Biblioteca di curiosità storiche e letterarie
et les petites scélératesses de ses compagnes de Saint-André avec une candeur qui désarme ; on sent que ce sont d'autres temps et d'autres mœurs, qu'il serait pédant et injuste de juger avec nos idées modernes. L'ingénuité de sœur Séraphine, la vivacité de ses jugements, l'originalité de ses manières de voir et de ses remarques nous la rendent elle-même aussi intéressante que son héroïne. Parfois celle-ci passe au second plan dans le livre qui est son panégyrique, et nous nous occupons moins de ce qui lui arrive que de ce que sa biographe en pense. Pour tout dire, les infortunes de mère Félicie nous touchent surtout parce qu'elles sont vues avec les yeux de sœur Séraphine et à travers ses notions particulières sur la morale et les convenances. C'est pourquoi, ayant à raconter l'histoire de la belle abbesse de Saint-André, nous donnerons une place , dans ces pages, à la simple religieuse qui nous l'a conservée.
Le livre est écrit en forme de dialogue.
ux religieuses causent à Tombre, dans le din du couvent, pendant la grosse chaleur in jour d'été italien. Sœur Aurélie est ppée de la tristesse de sœur Séraphine et en demande la cause. Sœur Séraphine Dond qu'elle a des chagrins, dont le plus ind est de voir que la chère mère Félicie est jconnue à Ravenne, et tout de suite elle tame la biographie de mère Félicie, internpue de temps en temps par sœur Aurélie, i a aussi des histoires et des réflexions à cer. Nous ignorons qui était sœur Aurélie.
ant à sœur Séraphine, c'est l'auteur de la ?, et très probablement la même personne 3 Séraphine Maiola, fille lettrée qui était
religieuse au couvent de Saint-André, à Ravenne, en même temps que la mère Félicie, et tendrement attachée à cette femme distinguée. En tout cas, sœur Séraphine est très instruite. Le ton aisé dont elle cite Pindare et Archimède, Chrysippe et Périandre, Aristote et le « savant Ferrarais » est d'une nonnette savante, qui sait ses auteurs sur le bout du doigt.
Peu nous importent, au surplus, son nom et sa famille. Il est beaucoup plus intéressant pour nous de connaître les vues sur la vie qu'elle s'était formées derrière les grilles du cloître, ou, tout au moins, qu'elle y avait conservées, et nous avons déjà dit qu'elle-même avait pourvu à ce que nous fussions abondani-
ment renseignés sur ce sujet. Quand on a pris la peine de beaucoup observer, de beaucoup réfléchir et aussi, sans doute, de beaucoup éprouver, on n'aime pas que le trésor de son expérience soit perdu. Sœur Séraphine ne nous laisse donc pas ignorer que, dans sa conviction, la grande affaire de ce monde est l'amour, non l'amour divin, mais l'amour humain et très humain. Le sentiment dont cette aimable personne se plaît à reconnaître l'empire n'a
urtant rien de grossier ni de bas. Il est épuré, btil, délicat, assez semblable à la galanterie lintessenciéeet alambiquée des cours d'amour . des sonnets de Pétrarque. Les êtres matéels qui font descendre Tamour des régions ublimes où le place sœur Séraphine sont, à es yeux, des traîtres. Elle admet le mariage omme une « fin » honnête à Tattrait qui pousse 'S deux sexes Tun vers Tautre; le mariage ne
choque même pas pour les religieuses; toufois, on sent qu'elle place très au-dessus un rtain commerce des âmes qu'elle nomme, après Pétrarque, Tamour platonique, et où s conversations raffinées, les petits vers, les Uits soins, les présents galants sont tenus de iffire à toutes les aspirations des amants.
La conception est bien idéaliste pour Tan
570. Elle sent encore son moyen âge. En reinche, sœur Séraphine devient païenne lorsu'elle parle de la toute-puissance de l'amour, our elle c'est encore la fatalité antique.
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée !
ous lui devons nos grands bonheurs et nos randes douleurs. Il est notre maître h tous.
204 PORTRAITS DE PEMIIBS
car il frappe où il veut, et ni notre volonté ni la prière ne nous peuvent défendre contre lui. Semblable au rayon de soleil « qui descend du ciel, brûlant et embrasant toute chose », il descend dans les cœurs comme une force supérieure et irrésistible, les enflamme et leur fait sentir qu'en lui est la félicité suprême. Il est le destin, « la force et la violence du ciel », le dieu jaloux qu'on doit craindre d'oflfenser. Gardons-nous de parler mal de lui, de peur qu'il ne se venge en nous terrassant. Sœur Séraphine n'avait pas échappé à Tinfluence de son temps; le souffle de la Renaissance a passé sur elle.
