CABANEL
messieurs, le jour où l'on n'encouragerait plus, où l'on ne soutiendrait plus ceux qui ont besoin d'être soutenus et encouragés, le jour 011 vous en seriez réduits aux vocations, la France n'aurait plus ni prêtres ni peintres.
Je considérai M. Cabanel avec un peu de stupéfaction à cause du ton avec lequel il avait prononcé ces paroles. A cette époque de sa vie, on eùtditvraimentqueles innombrables rubans dont Tavait chamarré la bienveillance des gouvernements et des souverains, l'enserraient comme des bandelettes. Sa barbe blanche, éblouissante, avait la rigidité de la mort. Chacun des poils de ses moustaches, soigneusement retroussées vers les extrémités, occupait depuis des années une position invariable. Les sourcils euxmêmes, relevés aux deux bouts, et comme fixés en crochets à l'aide de cosmétique, donnaient à la physionomie un caractère méphistophélique, théâtral , qu'accentuait encore une toque de drap en forme de bar-
l6o PORTRAITS DE CIRE.
rette. Ainsi costumé et grimé, M. Alexandre Cabanel marcliait, parlait avec des gestes lents, constamment majestueux, trop larges pour sa pensée.
On a répété de tous les côtés que cet immortel laissait une œuvre considérable. En effet, il a couvert de sa peinture beaucoup de mètres de toile, une vaste superficie de murailles. — On peut dire cependant que c'est moins comme décorateur et comme peintre de chevalet que comme portraitiste, que M. Cabanel s'est acquis une renommée quasi universelle. M. Cabanel a été sur toutes choses un portraitiste de femmes. Je demande la permission d'ouvrir ce mot, d'en faire sortir tout ce qu'il contient- Aussi bien la plus équitable façon de caractériser le talent du défunt, c'est peut-être d'indiquer pour quelles raisons les femmes qui voulaient se faire portraiturer, vinrent à lui des quatre parties du monde.
Le désir de conserver le dessin de son visage, de fixer cette apparence qui a été
CABANEL. l6l
nous à une seconde de notre vie, est un des plus légitimes qui soient. Au fond, nous ne souffrons de rien tant que de cette éternelle « muance » — le mot est de Montaigne — qui ne nous permet pas de nous arrêter une heure sur la pente où nous glissons. Il n'y a rien qui rende plus présente à la pensée l'idée de la mort. C'est toujours une méditation triste, et nous avons d'instinct une tendresse particulière pour tous les trompel'œil qui détournent notre attention de cet objet-là. Qu'est-ce à dire quand ces divertissements nous fournissent l'illusion que nous avons vaincu la mort, arrête le temps ! Nulle part ce travail des jours n'apparaît plus clairement que dans la lente destruction du visage. Et c'est pour cela sans doute qu'il nous est si cher le sortilège de l'art qui donne à la jeunesse fugitive l'apparence de l'éternité.
Si les hommes sont accessibles à ce plaisir, combien a-t-il plus forte prise sur la sensibilité des femmes ! C'est pour
elles que la jeunesse et la beauté sont l'unique affaire, pour elles que la vieillesse est vraiment l'image de la mort. Et c'est pourquoi, quand le temps de leurs grâces est fini, quand leur sourire ne séduit plus, il leur est si doux de se retourner vers ces simulacres qui, plus fidèlement que la mémoire même des amants, garde l'or des chevelures, l'éclat des yeux, la fleur des chairs. Dans cette disposition d'âme de ceux qui se lont peindre, il n'est pas malaisé de deviner qu'ils souhaitent conserver d'eux-mêmes une image flatteuse. L'habitude que chacun a de contempler son visage rend indulgent pour les défauts les plus saillants; la vanité broche par là-dessus. Tout modèle vient trouver son peintre avec le désir tacite d'être embelli. La franchise est de demander carrément cette complicité. Chacun l'espère. D'ailleurs, la foule porte en soi l'idée que cet enjolivement du modèle, cette tentative de le hausser jusqu'au prototype de beauté, est le but même de l'art.
