SAINTE THERESE
L'idée que l'on se fait d'un saint a subi dans notre siècle la fortune de beaucoup d'autres idées : elle s'est affadie. Le côté héroïque et quelquefois aventureux du type s'est effacé, et le public en est venu à se représenter un homme bon à canoniser comme un être parfait, bien qu'un peu béat, absorbé dans ses dévotions, ne péchant jamais, mélancolique ety pour tout dir«, très ennuyeux. Lorsque, par hasard, la vieille et forte race ressuscite, on ne la reconnaît plus. Nous en avons eu Vexemple, de notre temps, avec Gordon. Le inonde a salué en Gordon un héros; mais, parce que Gordon était violent, enclin à cendre
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OU à fusiller le méchant, le monde n'a point vu son air de famille avec les saints d'autrefois. Ce n'était pas un saint correct, et, sans la correction, il est bien difficile d'arriver à quelque chose au xix* siècle.
Il y a eu une époque, et un pays, où l'ancien type des élus de Dieu a eu tout son relief et tout son éclat. C'est l'Espagne, au xvi* siècle. La piété douceâtre et sage à laquelle nous sommes arrivés n'était point du tout le fait des contemporains de don Quichotte. Il y avait alors en Espagne, parmi les personnages des deux sexes que les ouvrages de dévotion recommandent h la vénération des fidèles, toute une légion de figures originales et hardies. En voyant quelle sorte de femme était une sainte Thérèse, le lecteur profane sentira peut-être qu'en dehors de toute idée religieuse, quoique chose s'est perdu, un rien, une petite étincelle, qui rendait le monde plus pittoresque et la vie plus intéressante. Pour des raisons qu'il est aisé d'entendre, nous laisserons en dehors de cette étude tout ce qui touche de près ou de loin aux miracles. Nous n'y ferons même aucune allusion. Ce sont là des matières où
l'Église romaine est le seul juge et, nous osons le dire, le seul intéressé. Elle est d'ailleurs elle-même encore divisée sur une partie au moins des points que nous nous interdisons de toucher *.
1. Voir V Étude pathologico4héologique sur sainte Thérèse, par le père Louis de San, de la compagnie de Jésus (Paris, 1886; Fetscherin et Ghuit). L*auteur s'y attache à réfuter un travail d'un autre père jésuite : les Phénomènes hystériques et les Révélations de sainte Thérèse^ par le pèrcHabn, mémoire couronné à Salamanque. Le père Hahn concluait à l'existence, chez sainte Thérèse, d'une affection hystérique très prononcée, à laquelle il attribuait une partie des phénomènes étranges auxquels le père de San assigne, au contraire, une origine purement surnaturelle.
Sainte Thérèse naquit en 1515 à Avila, dans la Vieille-Castille. Il nous est facile de nous représenter le milieu où elle a grandi, car rien n'est changé, sauf que la ville dépeuplée est comme morte sur son rocher. Avila s'est conservée intacte, avec ses fortifications du moyen âge, ses murailles énormes, ses tours rondes en granit, ses neuf portes très hautes, sa cathédrale à mine de forteresse. La sierra de Gredos, aux crêtes pelées et aux immenses éboulis de pierres, qui domine la ville au sud, est toujours sans routes, à peine explorée, et habitée par des populations presque sauvages. On voit toujours dans les environs d' Avila, sur le sol hérissé de blocs de pierre, les grossières statues d'animaux taillées dans
le granit, à une époque ineoimue, par des artistes barbares. Sur ces paysages âpres pèse UD dur climat ; Thiver est firoid et long, el il n'y a pas de printemps.
Les Avilais étaient une race belliqueuse, cpii avait soutenu pendant de longs siècles de continuels assauts. Un jour que les hommes étaient partis en expédition, Tennemi sunînt. Les femmes coururent aux portes et aux remparts, nommèrent une conunandante, Ximena Blasquez, et repoussèrent l'attaque. La ville reconnaissante conféra à Ximena, pour elle el ses descendantes, le droit de siéger et de voler dans les assemblées publiques. Le courage el rhumeur batailleuse des habitants avaient valu à Avila le surnom de Cité des chevaliers. Plus tard, quand les Maures furent loin, les guerres civiles calmées; quand la politique royale, sous Charles-Quint et son fils, eut accoutumé les grands à vivre dans la paix et Toisiveté el poussé le hidalgo pauvre vers TEglise, le comniercf ou le service du roi, les Avilais cherchèrent un autre emploi de leurs instincts héroïques, et la religion un peu farouche de l'époque le leur fournit. La ville se transforma
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^^ une vaste pépinière de saints, emportant le Ir^ï'adis d'assaut, à coups de discipline, comme leurs pères prenaient les châteaux à coups d'épée. La cité en reçut un nouveau surnom.