L'autre personnage du dialogue, sœur Aurélie, ne contredit à ces idées troublantes que lorsqu'il s'agit de la leçon pratique à en tirer. Elle aussi salue dans l'amour, darv^ Cupidon, comme elles disent, le grand vair^^ queur du monde. Elle sait ce qu'il peut donnt^ ^ de joies. En parlant d'un couple d'amante heureux, elle dit énergiquement « leur y\C^ savoureuse ». Elle pense cependant qu'on peu^ lui résister, et elle veut qu'on lui résiste, par^ une raison qui n'est pas plus monacale que le
reste de Tentretien. A l'en croire, la race des amants, au xvi'' siècle, avait cruellement dégénéré. On ne trouvait plus d'hommes constants. Sœur Aurélie en était certaine; elle avait su bien des histoires d'amour, à Florence, à Lucques, à Modène, à Imola, à Bologne, sans parler de Ravenne et du couvent de Saint- André, et, dans le nombre, il n'y avait pas eu un seul exemple d'homme fidèle. Ces choseslà rendent misanthrope. Sœur Aurélie voudrait que tout son sexe se tînt pour dit qu'il n'y a plus à compter sur la persévérance et la loyauté du vieux temps. Chaque fois que sœur Séraphine parle d'un amant maltraité par sa dame, sœur Aurélie l'arrête pour exprimer son approbation et pour rappeler un trait de perfidie masculine. Sœur Séraphine est obligée de convenir des progrès qu'a faits l'inconstance et s'en afflige; mais qu'y faire, puisque l'amour est une fatalité ?
L'histoire de la chère mère Félicie se raconte parmi ces débats et avec de continuelles interruptions. Nous y arrivons. On la goûtera mieux après ce préambule; peut-être même.
Sans lui, ne l'eût-on pas toujours comprise.
Félicie Rasponi^ née en 1523, appartenait à une famille puissante dont il est souYent question dans les chroniques de Ravenne. Elle était la dernière de onze enfants. Son père mourut lorsqu'elle navait que trois ans. Sa mère, « la louable et honnête Madame Jeanne », ainsi que la qualifie un document du temps, était une de ces maîtresses femmes comme il y en avait alors beaucoup : hardies, intrigantes, énergiques comme des hommes, ^ous avons bien connu cette race en France; elle a été en pleine floraison avec les héroïnes de la Fronde, pour décliner aussitôt après.
Capables de tout, selon que leurs instincts débridés les emportaient vers le bien ou vers le mal, les femmes comme Madame Jeanne
)uaient dans les troubles civils un rôle resque égal à celui de leurs époux. La lëre de Félicie Rasponi était née féroce ; elle ida son mari et sa faction, nous apprend I. Corrado Ricci dans sa préface, à « accomlir des crimes horribles ». Elle ne devait pas econnaître son sang dans sa plus jeune fille, [ue la nature ava,it faite sensible et larmoyante omme une ingénue allemande du xviii® siècle.
CUe Tavait en aversion, et, quand l'enfant eut ine douzaine d'années, elle lui signifia sa ésolution de la faire religieuse.
A cette nouvelle, les beaux yeux de Félicie
devinrent deux fontaines, et des soupirs .rdents sortirent de son tendre sein ». Elle l'avait pas la vocation, et elle était de l'avis le sœur Séraphine, qui n'imagine pas de 'lus grande barbarie que de forcer une fille
prendre le voile contre son gré, parce que, lit cette étrange religieuse, il est plus difficile le faire son salut au couvent que dans le Qonde, « à cause des grandes haines et mali- :mtés qui y régnent et qui y germent à toute leure ».
Le désespoir de la plaintive Félicie toucha
SCS frères, gens d'estoc et de taille, qu'on entrevoit la dague à la main, prêts à égorger leur petite sœur si Thonneur de la famille Rasponi Texige, mais disposés, du restera lui rendre la vie gaie. Ils lui conseillèrent de déclarer net qu'elle ne voulait pas être religieuse, ajoutant, pour lui donner bon courage, qu'ils croyaient que leur mère ne la tuerait pas et se bornerait à la battre.
Les serviteurs de la maison exprimèrent la même opinion rassurante. Ainsi enhardie, Félicita se hasarda à prononcer un « non »
timide, et elle vit bien qu'on ne l'avait pas trompée, car Madame Jeanne se contenta de lui arracher quelques poignées de cheveux et de lui donner des coups de pied et des coups de poing jusqu'à ce qu'elle l'eût mise en sang et couverte de noirs, après quoi elle la laissa sur le pavé de la cour sans lui faire d'autre mal. Le succès parut si beau à tout l'entourage qu'on exhorta d'une seule voix Félicie à persévérer, et la lutte se prolongea plusieurs mois, avec une infinité de horions d'une part et des torrents de larmes de l'autre. Enfin, uu beau matin, Madame Rasponi, décidée à eu
finir, fit mener la rebelle à Téglise du couvent de Saint-André. On Tagenouilla; on lui mit l'habit et le voile, et, sans avoir prononcé un seul mot, elle se trouva liée devant Dieu et devant les hommes; il n'y fallait pas plus de façons au temps où Tautorité paternelle était dans toute sa gloire.
Elle fut malade de chagrin un an entier, ne prit jamais son parti et ne pardonna pas.
