comment, jour par jour, se sont entassés les griefs qui séparent aujourd'hui, comme un mur, ces deux époux qu'un mariage d'amour avait réunis sur le trône.

Vous rappelez-vous quel fut notre émerveillement, quand, au lendemain de ces noces princières, !'« Almanach de Gotha » publia le portrait de la reine Nathalie en regard du roi Milan ? Je m'en souviens, j'étais étudiant, dans ce temps-là, pas riche, certes, et l'almanach coûte cher; pourtant je ne pus résister au désir d'acheter, pour le fixer par quatre clous à la muraille de ma chambre, le portrait de cette personne royale dont j'ai été amoureux au moins six mois. Depuis, la reine Nathalie a un peu engraissé ; mais comme elle est grande, étrangement sou-

pie, comme elle a gardé toute la finesse de sa taille, la richesse de so n corsage n'alourdit point son port. Les mots qui viennent sous la plume pour décrire son visage sont tout justement ceux que la convention romanesque emploie pour peindre la beauté brune : le sourire éblouissant, les lèvres sensuelles, le nez fin, les narines hardiment découpées et battantes ; le teint, surtout la peau du visage, tirant sur Toranger ; avec cela, des sourcils en arc d'une netteté chinoise ; des yeux superbes, veloutés, insondables, électriques, et un casque de cheveux à reflets bleus, profonds comme la nuit, ramenés à la nuqu e, et portés flottants sur les épaules.

Ceux-là même qui n'aiment point la reine Nathalie, ne peuvent point contester sa beauté. Ils se vengent en déclarant que la splendeur en est commune, qu'elle conviendrait mieux à une dompteuse de lions qu'à une souveraine. La vérité, c'est qu'un type ethnographique aussi marqué que celui de

la reine Nathalie manque forcément de ce qu'on nomme à Paris la distinction. C'est une beauté tout à l'effet et qui rappelle les keepsakes ; mais n'est-il pas injuste d'oublier, quand on fait la moue devant ces beautés trop régulières, qu'elles pèchent seulement, en somme, par un excès de perfection ?

Fille d'un colonel de l'armée russe, M.Kechko, et d'une Roumaine, la princesse Stourdza, la reine Nathalie tient sa fortune de sa grand'mère, la princesse Rosnovano. Elle a été élevée à Paris, où elle a de nombreux parents— telle la famille de Bouille — en dehors de sa sœur la princesse Ghika, une Parisienne très spirituelle et très artiste, que tout le monde a vue au Bois, conduisant elle-mêmeses chevaux superbes. Bien qu'elle ait été élevée chez nous à la française, la reine Nathalie est restée une créature d'instinct, sans grande cultureintellectuelle. Elle est intelligente,etparleadmirablement toutes les langues européennes. C'est pourtant le

français qu'elle préfère et qu'elle emploie le plus volontiers dans les rapports diplomatiques. Cest elle qui a dit un jour, dans une réception officielle, devant le ministre d'Allemagne :

— Je parlais l'allemand autrefois, mais )e Tai oublié depuis 1870.

Avec ces audaces d'enfant gâté, la reine a une grande finesse d'instinct — la finesse naturelle à ces races à demi-orientales. Elle se fait volontiers câline, enveloppante pour obtenir ce qui lui plaît ; si on lui résiste, elle passe subitement à la violence.

— Mon amour-propre est engagé, a-t-elle dit. au commencement de ses difficultés avec le roi, à un ami intime qui lui conseillait les concessions. — Je ne veux pas être ridicule.

Le beau côté de ces exagérations sentimentales et de ces violences de caractère, c'est une admirable énergie dont la reine Nathalie a donné des preuves que le peuple serbe n'a pas oubliées»

Après la défaite de Slivnitza, le roi manifesta ouvertement son intention de retourner à Belgrade. La reine Nathalie comprit que cette défection était la perte de la dynastie. Elle conjura le roi de rester à son poste, refusa noblement les avances de l'Autriche, qui, par Torgane de son ministre, un diplomate d'un mérite très distingué, M. de Khevenhûller, lui proposait la régence, et, transformant son propre palais, son« konak» en hôpital, elle donna ses meubles, son linge, jusqu'à ses propres matelas, se contenta d'un lit de camp pour dormir auprès des blessés qu'elle soignait. Cette fois-là, elle comprit vraiment scn rôle de reine et témoigna qu'elle avait une âme à la hauteur de sa fortune. Il est juste de se souvenir de ce passé quand on lui reproche d'avoir cru qu'une souveraine pouvait se préoccuper plus de son bonheur conjugal que de son rang, et porter sur le trône les jalousies et les exigences d'une bourgeoise.

Là, en effet, gît tout le secret des infor*

tunes de la reine Nathalie : irréprochable elle-même, elle n'a pas su fermer les yeux sur les faiblesses du roi Milan, et elle s'est heurtée de front à ce caractère aussi entier que le sien.

Elle est singulière, l'histoire de ce roi de Serbie, et il est utile d'en rappeler les principaux événements, si l'on veut montrer dans la lumière convenable cette figure de souverain oriental dont on ne rencontre jamais les yeux félins, sur lesquels semble peser cette fatigue de la vie qui donne un caractère si particulier au regard asiatique.

Le prince Milan a été élevé à Paris au lycée Henri IV, sous le nom deCatargi, qui est celui de sa mère. Lui-même ne s'en connaissait pas d'autre. Son oncle, Michel Obrenovitch, prince de Serbie, le cachait ainsi contre toutes les entreprises d'une famille rivale, les Karageorgevitch. Un beau matin, on annonça au petit collégien qu'il était prince de Serbie et qu'il fallait quitter

le De Viris pour venir prendre possession de sa principauté.

