‹ Portraits de femmesChapitre 3 sur 15 · Ecrivains modernes de l'Angleterre (Hachette · texte numérisé non relu

Ecrivains modernes de l'Angleterre (Hachette

même, ses visées et le résultat de ses efforts, de façon à mettre en lumière la signification que peut avoir pour ses semblables son expérience de la vie. Aussi aurait-elle voulu qu'on écrivît dans cet esprit Thistoire de tous les personnages intéressants à un titre quelcon- . que. Nous allons essayer, dans la limite très étroite de nos forces, de faire pour elle-même ce qu'elle souhaitait qu'on fît pour les autres. Le sujet se prête merveilleusement à fournir la leçon morale qui doit se dégager d*une biographie entendue comme George Eliot les entendait. L'auteur à! Adam Bede n'était pas une héroïne. Pas plus que la plupart des personnages* de ses romans, elle n'avait un de ces caractères exceptionnels grâce auxquels l'homme triomphe de tout et domine les circonstances au lieu d'être dominé par elles. Ses luttes ont eu leurs défaites aussi bien que leurs victoires, et il n'est pas impossible, quoique la tâche soit malaisée avec une nature aussi compliquée, de démêler les causes qui ont amené les unes et les autres. Elle-même nous met sur la voie dans les fragments de lettres et de /owrna/ publiés par son mari, M. Cross^

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HoiiH le titriî (Ui Vie da George Eliot. L*excel- IciiU) peiitii liiof^raphie do Mlle MaUûlde Blind cl loH partif^ autobiographiques des romauK nouH Hi^roul d*un secourH au moins égal, Kufm nouH devoiiH un tribut de reconnaissance aux Inivaux dn la critique anglaise, en particulier à un eHHai tout â fait supérieur de lord AcU)U et à un articîhî d<î M. Frédéric Ilarrisou.

George Eliot se nommait de son vrai nom Ïary-Ann Evans. Elle était née le 22 no- ^mbre 1819 dans le comté de VVarwick, d'où Ile ne bougea de toute sa jeunesse et où elle ït élevée en campagnarde. L'habitation de 'S parents, appelée Griff, était moitié ferme, oitié manoir. La maison, délicieusement eillote, était tout enveloppée de lierre, avec îs murs 'de brique très épais, de hautes Dêtres à petits carreaux et une porte à au- 'nt ouvrant sur une pelouse semée de grands bres. Derrière les étables et les hangars ait le jardin, fouillis de légumes, de fleurs

d'arbres fruitiers, de choux et de roses, de ieux poiriers noueux et de massifs de framboi- ^t*rs, un de ces jardins exquis pour les enfants.

88 PORTRAITS DE PEMMBS

OÙ pousse le dessert et où Ton trouve toujours à observer et à butiner. George Eliot en avait conservé un souvenir poétique et aimait à le décrire. Tout autour de Griff s'étendait un pays plat, boisé et vert, monotone et endormi, où les idées circulaient remarquablement peu il y a soixante ans. A Griff même, Texistencc était paisible, les livres rares et les innovations mal vues. Deux fois le jour, le matin à dix heures et l'après-midi à trois heures, les enfants couraient jusqu'à la grande route pour voir passer la diligence. C'était la seule communication qu'ils eussent avec le monde.

Les Evans étaient d'origine galloise. Le fait est il noter, car on s'est plu quelquefois à reconnaître à (leorge Eliot, qui tenait beaucoup (le son père, un génie essentiellement f>ermanique, possédant à un degté frappant les qualités et les défauts importés d'Allc" magne par les Saxons. Le grand-père Evan^ était charpentier. Robert Evans, le père de- George Eliot, avait aussi été charpentier, il s'était fait ensuite fermier, puis arpenteur e^ régisseur. C'était un homme capable, probe -» très (»stimé dans h; pays, aimant les opinion^

orrectes et respectant les autorités. Il avait ine manière de dire : « le gouvernement », [ui remplissait ses enfants de vénération, et juand il parlait des « rebelles », par où il en- :endait tous ceux qui font de Topposition au gouvernement, le ton de sa voix rappelait tout de suite que Satan avait été le premier des rebelles. Travailleur, courageux, tenant de sa race paysanne une grande ténacité et la faculté de beaucoup endurer, il en avait aussi Tabsence d'épanchement, l'habitude de garder pour soi ses réflexions et ses sentiments. De sa personne, il était solidement bâti. Ses gros traits accentués se sont retrouvés chez sa ftlie. Le front était bien développé, le regard fin. Il n'avait reçu aucune éducation et il le regretta toute sa vie. George Eliot y gagna.