(( En personne sage, dit la Vie, elle conserve vives dans son cœur les injures imméritées. » Le pardon des injures n'était pas du tout en honneur au couvent de Saint-André. Bien des années après, sœur Séraphine, devenue Tamie et la confidente, approuvera le ressentiment tenace de Félicie et le partagera. « Mère dénaturée! s'écrie-t-elle ; inhumaine! impie! Médée ! » La vie monacale n'avait rien amorti chez Tune ni chez l'autre, pas même le langage. Sœur Séraphine a le mot très vif. En parlant de ses compagnes, elle dit : « Cette chienne de Victoire; cette folle de Camille; celte gueuse d'Elisabeth. » En parlant de la communauté en bloc : « Ces canailles ! » Sœur Séraphine était pourtant une fille de goùl^
aristocratiques, pleine de mépris pour la populace; — à ses yeux, le suprême déshomieur, pour une femme, était de s'éprendre d*un homme d'une classe inférieure; — mais son langage a la même verdeur que ses idées et le même naturel que ses actions. Elle est aussi affranchie de toute convention dans son vocabulaire que dans ses opinions.
Lorsque la période du désespoir aigu fut passée, Félicie, sans cesser de pleurer et de se lamenter, songea à perfectionner son éducation. Elle savait déjà lire et coudre. Elle voulut encore apprendre à écrire, à chanter, à jouer du clavecin, à broder et à faire tous les menus ouvrages « qui conviennent à une dame noble ». Ce programme quelque peu mondain fut trouvé fort à propos pour une future abbesse. Elle eut des maîtres qu'elle charma par son application, et fit, entre autres, des progrès merveilleux dans la musique, tant profane que sacrée. Elle chantait fort joliment et exécutait sur le clavecin « des messes -r des vêpres, des motets, des madrigaux, io^ danses et autres choses, selon la coutume ».
Bientôt elle devint une jeune personne bril-
lante dont on commença à parler dans Ravenne et en l'honneur de qui le parloir se peupla de beaux cavaliers. Son sort serait devenu supportable sans la jalousie que ses succès éveillèrent chez ses compagnes, filles, pour la plupart, sans éducation et de mœurs assez grossières. Les persécutions qu'elle eut à subir de leur part furent cruelles. En général, tout le récit de son existence au couvent paraîtrait incroyable si Ton ne savait, tant par sa biographie que par d'autres documents contemporains, ce qu'était la vie intérieure de Saint- André à l'époque de la jeunesse de Félicie Rasponi. Quand on en aura vu le tableau, plutôt adouci que chargé, rien de ce qui pourra arriver n'étonnera plus.
Le couvent de Saint- André, situé au milieu de jardins et un peu en dehors de Ravenne, était un des lieux les moins fermés du monde. Il n'y avait pas de mur de clôture. En revanche, une infinité de fenêtres, de portes et de trous par lesquels on communiquait avec le dehors. Sous la fenêtre de la chambre où l'on étudiait le clavecin, aux portes de derrière, au parloir, dans l'église, c'était un va-etvient de pimpants gentilshommes, de moines galants, d'étrangers de passage à Ravenne, un bourdonnement de jaseries et de musique, un commerce actif de billets doux, de petits vers et de cadeaux. Les monastères réputés pour la beauté des nonnes étaient fréquentes par la jeunesse dorée; dans la Vie y nous
voyons une bande de religieux venus de divers points de Tltalie visiter les couvents de femmes de la ville pour « voir les sœurs », faire appeler à la grille, sans plus de cérémonies, les jolies religieuses, flirter avec elles une partie du jour et envoyer, le lendemain, des bonbons à la plus belle. Cent ans plus tard, lorsque le cardinal de Retz, allant d'Espagne à Rome, passera à Majorque, le vice-roi de Pile n'imaginera pas de divertissement plus séant à Tétat de son hôte que de le mener voir les beautés d'un couvent de filles. « Elles chantèrent à la grille, dit Retz, à l'honneur de leur saint, des airs et des paroles plus galantes et plus passionnées que ne le sont les chansons de Lambert. »
Encore, quand les choses se passaient à travers la grille, il n'y avait que demi-mal; mais à Saint-André, les grilles n'étaient pas fermées, ni les portes, ni les fenêtres. Le couvent était une petite Thélème où régnait une gracieuse indulgence et où quelques esprits chagrins blâmaient seuls la sœur Maximilienne. Cette fille ingénieuse, ne trouvant pas les jours assez longs pour causer, avait
pratiqué dans une porte des espèces de petites meurtrières, qu'elle masquait le jour avec une lame de fer et par lesquelles elle s'entretenait la nuit avec son ami.