Les circonstances étaient terribles. L'oncle du nouveau prince, Michel Obrenovitch, venait d'être assassiné.

Accompagné d'un seul officier d'ordonnance, il s'était rendu, avec sa mère et sa cousine, dans une propriété qu'il possédait aux environs de Belgrade. Il n'avait pas pris garde que des forçats employés dans le parc comme jardiniers s^étalent sensiblement rapprochés de lui et de ses compagnons. Ces bandits firent feu sur le prince Michel et sur les deux femmes à bout portant. Obrenovitch et sa mère restèrent sur la place. Mais la cousine ne perdit pas la tête. Blessée à l'épaule, elle trouva moyen d'escalader un mur ei d'avertir l'officier d'ordonnance de l'assassinat de Michel. Elle lui commanda de courir bride abattue jusqu'à Belgrade et d'y porter la nouvelle. L'officier parvint à échapper à des hommes masqués qui guettaient son pas-

sage sur la route. Le président du conseil des ministres, M. Risiitch, fit fermer les portes de la ville et envoya chercher Milan à Paris.

On devine dans quelle épouvante grandit cet enfant, affolé par la hantise de l'assassinat. Il ne faut pas chercher d'autre explication à la défiance de son caractère. Ce défaut est racheté par une très grande loyauté de parole envers les étrangers. Les diplomates sont tous d^accord à louer son esprit d'extrême équité, qui corrige ce qu'a de fâcheux la félonie serbe. Le roi Milan déplore sincèrement que l'éducation du sentiment de l'honneur soit si lente chez ses sujets.

Il lui est arrivé de dire :

— Je suis le seul honnête homme de mon royaume.

Il en est peut-être aussi le plus intelligent. Ce même roi qui bégaye pour se donner le loisir de la réflexion quand on lui pose quelque question gênante, parle avec élo-

quence et éclat, à tout propos, et particulièrement dans les banquets, où il prend plaisir à mettre les diplomates dans l'embarras.

Il reçoit d'ailleurs fort bien, étant viveur, beau joueur, et il répète volontiers :

— J'ai été élevé à Paris.

Bien que sa politique le rapproche de l'Autriche, il a pour la France un goût très vif. Il a ouvert son pays aux Français, et, dernièrement, quand il s'est agi de réorganiser Tartillerie serbe, il a donné la préférence aux canons français de Bange sur les canons Krupp,d'Armstrong et d'Uchatius, Chacune des puissances intéressées avait envoyé des représentants pour faire triompher ses nationaux dans l'espèce de concours que le roi avait ouvert. Ce fut la France — finement servie par un diplomate agréable au roi Milan — qui l'emporta dans ce tournoi.

Tel est, avec ses défauts et ses qualités, l'homme qui, en 1876, épousa la reine Nathalie. Ce mariage princier — la Serbie

ne devait être érige'e en royaume que deux ans plus tard — fut un mariage d'amour, et la bonne lune dura jusqu'à la naissance de Nascha, cet enfant royal que l'on vient d'arracher à sa mère.

Q.ue se passa-t-il alors? Les gens bien informés ont conté une histoire intime, un accident arrivé à la reine à la suite de laquelle la porte de la chambre nuptiale aurait été fermée au roi Milan, tout comme dans le « Maître de forges ». La reine, qui croyait avoir à se plaindre de son mari, déclara qu'elle vivrait désormais avec lui en camarade. Sans doute, dans la pensée de la reine Nathalie, l'exil n'était que temporaire. Elle voyait l'expiation d'une faute commise envers elle.

Pendant les mois que dura sa convalescence, obligée de se retirer le soir de bonne heure dans ses appartements, la reine Nathalie avait pris soin d'entourer le roi de femmes aimables en qui elle-même avait placé sa confiance.

Une lettre anonyme l'avertit que cette coafiance était trompée, et que le roi avait pris pour maîtresse une de ses clames d'honneur. La reine refusa longtemps de croire à cette dénonciation; pourtant, torturée par sa jalousie, un soir qu'on la croyait couchée, elle revint à pas de loup dans les appartements du roi, et elle eut la preuve aveuglante qu'on ne l'avait pas mal renseignée. On a parlé d'une scène violente, d'une chaise cassée.... Il est sûr qu'à dater de ce jour tout fut fini entre la reine Nathalie et son mari. Le roi Milan essaya vainement

d'obtenir son pardon La reine ne le reçut

plus jamais chez elle.

Il se vengea en affichant des liaisons publiques avec plusieurs personnes de la cour, une de ses cousines entre autres, qui, dans toutes les cérémonies dont le caractère n'était pas rigoureusement officiel, occupa près de lui la place de Nathalie.

La reine prit prétexte de ces relations et des prétendues assiduités du roi près de la

LA REINE NATHA.LÎE. 285

femme d'un diplomate pour quitter la Serbie avec son enfant. Elle se rendit àBucharest,à Odessa, à Florence; mais lorsque, d'après la convention de son accord amiable avec le roi Milan, elle voulut rentrer à Belgrade, le roi s'y opposa. L'entrevue des deux époux à Vienne n'aboutit qu'à un apparent replâtrage. Le roi Milan était déjà décidé à reprendre son fils et à demander le divorce.

Je sais que la reine Nathalie souhaite que cette vérité soit connue. On a dit qu'elle avait refusé de rendre le prince Nascha à son père. Elle n'a point songé à opposer une seconde cette résistance inutile. Elle a seulement déclaré qu'elle ne remettrait pas l'enfant entre les mains de l'ambassadeur que son mari lui avait envoyé, et dont le choix lui semblait un nouvel outrage.

