LES EXCENTRIQUES
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NE personne qui est dans le secret des dieux m'affirme que le brigadier de la Sûreté Rossignol pourrait bien être décoré de la Légion d'honneur un jour ou l'autre. Le ministre, qui, depuis longtemps, tenait cette croix suspendue, a pensé qu'il avait le droit d'attacher le ruban rouge à la boutonnière d'un soldat civil, quand ses collègues des beauxarts et de rinstruction publique étoilaient la poitrine des comédiens :
— a Grimage pour grimage, s'est dit cet homme de bon sens, le déguisement du citoyen qui, au péril de ses jours, défend notre propriété et nos vies, n'est pas plus
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dégradant que le travestissement du comédien qui se déguise pour nous faire rire. En décorant Rossignol, ce n'est pas seulement un héros obscur que je récompenserai comme il le mérite, c'est toute une catégorie de personnes honnêtes et méritantes dont je relèverai la dignité, y*
Espérons que, cette fois, la nouvelle est vraie. Elle donnerait satisfaction au désir du peuple de Paris qui aime à payer ses dettes de reconnaissance.
Et il y a bien longtemps qu'il est en compte avec le brigadier Rossignol.
Un jour que j'étais venu chercher cet honnête homme pour une tournée dans les balsmusettes du quartier Saint-Victor, j'aperçus sur sa table un petit album soigneusement cartonné, dans lequel étaient collés, à toutes les pages, des découpures de journaux, des photograhies, du papier timbré, des lettres à en-tête.
— Qu'est-ce donc que ce recueil-là?
demandai-je au brigadier.
— Mon livre de raison, répondit-il en me tendant le volume. J'ai placé dedans, au Jour le jour, l'histoire de ma vie, depuis l'acte de ma naissance jusqu'à la dernière récompense dont le Président de la République m'a honoré — tout y est : le bien et le mal, les rapports de mes chefs, les articles de vos confrères qui me louent ou qui m'injurient, tout ce qui m'a causé de la peine ou du plaisir.
Je feuilletai rapidement ce recueil et, au vol des pages, ces titres écrits en belle ronde me sautaient à l'œil : Enfant de troupe... Zouave... Musicien de la garde... Libération du service... Entrée à la Sûreté comme inspecteur... Galons de sous-brigadier...
Galons de brigadier ; — puis c'étaient les photographies, ces portraits sinistres de scélérats devant qui le cœur se serre, soit que la brutalité des expressions avertisse de la férocité des instincts, soit que la douceur trompeuse du visage arrache cette réflexion involontaire : « Je connais des honnêtes
gens qui ressemblent à cela!» — Et c'étaient encore les portraits de Rossignol lui-même dans ses travestissements^ un surtout qui le représente « en mission dans le Pas-de- Calais » déguisé en cantonnier pour veiller plus facilement sur la route par où devaient passer ses voleurs.
Ma curiosité était si vivement piquée que j'emportai le recueil afin de le lire en détail à mon loisir.
Vous n'avez jamais feuilleté de roman si surprenant ni si romanesque.
Quatreansaprèsl'entréede Rossignolcomme inspecteurau servicedela Sûreté, en 1879, un de ses supérieurs le jugeait en ces termes dans une note qui est restée à son dossier :
« Rossignol est un garçon extraordinaire ; il connaît la gymnastique, la musique, Phorlogerie. Il a beaucoup d'amis et de relations dans le quartier du Trône où il a été élevé. Courageux jusqu'à la témérité, d'une bonne tenue et d'une bonne écriture, il rédige assez bi^n.
a Dans peu de temps il doit devenir un agent consommé. »
Jugez-en par ces quelques exemples d'intelligence et d'audace. Je les choisis dans le tas, presque au hasard.
Rossignol avait arrêté Gilles et Abadie, les assassins de la femme Bassengeaud, mais on ne pouvait remettre la main sur l'arme dont les meurtriers s'étaient servis. Sur Tindication du brigadier qui supposait que les couteaux avaient bien pu être jetés à Peau en un endroit qu'il désigna, M. Macé fit fouiller par un plongeur le canal Saint- Martin. C'était au milieu d'avril; la rivière était glacée. Vers midi, le plongeur, à bout de forces, se fit remonter à l'air et Ton se mit vainement en quête d'un camarade qui voulût poursuivre ces recherches.
Alors Rossignol se proposa.