Les esprits chagrins eux-mêmes ne voyaient aucun mal aux joyeuses réunions du parloir et à tout ce qui en était la suite. On faisait de la musique ensemble, on s'exerçait au beau langage et aux belles manières, on nouait des intrigues. Le lendemain, moines et gentilshommes faisaient porter à la personne qu'ils avaient distinguée des gants parfumés, des bijoux, des friandises, leur portrait. L'envoi était accompagné d'une lettre où ils posaient leur candidature à l'emploi de « ser\iteur ». S'ils avaient eu le malheur de déplaire, on l<»ur renvoyait leurs dons. Étaient-ils agréés, il s'établissait un doux commerce de présents. Leurs dames leur donnaient des ouvrages de linge ou de broderie faits de leurs mains, elles leur fabriquaient des confitures, des g;\l<îaux, toutes les mille chatteries dont une maison semblable avait le secret. Le caractère des « serviteurs » se trahit d'une façon amusante par la nature des cadeaux qu'ils
préfèrent. L'un se fait faire des chemises; c'est rhomme pratique. Un autre implore une boucle de cheveux ou, tout au moins, Tépingle qui retient le voile de sa chère nonnette; c'est l'amoureux sentimental. Un troisième ^st gourmand ; il se commande des tourtes et des plats de macaroni. Sœur Séraphine jugeait ces petits commerces « honestissimes », à cause, sans doute, des nuages où elle vivait dans son platonisme et qui l'empêchaient de toujours distinguer la réalité. De temps à autre, elle était pourtant obligée de voir que les hommes n'étaient pas d'aussi purs esprits que l'auraient exigé les règles de l'amour platonique. Les cavaliers qui avaient leurs entrées dans l'intérieur du couvent prenaient parfois des allures de loups dévorants qui détruisaient les illusions les plus tenaces. Il n'y avait rien à reprocher au maître à chanter, l'honnête Don Pietro dal Guasta, mais le médecin, messer Giovanni Arrigoni, était un scélérat, si noir que nous n'en dirons pas davantage.
Sous ces dehors peu édifiants, mais aimables, le couvent de Saint- André cachait des
bas-fonds de vulgarité et de méchanceté désagréables à contempler. Toute fille d'Eve un peu avisée peut se parer à Toccasion de jolis sourires, avoir un caquetage agréable, et n'en être pas moins une créature grossière et perverse. C'était le cas de beaucoup des compagnes de Félicie Rasponi, filles, nous l'avons dit, pour la plupart sans éducation, point du tout retenues par la règle, puisqu'il n'y en avait pas, et abandonnées par l'oisiveté à tous les mauvais penchants. Pour le ton et le langage, rappelez-vous Vert- Vert au retour d(; son funeste voyage à Nantes. Les voûtes de Saint-André rolcnlissaient de criailleries, do mots grossiers h se croire sur le coche d'eau de la Loire. Les commérages, les disputes, les jalousies, les dénonciations, les batailles y rendaient l'existence infernale pour les âmes pacifiques. Sœur Séraphine peint tout d'un seul mot lorsqu'elle dit, en son langage pittoresque : « leur vie soldatesque ».
Le tableau brutal que nous venons d'emprunter à la Vie n'était pas, on le sait, une exception. Le xvi" siècle a été désastreux pour l'Église catholique, malgré les réformes par-
ticUcs de sainte Thérèse en Espagne et de saint Charles Borromée en Italie , malgré saint Ignace et son ordre. Le désordre et le relâchement avaient tout envahi, tout était à relever et à réparer. Les grands réformateurs français du xvn° siècle, Rancé, Saint-Cyran, la mère Angélique , Bourdaise , eurent à assainir une matière aussi corrompue qu'elle pouvait Têtre dans les monastères dltalie ou d'Espagne. En 1602, les religieuses de Port- Uoyal portaient, selon la mode mondaine, des gants et des masques. D'après une Relation officielle, les sermons y étaient supprimés depuis plus de trente ans et les moines qui y venaient en visite n'entretenaient les sœurs que des divertissements de leurs abbayes, (le ce qu'ils appelaient les bonnes coutumes de VOrdre. En temps de carnaval, tout le monde se déguisait, y compris le confesseur et les valets. A Maubuisson, où Mme d'Estrécs, sœur de la belle Gabrielle, était abbesse, on menait la vie encore plus gaiement. Une autre Relation nous y montre les religieuses jouant des comédies « pour réjouir les compagnies qui les venaient voir », donnant la col-
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lation dans leurs jardins particuliers, s'échappant par toutes les portes et s'allant promener, la prieure en tête, sur le grand chemin de Paris, « où souvent les moines de Saint- Martin de Pontoise, qui en sont tout proches, venaient danser avec ces religieuses, et cela avec la même liberté qu'on ferait la chose du monde où Ton trouverait moins à redire ».
Mme d'Estrées, la prieure qui menait sa communauté à la danse, n'avait laissé au seuil du cloître aucune des idées, sans exception, qui eussent plutôt convenu à sa sœur Gabrielle.