Le peuple caractérisa en trois mots le lieu et Ses habitants : Avila cantos y santos, disait le proverbe; — Avila n*est que pierres et saints.
Le père de sainte Thérèse, Alphonse Sanchez de Cepeda, comptait parmi ses ancêtres Un roi de Léon. Sa mère, Beatrix Davila de Ahumada, appartenait à la plus vieille noblesse de Castille. La ligne paternelle et la ligne maternelle possédaient également, dans toute son intégrité, la limpieza; c'est-à-dire qu'elles n'avaient jamais été alliées aux Maures, aux juifs ou autres races de sang impur. Le fait était de la plus haute importance dans l'Espagne d'alors, pour la considération publique et la situation sociale. Les préjugés contre le sang impur étaient si forts que, faute de fournir la preuve de la limpieza^ on était exclu de la plupart des fonctions publiques. Sancho luimême comprenait que, s'il avait cette tache, son maître ne pourrait jamais le faire duc ou
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gouverneur d'ile. Il avait soin de lui dire : u ]e suis vieux chrétien, et cela suffit. » — Sainte Thérèse, devenue carmélite, faisait fi, comme il convenait à son état, des distinctions mondaines. « Étant tous pétris du même limon, disait-elle, disputer sur la nobles^ de Torigine. c'est débattre si telle sorte de terre vaut mieux que telle autre pour faire des briques ou du torchis. » Au fond, il lui resta toute sa vie, à son insu, un petit coin d'admiration pour la terre à brique dont se pétrissent les gentilshoinmes. Cela lui échappe çà et là. Elle a une manière de dire, en ])arlant d'une femme : « Elle était éminemment fille de gentilhomme», qui sent jusque sous la bure ramère-petile-fille de roi. Alphonse de Cepeda était de haute taille et (le grande mine, Tair noble, l'humeur austère; il aimait qu'on fut pieux dans sa maison et entendait être obéi. Secourable aux pauvres, bon pour ses serviteurs, il refusa toujours, ce qui fra[)pait beaucoup les siens, de posséder (les esclaves, tandis qu'autour de lui on en avait d(îs troup(îaux, marqués au feu comme nos chevaux de cavalerie. 11 vivait assez renfermé, lisant assidûment, et toujours des livres se-
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aux ou des ouvrages de dévotion. Suivant la adition léguée à TEspagne par les Maures, il nait sa femme et ses filles étroitement recluses écartait de sa maison les visites d^hommes.
3utefois, il admettait que les femmes eussent leique instruction, ce qui était presque une reté, j'allais dire presque une faiblesse alors ; m des derniers couvents fondés par sa fille lérèse faillit échouer parce que, sur neuf )stulantes, dont quatre filles nobles, il n'y L avait qu'une « qui sût bien lire ».
Les écrits des contemporains nous font enavoir Alphonse de Cepeda dans sa grande bliothèque, où les auteurs latins, les pères de 5glise, les poèmes religieux ou didactiques înnent la plus grande place. Dans un coin ►rment, ou semblent dormir, les œuvres ofanes : romans de chevalerie, cancioneros liants et ^^xxhiih ^ romanceros héroïques.
