AU BÉNÉFICE DE M^'® ROSELIA ROUSSEIL
Grand drame...
J'ai déjà oublié le nom du drame et le nombre des actes ; mais peu importe. Car Rûusseil médite un dernier tour de France. Elle viendra vous voirquelque jour prochain avec son grand drame. Elle répandra devant vous son pauvre cœur gonflé de larmes,
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comme une urne trop pleine. Et je vous prie d'aller l'applaudir encore une fois. Vous ferez une bonne œuvre, vous donnerez à cette éplorée l'illusion de la gloire dont elle a besoin, le pain des vieux jours qui lui manque.
Pauvre Rousseil ! elle a tant fait parler de soi depuis dix ans qu'elle a un peu lassé l'attention du public. Ceux-là mêmes qui l'ont aimée, ne lui pardonnent pas ses cheveux gris, ses fausses entrées au couvent. On ne veut pas croire que Rousseil est sincèrement une des âmes les plus tourmentées, qui errent à travers le vaste monde, sans trouver leur place : — que ses chagrins, pour être en partie imaginaires, n'en sont pas moins cruels.
Sa misère est douloureuse et certaine.
C'est assez pour que l'on réchauffe en sa aveur la bonne volonté des âmes pitoyables.
La dernière fois que j'ai vu Rousseil, c'était au mois de juin 1887, quelques jours avant son départ pour l'Orient. J'avais reçu
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d'elle un petit billet lavé de larmes que je retrouve dans mes papiers.
a Cher monsieur », m'écrivait-elle, « je vous attends le plus tôt possible.
a Venez ! venez ! venez ! »
Justement une nouvelle lancée dans un courrier de théâtre venait de faire le tour de la presse. On disait que Rousseil avait demandé à un directeur de lui prêter son théâtre pour donner un bénéfice. La recette de cette représentation extraordinaire devait payer la dot qu'on réclame des novices à leur entrée en religion.
Là-dessus tous les chroniqueurs étaient partis en guerre. La « Tragédie au Couvent », quel beau titre pour une homélie dédiée aux jeunes élèves du Conservatoire qui se préparent à chausser le cothurne !
Vous rêvez, jeunes filles, disaient tous ces moralistes, vous rêvez de lauriers verts en attendant les diadèmes de perles offerts par les souverains, les cris des foules en délire, les triomphants voyages que Ton fait à tra-
vers le monde drapée dans un péplum, le masque dans une main, le poignard dans l'autre ? Eh bien, réveillez-vous ! Et apprenez comment cela finit. Cela finit par un coup de ciseau dans les cheveux et par l'ombre d'un voile noir sur la tête.
J'avoue que la nouvelle telle que je l'avais lue m'avait fait écarquiller les yeux. L'Eglise n'excommunie plus les comédiens, mais elle continue à les tenir pour suspects, et je ne voyais pas bien le confesseur de Rousseil — le père Didon — Tautorisant à remonter une dernière fois sur les planches pour gagner d'un seul coup cette dot que répoux mystique exige de ses fiancées.
Je voulus en avoir le cœur net et j'allai visiter l'actrice chez elle.
Nous fîmes ce pèlerinage, Jules Lemaître et moi, par un beau dimanche de mars. Le Luxembourg était plein de fleurs et de promenades; des orgues deBarbarie jouaientaux portes, le soleil se couchait sur la Pépinière.
Rousseil habitait alors dans la petite rue
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de l'Abbé-de-rEpée, sonore, et recueillie comme une église, un garni familial dont le nom, d'un surprenant exotisme, « Hôtel des Américains », vibrait indéfiniment dans ce silence de vieille rue provinciale où les verdures des jardins penchent par-dessus les murailles.
Rousseil occupait au premier une chambre sur la rue, claire de ses rideaux blancs et du jour de ses deux fenêtres. Elle se leva vivement à notre entrée, et, accourant les bras tendus, comme si nous étions des messagers de tragédie porteurs de bonnes nouvelles : — Ah ! dit-elle, je savais .bien que vous viendriez !
Et elle éclata en sanglots, si tumultueux que nous eûmes bien juste le temps de lui avancer une chaise. Comme d'ordinaire, elle accusait dans son monologue les hommes et les dieux ligués pour la persécuter. Nous ne comprîmes pas trop bien si cette fois le coupable était M. Garvalho qui avait laissé brûler son théâtre, le bon Dieu qui avait
permis ce malheur, ou M. Febvre qui arguait de la représentation donne'e au profit des victimes de rOpéra-Comiquepour reculer inde'finiment le bénéfice de la pauvre Rousseil. Il y avait aussi des journalistes qui semblaient bien criminels. N'avaient-ils pas parlé avec irrévérence des couvents qui acceptent une dot payée par l'or du théâtre — tandis que Roselia voulait jouer la tragédie, une dernière fois, seulement pour désintéresser ses créanciers avant de se réfugier au pied des autels ?
— C'est là que je devrais être déjà, sanglotait la pauvre fille.
Et du doigt elle nous désignait l'image d'un journal illustré, fixée par quatre épingles à la muraille, qui la représentait prématurément, avec le bandeau blanc et le voile des nonnes.
Nous regardions avec curiosité, amusés de voir, en guirlande, autour de ce portrait, des photographies du Pape et des illustres comédiennes de ce temps.
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— Ne trouvez vous point que le dessinateur m'a flattée ? demanda Rousseil en s'interrompant de pleurer.
