‹ Portraits de cireChapitre 6 sur 18 · PUVIS DE CHAVANNES · texte numérisé non relu

PUVIS DE CHAVANNES

mable, une ivresse presque religieuse. Je savais désormais où me réfugier des angoisses que je n'osais confesser à personne. Aux heures découragées que connaissent tous ceux qu'a tourmentés une vocation, je suis souvent venu m'asseoir devant la fresque de Puvis de Ghavannes, et elle ne m'a jamais renvoyé sans consolation.

Quand on n'a jamais vu que les tableaux du musée de sa ville provinciale, — quelques dons de l'Etat, des auteurs et des ministères, — on est fort incapable de juger la peinture au point de vue du métier même, de la facture et du morceau. Croyez que beaucoup de Parisiens, qui traversent le Louvre au pas gymnastique, et qui pourtant parlent delà pdte et de Vair de façon à éblouir, sont logés à la même enseigne. Mais il y a une éducation générale du sens esthétique qui permet de saisir, sans instruction particulière, les caractères de beauté communs à toutes les manifestations de l'art. C'est pourquoi tout de suite, dans une sincérité ingénue, j'osai

confesser, surdesdivans d'atelier, ma passion pour le maître de qui j'avais reçu le coup de foudre.

Et pourquoi ne pas l'avouer ? J'eus de rudes assauts à soutenir ; je vis foule de peintres, — de ceux qui dans le monde ont succès d'argent et d'estime— marcher en rangs serrés, le marteau levé, contre mon idole.

— Puvis de Ghavannes ? disaient-ils, — une invention des littérateurs.

— Un philosophe, répondaient les autres, un musicien, tout ce que vous voudrez.

Mais un peintre ? Jamais.

Et l'on répétait à satiété un mot qui court les ateliers et que les mauvaises langues attribuent à M. Alexandre Dumas :

— Puvis ne dessine pas assez pour se dispenser de peindre.

Et voilà que ce maître qu'on déchirait à belles dents dans les chapelles, a reçu, dans un vote enlevé d'enthousiasme, la distinction la plus haute qu'un artiste puisse espérer: la médaille d'honneur du Salon.

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