Il lui transmit intactes les énergies d'un cerveau bien fait et resté frais.

M. Robert Evans s'était marié deux fois. Du P^'etnior lit, il eut deux enfants dont nouià ^ ^vons pas à nous occuper, car ils quittèrent ^^ bonne heure la maison paternelle. Sa se- '^rxde femme, ChristianaPearson, qu'il épousa 'i 1813 et qui fut la mère de George Eliot,

♦'•hiil iMM- {M'iAonrif n'fri/in|tiAbliï« Kll*? a «w-rvi <|p iiiorl^li- ^1 »a \\\U: |KMir Mr» Poyw^r *•!. Mrs ll/M'kif, ilIffAh'fft r/»nini^rnft ^i In Unj^m nf(il/'p, jimlrrrM^ril n'(loiit/*r'ft rUi U^irn f^crynuU'n. Mis Kviirm Iroiiv/iit Ac m('UU' ** i\\t\\ nyti\in% /!*• phiisir h vivn- s'il faiii hMijrMir^ g«nl*T.vm hoiirlion cl l/ifssiT Hi'ffIcrrH'nf ^oiiMfT <«»n i/l/^^ rorrirrif^ un lonrM'/ui qui fuif u, VAh* nM'ttfiitpmi son houclion, fl Ica rihs<!rvati/»n» rloril ^^Ih^ a^' fh'horKl/iil sur son fntourn^^^ /^tAi^^nt. i*u^h\hh\ [»lus jusli's rpr/i^M/'/iMcs ^i vf'vv.ytnr. VMv w s en hiiss/iil p/is m'croin*, ni irripoAffr, f^t. /|fiAri'l un hornrnc '' «v/iil T/iir rPun r,rK( rpii rT<»it- q»'' !»• soK'il s\sf |/'v/'. tout *'X[»r^» pour T^îriUîmln' rh/inhr m, /'II<! !<• dis/iif rornrrut (*\\o. U'- pf.uml fiorsqu'ori *'sf uru* lU'UuA^t'Ui'. Pfînrson, '■' «lu'on s/iil f;iirp !/• hcurrc il'/ipr^s la mMiu^f^f r/;irsr>n, on a \r f\rftU /l'avoir son frpiniorit ^'' Ton US'- f\t' son Jroil.

(I y nvail <'U ([u/iln^ rl^rrioiscll^'S l'é-ftr?*''"' louU'i; <|ii;ilr<' t'L'ii\vnU'fd rrinvfiin/'/Uf.s tU'' '^ sii[»*''rioril/' du iM-urr*- i'c/irsr»n sur fous 1^'^ /Milr*'-; Iwurrcs rlr la. paroissr'. fiCs frois su^ir^ r|c Mr-; rivant oril pos/- pour If-s fanti'S l)oJ<*^»n Jii Mnif/in f^nr In t'hiHK, Kllfs apparff'nai^'ah

comme les Dodson, à Tune de ces familles où Ton a des procédés particuliers pour tout faire et où Ton est parfaitement sûr de posséder les seuls bons procédés. On y fait toujours tout bien, qu'il s'agisse de saler un jambon, de régler un enterrement ou de pleurer un malheur, en sorte qu'il suffit d'être de la parenté pour posséder une supériorité indiscutable sur toute la portion du genre humain qui n'est pas de la parenté. Un Dodson peut commettre des fautes individuellement ; en tant que membre de la famille, il est impeccable. Nous avons tous parmi nos connaissances une famille Dodson.

Heureusement pour les siens, Mrs Evans ne ressemblait aux quatre sœurs du Moulin sur la Floss que par sa confiance aux recettes particulières considérées comme étant dans le sang et transmissibles par le sang seulement. Son penchant pour les épigrammes ne l'empêchait pas d'avoir un brave cœur, dévoué et charitable. Merveilleusement active et entendue, toujours levée de grand matin, tenant sa laiterie comme beaucoup de musées ne sont pas tenus, elle aurait profondément méprisé

la théorie de sa fille sur la domination exercée sur riiommo par les circonstances. Ce n'était pas Mrs Evans qui se laissait dominer par les circonstances. Quelle que fût la saison et quelles que fussent les complications domestiques du jour, à neuf heures du matin Touvrage de la maison était fini et Mrs Evans prenait son tricot. Elle prouvait aussi la décision de son caractère en sortant ses fourrures le 1" novembre, sans s'occuper de la température, car elle se rappelait très bien que, dans sa jeunesse, il faisait toujours froid le 1" novembre, et, si le temps ne savait plus ce qu'il faisait, cela i3ie regardait pas Mrs Evans. Maigre, jaune, souffrant d'une maladie de foie, sa sai)té s'altéra de bonne heure. Elle avait eu trois enfants, Chrissy, Isaac et Mary-Ann.