Puis, comme nous souriions un peu :
— Oh ! dit-elle, ne croyez point que je vous demande cela par vanité ; c'est fini ce péché-là. Je n'ai plus rien à moi, rien que ma douleur, mes larmes, et ma prière. Je prie du matin au soir, je me relève la nuit pour prier ; à force de prier j'ai les genoux durs comme de la corne. Ainsi, l'autre jour, la femme qui me fait les pieds dans mon bain m'a demandé : — « Qu'est-ce que c'est donc que cela, Mademoiselle ? » Je lui ai répondu : « Mon enfant, ce sont les callosités de la prière. »
Là-dessus elle nous récita une prière au a Sacré Cœur » qu'elle venait de composer pendant une nuit sans sommeil. Voici cette pièce extraordinaire et inédite ; l'original est entre mes mains :
Jésus plein de douceur, ô mon unique amour, Ma beauté, ma bonté, mon soleil 1 Sans retour
Je t'ai donné mon cœur, je t'aidonnémon âme,
Ma chair ! Je t'appartiens ! Comme un torrent de
[flamme,
Ton sang divin, ton corps divin palpite en moi ;
Je suis un tabernacle, où s'enferme mon roi.
Oh ! reste dans mon cœur, sur mon cœur,' dans ma
[bouche.
Hostie, où mon Sauveur et m'embrase et me touche, Où son amour au mien se mêle et se confond. Comme un fleuvese perd dans un fleuve sans fond...
Rousseil récitait ces vers la face levée, la gorge battante^ avec des roulements d'cc r » et d'yeux, des gestes de tragédie.
— Parbleu, lai dis-je, si vous priez le bon Dien comme cela, vous devez singulièrement le gêner !
Lemaître félicita Rousseil sur les progrès de sa facture poétique :
— Gela vaut beaucoup mieux, ma chère amie, que les vers où vous avez autrefois célébré le dompteur Bidel. Vous rappelezvous cette pièce ? « La mort du Lion ou le Dompteur par amour ».
C'est un vaillant dompteur, jamais il ne recule. Son corps semble pétri par les dieux ; l'on croit voir
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La grâce d'Apollon dans la force d'Hercule ;
Pour moi, j'aime surtout son grand œil doux si noir.
— Flatteur, dit Roselia, vous croyez me faire plaisir. Venez, que je vous compte comment j'ai renoncé à tout. Telle que vous me voyez, mes chers amis, je ne possède plus que cette jupe de bure. Toute ma garderobe de tragédienne, mes velours, mes peluches, mes manteaux de reine, la robe de bal avec laquelle j'allais, dans les soirées, dire le a Songe d'Athalie d — tout cela est parti I Hier une femme est venue qui a pris toutes mes défroques. Elle a enfermé ce passé dans une malle, on a chargé le tout sur un fiacre, je me suis mise à la fenêtre, j'ai regardé la voiture partir. Il m'a semblé que c'était mon cercueil qui s'en allait. Oui, oui, Rousseil, Rousseil, l'artiste, était bien enterrée dans cette boîte. Il ne reste plus ici qu'une servante de Dieu...
Dans un geste déjà monacal, elle croisait ses mains sur sa poitrine volumineuse.
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— Je ne quitte pas le monde en révoltée, reprit-elle après un silence, — je lui ai pardonné le mal qu'il m'a fait. Voilà huit jours que j'écris à tous mes ennemis pour leur annoncer que je leur pardonne. Hier, j'ai fait une lettre à l'Impératrice pour lui demander pardon de l'avoir offensée....
— Gomment cela, Rousseil ?
— Oui, autrefois, dans mon livre La Fille d'un Proscrit, ie veux m'approcher du Saint-Père avec un cœur tout à fait purifié, quand je lui apporterai ma pénitence. Je rêve souvent à cette entrevue. Je l'ai figurée dans des dessins. Tenez !
Elle nous montra une image au crayon, enfantine, comique, au bas de laquelle elle avait écrit:
« La Sœur Rosalie communiant de la main du Saint-Père. »
Rousseil s'était représentée à genoux, la poitrine ouverte, le cœur arraché. Dans la cavité saignante de la gorge, elle avait griffonné le mot « amour », et, les mains ten-
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dues, elle présentait son cœur hypertrophié, énorme, au Pape, qui le baignait de la rosée du saint ciboire.
— Vous voyez, dit Rousseil, il me lave de mes souillures.
Nous l'écoutions sans trop sourire, pour ne pas accroître sa peine. Au loin la rue roulait, dans un murmure assourdi, la cohue de ses tramways et de ses promeneurs. Et, tout d'un coup , recueilli, dans la vieille tour d'église, VAngelus sonna à Saint-Jacques du Haut-Pas.
— Excusez-moi, fit Rousseil.
Elle se mit à genoux, et, tournée vers l'Orient, elle répondit les paroles rituelles, comme si vraiment, elle aussi, elle voyait TAnge:
« Et je suis la servante du Seigneur... » A la fin du dernier répons, elle ajouta de son cru :
« Saint Michel, priez pour nous ! »
— Je rinvoque toujours ainsi, à la fin de mes prières, dit-elle en se relevant, le bien-
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heureux archange que les Parisiens oublient trop !
— Vous êtes injuste, répondit Lemaîire.
Ils ont fait pour saint Michel plus que pour bien d'autres : ils lui ont consacré un boulevard.
Rosélia sourit.
— Ne blasphémez pas, mes amis, ditelle : je veux vous retrouver dans le ciel. Car j'irai au ciel malgré mon passé et mes fautes, si je me repens, si je pardonne à mes ennemis : c'est mon Père qui me l'a promis.... mon cher Père....
— Et qui donc ?
— ... Lui.
Du doigt, à la muraille elle nous montrait un portrait du Père Didon.
— C'est lui, dit-elle, qui est le maître de ma vocation. C'est à lui que je raconte mon âme, c'est lui qui m'a conseillé d'attendre. Je vais vous montrer ses lettres.