i maison est entourée de grands jardins li la rendent silencieuse. Le maître lit. Il l'allure fière, l'expression loyale et sévère î ces vieux gentilshommes castillans que s peintres espagnols nous montrent en pour- >int sombre et collerette blanche : corps
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maigres, âmes fidèles jusqu'à rentètemenl, très bons et très cruels, selon que Dieu, le roi ou rhonneur le commande. De temps à autre, Alphonse de Cepeda fait venir un de ses enfants. Il lui remet un volume, choisi parmi les auteurs graves, se fait rendre compte de la lecture précédente, éclaircit et redresse les idées et sourit âu^ réflexions naïves d'Antoine, le futur moine, ou aux saillies de cette mauvaise tête de Pierre, qui donnera tant d'embarras aux siens. Cette grande figure fi'oide et digne, avec sa parfaite pureté de mœurs et sa véracité scrupuleuse, cet homme inflexible, mais que « nul, écrit sa fille, n'entendit jamais ni jurer ni médire », était tout à fait le chef de famille qu'il fallait pour brider et diriger une nichée de douze petits Avilais, c'est-à-dire de douze créatures indépendantes entre toutes.
Il avait eu deux fils et une fille d'un premier lit. Il eut sept fils et deux filles de Beatrix de Ahumada, la mère de Thérèse.
Bealrix est une délicieuse figure qui illumine la vieille demeure seigneuriale des Cepeda. Mariée à quinze ans, morte d'épuisement à trenle-trois, d'une beauté rare et
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exquise, d'une santé délicate, elle avait le caractère modeste et doux, le cœur tendre, l'imagpination vive et curieuse, Tesprit orné de toutes les grâces et de toutes les séductions. Son état maladif l'avait contrainte à remettre le gouvernement domestique à sa belle-fille.
Toute jeune et dans la fleur de sa merveilleuse beauté, elle avait renoncé à la parure et s'était habillée en vieille. Elle vivait sévèrement, en apparence tristement, dans une retraite indolente d'infirme. Cette chambre où la souffrance avait établi sa demeure et où la mort planait était cependant, pour Beatrix, un monde enchanté, peuplé de visions charmantes. De son lit, il lui semblait voir passer une foule martiale et amoureuse. Tous les romans de chevalerie de la bibliothèque, auxquels Alphonse de Cepeda se gardait de toucher, tous ces volumes de poésies jugés par lui dangereux, qui contaient la folie héroïque et les passions enflammées des ancêtres, leur mysticisme violent^ leurs sentiments alambiqués et leur fantaisie picaresque, tout cela venait défiler derrière les rideaux de Beatrix et la ravissait dans une région poétique où Dieu,
les fées et les magiciens secouraient les bons chevaliers et délivraient les dames vertueuses. Elle passait ensuite les livres à ses enfants, qui les dévoraient à Tinsu de leur père, cl dont Tâme s'embrasait ainsi, si j'ose employer celte expression très espagnole, de deux feux différents : l'un sombre et dévorant, attisé par un père austère et dominateur; l'autre léger, capricieux, éblouissant, soufflé par les lèvres souriantes d'une mère spirituelle et romanesque. Lies enfants se ressentirent de cotte double influence.
Los documents nous manquent sur l'un dos fils, le socoud. On a vu qu'Antoine, qui était le cinquième, se fit moine. Les sept autres furent soldats et partirent pour rAmérique.
sauf peut-être Taîné, sur lequel on n'a pas de détails précis. L'Amérique était alors la terre demi-fabuleuse où TEspagne allait wre ses romans de chevalerie. On v avait des aventures et on y accomplissait des exploits qui n'étaient guère moins extraordinaires que ceux des livres chéris de Beatrix. C'est mémo ce qui explique que les romans de chevalerie aient eu eu Espagne une vogue si prodi-
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gieuse, si persistante, et que tant de gens, qui n^étaient point fous, s'en soient nourris et y aient cru sans y croire. Charles-Quint faisait des lois contre eux et lisait en cachette, comme un écolier, Tun des plus insensés :
Don Belianis de Grèce. Sous Philippe II, les cortès furent contraintes d'intervenir. Elles demandèrent au roi de brûler en masse tous les romans de chevalerie, pour mettre fin aux ravages qu'ils faisaient dans les esprits, et en particulier, disait la pétition, chez la jeune fille que sa mère enferme par prudence et qui passe son temps à lire Amadis, On promit satisfaction aux cortès et l'on ne fit rien. Le courant était trop puissant, il avait une source trop profonde dans l'histoire de l'Espagne de la Renaissance.