La reine Nathalie a dû céder, et l'on dit topt bas que l'empereur d'Allemagne n'a été si rigoureux envers elle, qu'à la demande expresse de l'Autriche.

On sait quels événements se sont passés

depuis. Celle qui n'a plus ni irône, ni mari, ni enfant, pleure et prie; mais ceux qui la connaissent affirment qu'elle se relèvera. Elle reviendra rôder autour de la Serbie. Elle sait que la politique secrète de Milan, qui s'appuie sur ceux que là-bas on appelle les Souabes (les Autrichiens), est odieuse au peuple serbe. Le jour où, reconduite au chemin de fer sans escorte, elle a jeté aux gendarmes ce mot de défi : « Au revoir ! » de bonnes gens dans la foule répétaient à demi-voix un proverbe du pays : « La lionne finit toujours par entrer dans la cage où le chasseur a caché le lionceau. »

lous souvenez-vous de ce petit roi de Dahomey, camarade d'e'cole de Jack, dont l'attendrissante histoire a fait couler tant de larmes ?

Eh bien ! le petit roi noir est revenu parmi nous. Il s'appelle cette fois Abdou-Lahï, fils d'Ahmadou, sultan toucouleurs des Bambaras. Des dépêches d'Afrique annoncent ces jours-ci que le colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan français, a chassé le roi Ahmadou de Nioro, sa dernière forteresse. C'en est fait de ce grand empire de Kaarta, qui nous barrait la route du Soudan. J'ai eu la curiosité de savoir ce que devenait pendant ce temps- là le petit otage

que le colonel a ramené à Paris et qu'il a laissé entre les mains d'un de ses amis, M.del'Isle de Sales.

... L'été dernier, les journaux nous ont tenus un instant au courant des aventures d'Abdou-Lahï.

Il va sur ses quatorze ans ; mais il a du sang de roi dans les veines, et il a déjà fait prouesse d'homme. Après la prise de Ségou, Ahmadou entraînait ses fils dans sa fuite. Abdou-Lahï apprit qu'on avait abandonné les femmes dans la forteresse ; sa mère et ses sœurs étaient du nombre. Il revint sur ses pas pour partager leur sort. C'est en cherchant à les défendre qu'il fut fait prisonnier, les armes à la main.

Depuis, le petit roi noir était devenu l'ami de son vainqueur. Au moins, dans l'effroi que lui causaient Paris et l'isolement, il s'attachait au colonel comme au seul homme qu'il eût connu dans son pays et qui parlât sa langue. Atin d'éviter des adieux déchiranis, M. Archinard profita d'une représen-

Le petit roi de ségou. 289

talion de Jeanne d'Arc à l'Hippodrome. Il sortit doucement de la loge, laissant Abdou- Lahï en tête-à-tête avec M. de Sales.

Quand l'enfant comprit que le colonel ne reviendrait plus, son désespoir fut immense. Le lendemain même il trouva moyen de s'échapper. On le chercha par tout Paris. On craignait qu'il ne se fût jeté à la Seine, lorsque les agents de police amenèrent au commissariat des Batignolles un petit nègre qu'ils avaient rencontré, sanglotant dans la nuitj tête nue, ses souliers à la main.

Alors, pour obtenir obéissance de son élève, M. de Sales eut l'idée de revêtir un uniforme d'officier de territoriale. Ce moyen réussit à souhait. Abdou-Lahï, traité avec beaucoup de nuances de fermeté et de douceur, semble s'être résigné.

Paris civilise vite ceux qu'on lui amène. Le petit roi, qui ne voulait pas de souliers, est aujourd'hui très fier de ses gants jaunes. Il m'a montré avec orgueil un porte-cartes surmonté dune couronne princière dont

on lui a fait présent pour ses étrennes.

La taille d" Abdou-Lahï est d'un enfant de quinze ans. Le nez descend droit sans épatement. Les lèvres ne sont pas lippues. La finesse des mains révèle la race. L'enfant porte avec désinvolture son costume européen. Un petit bonnet de flanelle blanche fait valoir l'éclat de ses yeux. Son intelligence est supérieure à celle d'un enfant européen pris au hasard dans une école. C'est ainsi qu'avec l'aide patiente de M. de Sales, Abdou-Lahï est en train de composer un dictionnaire français-bambara. Pour s'entendre, le maître et l'élève ont commencé par désigner des objets qu'ils nommaient, l'un après l'autre, chacun dans leur langue. Abdou-Lahï figurait ensuite phonétiquement les deux termes au moyen des caractères arabes sénégalais. Par ce procédé, une liste de près de onze cents mots bambaras a été dressée.

J'ai demandé à Abdou-Lahï s'il aimerait à revoir sa mère. 11 m'a répondu :

— Tout le monde sait... voir sa mère rend heureux...

Et très intrigué par les notes qu'il me voyait prendre, défiant comme tous les sauvages, il répétait à chaque instant :

— Relis... relis.

Il s'efforçait de se démêler lui-même dans mon écriture, sans doute avec la crainte qu'on lui fît prononcer quelque parole compromettante — un mot qui, rapporté, làbas, au pays de toucouleurs, pût faire croire qu'Abdou-Lahï avait trahi les siens.

J'ai eu l'occasion de causer, l'été dernier, avec un de ces petits écoliers primitifs en qui nous versons tout d'un coup la civilisation comme un élixir raffiné dans une poterie grossière.

C'était lors de mon passage par l'Eptapôle du Mzab, à Ghardaîa, la ville principale des Béni.