« On dit de Mme d'Estrées, raconte Sainte- Beuve en parlant de Tabbesse, qu'elle avait douze enfants, dont quatre grandes filles auprès d'elle , qui passaient pour ses demoiselles de compagnie. Ses filles n'étaient pas toutes de même condition; elle les traitait selon la qualité du père. »
Le xvii® siècle sera aussi réparateur pour l'Église, aussi glorieux, que le précédent avait été misérable et dangereux. Des livres tels que la Vie, en faisant mesurer la profondeur du mal, remplissent d'admiration pour les pieux ouvriers qui purifieront cet air vicié et
UNE ÀBBESSE ITALIENNE 219
qui feront naître, pour ne parler que de notre
pays, le clergé des Bossuet et des Bourdaloue
et de jeunes ordres pleins de ferveur, austères
et savants comme TOratoire, ou humbles et
dévoués comme les sœurs de saint Vincent de
Paul. En attendant la venue des réformateurs,
le séjour d'un lieu tel que Saint-André était
un vrai supplice pour une âme délicate et
tendre, qui savait très imparfaitement le bien,
parce que personne ne le lui avait enseigné,
mais qui haïssait le mal d'instinct. Félicie
Rasponi a failli succomber à la peine.
Sa biographe parle d'elle sur un ton de profonde pitié. Sœur Séraphine^ qui avait bec et ongles et pour qui Tétat normal de la femme , quelque habit qu'elle portât, était l'état amoureux, ne pouvait assez plaindre cette créature effarouchée et sans défense, qui lui faisait, dans son couvent, l'effet d'une « brebis timide au milieu de loups voraces », et qui chassait les galants de peur de fâcher le capitaine (A\sar, le capitaine Prosper et tous les autres capitaines Rasponi. Félicie était le souffre-douleur de la communauté, où chacun se croyait le droit de la quereller et de l'injurier. On ne lui pardonnait pas d'être la plus belle et la plus aimable. Le cœur des nonnes se remplissait d'envie, lorsque les
UNE abbësse italienne 221
étrangers en visite au parloir ou à Téglise faisaient demander avant toute autre la sœur Félicie.
La réputation dont elle jouissait dans toute ritalie nous était connue avant la publication de la Vie. Les contemporains ont célébré sa beauté, son esprit et ses vertus avec une chaleur qui explique Tempressement à la voir et à l'entretenir. Annibal Caro, Girolamo Rossi, d'autres plus obscurs, ont fait des vers à sa louange. Sœur Séraphine cite des pièces brûlantes qui avaient été conservées pieusement à Saint- André après la grande réforme de 1560, qu'on verra en son lieu, et dont Tune fournit un portrait en pied, singulièrement détaillé, de la future abbesse dans Téclat de sa jeunesse. L'intimité de la description n'accuse en rien Félicie ; elle accuse tout au plus le costume de sa communauté, tout à fait en harmonie avec la règle, semble-t-il, pour la liberté et, tranchons le mot, le déshabillé.
La ressemblance du portrait est attestée par les fragments de descriptions épars dans les recueils du temps ou dans la Vie,
Félicie avait une admirable chevelure blonde
22â PORTRAITS DE FEMMES
toute bouclée et de grands yeux noirs. Le front était poli, le teint éclatant, la bouche petite avec des lèvres très rouges, les dents belles. Les mains, fines et blanches, étaient célèbres; nous en avons retrouvé Téloge en plusieurs endroits. Des bras superbes, une belle gorge, un petit pied potelé, un grand air répandu sur toute la personne, une conversation aisée et noble, une jolie voix bien exercée, une grâce pudique qu'aucun mauvais exemple n*avait pu entamer complétaient un ensemble qui allait au cœur des hommes et les faisait accourir de Rome ou de Napies pour contempler cette merveille. Ils étaient tous 11 SOS pieds, plus même qu'elle n'aurait voulu, car une des moindres originalités du couvent de Saint- André n'était pas la difliculté extraordinaire qu'on y avait à se défendre des importunités d'un amoureux. Chassé par une porte, il rentrait par l'autre, et il n'était jamais en peine de trouver une Ame charitable pour plaider sa cause, remettre une lettre, attirer l'objet aimé, sous un prétexte, dans un recoin solitaire.
Félicie avait formé la résolution de ne
jamaîs aimer, non par piété et sentiment du devoir, mais do peur que quelqu'un de ses frères, les fougueux capitaines Rasponi, ne prît la chose de travers. Sa mise au couvent entrait dans les arrangements de fortune de la famille, et Ton n'aurait pas admis facilement qu'elle en sortit. Par prudence, elle s'efforça d'être insensible, et, d'abord, tout alla assez bien, malgré quelques embarras suscités par son inexpérience de débutante.
Le premier qui s'éprit d'elle fut un comte, qui l'avait rencontrée à la campagne un jour que, selon « les bonnes coutumes de l'Ordre », elle était allée à une partie de plaisir. Félicie, dans sa candeur d'enfant — elle n'avait pas quatorze ans — répondit aux déclarations « qu'il n'était pas de sa profession de s'adonner aux amours ». Le comte trouva la raison si singulière, qu'il n'y vit qu'un méchant prétexte et se mit en colère. Il ne lui entrait pas dans l'esprit que le refus d'une religieuse d'avoir des « serviteurs » pût être sincère, et il jura en sa présence qu'il la ferait espionner pour découvrir le nom de son amant. Pendant deux ans entiers, le comte s'opiniâtra
dans ses poursuites, puis il mourut. Sœur Séniphiue assure que ce fut de chagrin de n'avoir pu réussir, et que Félicie, moins insensible qu'elle n'affectait de Têtre , ressentit u quelque déplaisir » de la perte d'un amant aussi zélé. Quant à décider si Félicie eut tort ou raison de persister dans ses refus, sœur Séraphine n'aborde pas la question de front, mais elle nous laisse entendre que la vraie pliilosopbie consiste à prendre le bon temps quand il vient. D'ailleurs, ajoute-t-elle dans un autre endroit où la même question revient sur l'eau, si nous faisons mal, c'est la faute d'Adam ; par conséquent, il serait injuste de nous le reprocher. Sœur Séraphine, sœur
Sérapliine, vous avez négligé votre théologie.