— Mais vous n'avez pas l'habitude du scaphandre, répondait le chef de la Sûreté. S'il allait vous arriver malheur?
L'autre s'entêta et descendit. Par la corde
de communication, il renvoyait à la surface les différents objets de sa trouvaille, un marteau, une bouteille, un masque de salle d'armes, un bandage, un porte-monnaie. Enfin, vers quatre heures du soir, un coup de corde avertit que le plongeur remontait. Quelques instants plus tard, on vit sortir de l'eau une main qui brandissait un coutelas. M. Macé se précipita. C'était bien le couteau de Gilles, une arme anglaise avec un chiffre sur le manche et le mot varranted sur la lame.
Un an plus tard, presque jour pour jour, la veuve Stardeur était assassinée à Gharenton par un inconnu. L'assassin, un commis en librairie, Bistor, avait changé de nom et s'était caché avec sa maîtresse dans les environs de Greil, sous le pseudonyme de M. Gharles.
Pour découvrir sa retraite, Rossignol se mit en campagne avec son collègue Jeaume» L'un et l'autre étaient déguisés en colporteurs de bijoux et de toile. Sur la route, ils
faisaient causer les gens. C'est ainsi qu'on leur indiqua Tadresse d'un tout jeune homme, récemment marié, qui sûrement entrerait en affaires avec eux, un certain M. Charles, rue Montataire, n° 12.
C'était l'assassin.
Sans perdre de temps, Rossignol va frapper à la porte indiquée. Il ne trouve que « Madame Charles » ; le maître était absent. Il commence par l'arrêter, puis s'installe dans la chambre et attend.
A onze heures, une voiture s'arrête devant la porte. C'est M. Charles qui rentre; mais il n'est pas seul : deux amis l'accompagnent. N'importe, Les deux agents sautent au collet des malfaiteurs et les terrassent après une courte lutte.
Ils trouvèrent Bisior armé d'un ciseau à froid et chacun de ses compagnons avait en poche un rasoir et un revolver chargé. Pour Rossignol et son camarade, ils étaient, comme toujours, sans armes. Le règlement n'autorise même pas un agent de la Sûreté
à se servir d'an coup-de-poing américain pour l'attaque ou la défense. Il doit arrêter le ou les assassins avec ses mains. Cest assez dire que Ton compte sur sa présence d'esprit et sur sa bravoure.
Rossignol a été plus d'une fois victime de la sienne.
Au mois d'octobre 1886, comme il filait, en compagnie de M. Taylor, les incendiaires de la rue Monceau, une fillette vint avertir un des prisonniersque s(jn ami Duval le demandait au rez-de-chaussée.
— Ce doit être le complice ! se dit à part soi Rossignol.
Et, sans quérir de secours, il descendit dans la rue.
Mais le bandit était armé. Rattrapé dans sa fuite, saisi au collet, il roula dans le ruisseau avec le courageux agent. Puis, en même temps qu'il cherchait à lui faire jaillir les yeux des orbites, par le coup dit de la/owrchette^ il lui enfonçait, six fois, son couteau dans le corps.
LE BRIGADIER ROSSIGNOL. SSj
Aveuglé, couvert de sang, Rossignol avait fait le sacrifice de sa vie. Il n'en réussit pas moins à s'emparer de son meurtrier. J'ai vu dans le livre de raison le fac-similé du couteau de Duval. C'est une arme suédoise, terrible, immobilisée dans le manche par une virole. Rossignol ne dut la vie qu'à sa vigueur d'athlète et à la force de son tempérament.
Il y a deux manières de récompenser de pareils dévouements : avec de l'argent ou avec des honneurs. Rossignol, qui, comme brigadier de la Sûreté, touche un traitement de deux mille francs par an, a reçu trente francs de gratification le jour où il a arrêté Gilles et Abadie, vingt francs le jour où, dans un bal de barrière, il a mis la main au collet du meurtrier Richelet; « vingt-cinq francs, dit son dossier, pour avoir fait preuve d'intelligence et de courage dans une opération de nuit » ; « cinquante francs, dit la même pièce, pour avoir fait preuve de courage, en arrêtant, malgré sa résistance, un
malfaiteur des plus dangereux, qui était armé d'un poignard et a blessé le brigadier Rossignol ».
Cinquante francs pour six blessures ! Cela remet les coups de couteau à huit francs la pièce. Avouez que cela n'est pas payé ?
Reste l'honneur.