En face du port français qui tient nos alliés dans l'obéissance, les Pères Blancs du cardinol Lavigerie ont élevé une école.

Je ne sais quelle besogne feront dans ces parages les frères du Sahara ; en tout cas, les Pères Blancs leur ont frayé bonne route. Ce sont des moines militaires ; casqués comme des soldats, ils n'ont peur ni du cheval ni du fusil.

Ayant été les saluer chez eux, je trouvai leur école fermée. Car, au Sahara comme chez nous, juillet rend la liberté aux écoliers. Pourtant, je rencontrai chez les Pères Blancs le bon élève qui, même en temps de vacances, vient dire bonjour aux maîtres et aux livres. Je demandai à voir les travaux de cet écolier. Lui-même m'apporta son cahier de brouillon. Je n'en pouvais croire mes yeux. Pour me convaincre, je dictai cette phrase au petit Mzabite :

« J'irai à Paris quand je serai grand ».

Il récrivit, sans hésitation, sans faute d'orthographe.

Je demandai encore :

— Es-tu reconnaissant aux Pères Blancs?

Qu'est-ce que la reconnaissance ?

— C'est l'amour pour ceux qui nous ont fait du bien.

Et ce n'était pas un modèle d'e'criture qu'il me récitait là, le petit Mzabite. Il avait trouvé sa réponse dans son cœur.

Quand il fut parti, les Pères me dirent :

— Cet enfant est sans doute le plus intelligent de notre école, mais nous avons beaucoup d'élèves qui le suivent de près. Pour encourager les parents à nous confier leurs fils, nous usons ici de la plus grande réserve. Vous le savez, les Mzabites sont quelque chose comme les protestants du mahométanisme. Ils ont le fanatisme de toutes les minorités religieuses qu'on persécute. Afin de ne point leur donner de l'ombrage, depuis le jour où cette école a été fondée, nous n'avons pas prononcé devant nos élèves le nom de Jésus-Christ. Nous sommes des maîtres laïques. Et si, tout en enseignant, nous parlons de Dieu, c'est que les musulmans ne s'en choquent pas.

Alors je demandai :

— Quel résultat avez-vous obtenu au point de vue moral, au point de vue français ?

On me répondit avec un sourire résigné :

— Nous sommes jeunes sur cette terre d'Afrique et nous y vivons d^espérance. La foi ne se décourage pas. Mais que les déceptions sont cruelles ! Vous avez vu cet enfant si parfait et qui est notre ami. A cette heure, son esprit est plus ouvert que celui des enfants d'Europe. Dans unanou deux, son intelligence se nouera. Il appartiendra tout entier auxappétiis qui commenceront décrier en lui et que sa religion laisse courir la bride sur le cou. Il ne gardera guère de notre fréquentation que des avantages pour son commerce. Il tiendra des livres. Il correspondra directement en français avec- l'Algérie. Nous l'aurons mieux armé pour la défense de ses intérêts. Tout ce que nous espérons, c'est que la nouvelle de ces avantages se répande. Alors nous aurons plus d'élèves, plus de liberté dans notre école, et nous pourrons

peut-être dire ce qu'aujourd'hui nous étouffons dans notre cœur.

... Quand on marche sur Biskra par la route du Sud, en remontant l'Oued-Rir^ il arrive qu^on entende sur la route, à partir de Touggourt, quelques mots de français prononcés par des Arabes. Si on les interroge, si on leur demande :

— Et toi ? qui t'a appris le français ? Ils répondent invariablement:

— C'est M. Colombeau.

Et vraiment il s'est fait dans toute la province de Constantine, dans !e sud qui la prolonge, une populaire réputation de bonté et d'honneur, cet homme modeste qui a cru de tout son cœur à la vertu du verbe français pour combattre les résistances mahométanes. Des centaines et des centaines de petits Arabes ont passé par son école depuis vingt ans.

A rheure qu'il est, ils tont encore beau coup de route pour venir saluer leur maître, pour lui apporter leurs différends. Sûre-

ment, il possède le cœur de ses anciens disciples.

— Maisleurs têtes, monsieur Colombeau, ces têtes dures d'Arabes où les idées se racornissent depuis des siècles sous le poids du turban, sous la pression des cordes de chameau ? Avez-vous pu y infuser avec les mots français quelques-unes de ces idées de pitié, de justice dont nous sommes si fiers?

Le sage m'avait reçu dans son jardin, à l'ombre de sa vigne dont j'égrenais les fruits.

— Vraiment, dit-il, aprèstant d'années de foi, tant d'efforts, je me prends à douter parfois de la bonté de mon œuvre. Je n'ai guère fait que des déclassés, des quémandeurs de places. Quel autre moyen pourtant de civiliser ceux que nous avons vaincus ?

M. Colombeau oubliait le rifle dont les Américains se servent en ce moment avec tant de succès contre les Peaux-Rouges.

C'est un procédé très rapide et très efficace.

Mais voilà ! en France nous sommes chimériques. Nous nous entêtons à croire que les alphabets valent mieux que les balles. Nous élevons' Abdou-Lahï avec l'espérance d'en faire plus tard un correspondant de l'Académie des Belles- Lettres.

MARIE r

'est la récompense des romanciers soucieux de vérité et de vie que le hasard apporte, au moment même où on les lit, la preuve de leur sincérité.

Vous en souvenez-vous ? Peu de mois après la publication de Germinal, des mineurs en grève infligèrent à un ingénieur rhorrible supplice que M. Zola avait décrit dans son livre. Les deux crimes étaient semblables, dans les nuances ; — si pareils que des esprits un peu échauffés songèrent à rendre M. Zola responsable de la a watrinade ». On signalait cette preuve accablante pour l'écrivain que Germinal avait

paru, en feuilleton, dans un petitjournal du bassin minier.