Un peuple qui avait entendu les récits des compagnons de Cortez et de Pizarre trouvait toutes naturelles les entreprises les plus extravagantes et les faits d'armes les plus mirifiques, ou plutôt, c'est à peine s'il trouvait que les conteurs rendissent justice à la réalité : ses frères et ses fils en avaient fait bien d'autres au pays de l'or. Quant à l'élément mer-
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Augustin fut un grand homme de guerre; il gagna dix-sept batailles sur les Chiliens et fut fait gouverneur d*une place importante au Pérou. Tous les autres furent de vaillants soldats, de bons chrétiens et des hommes intègres. Quant aux trois filles, Marie et Jeanne se contentèrent d'être des personnes vertueuses, qui se marièrent à de bons gentilshommes et vécurent dans une grande piété ; mais Thérèse se chargea de nourrir sa génération de merveilleux ou, si Ton aime mieux:, de surnaturel.
Thérèse de Ahumada était parfaitement bien faite et marchait comme une déesse. Elle avait le beau teint mat des pays du soleil, la peau fine et blanche ; elle rougissait facilement. Ses cheveux noirs frisaient sur un grand front intelligent. Ses yeux, très noirs aussi, étaient un peu trop ronds et trop à fleur de tête, mais étincelants d'esprit, vifs, expressifs, de ces yeux jaseurs et rieurs qui disent tout. Ils étaient surmontés de deux sourcils en coup de sabre, point arqués, qui achevaient d'éclairer la physionomie. Le nez était banal, petit et rond; la bouche plutôt mal que bien; la lèvre inférieure pendait un peu. Mais les dents étaient superbes, le sourire franc, et trois petits signes, coquettement posés par la na-
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ture sur la joue gauche, donnaient un piquant adorable à cette jolie tête radieuse.
Elle avait la voix douce, les mouvements souples, des mains de race, longues, fines et blanches, qu'elle soignait beaucoup. Elle rappelait son père par la mine noble et le grand air. C'était, dit un contemporain, « une do ces beautés brunes qui sont toujours accompagnées de majesté ». Elle tenait de sa mère une grâce à laquelle personne ne résistait et qui lui servit, plus que les règles et les constitutions, à obtenir de ses religieuses des prodiges de renoncement et d'obéissance. Sa gaieté fit le reste. Elle en avait tant, et de si jaillissante, qu'avec elle on serait allé au bûcher en riant. Déjà âgée, déjà la grande réformatrice et la grande sainte, elle alla s'installer dans un couvent de carmélites où elle avait appris qu'on se mourait, à la lettre, d'ennui et de tristesse, et fut si aimable, si enjouée, rogna si gentiment les pénitences, qu'elle les laissa contentes et heureuses, le cœur épanoui.
Elle avait l'esprit étendu et ferme, l'imagination chaude et emportée. L'éducation en
partie double qu'elle reçut la développa dans tous les sens. Son père, dont elle était la favorite, la fit beaucoup lire de très bonne heure et lui inspira un goût pour la science si juste et si sain, qu'elle ne redoutait rien tant pour ses religieuses que les directeurs et confesseurs demi-savants : elle aimait encore mieux les ignorants, pourvu qu'ils eussent du bon sens et point de prétentions. D'autre part, les romans de chevalerie prêtés par sa mère donnaient des ailes à son imagination. Elle passait une partie des jours et des nuits à les lire, tremblant d'être surprise par son père. Puis, Beatrix lui faisait réciter des rosaires, dos prières difficiles à comprendre ; don Alphonse lui donnait la Vie des saints^ presque aussi amusante que les romans de chevalerie; elle entendait le bruit d'armes de ses neuf frères, tous occupés, depuis le maillot, de jeux militaires, et sa petite tète travaillait, t'I elle voulait, elle aussi, faire des actions l'xlraordinaires, elle ne savait pas encore quoi.