Je l'avoue, je les ai lues avec curiosité, ces épîtres envoyées de Corse par le blanc exilé
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de Corbara à la passionnée qui voulait le traverser pour aller à Dieu, et qui sur ces pieds froids de moine répandait les bouillonnements de son cœur. Voici ces lettres :
Corbara, ib mai 1880.
a Mon enfant,
« xVyez la paix. Non pas celle qui vient de la satisfaction des appétits : celle-là est fausse; et puis quel réveil ! Non, ayez la paix de Dieu, la paix du Christ.... Baisez ses pieds. Les miens ne sont pas dignes. Votre nature sauvage a des mouvements terribles dans l'affection comme dans la haine.
a Regardez vers Celui qui n'a jamais refusé aucun pardon.
a Attendez mon retour avant de rien faire. Je vous bénis En haut ! Toujours !
« F. P. DlDON )
tt Corbara^ 3 juin 1880.
« Mon enfant,
« Que Tesprit du Christ triomphe en vous de Tesprit terrestre et humain. Ce qui vient de la terre doit mourir et rentrer dans la terre. Ce qui est divin est immortel comme Dieu qui nous l'envoie.
« Que de forces terrestres, volcaniques, orageuses à vaincre en vous ! Vous êtes comme la terre aux jours où Vulcain y soufflait toutes les flammes et y allumait tous ses volcans. Il faut que cette phase de votre vie s'achève. Rien ne sera détruit, tout sera transformé. Pas une force ne se perd dans la création de Dieu, mais tout se transforme.
« Oubliez tout le mal qui vous a été fait. Ne regardez plus même Satan pour le haïr ; regardez le crucifix pour l'aimer. Triompher du mal, c'est s'élever assez haut pour ne plus même le voir.
«... Ne vous pressez pas d'accomplir ce grand désir de fuir le monde. Regardez bien
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en face et longtemps cet amer calice. Il n'est pas donné à tous de le vider jusqu'à la lie. Combien j'en ai vus qui ont trempé leurs lèvreset qui trouvaient la liqueur trop amère ! Ce n'est pas de l'amertume parfois, c'est du plomb fondu, c'est de la flamme vive ! « Vous sentez-vous l'héroïsme d'avaler ça?
« F. -P. DiDON. »
t Corbara^ 24 juin i 880.
<(. Mon enfant,
t Ayez de l'énergie. Les transformations de l'àme sont lentes ; elles ne se font qu'avec la douleur multipliée par le temps : retenez cette formule.
a Continuez votre « vie extérieure » jusqu'à nouvel ordre. Gardez au plus profond de l'âme vos désirs, vos résolutions de vous élever au-dessus de ce monde bas, et même — s'il y a lieu — de le quitter un jour.
« Ne craignez pas. Vous me reverrez sur votre route. L'exil ne sera pas éternel ; mais
il doit être et il faut l'accepter tel que l'Eternel Maître des hommes et des choses le veut; ni plus ni moins.
« Apprenez à vous dominer vous-même, comprenez que les impressions ne sont que la figure changeante de l'âme, et que la volonté et la valeur en sont le fond solide. Gouvernez vos impressions, n'en soyez pas l'esclave. Maîtresse de votre volonté, donnezla au Christdans Taccomplissement héroïque de la Loi morale qui est toute charité, oubli de soi, pardon et amour.
a Faites le bien autour de vous et ne laissez pas finir un jour sans avoir prié, pleuré, soutenu quelque pauvre créature.
« Je vous enverrai peut-être passer quelques jours dans une maison de religieuses dont je connais beaucoup la supérieure générale; mais il faut attendre, et je vous avertirai à rheure voulue.
« Adieu, mon enfant. Je termine par le mot qui est en tête de cette lettre : ayez de l'énergie. « F. -P. Didon.
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Je regardais Rousseil tandis qu'elle lisait ces consolations un peu froides dans leur sérénité vague. Elle en semblait consolée. Peut-être entendait-elie sous les mots l'intonation plus émue du confessionnal. Ses larmes s'étaient taries.
Elle nous embrassa encore, puis nous reconduisit jusqu'au seuil de la rue. Là, dans LUI rayon oblique de soleil couchant, sa tête fut tout d'un coup illuminée :
— Rousseil, m'écriai-je, saint Michel a fait un miracle en votre faveur : la dernière fois que je suis venu vous visiter, vous étiez toute grise, et voilà que vos cheveux ont repris l'éclat de vos beaux jours.
Elle secoua la tête de l'air d'une dévote mondaine quelTrrévérence des mécréants ne scandalise plus :
— G'estvrai, dit-elle, je me suis faitteindre les cheveux en noir, avant-hier. Ce n'est pas pour moi, vous comprenez, c'est pour Jésus. Lui, il ne me rebuterait pas pour quelques mèches blanches; mais ceux qui assisteront
à ma prise de voile et à ma tonsure seraient moins édifiés. Vous ne voulez pas qu'on dise que j'apporte à Notre-Seigneur les restes des hommes !
Nous prîmes congé. Depuis, je n'ai plus entendu parler de Rousseil. Je la croyais dans un couvent, tandis qu'elle s'efforçait d'arracher des larmes aux crocodiles d'Egypte.
Elle a fini par revenir, à genoux sur le tillac de son navire^ édifiant les matelots de ses oraisons jaculatoires et des rigueurs de sa pénitence, si pauvre qu'à cette heure il ne lui reste plus — selon son mot un peu hardi — « que sa chemise et son repentir. »
K public aime les comédiens. Le théâtre a dans chaque journal sa rubrique fixe, à part, comme le Sénat, comme la Chambre et l'Académie.
Il n'y a que trop de gens occupés à nous raconter les querelles des comédiens, leurs toilettes, leurs papiers timbrés, leurs bouderies d'enfants gâtés.
Mais si le comédien est parfois un peu agaçant et encombrant, quand il sort de son emploi, quand il abandonne le rôle de Mascarille où il est d'une bouffonnerie excellente pour jouer avec un tragique d'emprunt le personnage de Coriolan chez les Voisques, au contraire lorsqu'il reste à son plan de
scène, lorsqu'il ne s^imagine pas qu'il a inventé les rôles qu'on lui confie, lorsqu'il n'a ni la prétention d'apprendre aux auteurs à écrire, aux administrateurs à gouverner, aux gens du monde à porter Fhabit, il devient sympathique à tous les honnêtes gens ; il relève vraiment l'honneur de sa profession par sa dignité personnelle, il justifie l'abandon du préjugé social qui a si longtemps pesé sur sa corporation.