Une deuxième conquête suivit la première,
puis une troisième, puis une quatrième, et Félicie restait invulnérable. Ce n'était pas qu'elle évitât le danger. Quelques-uns des vers qui furent composés en son honneur la représentent jouant avec le feu d'une manière qui donne une plus haute idée de son sangfroid et de la fermeté de son âme que de sa
prudence. Dans une pièce que soQur Séraphine a trouvée si à propos pour une abbesse, qu'elle Ta insérée à la fin de son livre, un admirateur anonyme de Félicic nous fait apercevoir un coin du parloir de Saint-André à rheure où la communauté est occupée aux offices, ou de Téglise de Saint-André à Theure où les religieuses sont au réfectoire. En rapprochant de ce morceau quelques épisodes de la Vie : Tépisode du gentilhomme romain, par exemple, ou celui du Bolonais, la scène tout entière passe devant nos yeux, avec un murmure de robes traînantes et de chuchotements.
Sœur Victoire, cette « chienne de Victoire », mais qui avait du bon à ses heures, quand eUe restait dans son rôle complaisant de Figaro femelle, a disparu discrètement après avoir ouvert la grille. Le cavalier décrit son amour d'une voix tremblante, « il baise mille fois » la belle main blanche qu'il a coutume de tenir étroitement pressée dans les siennes, « et Félicie Texcuse », car elle sait que « c'est la coutume des hommes de tenter la fortune quand ils sont en présence des dames ». Il jure que ses
vues sont honnêtes, et elle le croit ; la morale de Saint- André, les jours où Saint-André voalait être sévère, réprouvait les intrigues avec les hommes mariés, mais elle approuvait tout ce qui pouvait mener à un mariage, même entre une noniie et un moine, rien ne paraissant plus louable et plus désirable à ces bonnes religieuses que de jeter le voile et le froc aux orties. Cependant, sœur Félicie cherche à décourager le cavalier. Avec une grande douceur, car elle le plaint, et les yeux humides, car elle se plaint encore plus elle-même, elle lui ordonne de partir, de ne plus chercher à la revoir, le gronde sans retirer sa main, qu'il continue de baiser. L'heure des vêpres va sonner, il faut se quitter. Il demande à emporter un souvenir : une mèche des cheveux de sa beauté, ou, si la faveur lui paraît excessive, son mouchoir. Félicie le presse de s'en aller, commence h avoir peur : les sœurs vont entrer — on peut les surprendre^ quel homme déraisonnable ! Il voit sa frayeur et, indélicatement, il en abuse. Il déclare qu'il ne s'en ira pas qu'elle ne lui ait donné l'épingle qui retient son voile ; il « se laissera plutôt
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couper en morceaux devant cette grille ». Que devenir ? Comment éviter un scandale ? Il est capable de le faire coihme il le dit! Félicie cède à la violence, sacrifie Tépingle, « la lui donne de force pour s en débarrasser », mais elle ne donne pas son cœur ; grande énigme pour sœur Séraphine, qui fatigue sa jolie tète à en chercher l'explication.
La crainte des capitaines Rasponi ne justifie pas, aux yeux de Taimable historienne, une froideur aussi contre nature. L'un d'eux, à la vérité, le capitaine César, est terrible, IMarié et chargé d'enfants, il a intérêt à avoir le moins de neveux possible et il n'entend pas cjue Félicie rentre dans le monde. Un jour que la pauvrette a été faussement accusée d'accueillir les hommages d'un « damoiseau »
tout « parfumé », le capitaine César la dénonce à leur mère, qui lui ordQnne sans barguigner d'aller avec un de ses frères, le capitaine Raphaël, tuer les deux coupables. Ils y allaient tout droit, sans que le capitaine Muzio, qui aimait beaucoup sa sœur et que la douleur « transperçait », trouvât un mot à dire pour les arrêter, quand un quatrième frère
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proposa de s*assurer d*abord que les faits étaient vrais et sauva ainsi Tinnocence.