Pareille aventure vient d'arriver à M. Alphonse Daudet, avec son Port Tarascon.

Au moment où il fait agoniser Tartarin, désabusé de ses chimères, menacé par la Cour d'assises, un autre Tartarin, Marie I", roi des Sedangs, meurt dans l'île de Tio- Man, sans qu'on nous dise s'il faut accuser son bon peuple révolté, ses commanditaires mal satisfaits, ou son propre désespoir et le poison des Borgia qu'il portait dans le chaton de sa bague.

J'ai lu des notes nécrologiques où le roi des Sedangs, — de son vrai nom Marie-David de Mayrena, — était assez maltraité. On rappelait l'histoire bouffonne d'une boussole mise au Mont-de-Piété, d'un écrin cacheté laissé comme garantie de dettes aux mains d'un hôtelier belge, et où Ton avait trouvé, à l'ouverture, au lieu d'une couronne royale, un cercle de simili-or, incrusté de similistras. Peut-être bien que des magistrats

MARIE l"'". 30I

auraient le droit de prononcer en cette occasion de gros mots, et il est sans doute nécessaire que la loi ait pour qualifier ce genre de plaisanteries des définitions rigoureuses. Mais la morale du boulevard, celle qui comprend tout — comme le bon Dieu — a le droit d'être plus indulgente. Elle est de l'avis d'Alphonse Daudet, lorsqu'il déclare que c'est considérer toutes chose un peu en gros d'assimiler des gens comme Tartarin, comme le marquis de Rays, comme Marie P'*, aux menteurs et aux aigrefins ordinaires.

Quand Tartarin voit poindre à l'horizon sa fameuse colonie, il n'est pas bien sûr qu'il ne va pas la trouver telle qu'il l'a décrite à ses compagnons de fortune. Le mensonge, voyez-vous, n'est souvent qu'une expression trop absolue de l'espérance.

J'étais presque entant quand j'ai entendu parler le marquis de Rays. Il parcourait la France pour gagner à sa cause des âmes et des capitaux. Il me remua si profondément

que je serrai dans une cachette précieuse ses éloquents prospectus.

Je viens de les relire :

« La pensée de notre colonie libre, s^écriait-il avec un geste vraiment large, qui déchirait les brouillards de l'Océan, qui faisait surgir des flots Tîle inconnue, la pensée de notre colonie libre est née du sentiment religieux et patriotique. Les déchirements de PEurope, les froissements perpétuels de notre sens catholique et français n'y sont pas étrangers... Hélas ! pauvre Patrie, qu'est devenue ta gloire ? Fille aînée de l'Eglise, où donc est ta couronne ?.... »

Et, tout de suite après :

« Nous émettons des bons de terrain à raison de 20 fr. l'hectare... j>

Le marquis de Rays avait songé à tout. Il n'oubliait même pas les sauvages, qu'au dire des navigateurs, on trouverait installés sur le sol de Port-Breton :

« Ce qui doit primer toute considération dans une œuvre de ce genre, c'est la ques-

MARIE l*^ 3o3

tion morale, humanitaire et sociale. Peuples civilisés, peuples chrétiens, nous devons à nos frères encore barbares, sur les terres inoccupées où nous voulons nous établir, le respect absolu de tous leurs droits naturels, le don du christianisme et la civilisation. Ce devoir est aussi notre droit : il devient la sanction légitime et morale de notre prise de possession. »

Les grands mots, comme les bons vins, ont en eux une puissance qui grise. On ne les prononce pas en vain. Qui sait si le marquis de Rays, enivré par eux, ne fut pas, lui aussi, une dupe?

De même Marie I", dans la mesure plus modeste de sa libation. Sûrement, il considérait comme une affaire excellente Texploitation des mines aurifères de son royaume. Mais il était peut-être naïvement de bonne foi quand il voyait dans sa personne un second Dupleix, injustement persécuté.

Conquérir tout ensemble l'argent et la

gloire, quel rêve après tant de vicissitudes! La royauté sedangue était la dernière porte qui restât ouverte à ce boulevardier à la côte pour rentrer dans la vie régulière, dans l'honneur bourgeois.

Au mois de mars 1889, un Parisien bien connu, M. Pertuiset, successeur de Gérard et de Manei dans la double charge de chasseur de lions et de peintre impressionniste, m^invita à déjeuner avec Marie P'", qui venait de débarquer à Paris.

Aussitôt je me souvins que la semaine précédente, dans le bureau de rédaction d'un journal du boulevard, j'avais serré la main à un gentleman de six pieds, habillé à la dernière mode et qui parlait le français avec cet accent spécial qui fleurit entre la rue Laffitte et le carefour Drouot.

Le camarade qui nous avait présentés Tun à l'autre avait dit :

— Le roi des Sedangs.

Je m'étais incliné de façon à donner à ce souverain si parisien une opinion flatteuse

MARIE I^r. 3o5

de mes connaissances géographiques. Mais, je l'avoue, le royaume des Sedangs, je ne plaçais cela nulle part. D'ailleurs, comme il y avait un abat-jour sur la lampe, j'aurais été bien incapable de reconnaître le roi, le lendemain, à une terrasse de café.

Je dis donc à Pertuiset :

— Vous qui avez fait le tour du monde, pourriez-vous me donner quelques renseignements un peu précis sur Marie le' ?

Je ne voudrais pas, quand vous me représenterez à lui, paraître trop ignorant de ses aventures dynastiques.