M. Worms est le type de ces comédiens discrets que Tonne voit ni dans les bureaux de rédaction, ni dans les antichambres de ministres. Il n'écrit pas de mémoires, il ne nous a jamais mis au courant de son rouge, de son blanc, de sa perruque, de son épée, de son costumier et de ses cosmétiques. Son nom ne paraît jamais que sous la plume des critiques dans les comptes rendus de pièces où il a joué. Aussi le public lettré de la Comédie-Française, qui apprécie à sa vraie valeur ces qualités morales, a-t-il appris avec plaisir que la modestie de M. Worms ne lui
faisait point tort et que son « tour de croix « allait venir.
Je relisais ces jours derniers le curieux livre que M. Gaston Maugras a publié en 1887 avec ce titre : les Comédiens hors la loi. Dans son dernier chapitre (De i83o à nos jours), M. Maugras esquisse l'histoire de la décoration des comédiens ; il constate que, si les acteurs ne sont plus placés hors du droit commun, la société civile n'a pu se décider encore à considérer la profession dramatique comme tout à fait honorable et à abaisser la dernière barrière qui sépare le comédien du citoyen.
« Si, dit-il, d'après la loi, le comédien est l'égal de tous les citoyens, s'il ne se trouve exclu d'aucune charge, en fait cette égalité n'existe pas complète et le préjugé, plus fort que la loi, interdit formellement à l'acteur l'accès de certaines fonctions qui, légalement, lui est ouvert... Se figure-t-on M. Çoquelin aîné au Sénat, M. Coquelin cadet siégeant à la Chambre basse? Quiconque,
quelle que soit sa situation ou sa profession, le paysan, l'ouvrier, le cabaretier, peut briguer le mandat législatif avec des chances de succès ; M. Got, M. Delaunay ne le peuvent pas. »
Je crois, en effet, que jusqu'ici on ne pourrait citer qu'un cas de comédien ayant obtenu une charge municipale: Christian, qui vient de mourir^ avait rempli pendant plusieurs années les fonctions de maire deCourteuil ; le Jupiter d^ Orphée aux En/ers mariait ses concitoyens avec beaucoup de dignité, et, à ce titre « magistral », il était invité aux réceptions de Chantilly.
On a trouvé moins de résistance dans l'opinion quand il s'est agi de décorer les comédiens. Encore a-t-il fallu prendre de grands ménagements pour ne pas heurter le préjugé en face. Le premier essai fut la décoration de ce pauvre Seveste, qui mourut au mois de janvier 1871 des suites d'une blessure reçue à Buzenval. On le décora agonisant, « à la condition »,dit M. Vacquerie,
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a qu'il cesserait de vivre, comme plus tard on décora MM. Régnier et Samson à la condition qu'ils cesseraient de jouer ». En 1881, quand M. Got entra dans la Légion d'honneur, on le décora non pas comme comédien, mais comme professeur au Conservatoire. Il en fut de même en i883, pour M. Delaunay. Et M. Febvre, que j'oubliais, a été décoré non point comme acteur, mais à titre « philanthropique », comme « viceprésident a de la Société française de bienfaisance à Londres.
11 faut croire qu'en deux années les acteurs ont gagné du terrain, puisque M. Mounet-Sully a été tout récemment fleuri du ruban rouge sans qu'on ait cherché de détours pour justifier cette récompense ; on a mis en avant cette fois les services rendus à la Comédie.
A ce titre, M. Worms, qui, lui, est depuis des années professeur au Conservatoire, a bien mérité du public et de sa compagnie. Il est considéré dans son milieu comme une
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des colonnes les plus solides de l'édifice, comme un homme bon à tout et avec supériorité. Il y a telle pièce du répertoire — Ruy Blas^ parexemple — où il serait capable de jouer trois rôles, Ruy Blas, don César de Bazan ou don Salluste. Une pareille souplesse de talent est infiniment précieuse, surtout lorsqu'elle s'allie à un respect pour la discipline, qui se fait rare.
Je me souviens qu'un jour je me trouvais dans le cabinet de M. l'administrateur de la Comédie-Française ; il y avait sur la table deux dossiers avec des noms de comédiens écrits sur les chemises en grosses lettres. Ces deux recueils étaient de même format, mais de volume bien différent : l'un, le dossier de M. Worms, était plat comme un cahier d'écolier ; Tautre bourré comme un portefeuille de ministre. On trouvait de tout dedans : des récriminations, des mauvaises humeures, des coups de tête, du papier timbré... Je ne serai pas assez indiscret pour vous dire quel était le titulaire de cette
chemise-là ; c'est de M. Worms que nous nous occupons, et sûrement, si l'on consultait à son sujet les Archives de la Comédie, elles vous répondraient de leur grande écriture solennelle et nette :
— L'histoire de M. Worms ? Elle se résume en trois mots : pas d'histoires.
Il y en a une pourtant, et elle est tout à fait à la louange du comédien. L'aventure fil du bruit en son temps ; on en retrouverait la trace dans les journaux de l'Empire.
Worms avait été engagé à sa sortie du Conservatoire, au mois de décembre iSSy, pour jouer les • seconds, les troisièmes amou reux, au besoin les premiers». Le traitement du jeune comédien était de i5o francs par mois ; au bout d'un an, il fut élevé, par M. Edouard Thierry, à 200 francs, et enfin à 3oo. Aujourd'hui, la Comédie- Française habille des pieds à la tête les personnes qu'elle met à la scène ; elle règle ellemême toutes les notes, les bottines et les faux cheveux, jusqu'au blanchissage de ses
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pensionnaires. Mais, en ces temps préiiistoriques, l'acteur devait payer ses costumes, et, à ce propos, j'ai ouï dire un jour à Madeleine Brohan, qui avait la langue un peu hardie :
— Dans ma jeunesse, on nous mettait toutes nues sur la scène ; nous étions assez jolies pour cela.