Cette aventure, qui fut sue de Félicie el la jeta dans des transes mortelles, expliquai!
qu*elle chassât les galants; elle n expliquait pas qu'elle le fit sans de cuisants regrets. Sceur Séraphine crut une fois, et pour un cas particulier, avoir trouvé la clef du mvstëre. L'école de Salerne la lui avait fournie. « Je crois, ditelle à propos de rindifférence de son amie pour le gentilhomme romain, que cela venait de ce qu'ils n'avaient pas du tout même nature et de ce que leurs sangs n étaient pas semblables. » Elle connaissait la théorie des quatre tempéraments et elle y avait foi, ce qui, soit dit en passant, s'accordait mal avec la conception de Tamour tout-puissant et frappant on il veut ; mais les femmes ont toujours su se passer de logique.
La vérité, devant laquelle sœur Séraphine ne tardera pas à s'incliner, c'est que l'heure d'aimer n'avait pas encore sonné pour Félicie.
L'heure sonna inopinément. D'un regard, Amour « dompta et força les volontés » de rinsensible, et la destinée de Félicie s'accomplit. Bien que sa biographe soit très sobre de dates, Tordre du récit donne à penser qu'elle n'était plus de la première jeunesse quand le coup de foudre la frappa ; elle devait avoir passé la trentaine. Nous ne sommes guère mieux renseignés sur ce qui concerne son ami. Sœur Séraphine se borne à nous apprendre qu'il était de bonne maison et de grand mérite et qu'il devint amoureux de Félicie sans l'avoir vue, en lisant des lettres d'elle. Il lui écrivit. Ses lettres étaient « galamment tournées et doctes ». Elles charmèrent Félicie, et la belle littérature fit ce que n'avaient
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pu fiiire la bonne mine et les doux propos plus aimables seigneurs de l'Italie.
Us s'adorèrent huit mois, en prose et en vers, avant de s'apercevoir. Enfin le gentilhomme se montra — épreuve dangereuse en pareil cas — et alors commença une liaison sur laquelle sœur Séraphine s'extasie parce qu'elle est conforme à son idéal, une liaison « toute platonique et toute dirigée vers une fin honestissime », une liaison où la sensualité s'évaporait en désirs mystiques et où tout se payait en monnaie d'imagination.
Nous avons déjà fait remarquer que sœur Séraphine et Félicie, en amour, étaient élèves de Pétrarque. Planer doucement dans la région des rêves en sachant que Ton rêve et en savourant son rêve, souhaiter avec ardeur parce qu'on sait qu'on n'ira pas plus loin que le souhait, aimer à en mourir, niais ne le dire qu'en sonnets : ni l'une ni l'autre ne comprenait la passion autrement pour des femmes de sang noble. Le reste était l'affaire des gens du peuple. Félicie se livra avec une parfaite sécurité de conscience à un sentiment qu'elle jugeait innocent.
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Son bonheur dura près de trois aimées, les seules heureuses de sa vie. Elle en oublia les menaces du capitaine César et les mille tourments dont la jalousie des religieuses n'avait cessé de Taccabler. Elle s'apaisa^ respira^ s'épanouit dans les joies d'un sentiment partagé et qu'elle s'imaginait naïvement devoir être étemel. Aucun remords ne la troublait, sa réputation de religieuse modèle n'ayant qu'à gagner à la constance avec laquelle elle maintenait sa passion dans les régions éthérées. Il ne lui venait aucun doute sur la satisfaction qu'éprouvait son amant à demeurer indéfiniment avec elle sur ces hauteurs sublimes ; un gentilhomme d'aussi grand mérite ne pouvait être que parfaitement content de passer le reste de ses jours à marivauder avec une nonne sur la définition de l'amour par Chrysippe et sur les conséquences de nos actions d'après Archimède. La pensée que leur existence à tous deux n'était pas fixée et réglée pour toujours ne s'était jamais présentée à l'esprit de Félicie quand survint la catastrophe. Tout d'un coup « les flammes qui paraissaient si ardentes se changèrent en glace ».
iSi PORTRAITS DB FEMMES
Lo gentilhomme cessa d^aimer « sans autre raison sinon qu*il était homme », dit avec indignation sœur Séraphine, qui ne s*aperçoit pas que la raison est assez forte pour justifier et absoudre à elle seule Tinfidële.
Sans être une âme grossière et enfoncée dans la matière, il est permis de penser qae trois ans du régime qu'on a vu, avec le capitaine; César en épouvantail et la certitude qae ce sera toujours la même chose, étaient une é[)r(Mivo honorable pour le spiritualisme masculin, ('es trois ans donnaient le droit de souliaitïT des mets moins éthérés. Mais sœur Si'îraphine est aveuglée sur la vérité de la siluation par son érudition, et nous la connaissons assez pour ne pas espérer de concessions de sa part lorsqu'elle a rérudiiion |M)nr alliéiî. Elle a étudié les amours de Félicie «•I (lu gentilhomme au point de vue des théori(îs d'Aristote, et elle s'est convaincue que (•/«'îlait tout justement là ce que le prince des philosophes prônait sous le nom d' « amitié vraie », |)ar opposition à 1' « amour lascif ». Ottuïuumi oser s(î fatiguer de ce qu'Arîstote aurait admiré? En vain sœur Aurélie rcpré-
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^nte à sœur Séraphine, au nom d'une expéîence supérieure et avec son pessimisme bstiné, que le gentilhomme a fait comme )us les hommes font à présent et que, puisu*il n'existe plus d'amants fidèles, ce qui st arrivé à Félicie était à prévoir : sœur éraphine montre le poing au ciel, qui ne li livre pas le parjure à étrangler. Félicie est icore plus déraisonnable. On est presque issi irrité qu'attendri en lisant que le déses- 3ir lui causa une longue maladie dont elle 2 se releva jamais complètement. Elle eut 3au faire des vœux aux puissances du parais pour obtenir la guérison de son cœur, elle îsta plongée « dans la vaste et dangereuse ter de son amertume » et en proie à un « poi- )n qui abrégea sa vie ». Langueur morale et iirmités physiques, indifférence aux réu- Lons élégantes du parloir et aux rendez- 3US dans les petits coins, tel est le tableau ésolé que nous offre l'existence de Félicie près sa déception. Nous craignons qu'il ne Lille attribuer à son découragement l'idée e la grande entreprise dont il nous reste à arler.