Alors Pertuiset, avec cet éclair qui lui passe dans les yeux quand il veut épouvanter les lions avant de les écarbouiller avec sa balle explosible, me tint à peu près ce langage :

— Le roman véridique de Marie-David de Mayrena sera un des plus beaux chapitres des mémoires que j'écris en quatre volumes pour mon divertissement personnel et pour l'instruction de la postérité. Marie est né

3o6 PORTRAITS DE CIRE.

dans les Vosges. Il doit avoir dépassé la quarantaine. Il a pris part à l'expédition de Cochinchine, en i86r, avec un escadron de spahis du Sénégal. Entre campagnes, il a mené à Paris la vie à grandes guides. Il a servi pendant la guerre comme capitaine d'état-major, dans l'armée delà Loire. Après la guerre, pour se dégourdir les jambes, il a couru les Indes néerlandaises, Java, Sumatra. Puis il est revenu nous dire bonjour à Paris. Puis, en i885, il est retourné à Saigon. Il a battu la Cochinchine. Il a créé une plantation sur la frontière de l'Annam. Là, un beau matin, il a donné l'hospitalité à un missionnaire en déroute qui s'appelait... attendez donc... le père Auger. Ce révérend lui a coûté : « Vous savez, monsieur de Mayrena, qu'il y a dans votre voisinage des pays indépendants?» — «Si je visitais un peu ce pays-là » ? s'est dit Marie. Il enrôla vingt volontaires, partit de Saigon en mars 1888, parvint sans trop d'encombrés jusqu^à la mission catholique et devint tout de suite

MARIE l". 307

l'ami du chef de la mission, un certain père Guerlach. On était en pleine e'pide'mie. Marie s'est joint aux missionnaires pour soigner les malades. Il leur a administré de la quinine à propos. Un des chefs qu'il a remis sur pied est venu lui offrir le pouvoir. Il l'a accepté. La chose a fait du bruit dans le pays. On a dit qu'un grand sorcierblanc, qui ressuscitait les hommes et qui les tuait à volonté — Marie se sert fort habilement de mes balles explosibles — venait de débarquer dans le pays. Les chefs ont apporté leur hommage les uns après les autres. Quand il n'est plus resté qu'un récalcitrant, Marie est allé lui porter quelques paroles de persuasion. Le sauvage se l'est tenu pour dit. Il a courbé i'échine comme les autres. Là-dessus on a réuni les tribus. On a pris l'avis des anciens de la nation. Marie a été proclamé roi des Sedangs le i«r juin et, avec l'aide du père Guerlach, il a élaboré une Constitution qui a été reconnue le 3 du même mois. Restait à se faire reconnaître par la France. De

3o8 PORTRAITS DE CIRE.

Mayrena est venu à Paris pour cela. »

J'en savais assez pour tenir tête au nouveau souverain dans ses propos de table, et je vins, avec curiosité, au rendez-vous de cet excellent Pertuiset.

Au moment où j'ouvris la porte du salon, le roi se tenait le dos à la cheminée, les basques de sa redingote largement ouvertes. Il disait :

— Il fait bien froid, dans votre satané pays !...

Tout de suite on fit les présentations.

Tout à mon aise je regardai le roi, qui continuait de se rôtir. C'était bien Phomme que j'imaginais : un Espagnol oublié en Franche-Comté. L'œil noir des Andalous, le nez fin des portraits de Velasquez, la carrure de Bonvallot, et des mains fines, longues, prenantes, aristocratiques, féminines par l'élégance, mâles par la force. Le roi avait la gracieuse proportion des sept têtes, chère à la Renaissance. Sa barbe bien noire grisonnait à peine dans le plein jour.

MARIE le^ 3 09

Il semblait un peu maigre pour son envergure. D'ailleurs, point d'anémie. On le devinait très musclé sous sa peau sèche. Et certainement il avait le charme, cette séduction où se prennent les âmes des femmes et des simples...

— Puis, je suis de ceux qui croient que cela était écrite nous conta familièrement Marie I"', quand les chaleurs du feu et du bon vin eurent délié les langues. Cette foi dans mon étoile va chez moi jusqu'au fétichisme. Elle date d'un temps oîi je ne me doutais pas que je serais jamais roi sauvage. Voyez-vous cela ? (Tl venait de remonter sa manche et il montrait, à la saignée de son bras, une pièce d'or suspendue à un bracelet.) C'est une médaille de la Vierge. Je l'ai portée pendant toute la guerre. J'avais l'idée qu'elle me protégerait des balles. Ce sont des superstitions pareilles qui soutiennent le courage extraordinaire de mes pauvres Sedangs.

Alors, comme nous interrogions Marie

sur les mœurs, sur les croyances de ses peuplades, il nous fit ce récit que je notai très exactement, entre autres belleshistoires :

— « Les Sedangs, nous dit Marie, content qu'au début des temps le Dieu-Blanc appela les trois frères, tiges de toutes les races, et leur dit en songe : « Vous êtes noirs. Allez vous jeter dans le fleuve qui coule là-bas, et vous deviendrez blancs comme moi-même. »

a A leur réveil, les trois frères se dirent; v< Nous avons fait un rêve ! » et ils ne bougèrent point. Pourtant, avant la fin du jour, le plus jeune des trois se rendit au fleuve et s'y jeta. Il en sortit blanc comme neige. Alors le second frère songea : « Je veux faire comme mon cadet ». Il se hâta vers la rivière. Mais les eaux avaient baissé. Elles le couvrirent avec peine. Il sortit jaune du lit du fleuve. Quand le frère aîné le vit, il maudit sa sottise et courut à la rivière pour se blanchir à son tour. Mais trop tard : les eaux s'étaient évaporées. C'est tout juste s'il