Il importait donc à un comédien qui ne voulait pas faire naufrage dans les dettes d'arriver le plus tôt possible au sociétariat. Worms s'y présenta au bout de six ans pour remplacer M"e Fix. Mais il se trouva en face d'une concurrente. C'était une charmante femme qui avait plus de beauté que de talent. Elle était protégée ouvertement par une personne bien en cour.
Le surintendant général des théâtres, M. Bacciochi, écrivit au comité — il était alors composé de Geffroy, Provost, Delaunay, Bressant et Leroux — pour lui faire entendre le désir du ministre ; la volonté du maître avait pris à peine le soin de se
dissimuler sous des formes de politesse.
Le comité se trouvait dans un grand embarras ; il se tira d'affaire avec un courage très estimable. M. Worms fut élu sociétaire. On expliqua dans les considérants de l'élection les motifs de ce choix.
La protégée du ministre avait été chargée de divers emplois propres à la mettre en relief -, ces épreuves n'avaient servi qu'à démontrer la médiocrité de son talent.
D'autre part, depuis qu'elle était pensionnaire de la Comédie, jamais un auteur ne l'avait réclamée pour une création importante. « Il faut s'en souvenir, disait le comité en termes exacts, quand on nomme une sociétaire, on fait une créancière à la Comédie, et le talent des artistes est ici la seule garantie de paiement. »
Cela était présenté avec beaucoup de soumission et de mesure ; pourtant le ministre se fâcha. 11 annula la délibération du comité, ordonna que l'élection fût recommencée. On céda à la force : la jolie femme
fut élue et M. Worms dut donner sa de'mission. Il partit pour la Russie.
Lorsqu'il revint en 1874 et que ses succès du Gymnase dans la Dame aux Camélias et dans le Père de Jules Claretie lui eurent rouvert les portes de la Gome'die, le règlement ne permit pas qu'on lui donnât réparation du dommage causé par l'injustice ancienne.
Depuis ce jour, M. Worms a joué les grands amoureux Don Carlos, Alceste, le Cid, Cœlio, avec la faveur qui s'attache à ceux qui chantent le couplet de la tendresse. Et, à ce propos, il serait curieux de mettre en parallèle la façon dont M. Delaunay et lui-même ont joué le personnage de l'amoureux ; c'est aussi bien les deux faces de l'amour même.
On ne peut pas nommer M. Delaunay sans songer au papillon ; sa « cour » avait quelque chose de délicat, de frivole, de léger, d'inconstant, qui allait bien avecl'envolement du petit manteau, les froufrous de
soie et la perruque blonde. C'était Tamour bien élevé, celui que Stendhal étiquetait « amour goût », un passe-temps mondain presque autant qu'un sentiment, un sourire, une caresse, avec l'arrière-pensée sceptique que les mots de la tendresse dupent, qu'ils ont souvent servi, qu'on en usera encore, sans fourberie, sans vilain mensonge, car personne ne se laisse prendre tout à fait à ce joli badinage. L'amour avec M. Delaunay n'était que le plus divin de tous les divertissements, une coquetterie, un marivaudage ; on ne l'imaginait point mêlé tout d'un coup à un drame ; on voulait pour lui les cadres de glaces de Versailles, le décor Louis XV, ou le boudoir moderne avec ses doubles rideaux de mousseline et ses grands abatjour qui étouffent la lumière.
Et vraiment, il y a toute une classe de femmes qui veulent être aimées ainsi, avec des compliments, des douceurs, des sourires, des baise-mains et des chansons de voix. On les appelle des coquettes, et c'est moins aux
amoureux qu'aux galants qu'elles veulent avoir affaire. M. Delaunay a été une forme tout à fait spirituelle et poétique de cette galanterie française.
Mais il existe un autre amour, celui qui est plus fort que la mort, celui que les hommes d'autrefois, dans leur naïveté religieuse, considéraient comme une folie envoyée par les Dieux. Cet amour-là vit à l'écart de la foule ; il ne s'épuise point en vains bavardages ; il parle seul, entre ses dents, à l'objet toujours présent de sa tendresse ; il est vraiment comme une flamme qui consume celui qui la porte et qui fait de lui le personnage sombre, sacré, que les bonnes gens montrent au doigt, avec une pitié un peu inquiète. Dirai-je, comme je le pense, que cet amour-là est exceptionnel chez nous ? Il a le teint basané du Maure et le sourcil sombre de l'Espagnol ; il arrive d'un pays où l'amour est l'unique affaire» la trame de toutes les vies, la cheville de tous les drames.
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Je ne sais de quel pays la famille de M. Worms est originaire. Vint-elle de la Hesse, comme semblel'indiquer son nom? Il est sûr que le sociétaire de la Comédie- Française a dans les veines, par quelque croisement atavique, une forte pinte de sang espagnol. Espagnol, il ne l'est pas seulement par le ton de sa peau, mais par la construction de son front et de sa tête, par la découpurede cette narine, prompte à frémir, que les Andalous semblent avoir empruntée à leurs chevaux. Espagnol, il l'est par la taille, par les manières, par une franchise, une àpreté brusques qui lui ont donné un surprenant relief sous les livrées du Misanthrope et du Cîd.
L'amour tel qu'il le ressent et Pexprime, ce n'est plus un jeu, un tournoi d'élégance et de courtoisie; c'est la passion avec ce qu'elle porte en puissance de tragédie, de douleur, de violences possibles. Il serait à souhaiter qu'avec ces qualités si personnelles M. Worms abordât quelque jour le rôle de
don Juan ; il y a tout un côté du personnage, celui de la philosophie, de Tamertume, de la douleur d'un homme déjà damné,
— puisque, l'amour étant le seul but qu'il poursuive, il ne réussit à aimer personne,
— que le talent de M. Worms mettrait dans une belle lumière.