A sopt ans, elle persuada à son frère Rodrigue, qui on avait onze, de s'en aller en-
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semble chez les Maures, pour être martyrs, comme dans la Vie des saints. Us s'échappèrent de la maison, sortirent de la ville et rencontrèrent un de leurs oncles, qui les ramena. Rodrigue ne fut pas brave. Il accusa sa sœur. « C'est la petite, dit-il, la nina qui m'a entraîné. » La nina se défendit hardiment et soutint qu'elle n'avait pas eu tort. Elle voulait aller chez Dieu, et il n'y avait qu'à voir dans ses livres si elle n'avait pas pris la bonne route. A quatorze ans, elle devint amoureuse d'un petit cousin. Don Alphonse, cet homme si sage, avait eu l'imprudence, que sa fille dénonce à tous les parents dans son autobiographie, d'admettre des petits cousins dans sa maison. Ils étaient tous aux pieds de la sirène, qui s'accuse, comme d'un affreux péché, d'avoir su « donner de l'intérêt à la conversation ». A ce moment-là, le ciel perdit du terrain. Satan et ses pompes, sous la forme de pommades et de parfums, envahirent la place. Thérèse de Ahumada devint coquette et frivole. Elle persuada à Rodrigue, qu'elle opprimait décidément, de faire ensemble un roman de chevalerie; ils le firent, le roman
courut dans Avila et il surprit d'admiration tout ceux qui le lurent.
Don Alphonse s'alarma. Beatrix était morte; Marie, la grande sœur, se mariait; il se défiait de lui pour gouverner cette fille supérieure, son orgueil et sa joie. Elle était trop brillante, trop exaltée. Sa nature la jetait sans cesse d'un extrême dans l'autre, des ravissements mystiques de la longue prière solitaire à l'amour passionné de la parure et du succès. Don Alphonse la mit assez brusquement en pension dans un couvent, sans soup- (^onuer, raconte-t-elle, à quel point la mesure était nécessaire et urgente.
Les huit premiers jours furent terribles; le couvent lui parut une prison. Dès la seconde semaine, elle subit l'ascendant de la religieuse chargée des pensionnaires. Cette sœur était une fille de mérite et d'esprit, très sereine, ])Ossédant à un si haut degré, raconte son élève, « la grâce de bien dire », que les moins dévotes prenaient plaisir à l'écouter parhu' dos choses du ciel. Sous sa direction discrète, Thérèse de Ahumada se consola par le travail, tout en conservant l'horreur des
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couvents et de Tétat religieux. Ce fut au milieu de cette horreur, et sans Ten corriger, que la vocation vint la saisir.
De toutes les raisons, et elles étaient nombreuses, pour lesquelles une Espagnole du XVI® siècle pouvait prendre le voile, la vocation vraie, par la foi, était la plus terrible pour une âme noble, capable de mesurer le fardeau. Thérèse de Ahumada se débattit.
Pour comprendre son effroi, il faudrait pouvoir évoquer tout un ordre d^émotions religieuses dont TEspagne actuelle a gardé des restes, et qui ne sont plus guère en France que des souvenirs, même pour les meilleurs catholiques. La religion était dure comme les mœurs. L'Espagne avait de hautes vertus, elle n'avait point d'humanité. Ses peintres aimaient à représenter des supplices. Philippe IV commandera à Velasquez les portraits de quatre nains hideux : Tidée de faire immortaliser par un grand artiste les difformités d'un malheureux ne peut venir qu'à une âme pour qui l'expression de « frères humains » est dénuée de sens. Le Dieu des rois catholiques était sombre comme eux. On n'était point tout à
fait à lui si Ton ne croyait, comme n'est pas loin (l'y croire encore un écrivain espagnol contemporain ', à « l'efficacité bénie du sang répandu et des membres mis en pièces », en d'autres termes, à l'efficacité du sacrifice san- ^"^lant offert à la divinité. On sait combien la croyance d'après laquelle la divinité aimait le sang était répandue dans les temps anciens, <'t quelles profondes racines elle avait pousséos. Sans avoir besoin de l'aller cbercher rlioz les païens, Jéhovah se réjouissait à la vue des victimes, et il n'est pas difficile, en suivant notre filiation religieuse, d'arriver à travers le Golgotlia aux gouttelettes de sang que sainte Thérèse, devenue carmélite, versait h coups de discipline devant son crucifix. Co Dieu exig(»ant et redoutable ne se traitait poinl avec 1(î sans-façon du Dieu débonnaire et un peu sceptique de beaucoup de bons chrélieus d'aujourd'hui. On se donnait à lui si l'on nvait un espoir raisonnable d'être « bien avec lui », selon la jolie expression de sainte Tliéri'se; sinon, mieux valait ne pas s'en mêler.