MARIE l'^ 3i 1

put tremper ses doigts dans le baptistère miraculeux, par la grâce duquel, encore aujourd'hui, les nègres ont les mains éclaircies. »

Il y avait aussi une merveilleuse histoire du déluge :

« L'homme jaune, pour éviter la mort, était monté dans une caisse avec sa femme et des couples d'animaux. Il finit par aborder sur la montagne sacrée de Kong-Braid ; mais il ne pouvait ensemencer la terre. Tout le riz qu'il possédait était cuit. Alors la fourmi lui dit : « Je te confie ce grain que j'ai gardé avec moi. Sème-le demain, tu auras une récolte. » L'homme obéit et ses vœux furent exauces.

a Dans ces temps-là, les Sedangs étaient enterrés sous les arbres deTrang-Luong, et ils ressuscitaient. Ils étaient si nombreux qu'ils écrasaient le lézard. Celui-ci dit donc à la femme : « Pourquoi ne pas enterrer les tt hommes sous ces arbres voisins ? Ils sont « aussi beauxque ceux de Trang-Louong »...

On suivit le conseil du lézard. Et les hommes ne ressuscitèrent plus.

« Mais ils continuentà vivre sous laterre. Après le sépulcre, ils franchissent une porte de deux rocs branlants qui cherchent aies écraser dans leurs chocs ; ils traversent un abîme sur un pont d'arbre qui tourne dans l'air comme une roue ; ils payent à une vieille femme un tribut de colliers, et ils se trouvent enfin en face d'un double couloir où des voix les appellent. S'ils prennent à gauche, ils retrouvent le soleil, les femmes, les buffles, toutes les félicités de la terre. S'ils sont morts dans Je combat, ils peuvent suivre la route de droite, la route de fleurs rouges, qui les conduit à des plaisirs qu'on ne connaît point et que les poètes n'ont pas su nommer.

« Vous imaginez, de reste, dit le roi en élevant sérieusement la voix, au ton de l'homélie, que des gens qui se sont forgé des croyances aussi élevées ne peuvent pas avoir Pâme basse dans la pratique* Et, en effet, le vol et

MARIE l^^, 3l3

le mensonge sont presque inconnus chez les Sedangs. Un homme que Ton accuse d'un de ces crimes demande tout de suite l'épreuve pour se justifier. Tantôt il se fait plonger dans la rivière avec son accusateur; tantôt il se fait verser de Pétain en fusion dans la main. Celui qui remonte le premier à la surface de Peau, celui qui hurle avant l'autre est convaincu d'imposture. La loi fait de lui Tesclave de sa victime. Parfois l'épreuve est plus horrible encore. Dernièrement un homme était accusé par un sorcier d'en avoir empoisonné un autre. On en appela à ma justice. J'arrivai dans le village du mort une semaine après le décès. Le corps était dans un état de décomposition effroyable. Eh bien, Phomme accusé en a mange devant moi en criant : « Si je lui ai donné le poison, que le poison me tue ! »

Nous écoutions bouche bée ces récits surprenants. Pertuiset était touché aux larmes. Alors le roi Marie rit de bon cœur et dit ; — Qu'est-ce qui vous étonne ? Vos Pari-

PORTRAlTS DE CIRE. 9

siens sont bien plus extraordinaires que mes sauvages. Ils me causent tous les jours un émerveillement dont je ne reviens point. Tenez, Je suis bon prince. Je vais vous faire partager ma joie. Décachetons en famille le courrier d'aujourd'hui.

Mayrena sortit de sa poche un portefeuille bourré de lettres. Il y en avait de toutes les tailles etde tous lesformats, écrites sur papier ministre et sur papier à fleur, de luxueusement chiffrées, de fermées avec une épingle ou avec un pain à cacheter, de recommandées, de sans timbre.

Toutes ces en^^eloppes portaient une adresse uniforme :

A Sa Majesté Marie /«'^ Roi des Sedangs Actuellement à Paris.

Le premier billet qui tomba dans la main du roi lui fit froncer les sourcils. Il commençait par ces mots :

a Sire, il y a deux ans, vous nous avez

MARIE T^^ 3 l5

commandé un service de porcelaine pour M''" X..., rue François P^ La facture n'a jamais été payée.

« Persuadés que Votre Majesté ne voudrait pas faire de tort à de simples commerçants, nous venons, etc.. »

Le roi dessina sur ce billet un signe cabalistique au crayon rouge. Puis, le tendant à son premier secrétaire, il dit avec un beau flegme:

— Classez cette épître-là au dossier :

Chantage.

Le reste du courrier effaça cette impression fâcheuse. Le roi metit généreusement cadeau d'un paquet de lettres.

Quelle belle leçon de psychologie ! Vous n'avez pas idée de ce qu'une pareille aventure éveille tout d'un coup d'ambitions, de rêves, d'espoirs chimériques. Ils tendaient la main, les uns pour une aumône, les autres pour une place. Et l'on était tout surpris de voir apparaître, au bas de lettres sans ortho-

3l6 PORTRAITS DE CIRE.

graphe, les formules consacrées da protocole , le salut agenouillé qu'on fait aux rois.