Nous avons eu l'occasion récente de voir comment ce grand amoureux portait un emploi que l'on n'avait pas créé de toutes pièces pour lui.
M. Pailleron avait écrit sa pièce de la Souris pour les brillantes qualités et les charmants défauts de M. Delaunay. Le rôle de Max, l'homme d'un certain âge qui coniinue à porter beau, à faire la cour à toutes et qui tombe amoureux pour la dernière fois de sa vie, — pour la bonne, — d'une fillette de quinze ans, ce rôle-là devait coller comme un gant à M. Delaunay. Et quand M. Pailleron vit qu'il perdait l'interprète rêvé, il fut sur le point de retirer sa pièce. 11 craignait que M. Worms n^apportât trop
de sombre chaleur, de passion vraie dans son fiirtage avec les jolies femmes qui l'environnent et que, par là, il n'ôtât de Téclat et de la vraisemblance à la conversion subite de ce quinquagénaire sceptique.
Vous vous souvenez comment l'aventure tinit par tourner à l'honneur du comédien : les côtés un peu scabreux de la pièce s'estompèrent ; le public, qui aurait peut-être tenu rigueur de son égoïsme à un homme de plaisir, ne résista pas à la passion vraie. Et l'on put dire que dans ce rôle de Max, où Delaunay aurait pleuré sa jeunesse, Worms regretta l'amour.
mm^mdisLmmd0^m
^?^g ^OUVERTURE annucUc des concerts 3 ^^^ du Châtelet est un événement û<^^^ parisien. On n'en veut point à ces affiches musicales d'annoncer le retour de rhiver, la chute des dernières feuilles, car ils apportent à des milliers drames la meilleure joie de la saison triste, l'unique divertissement des dimanches pluvieux, des journées de courte lumière.
Je ne sais ce qu'il adviendra des enfants qui poussent. On nous affirme que Ton prépare une génération d'hommes très sensés, très pratiques, gens d'action qui, dans leur vie, ne feront point la part oiseuse du rêve des aspirations vers l'idéal.
36o PORTRAITS DE CIRE.
On nous a, nous autres, élevés plus mollenaent, dans des habitudes de tendresse plus religieuse. Enfants nous avons appris le chemin d'un temple ou d'une église ; hommes, la lassitude des pratiques nous est venue ; beaucoup d'entre nous, dans l'irrésolution d'une foi moins précise, ne fréquentent plus les maisons de prière ; mais dans tous les cœurs vit le culte de ces émotions rares qui nous élèvent au-dessus de nous-mêmes, et que, aux heures de foi naïve, la religion nous a procurées. L'oisiveté du repos dominical rafraîchit ces souvenirs.
C'est pour ces inquiets d'idéal que semblent avoir été inventés les concerts d'après-midi. Allez rôder, un dimanche, à l'ouverture des bureaux, devant le théâtredu Châtelet. Vous trouverez là le même recueillement que sur la place Saint-Sulpice à la sonnée des vêpres. On lève la tête, on s'étonne de n'entendre pas dans l'air, au-dessus du monument, la voix d'une cloche appelant les fidèles à la prière.
ÉDOUA.RD COLONNE. 36 I
Oui, les fidèles. Isolés, par couples, par familles, des cahiers de musique sous le bras, ils arrivent des quatre coins de Paris. Ils ont brusqué, prisa la hâte le déjeuner du dimanche, dans la crainte de manquer l'ouverture du concert. Comme des dévots de paroisse qui retiennent leurs bancs et leurs chaises àTannée, cesfanatiques louent des fauteuils et des loges , toujours les mêmes, pour l'entière durée de la saison. Et derrière eux, par lesportes grandes ouvertes comme des battants de cathédrales, s'engouffre le public des basses places, des étudiants, des employés, du petit monde, la clientèle panachée d'une église ou d'un temple, un jour de fête carillonnée.
Et ce qu'ils viennent cherjher là, ces épris de musique, c'est le même pain que les habitués d'église : la consolation.
Ilestunartà part, unique, qui commence où finit la puissance d'évocation des autres. Bien au delà de la plastique, là où les mots eux-mêmes sont impuissants à traduire le
sentiment et la pensée, commence son domaine. Il est l'expression de l'inexprimable, et, par là, il est appelé à régner despotiquement sur les raffinés comme sur la foule.
A tous, aux artistes qui, après de douloureux efforts, renoncent à donner un corps à leur rêve, aux simples dont Taspiration est toujours demeurée incertaine et de ligne flottante, la musique prête l'enlèvement de son coup d'aile, le contour d'une forme impalpable. Elle est la seule qui atteigne le sentiment et l'idée dans leur essence, qui les vête sans les travestir. Vous pouvez lui confier, pour les bercer, vos joies, vos douleurs secrètes, car elle est celle qui ne heurte point, la panacée qui se fait baume ou aiguillon, selon qu'on lui porte des blessures à adoucir ou des gaietés à exciter. Et c'est pourquoi cet art venu sur la terre après les autres, sera peut-être la dernière religion des hommes.
L'attendrons-nous longtemps Tavènement
de cerègne de l'harmonie prédit par les philosophesPMoins longtemps qu'on ne le croit peut-être, car le peuple des amoureux de musique grandit tous les jours. Il réclame des édifices toujours plus nombreux et plus vastes pour l'exercice de son culte. Le théâtre du Châtelet, avec ses trois mille places, laisserait chaque dimanche une formidable queue d'amateurs sous la marquise, si l'on n'avait imaginé d^ouvrir aux abonnés l'accès de la répétition du samedi matin.