Or Rossignol est titulaire d'une médaille d'argent de deuxième classe, d'une médaille d'or de première classe. Le ministre de l'intérieur ne peut plus lui décerner que la croix. Qu'il la lui donne. Il l'a gagnée sur le champ de bataille.
jOTRE âme française se contemple vraiment dans Pâme russe, comme dans un miroir grossissant. Toutes nos qualités, tous nos défauts y apparaissent, élargis, haussés à l'épique : entraînements de cœur, efforts de pensée, générosité, chevalerie, passion, pitié, — même cette inconstance dont on ne saurait trop dire si c'est un défaut ou une vertu, une impuissance à aimer longtemps les mêmes objets, ou la tendance admirable d'êtres, dont la force de tendresse est bornée, à embrasser tout ce qui est digne d'amour.
Sur un seul point, il y a divergence : cette divergence nous charme.
Nous arrivons tard dans les temps ; nous
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avons passé la revue de toutes les idées, nous avons tenté toutes les expériences. De là, au moment de l'action, un peu d'hésitation, et, dans les habitudes de l'esprit, voire du cœur, une nuance de scepticisme. Le Russe, lui, est né d'hier ; il débute en plein dix-neuvième siècle avec les passions, l'impétuosité, la foi dont nous autres nous étions capables au quinzième, au seizième siècle, au beau temps des guerres religieuses et du fanatisme. La méditation est aussi dangereuse au Slave quele vin ; ils'haschiche avec les idées; il se lève tout à coup du divan où reposait sa paresse orientale ; il veut des armes ! il veut la bataille ! pour des causes qui lui sont chères. Il ne met pas entre la conception et l'exécution hardie ces trois mesures pour rien où le Français, l'homme de bon sens, se reprend, se ressaisit. Il se rue dans l'acte, le pousse aux conséquences dernières, parfois aux plus chimériques. Si, tout à coup, un mur se dresse, il continue d'avancer, il s'y brise le front.
Les médecins disent de ces morts : t C'était unimpulsif * . Les coreligionnaires pensent : a C'est un martyr ».
Ce n'est donc pas seulement au théâtre, mais dans la pratique de la vie russe, que Ton voit des comtesses Danicheff poursuivre l'exécution de leur volonté par tous les moyenSj ne pas s'arrêter parce qu'elles rencontrent sur leur route la férocité, le crime nécessaire. Cette logique forcenée est un patrimoine de la race. Elle a conduit le comte Tolstoï aux excentricités dont les lecteurs de ses admirables livres sont demeurés stupéfaits. En fabriquant des souliers, en balayant sa cour de ferme, en renonçant à la vaine gloire d^écrire des livres « inutiles », l'auteur de Ma Religion et de Quelle est ma vie ? n'a fait que mettre en pratique les principes d'une philosophie qu'il a formulée, mais qu'il n'a pas inventée, qui était latente dans l'âme russe, — cette âme à la fois mystique et scientifique, tourmentéede passions, éprise d'absolu. De la Baltique au Kamt-
chatka, le tolstoïsme a des adhérents, des disciples. Chacun comprend la religion nouvelle à sa manière, chacun la pratique dans des renoncements qui sont tout ensemble des miracles d'humilité etdes monstruosités d'orgueil.
Le philosophe renseigné qui publierait avec ce titre : Quelques Tolstoïsants, les monographies de ces nouveaux saints, aurait des chances d'écrire un des livres de psychologie morale les plus curieux qu'on ait vus paraître dans cette fin de siècle. Je tiens à sa disposition quelques notes pittoresques et, pour commencer, le dossier du tolstoïsant Leczinski, dont la renommée est demeurée jusqu'à ce jour inférieure aux exploits.
Tout au bas du Danube, au confluent du bras du Soulina, sur la rive droite, en descendant vers la mer, le fleuve arrose une province marécageuse, la Dobrudja, qui, lors du traité de Berlin, a été attribuée à la Roumanie en échange de la riche Bessarabie que l'on cédait aux Russes. La capitale
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de la Dobrudja, Toultcha, est une assez jolie ville orientale, bâtie en étages, dominée par des plateaux où tourne une armée de moulins, cinq ou six cents ailesàlafile, en mouvement sur le ciel clair.
