‹ Portraits de cireChapitre 4 sur 18 · MELCHIOR DE VOGUE. I · texte numérisé non relu

MELCHIOR DE VOGUE. I

pousser jusqu'à la sottise. Enrôlés à la voix du Maître, sous la bannière de « l'Art pour l'Art », les jeunes lettrés, — les poètes comme les prosateurs, — ont commencé par se détourner des « grands sujets )>, de ces lieux communs généraux où le premier venu peut puiser. Ces vieux canevas paraissaient trop grossiers à des artistes qui rêvaient de pousser le travail de leur style jusqu'à la délicatesse inouïe, et qui ont tenu parole. On ne s'avisa point que Flaubert avait peutêtre touché à la perfection permise en s'interdisant de faire jamais gouverner un qui par un que et de répéter le même mot à cinquante lignes de distance. On franchit les limites de la raison. On entra bravement sur le territoire de Babel.

C'est là qu'a été fondée la chapelle décadente où les amants de la forme pour la forme s'enferment comme dans un sanctuaire et pratiquent entre eux des rites d'initiés. Ridicules ankylosés, insupportables les uns aux autres, ils vivent incompris

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du public, plusieurs de leurs amis, quelquesuns d'eux-mêmes. Poètes ou prosateurs, leurs procédés sont identiques : plus de sujets, plus de sens, mais des juxtapositions^ des mots éclatants, musicaux, des attelages des rimes prodigieux, des totaux de couleurs et de sons imprévus, des bercements, des heurts, des hallucinations et des suggestions provoquées.

Derrière ces outranciers et ces fantaisistes volontaires, il y a des artistes sincères. Ceuxlà se sont arrêtés court, quand ils ont compris que, pour aller plus avant dans les raffinements de la forme, il fallait se délester tout à fait de la raison. Ceux-là ont regardé autour d'eux. Ils ont vu que, depuis longtemps, ils marchaient dans un désert où personne ne les avait suivis. Jour par jour, le troupeau de leurs lecteurs s'était égaillé, décimé. L'effroi les a pris de leur solitude ; ils ont commencé à se demander si, sans déshonneur, ils pourraient revenir sur leurs pas.

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Reportez-vous à une dizaine d^années en arrière : rappelez-vous quel être insupportable a été l'homme de lettres, combien méprisant pour tous ceux dont l'observation des mœurs n'était pas la préoccupation unique, mais qui descendaient des hauteurs de la spéculation afin de mener des vies utiles, actives. Imaginez après cela quelle a dû être l'angoisse intime de ce mêmehomme de lettres, lorsque, les yeuxenfindessillés, il s'est aperçu que Vutilité gouverne désormais une société où il n'y a plus de place pour les oisifs.

Ce réveil a été douloureux. Il, gagne lentement toutes les âmes. Un immense désir est à cette heure dans la jeunesse — celle qui compte, celle qui sera glorieuse demain, — de sortir enfin des chapelles, d'entrer dans la mêlée, de guerroyer, avec une foi dans l'âme, pour des sentiments chers à toute une foule. Elle sent au-dessus d'elle, dans l'air, le choc d'idées dont elle veut se faire l'adversaire ou le champion. Elle passe,

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armes ei bagages, kVart pj^êcheur qui veut enseigner, corriger, moraliser. Elle est dévorée du désir de faire œuvre utile.

L^étonnante fortune de la littérature russe en France n'a peut-être pas d'explication plus directe que celle-ci: le roman russe a révélé à la nouvelle génération les principes d'esthétique grâce auxquels on peut écrire des livres utiles qui soient en même temps des livres « artistes ».

Ce fut une véritable révélation, car, lorsque M. Melchior de Vogué commença de publier ses articles, nous ne connaissions la littérature russe que par des notes de Mérimée et la publication en français de quelques-uns des romans de Tourguenef. Il existait bien encore une traduction de la Guerre et la Paix de Tolstoï, mais elle avait été tirée à un bien petit nombre d'exemplaires ; elle était depuis longtemps épuisée, enfouie dans quelques bibliothèques de cosmopolites. Personne chez nous ne l'avait lue.