Je les ai suivies pendant des années ces répétitions générales. Au début nous étions quelques-uns, disséminés dans l'orchestre et dans les loges ; aujourd'hui la salle est aux trois quarts pleine, et il a fallu fermer les portes devant le flot toujours montant.
Ces réunions n'ont pointl'allure bruyante des répétitions générales de théâtre. La salle, enveloppée de ses toiles^ est plongée dans une obscurité complète. Ceux qui viendraient là pour se faire voir perdraient leur temps ; ils le savent et s'abstiennent ;
on est certain de se trouver en famille d'amateurs, et le plaisir des vrais dilettantes s'accroît de la sécurité de cette sélection.
Un après l'autre, le collet de leurs manteaux relevé, les cache-nez haussés aux oreilles, les mains dans des gants de laine et de fourrure, les musiciens montent sur le théâtre. Ils s'asseoient, sortent leurs instruments des boîtes, et, pour se délier les doigts, pendant un bon quart d'heure ils montent et descendent des gammes chacun à sa fantaisie, sans se préoccuper du voisin. Je connais des gens très nerveux qui, pendant ce temps-là, se promènent dans les couloirs et qui attendent avec impatience, pour gagner leur place, l'arrivée du chef d'orchestre.
M. Colonne entre enfin, et tout de suite monte à son pupitre.
— Messieurs, quand vous voudrez
Trois petits coups discrets du bâton de commandement, les crosses des violons se lèvent et une grande onde sonore s'étale
sur la salle silencieuse, monie du parterre aux loges.
Une bonne partie du public a appris dans ces répétitions à apprécier le mérite d'un chef d'orchestre et à comprendre son véritable rôle.
Il y a bien des variétés de chef d'orchestre. Je voyais l'autre jour un dessin d'Henriot, qui représente un monsieur cognant à tour de bras sur son pupitre, dans le dos d'une chanteuse qui s'égosille.
— Maman, demande une petite fille dans l'assistance, pourquoi que le monsieur bat la dame ?
— Mais, petite sotte, il ne la bat pas.
— Alors, pourquoi qu'a crie ?
Ce chef-là est légion. C'est un musicien de plus dans l'orchestre, un exécutant qui fait une partie de bâton et de pupitre. Le public ne se rend pas bien compte de l'utilité de ce soliste gesticulant et tapageur. Mais en regard de cette caricature, la bonne justice veut qu'on trace le portrait.
Ce que l'on attend d'un chef d'orchestre, c'est la traduction sincère, passionnée de ses émotions. Il va sans dire qu'il doit le respect le plus absolu au caractère de Toeuvre qu'il interprète, une entière soumission à la pensée du musicien. Mais il n'est pas moins vrai qu'une liberté, une liberté immense doit être accordée à son interprétation.
Voilà, par exemple, M. Colonne. Quand il a lu, la tête dans les mains, la Symphonie pastorale^ et qu'il arrive à son pupitre pour la faire exécuter par ses musiciens, il est absolument dans le cas d'un comédien qui vient déclamer un poème devant le public. Il se présente comme traducteur de la pensée d'un autre, il l'exprime avec les moyens dont il dispose. Mais, tandis que dans cet exercice le comédien ne dépend que de soi-même et n'a qu'à mettre d'accord ses impressions personnelles avec son geste et sa voix, il faut que le chef d'orchestre qui ne possède que des moyens d'exécution extérieurs à lui, impose son sentiment
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à d'innombrables virtuoses , lesquels ont une tendance fatale à substituer à Pinterprétation qu'on leur demande l'expression de leur émotion intime. On fait donc au pupitre un lent travail de discipline et de composition, la mise en scène de la symphonie. C'est là, dans ce trait de flûte, que l'on place le petit berger; puis il disparaît, il rentre dans la coulisse, et c'est une pesante entrée de paysans aux pas lourds ; ainsi de chaque détail qu'il faut régler de près, à la loupe, en conservant pourtant toujours devant les yeux les grandes lignes de l'œuvre, la vision de recul qui embrasse l'ensemble, et empêche de donner à une partie une importance qui pourrait nuire aux proportions harmonieuses de toute l'architecture.
Ce faisant, M. Colonne se compose à soi-même avec un respect scrupuleux des intentions de Beethoven, sa Symphonie pastorale, et quand il a bien obtenu de son orchestre les effets que, s'il était seul
exécutant, il donnerait avec son instrument ou avec sa voix, il offre cette interprétation au jugement du public. C'est forcément non la symphonie de Beethoven en soi, mais sa façon de la comprendre qui se dégage. Il n'en peut être autrement, et M. Colonne ne marquerait pas un respect plus intelligent de la pensée du maître, s'il menait ses musiciens sans émotion, comme un métronome, à la prussienne.
La mesure a tout juste en musique la même valeur qu'en poésie. Elle est la base de toute écriture musicale ; mais quand Foeuvre est debout, quand on en est à l'interprétation, un véritable musicien ne doit pas plus l'imposer dans sa rigidité et sa monotonie qu'un comédien ne doit faire sentir chaque pied, chaque césure des vers qu'il déclame.
Depuis des années, M. Edouard Colonne fait assister les abonnés du samedi à ce travail délicat. C'est comme une lecture avec commentaires des chefs-d'œuvre sympho-
niques où toutes les nuances s'éclairent. Aussi avec leurs reprises, leurs diversités d'interprétation, ces auditions formentplus rapidement le goût musical des ignorants que les exécutions sans interruption ni accroc du dimanche.
Aux jours de quartier Latin, j'ai connu ce petit peuple d'exécutants, d'instrumentistes et choristes que le public voit sur l'estrade des concerts, avec l'étonnement que tant de gens —même dans une grande ville comme Paris — trouvent moyen de gagner leur pain en promenant un archet sur des cordes.
La vérité c'est qu'ils vivent bien mal, et j'ai vu là des misères héroïque lient supportées, le cœur tenu haut par la foi de la vocation, l'orgueil de quelques applaudissements glanés.