Tout le long du Danube, la campagne est de fondrières et de roseaux, sans autres habitants que des cigognes et des bêtes de vase. C'est là que Leczinski se cache. Ses amis affirment que c'est un « gentilhomme simplihé 7). Bourgeois ou grand seigneur, le brigand de la Dobrudja est certainement un philosophe sorti volontairement de la société pour des motifs moraux, avec la volonté décidée de hâter, dans la mesure de ses forces, Tavènement de la Justice.
Leczinski s'est convaincu qu'elle ne gouvernait point le monde, qu'elle avait peu de part au conseil des grands, que la distribution des richesses était d'une inégalité trop blessante. Il ne lui a pas suffi d'espérer que dans des siècles d'ici une meilleure entente entre ceux qui possèdent et ceux qui ont
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faim atténuerait peut-être le mal. Il a voulu de son vivant, personnellement, par la force de son bras, dans le rayon de son action individuelle, se substituer à la Providence, rebâtirla société sur un plan d'équité exacte.
Quant aux moyens, il n'avait pas le choix.
Ceux qui possèdent ne sont pas tous tolstoisants. Il arrive qu'ils hésitent à se dépouiller de leurs biens pourenrichir de bonne grâce la misère du pauvre monde ; on perdrait avec eux son éloquence et les efforts de sa charité. Il faut donc user à leur endroit de-rintimidation et delà force. Le philanthrope Leczinski s'y est résigné à regret, mais, sa résolution prise, sans défaillance.
Et voici comment il opère :
Au seuil de la nuit, les riches fermiers, les propriétaires de la Dobrudja, voient surgir tout d'un coup, au pied de leur lit, au détour d'un champ, un petithomme armé jusqu'aux dents et qui leur saute à la gorge.
D'ordinaire, ce brigand leur appuie un couteau sous le menton. Si l'assailli s'exé-
cute, s'il livre son or, il se tire vivant de l'aventure ; s'il résiste, s'il fait mine d'appeler au secours, Leczinski l'égorgé comme un bœuf. Il pille alors, il force les armoires, puis il disparaît chargé de butin, comme il est venu, sans laisser de traces, sans que sa victime ait le temps de pousser un cri.
D'ailleurs, pas une parcelle de cet argent ne reste entre les mains du meurtrier ; il le distribue scrupuleusement aux pauvres de la contrée et fait retraite dans son marécage.
Il vit là, seul, en haillons, sans pain, sans ressources, du hasard de sa pêche, et la terreur qu'il inspire aux détenteurs d'écus n'a d'égale que la vénération dont il est honoré par le petit peuple.
Une fois, Leczinski est tombé entre les mains des gendarmes ; malgré sa résistance, il a été traîné à la prison de Toulicha. Introduit devant ses juges, il a dit : — « Inutile que je réponde à vos questions, je ne passerai pas en Cour d'assises'».
Et il a indiqué le jour et l'heure où il se sauverait.
On croyait à une fanfaronnade. Pourtant, à tout hasard, on usa de précautions minutieuses. Peine perdue! Leczinski s'évada, comme il l'avait annoncé, presque à rheure prédite. Il avait trouvé des complices dans la prison même.
Et depuis, les gendarmes ne l'ont plus jamais vu face à face. Est-ce parce que leurs lourdes bottes les empêchent d'entrer dans le marais. oU parce que les pauvres gens cachent avec une reconnaissance vigilante la retraite de leur bienfaiteurPLeczinski continue de piller avec impunité, pour l'amour de la Justice. Et comme ila l'âme pitoyable^ il tue les propriétaires seulement « quand il ne peut pas faire autrement ».
La peine de mort ayant été abolie en Roumanie, on s'efforce bien moins d'arrêter le brigand vivant que de le tuer dans une chasse. Les douaniers ont reçu l'ordre de tirera balles franches sur ce tas de haillons.
Même, tout dernièrement, on a fait une expédition contre Leczinski. C'était l'administrateur de la Dobrudja, un grand seigneur d'origine grecque et de nationalité russe, le prince Mourouzi, qui avait pris le commandement des forces. On descendit le Danube dans une mouche à vapeur : à Tendroit désigné comme la retraite habituelle du bandit philosophe, on vit au clair de lune des roseaux qui s'agitaient. Le prince commanda un feu de peloton. Toutes les balles portèrent, mais ce n'était pas Leczinski qui était resté sur le sol : Texpédition avait tué deux pêcheurs occupés à relever leurs filets. Et l'administrateur, qui rentrait bredouille, eut toutes les peines du monde à fairetairele mécontentement causé par celte équipée.