Il fallut la curiosité très vive qu'excitèrent

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dans lepublic lesariiclesdeM.deVogûépour décider les éditeurs à refaire les frais de la publication d'une traduction en trois volumes. Le livre eut le succès que vous savez ; on Tacheta comme un évangile nouveau, et, à la remorque, tous les chefs-d'œuvre de la littérature russe défilèrent aux étalages de nos libraires.

Ce mouvement n^avait point le caractère factice d'un engouement, car legrandpublic qui ne se laisse imposer aucune admiration, ce même public qui avait refusé de suivre dans leurs exagérations les oracles de « l'Art pour l'Art », se jeta sur le roman russe avec une faim qui sentait le jeûne. Les publications à bon marché, si nombreuses aujourd'hui, qui reproduisent les feuilletons à succès, se disputèrent le droit d'offrir à leurs lecteurs la primeur des romans de Tolstoï et de Dostoiewsky.

On lut « Crime et Châtiment » dans les ateliers de modistes, sur les impériales des omnibus, dans des arrière-boutiques.

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Mais il va sans dire que ces œuvres si vraiment originales et particulières ne furent tout à fait comprises et goûtées que par les lettrés.

Gomme les autres — personne chez nous n'entend le russe — ils lisaient Tolstoï et Dostoiewsky dans des traductions bâclées à la hâte, obscures, par endroits incompréhensibles. Ils allèrent pourtant, ces raffinés, au bout de leur lecture sans se laisser rebuter par les difficultés, presque sans y prendre garde. De même ils ne se choquèrent point de la mauvaise composition de ces histoires qui se déroulent informes, sans commencement, sans milieu, sans conclusion, dans un pêle-mêle de notes qui semblent classées presque au hasard. Quelle vertu pouvait donc bien résider dans ces livres pour qu'ils retinssent ainsi attachés des artistes exclusivement épris de belle composition et de forme parfaite, des gens qui avaient fait profession de croire que « les beautés du style, les rapports dont il est composé sont autant de

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vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent faire le fond du sujet » ?

Or c'était « ce fond même du sujet » qui pa<:sionnait les disciples de Flaubert, les goncouristes, les partisans de l'Art pour l'Art; c^était la thèse qui est au premier plan dans les préoccupations des romanciers russes, lesquels ne croient pas, ainsi que Flaubert l'écrivait à George Sand, « qu'un romancier doit s'abstenir d'exprimer son opinion sur les choses de ce monde ».

La situation toute particulière faite en Russie aux écrivains par un régime politique qui est l'autocratie, d'autre part la juvénile effervescence du génie d'un peuple mystique tout récemment arrivé à la vie intellectuelle, et que la science a enivré comme un vin trop fort — tous ces motifs ont interdit aux écrivains russes de se retirer de la vie active pour mener, en spéculatifs, une existence purement littéraire.

Relisez dans M. de Vogué la biographie

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de Dostoiewsky, qui passe dix ans de sa vie dans les mines de Sibérie; celle de Tolstoï, dontFexil volontaire a prévenu la disgrâce, et comparez un peu ces vies d'agitateurs d'hommes, d'enthousiastes^ de passionnés, avec l'existence artificielle où chez nous s'est mûri l'homme de lettres. C'est, d'un côté, de stériles discussions de mandarins sur des détails d'esthétique, des querelles de mots et d'école ; de l'autre, les complots, la bataille, la prison, Pexil, toutes les passions politiques, morales et religieuses, toutes les utopies sociales, tous les rêves, toutes les audaces, toutes les folies, — et, planant sur cela, un désir ardentdenepoint s'agiter éternellement, mais d'aborder quelque part au port delà Justice, en passant par les chemins d'une suprême pitié qui comprend tout, quipardonne tout à l'infirmité des hommes. « J'ai poursuivi la vie dans sa réalité, non dans les rêves de l'imagination, écrivait l'ancêtre Gogol, et je suis arrivé ainsi à Celui qui est la source de la vie. »

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Cette phase du chef de l'école réaliste annonce et résume l'évolution de pensée de tous ses successeurs. Dans le désir passionné de servir les hommes, leurs frères, Dostoiewsky et Tolstoï s'élèveront successivement, d'utilité en utilité, à cette utilité supérieure, qui est le bien moral. Leur a art prêcheur » n'aura pas de souci plus cher, plus pur que la démonstration des vérités morales qu'on enseigne à l'école aux petits enfants.