Tout au fond de Montrouge, rue Brezin, nous nous réunissions trois fois par semaine chez une harpiste des concerts Lamoureux. Je vois d'ici le petit salon de velours vert, tous les meubles blessés dans des démena-
gementssans nombre ; au milieu, sur le pupitre, l'album relié des diplômes du Conservatoire. « Premier prix de harpe accordé à l'élève L. » A côté, posée sur une rallonge de table, sous une couverture douillette, la harpe.
C'était le dieu de ce foyer triste, cette grande machine de bois doré; on la soignait comme une convalescente. Tout l'hiver on lui faisait du feu, et c'était un désespoir, l'été, quand il fallait quitter l'amie, la mettre en pension de peur de l'avarier dans les voyages. On ne se fait point idée, si l'on n'a vu cela de près, de ces ménages d'instruments et d'artistes, l'instrument ne voulant qu'un maître, ne donnant toute sa voix qu'à un seul, le virtuose épris de son compagnon, tendre pour lui, avec des raffinements d'amour.
Notre petite société se composait, outre la harpiste et les deux violons, d'un violoncelle, d'une flûte, d'une choriste troisième dessus et d'une seconde basse. On se réu-
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nissait sur le coup de huit heures, tout le monde apportant au bas de ses jupes et de ses paletots la boue des leçons, l'éclaboussure des rues d'hiver.
Il e'tait question à ce moment-là d'une tournée du concert Lamoureux en Angleterre. Pour cette circonstance, mes amis voulaient apprendre l'anglais, afin de pouvoir se faire entendre isolément et gagner par là quelque menue monnaie. Je professais une bonne heure durant, le Sadler en main: « lam naughty ^ sheis idle . you are industrious.., » Puis, pour me récompenser, on faisait un peu de musique.
La « troisième dessus » amenait son fils, un gamin d'une douzaine d'années, pour qu'il profilât de mes leçons. Cette «dame de chœur », comme on dit dans l'argot de coulisse, n'avait jamais dû être belle et n'était plus jeune. C'était d'ailleurs une bien brave femme et singulièrement laborieuse. Je ne l'ai jamais vue qu'un ouvrage à la main ; elle
tricotait pendant mes leçons, elle tricotait sournoisement sous son manchon, pendant les répétitions, dans l'intervalle des chœurs. Elle habitait Gourbevoie, et venait de si loin au Château-d'Eau pour toucher la petite pièce blanche des répétitions et la grosse pièce blanche du dimanche.
Pour les instrumentistes, ils se tiraient d'affaire cahin-caha, donnant des leçons l'hiver, jouant l'été dans les orchestres de casinos. Le seul personnage vraiment extraordinaire de notre petit cénacle, c'était la seconde basse.
Cet artiste avait été décorateur dans sa jeunesse, la vocation l'avaiifait descendre un beaumatinde sonéchelle,certainementpour son malheur. Il possédait, dans un degré éminent, tous les préjugés du choriste de concert. Le plus fort, le plus inattendu, c'est le mépris du choriste de théâtre, de l'homme qui se déguise et qui exhibe ses formes. Il n'y a pas d'exemple qu'un choriste de concert ait fréquenté un choriste d'opéra. Notre
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seconde basse expliquait en deux mots cettç antipathie de natures :
— Nous sommes des gens du monde, disait-il ; eux, ce sont des cabotins.
Et il ne tarissait pas d'histoires égrillardes sur les mœurs des choristes femelles de rOpéra -Comique, et sur les farces de mauvais goût des choristes mâles, qui travestissent honteusement les paroles des poèmes, et chantent, par exemple, dans la Dame Blanche :
J'arrive, j'arrive en gueulant comme un daim..,
au lieu de :
J'arrive, j'arrive en galant paladin... [
Quand je connus cet artiste incompris, il en était à l'heure amère des découragements. On n'avait pas voulu le faire passer « chef d'attaque », et sa foi dans la musique paraissait ébranlée.
Nous nous demandions dans quel but ï\ apprenait l'anglais.
— Voyons, Rossel^, lui disait-on, vous n'avez pourtant pas l'intention de suivre la tournée d'Angleterre ?
Un soir, il se décida à parler.
— J'ai soupe de la musique. Puisqu'on ne peut plus trouver à vivre dans son pays, je vais partir avec Brazza pour le pays noir.
Tout le monde se récria. Lui faire un explorateur! Lui qui se remontait toujours son cache-nez par-dessus les oreilles et qui demandait tout d'abord, en arrivant, une brique chaude pour mettre sous ses- pieds !
On le plaisanta si fort qu'il finit par se fâcher et qu'il ne reparut plus aux cours du soir.
Les années ont passé, et j'avais perdu de vue tous mes anciens camarades de la rue Brezin, quand, il y a quelques mois, au concert Hiolle à Valenciennes, j'ai aperçu sur l'estrade mon amie la harpiste.
J'ai été lui serrer la main dans la coulisse et lui demander des nouvelles de tous mes élèves d'autrefois»
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— Et la Dame de Chœur ?
— Elle tricote toujours.
— Et Chose et Machin ?
— Ils raclent toujours l'un son violon, l'autre son violoncelle.
— Et Rossel ?
— Ah ! vous ne savez pas? Mais il a fait comme il a dit, il est parti à la suite de M. de Brazza en Afrique.
— Pas possible ?
— Mais oui, et même il est revenu, le malheureux ! Il a rapporté de là-bas de mauvaises fièvres. Il est en train de mourir dans un hôpital du Midi.
J'ai vu se dresser devant mes yeux la haute stature du pauvre choriste, et il m'a semblé l'entendre dire une fois de 'plus de son beau creux de basse profonde cette boutade de Berlioz, qu'il répétait à satiété, dans son mépris comique des confrères de l'Opéra :
— Les théâtres, voyez-vous, ce sont les mauvais lieux de la musique.