J'ignore si le tolstoisant Leczinski lira ces pages, dans les marais de la Dobrudja. Ses perpétuels changements d'adresse ont dû l'obliger à borner sa curiosité littéraire. Si pourtant ces lignes venaient à tomber
SOUS ses yeux, qu'il accueille cette prière : Nous avons ici beaucoup de gens qui parlent de la question sociale sans y avoir peutêtre suffisamment réfléchi, et qui, dans tous les cas, ne semblent pas aussi désintéressés que Termite du Danube. Ce sage devrait bien leur adresser dés encouragements et des conseils, quelques notes écrites sur les roseaux de Soulina, avec le sang d'un propriétaire roumain, et séchées à la bonne poudre de justice.
Si le tolstoïsant veut me choisir pour parrain de ce mémoire, je lui trouverai facilement un éditeur.
N matin du mois de juillet de l'autre année, un ami, qui aime autant que moi le cirque et les bonnes gens qu'on y rencontre, m'écrivit ce billet:
« Notre ami Ghadwick est bien malade.
« Il s'est alité subitement avec une fluxion « de poitrine double. Il ne se relèvera pas. a M"»« Ghadwick, ses gendres, ses filles ena tourent son lit, éplorés. Vous ferez une a bonne action en écrivant quelque part a qu'on attend sa guérison prochaine. »
J'insérai dans un Gourrier de Théâtre la petite note qu'on me demandait. M'^e Ghadwick la plaça sous les yeux de son mari.
Le bon M. Chadwick avait trop de dignité naturelle et acquise pour laisser paraître son émotion. Ses yeux ne se mouillèrent pas, — mais son grand nez trembla.
Il dit avec beaucoup de flegme :
— Le pioublic peut compter sur moâ...
... Et voilà que le vieux clov^n est mort
sans avoir reparu à cette barrière de cirque, oùj depuis tant d'années, il se tenait, debout, sanglé dans sa redingote de régisseur, la jambe raide, les bras croisés sur le plastron éblouissant, les gants blancs à la main, les moustaches cirées, le menton et le nez relevés très haut, par un col rigide, les cheveux rares, frisés un à un, envolés sur les tempes et sur le sommet pointu du crâne.
— How do you do, master Chadv^ick?
— Weel, thanks.
— Shake hands.
Le bon M. Ghadw^ick ne nous en donnera plus deces larges, loyales poignées de mains anglaises, qui secouaient le bras, désarticulaient l'épaule. Et les abonnés du Cirque
Franconi peuvent bien mettre un crêpe à leur chapeau : car avec le bon M. Chadwick , ce n^est pas seulement un illustre artiste, c'est uae institution qui disparaît.
Les personnes qui, en très grand nombre, fréquentent aujourd'hui les lieux de spectacle où Ton exhibe des chevaux et desacrobates,.ont pu remarquer que le personnage du clown avait subi, depuis une vingtaine d'années, de radicales transformations.
Si Ton se reporte aux origines, le clown est une marionnette shakespearienne, qui joue dans le drame anglais à peu près le même rôle que le paysan dans notre théâtre classique. C'est un rustre, un campagnard, un bouffon villageois qui s'habille d^une façon grotesque, déforme plaisamment les mots dans sa prononciation, sème son discours de coq-à-l'âne et de proverbes champêtres.
Ce type primitif, adoré du peuple anglais, n'a pas tout à fait disparu. Vous le retrouverez sous la défroque de ce personnage que
Ton appelle là- bas le shakespearian clojvn ou jester.
C'est quelque chose comme notre bonisseur, avec cette différence que l'Anglais est beaucoup plus instruit que notre pitre. Subitement il interrompt la série de ses calembredaines pour déclamer quelque tirade de Shakespeare, en rapport avec la situation. Le Romeo est un des drames les plus exploités par les jesters. Le public anglais applaudit à rompre quand il voit le clown, grotesquement agenouillé dans la piste, débiter à la jolie écuyère les roucoulades du balcon de Juliette.
On comprend qu'un pareil personnage soit difficile à dépayser. Ces parodies de Shakespeare n'amuseraient guère les spectateurs des Champs-Elysées.
Nous avons eu pourtant, pendant plusieurs années, chez Franconi, un jester extraordinaire, peut-être le dernier virtuose du genre^ le clow^n Billy-Hayden.