Je songe ici particulièrement à la Puissance des ténèbres et à Crime et Châtiment. Tolstoï s'est expliqué lui-même, dans sa préface, sur le but et l'occasion de sondramc. Il l'a écrit pour ses moujiks, en langue de village, afin de démontrer aux paysans que, quand on a eu la faiblesse de commettre une faute, il vaut mieux en être puni que de réussir à cacher son péché, voire toute sa vie.

De même pour Crime et Châtiment. Pas plus dans le roman qu'au théâtre, il n'est

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permis de voir dans cette œuvre, d'une haute portée morale, la lutte d'un assassin et d'un policier. Dostoiewsky a voulu mettre en scène un type de cette jeunesse russe si profondément travaillée par le socialisme et le matérialisme scientifique. Rodion, c'est le lecteur de Darwin et de Proudhon qui estime que la loi de la lutte pour la vie règle l'espèce humaine comme les autres. — « Je tuerai l'usurière Alena, se dit Rodion, afin de me procurer l'argent nécessaire à l'achèvement de mes études. J'ai le droit de la tuer. Je la tuerai donc froidement, tranquillement, sans remords. » Et il tue, et à peine a-t-il tué, que sa quiétude théorique s'évanouit^ que toute sa philosophie s'effondre. Il n'y a plus que la vieille conscience, l'antique conscience, la conscience morale, la conscience religieuse, qui parle en lui et qui va prendre pour alliée la plus humble, la plus ignorante des créatures, afin d'obliger le coupable à l'aveu.

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Donc, même conclusion que pour la Puissance des Ténèbres, même souci d'évangéliser un prochain plus instruit cette fois que les moujiks : la jeunesse russe tout entière, ces étudiants que la science et la politique ont affolés.

L'axiome scolastique de Flaubert : t L'Art ayant sa propre raison en lui-même ne doit pas être considéré comme un moyen », s'est écroulé en face de ces magnifiques mouvements d'amour pour l'humanité et la justice. Et par cette brèche, toute fraîche ouverte dans le vieux préjugé parnassien, la jeunesse lettrée a entrevu un champ d'observations et d'expérience inconnues. Elle y va entrer avec d'autant plus de joie que toute la besogne n'est pas faite, et que dans l'exploitation de cette veine nouvelle, elle apporte des qualités artistiques que ne possèdent point les romanciers russes euxmêmes, à savoir la sobriété, la clarté, la mesure, le goût supérieur de l'ordre.

Quant à M. Melchior de Vogué, qui lèpre-

mier a conseillé cette route, il a uni trop intimement sa pensée à celle des romanciers russes, pour ne point se réjouir sur toutes choses de la haute, de la patriotique utilité morale de ses travaux.

Il a dit quelque part, avec une splendeur d'image qui rappelle Chateaubriand : « Les âmes n'appartiennent à personne ; elles tournoient, cherchent un guide, comme les hirondelles rasent le marais sous l'orage, éperdues dans le froid, les ténèbre's et le bruit. Essayez de dire qu'il est une retraite où Ton ramasse et réchauffe les oiseaux blessés, vous les verrez s'assembler, toutes ces âmes, monter, partir à grand vol, par delà les déserts arides, vers l'écrivain qui les aura appelées d'un cri de son cœur. *

M. Melchior de Vogué a-t-il écrit cette page dans un retour de légitime orgueil sur soi-même ? Elle me fait songer à lui.

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