Je retrouvai là tout d'abord le courrier des mendiants « à la lettre », troupeau connu de professionnels qui chassent sur la piste du succès derrière les gagneurs de gros lots, derrière les auteurs dramatiques dont les pièces réussissent. Il y avait tout au-dessus de la pile les requêtes du « vieil artiste lyonnais » et de la mère de huit enfants, « née sans jambes », dont tout le monde à Paris connaît l'écriture. Puis c'étaient les suppliques des marchands d'orviétan en quête de réclame gratuite et retentissante.

a Si votre Majesté daigne me confier le soin de lui neaoyer la mâchoire, écrivait un dentiste connu, je ne la laisserai pas partir sans offrir gracieusement à Elle-même, ainsi qu'à sa suite, quelques échantillons d'une poudre dentifrice favorablement connue en Europe... »

Par le même courrier, un marchand de

MARIE l^*". 3 17

Champagne annonçait l'envoi d'une caisse de vin à Tétiquette blanche :

Royal Sedan g

Il y avait la lettre « naïve ». C'était une institutrice qui avait perdu toutes ses petites économies dans un désastre financier, et qui venait les mains tendues à « ce roi du pays des mages >.

Il y avait la lettre « piquante ».

Je copie textuellement :

a Sire,

€ Permettez-moi de venir vous offrir mes services comme dame de compagnie pour vous accompagner au Sedang. Je puis quitter la France et partir en même temps que Sa Grandeur, car je suis sûre, à l'avance, que les Françaises sont rares dans son royaume. Je suis actuellement sans position et prête à

3l8 PORTRAITS DE CIRE.

faire tous les sacrifices nécessaires pour sortir de cette situation... »

Il y avait la lettre de l'inventeur:

« Sire,

« J'ai découvert un appareil nommé le Gincave, qui résout le problème de la navigation aérienne. Le cincave, sans fatigue pour celui qui le monte, parcourt une lieue à la seconde... »

Il y avait la lettre du petit Robinson suisse :

a Sire,

« Je suis né le 1 1 décembre 1 8/3 . J'ai donc quinze ans. J'ai toujours eu l'idée de voyager. Ayant eu mon certificat d'études à l'âge de douze ans et demi avec le n^ 2, je pourrais vous servir d'instituteur des enfants de votre peuple, et je pourrais être aussi soldat dans votre armée, connaissant déjà le maniement des armes que j'ai appris au bataillon scolaire.

MARIE l'""' 3 19

< Jepense, Monsieur, que vous voudrez bien m'emmener avec vous. Je serai si content, et toute ma vie vous appartiendra. Je vous serez (sic) dévoué jusqu^à la mort. »

Et il envoyait un paquet de tableaux d'honneur !

Uy avait une lettre bien curieuse d'un étudiant en médecine :

« Sire,

« ... J'étais certainement né pour faire un excellent sauvage : peu de besoins, pas d'ambition, rhorreur du travail intellectuel, la passion de tous les exercices physiques. Mes parents ont fait de moi d'abord un collégien paresseux, puis un bachelier nul, enfin un étudiant en médecine assez étonné de la vie qu'il mène...

« Voilà mon état d'esprit. Présentement, mon idéal, c'est la vie du sauvage ou plutôt du barbare qui a certaines notions de bon sens, beaucoup d'honnêteté, qui se subvient

à lui-même presque seul, qui méprise la civilisation sans la connaître, qui ne se sent pas constamment troublé par les idées des fous et des hommes de génie, qui n'a pas sous les yeux le spectacle quotidien de la misère et la certitude de ne pouvoir y remédier. »

Il y avait — par paquets — la lettre de l'ancien soldat qui a tâté des colonies et qui veut y retourner :

« Sire,

« Permettez à un homme jeune et de belle prestance de venir vous servir dans vos Etats.

« Ex-musicien de l'infanterie de marine, ex-employé d'administration, je pourrais servir d'instituteur, précepteur, maître d'école ou organiser les clairons de votre armée et au besoin leur enseigner la musique et arriver à former la musique de la garde. »

Il y avait aussi la triste lettre de l'officier désespéré, criblé de dettes de jeu, qui ne sait

MARIE l". ' 32

plus OÙ donner de la têie et qui demande à partir.

Il y avait la famille entière qui fait de'jà ses malles, tant il lui semble impossible qu'il n'y ait point de place pour elle dans le nouveau royaume.

«... Actuellement, Sire, ma famille est composée de quatre personnes, en m'y comprenant :

lo Ma femme, âgée de vingt ans ; elle pourrait rendre certains services. Bien constituée. Bon tempérament.

2^ Ma belle-mère, âgée de trente-huit ans, femme d'ordre et ne craignant pas la fatigue Très bien conservée.

3<» Ma belle-sœur, jeune fille de quinze ans. Elle fait en ce moment son apprentissage de pâtissière. On pourrait l'employer à tout autre chose... »

... A présent que ce rêve est fini et que l'on peut ajouter au paquet la lettre noire qui annonce la mort du roi, je ne l'ai pas remué sans mélancolie, ce petit tas d'espoirs déçus.

L'odeur qui s'en dégage n'est point la sotte naïveté, mais bien plutôt un grand élan d'espérance et de courage. C'est la générosité d'une race toujours prête à une aventure qui a quelque couleur de gloire, la bonne humeur des pas-de-veine qui ne tiennent point rancune au hasard, et qui continuent de lui faire les yeux doux après qu'il les a étrillés.

Une fois de plus, toutes ces lettres-là s'étaient trompées d'adresse. Mayrena le sentait obscurément. Il en était fier et il en avait honte.

Soyons-lui indulgents pour cette seconde d'attendrissement sur les braves gens qui voulaient se donnera lui corps et âme. Et aussi bien les Tartarins ont-ils leur utilité dans l'équilibre harmonieux des choses. Ils entretiennent le feu de l'enthousiasme où d'autres qu'eux forgent les belles œuvres.

Page 1