Celui-là était bien dans la tradition. Per-
sonne ne l'a jamais vu s'habiller des vêtements flottants des bouffons italiens^ Il arrivait dans la tenue plaisante des campagnards anglais que Ton coudoie aux courses d'Epsom, ivres de gin, assommés de coups de poings, le chapeau défoncé.
Les amateurs qui ont entendu Billy, quand il était en train, n'oublieront pas ces inventions extraordinaires, cette verve froide, ces dialogues inimitables, qui faisaient frémir la salle et trembler le nez correct du bon M. Ghadwick.
Il saluait en Billy-Hayden le dernier représentant d'un art perdu :
— Après nous, disait-il, il n'y aura plus que des miousicals et des sauteurs.
Il disait vrai. A Theure qu'il est, on ferait vite le compte des clowns qui « parlent ». Tous se sont mis à souffler dans des instruments grotesques ou à exercer le grand écart et le saut périlleux. Les premiers n'ont eu qu'à se mettre à l'école dtsminstrels, ces faux nègres, pinceurs de guitare et de benjos^
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qui continuent, pour le plaisir de John Bull, les danses et les bamboulas de Pancien esclave planteur.
Les autres ont tout à fait abandonné le dialogue. Ils avaient remarqué qu'on arrachait aisément le rire par desimitations maladroites de la voltige gymnique et des sauts équestres. Ils jugèrent que, pour réussir, il leur suffirait de devenir des acrobates. Cette transformation du genre tentait le clown anglais par toutes sortes d'avantages: d'abord, remplaçant les boniments par des gestes, elle servait la taciturnité naturelle du caractère anglo-saxon ; puis elle devait provoquer irrésistiblement la gaîté par le contraste imprévu du saut périlleux, exécuté en perfection, après de ridicules ébauches de tourniballes.
Dans cette résolution, le clown sauteur a déposé les pantalons larges. Il a revêtu le maillotsous lequel on voit roulerlesmuscles. Il s'est imposé la livrée du deuil, le noir et l'argent; enfin, il a rompu l'enfarinementde
son masquedepierroipar deux tachesrouges, deux taches sanglantes, les stigmates delà boxe et de la phtisie anglaises.
Demandez aux successeurs des Hanlon- Lees, aux Magiltons, aux Renards , aux Rammys, aux Leovils, aux Finauds, aux Craggs, s'ils ont eu lieu de regretter leur transformation. Ils vous répondront que l'on n'entend pas l'anglais partout, mais que le saut périlleux, la gifle et le coup de pied aux chausses sont quelque chose comme le volapûk, un langage universellement compris, avec lequel on gagne des mille et des cents, en tous pays du monde.
De fait, il n'est pas rare qu'un de ces clowns acrobates touche dans les deux mille francs d'honoraires par mois. J'ai eu la curiosité d'aller consulter le registre de la Société des deux cirques, qui est tenu depuis le commencement du siècle. J'y ai lu qu'Auriol était, en son temps, payé cinq cents francs par quinzaine, soit mille francs par mois. Les appointements ont donc doublé.
Et cela vous explique que le bon Monsieur Chadwick ait pu, après une quarantaine d'années d'exercice, mourir dans des conditions tout à fait « confortables ».
Ceux qui Font connu dans sa dernière métamorphose, sous l'habit à la française du régisseur de cirque, savent que son esprit avait l'apaisement, son maintien la dignité des gens qui ont touché le port après une vie accidentée.
Oserai-je dire tout ce que je pense? Devenu gardien des traditions d'un art qu'il avait porté si haut, le bon M. Chadwick avait revêtu, à la fin de sa vie, un caractère presque sacerdotal. Une jeune Anglaise, de celles qui sur les trottoirs vendent les prospectus de l'Armée du Salut, s'était trompée à ce signe hiératique. Ayant rencontré M.Chadwickaucoin de l'avenue desChamps- Elysées, elle Pavait arrêté par sa manche, et l'avait appelé :
« — Mon Révérend.,. »
Le bon M. Chadvs^ick a dû se rappeler ce
souvenir avec complaisance avant que de fermer les yeux.
Et aussi bien, avait-il eu toutes les satisfactions qu'un clown peut désirer ici-bas : après une glorieuse carrière d'acrobatie, il avait connu les honneurs officiels d'une régence ; il avait vu prospérer ses enfants et ses petits-enfants, si digne, si familial, si respectable, si haut sur cravate blanche, que, une fois, au crépuscule. Miss Booth ellemême l'avait pris pour un clergyman.
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