CABANEL. l63
L'état d^esprit du peintre qui voit son modèle entrer chez lui pour la première fois est sensiblement différent. Il s'agit, bien entendu, de Partiste sincère, de celui qui songe à se satisfaire soi-même avant que de flatter la pratique. Dans la vivacité de l'impression première et toute fraîche, il aperçoit d'abord ce qu'en esthétique on appelle d'un mot mystérieux, obscur pour la foule, le caractère. C'est souvent une similitude avec un type historique. Il y a des hommes à figure de Valois; toute une génération a porté la tête de Napoléon III sur ses épaules; souvent l'homme apparaît avec une ressemblance animale qui saute aux yeux du peintre. Il y a des moutons et des oiseaux de proie» des cerfs héraldiques, des toutous, des bouledogues, des requins. Souvent encore le peintre aperçoit à travers son modèle une similitude de traits que personne n'avait remarquée, entre l'homme qu'il peint et ses ascendants. On nous a fait à tous des portraits qui ressemblaient à notre cousin ger-
main ou à notre père, plus qu'à nous-mêmes.
C'est ce dessous du visage, ce caractère individuel du modèle auquel le peintre s'arrête et s'accroche. D'instinct il simplifie les détails confus et ne vise qu'à la mise en relief de ce trait essentiel. Ce parti pris artistique est matière à discussions interminables entre portraiture's et portraiturants.
— Que m'importe, s'écrie le client, qu'on fasse des compliments au peintre si mon portrait ne me ressemble point t
Cet inévitable malentendu détourne de la « carrière du portrait » les artistes qui tiennent à rester libres. Mais supposez le peintre docile, le malin, qui, sacrifiant volontiers sa conscience au désir de satisfaire la clientèle, a pris le parti de peindre en complice des souhaits les plus effrontés tous ceux qui viennent s'asseoir sous son œil. L'engeance de ces flatteurs est bénie et bien logée. Vous me dispenserez de citer leurs noms. Devant les portraits que peignent ces habiles, les
CABANEL. l65
amies d'une femme qui n'est ni jeune ni jolie disent avec amertume :
— Jamais cela ne lui a ressemblé, elle n'a pas les yeux si grands, les mains si fines. C'est une déclaration d'amour, un portrait comme cela !
Mais elles retiennent l'adresse du trompeur, et quand le jour est venu de se faire peindre elles-mêmes, c'est à la porte de cet ingénieux menteur qu'elles vont frapper.
M.Alexandre Cabanel n'appartenait point à cette catégorie de roués. Il flattait d'instinct , sans arrière-pensée. L'ennoblissement du modèle était la forme même de son esthétique.
En passant le long des bazars, vous avez vu, pendant au vent, dans des cadres à baguettes, des chromolithographies qui représentent les saisons. Ce sont d'ordinaire quatre femmes que Ton a voulu représenter parfaitement belles. Il y a une blonde, une brune, une rousse et une hiver grisonnante. Toutes possèdent les beautés convention-
l66 PORTRAITS DE CIRE.
nelles qui sont décrites dans les livres. Elles ont la bouche petite, « comme une cerise », les nez droits, les yeux « trop grands», les sourcils « gracieusement arque's », le visage «exactement ovale». Ainsi faites, elles ravissent les simples et font détourner les yeux à quiconque a reçu quelque éducation artistique. La raison de cette divergence gît dans l'absence du caractère individuel qui est l'âme même de Tart.
M. Alexandre Gabanel avait toujours ces prototypes de beautéparfaite flottants devant les yeux. Lorsqu'une femme venait lui demander de la peindre, il cherchait à laquelle de ces quatre saisons idéales elle pouvait bien ressembler davantage; puis il la peignait sereinement en Printemps, en Eté, en Automne, en Hiver, avec des aveuglements sincères qu'il prenait pour le goût supérieur du Beau et une habitude quotidienne de mensonge qu'il appelait — d'un mot barbare, corn me son action elle-même — « l'idéalisation du modèle ».