En 1566 S sœur Félicie Rasponi, toujours inconsolable, fut élue abbesse de Saint-André, malgré l'opposition d'une minorité de religieuses à laquelle sœur Séraphine dit vertement son fait et où ne figuraient — les expressions ne sont pas de nous — que des gueuses, des coquines, des folles et « autres canailles ». Une fois installée, la révérende mère Félicie songea, selon une coutume très humaine, à faire son salut par les autres et à réformer son monastère. Il faut reconnaître qu'elle s'y prit habilement. Au lieu de perdre son temps à argumenter avec son troupeau, elle le rassembla dans le dortoir, le mit sous
1. Nous donnons cette date 80U9 réserves, mais elle nous semble indiquée par les pièces officielles contenues dans l'appendice.
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clef et s'en alla. A cette funeste nouvelle — le dortoir était situé de façon que, de Fextérieur, on ne pouvait ni voir ni entendre ce qui s'y passait — la jeunesse dorée de Ravenne assaillit la nouvelle abbesse de plaintes et de réclamations. La mère Félide ne se laissa ni attendrir ni intimider. Avec l'aide du cardinal d'Urbin, archevêque de Ravenne, elle opéra la réforme. L'archevêque fit « inurer avec du sable et de la chaux, de manière qu'elle fût bien solide et bien sûre », une porte qui n'était pas indispensable, et fit fabriquer pour les autres portes des clefs dont il se réserva la garde. Il fit aussi bâtir un mur d'enceinte qui entourait les bâtiments et bouchait toutes les vues , ne laissant subsister à l'extérieur qu'une seule petite fenêtre, indispensable pour les communications avec le confesseur du couvent , et à laquelle il ordonna de mettre une « bonne clef ». La lettre archiépiscopale ajoutait que les sœurs qui se mettraient à la petite fenêtre pour des fins non canoniques seraient excommuniées et, ce qui leur semblait peut-être plus grave, mises au cachot. Grilles et mu-
railles sortirent de terre autour du joyeux monastère comme les broussailles autour du palais de la Belle au bois dormant, et Saint- André mérita le nom de « haïssable prison »
que sœur Séraphine lui donne dès le début de son livre et qui n'avait pas laissé, jusqu'ici, de nous surprendre. La rigueur lut poussée si loin, qu'on boucha, de peur sans doute de quelque colombe messagère , un œil-de-bœuf par où les pigeons avaient coutume d'entrer dans l'église , et qu'il fut interdit de recevoir ou d'envoyer une lettre sans la montrer d'abord à la supérieure. Les causeries du parloir furent assombries et gâtées par une grande toile solidement clouée, qui empêchait de se voir.
Les sorties ne purent désormais avoir lieu qu'avec une autorisation. Les chambres, jusque-là plus semblables à des boudoirs qu'à des cellules, furent dépouillées des « tapisseries, tentures, joyaux et toutes autres choses contraires au vœu de pauvreté ». Les religieuses surprises à causer aux portes et aux fenêtres, ou à faire entrer des hommes dans le couvent, furent menacées de punitions ter-
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ribles, et leurs complices déclarés passible^ de 500 écus d'amende pour la première faute ^ de Texcommunication pour la seconde, et de la confiscation pour la troisième.
Cette gradation des peines est à remarquer : Texcommunication ne vient qu'au se-^ cond rang, au-dessous de la confiscation.
Les nouvelles règles furent observées pendant toute la durée du règne de la mère Félicié. La communauté employa ces longues années à regretter le temps passé et à maudire sa geôlière. Celle-ci, pour comble d'ironie, employait ses soirées à écrire un Dialogue^ qui nous a été conservé *, sur V Excellence de Hétat monacal. A l'expiration du mandat, il fut décidé presque d'une seule voix qu'un pareil état de choses ne pouvait se prolonger, qu'il fallait adresser des représentations au cardinal d'Urbin et lui demander de ne pas renouveler les pouvoirs de l'abbesse. Le cardinal entra avec bonté dans les peines de la communauté et combla ses désirs en acceptant, à la place de la mère Félicie, une cer-