(^hrissy était une petite fille bien sage qui ne salissait jamais son tablier. Elle s'appelle Lucy Deane dans le Moulin sur la Floss et elle a joué un personnage aussi effacé dans la réalité qu(3 dans la fiction. Isaac et Mary-Aim sont mis en scène dans le même roman sous les noms de Tom et Maggie Tulliver. Les sentiments et les manières d'être du frère et de

sœur, leurs jeux et leurs aventures sont des )uvenîrs d'enfance où George Eliot s'est con- >nlée d'arranger les détails. Il faut seulement irendre garde que le cadre est do pure ima- ^nation, rien ne ressemblant moins aux malheurs de la famille TuUiver que les prospérités de la famille Evans, et que la partie autobio^aphique s'arrête au moment où Tom et Maggie cessent d'être enfants. L'héroïne du Moulin meurt, comme Werther, parce qu'elle avait trop souffert de la contradiction entre sa vie intérieure et sa vie extérieure. Il est indifférent pour la comparaison que sa mort soit le résultat d'un accident au lieu d'être volontaire. Le point important est que Gœthe et George Eliot ont également pensé qu'il fallait que leur personnage mourût, à cause de la même impossibilité de vm^e, au sens que M. Emile Montégut, précisément h propos de Werther, appelait le sens réel du mot; c'esl-à-dire sentir, aimer, désirer, non pas ('♦îjeuner et dîner, dormir et bâiller. De même qu'il n'y avait pas de place dans l'Allemagne du xviir siècle pour un jeune bourgeois épris <l idéalité et osant avoir la délicatesse de senti-

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lurut, la suHceplibilité, la violence de passion, rindépcndâuco réservées alors aux classes aristocratiques, de même il n'y avait pas de place, dans le Warwickshiro du commencement d<i ce siècle, pour une fille de petites ^n\H vonée aux travaux de ménage et « ardente, passionnée pour la beauté et la joie, avi<le d(i tout savoir, tendant Toreille à une uiusi(|ue imaginaire qui s'éteignait sans descendre jusqu'à elle, pleine d'aspirations aveu- ^Hes et inconscientes vers quelque chose qui put n'li(;r entre (^lles hîs merveilleuses impressions (l(î cc^ttiî vi(^ mystérieuse et donner à son Amcî 1(5 S(;ntiment de s'y Iroayer at home ».

lîne autnî ressemblance encore entre les dcMix romans, c'est que Gœtlie et George Eliot, après avoir fa(;-onné un personnage à leur ressemblance et l'avoir montré réduit à sortir de ce moncbî, ont parfaitement résolu, pour leur [)ro[)re compte, h» problème de l'exislonce : (i(elli(î tout d(^ suite (ît triompbalement, George Kliot l(*ut(;ment et pénil)lem(Mit, mais, en définitive (ît malgré l(;s réserv(»s qu'on a le droit (le faircî, ii\(H\ le même bonlieur. La manière dont s'(*st o|)érée ch(»z elle la réconciliation

entre la vie intérieure et la vie extérieure est Ténigme de sa biographie, et Ton ne parvient à pénétrer le problème qu'en s'attardant à l'entourage et aux impressions d'enfance.

Isaac Evans était un honnête garçon, habile à la pêche à la ligne et peu intellectuel, entièrement incapable d'entrer dans les idées exagérées et dans les peines subtiles d'une petite personne passionnée et nerveuse telle qu'était sa sœur cadette. Celle-ci s'était prise pour lui d'une affection véhémente et exclusive qui lui coûta bien des larmes. Dans leur solitude de Griff, Isaac représenta le monde réel. Ce fut lui, malgré sa bonne nature, qui fit les premières meurtrissures à une âme venue sur terre avec une sensibilité maladive. Il avait le bon sens pratique et prosaïque, la logique, l'absence de sentimentalité, en un mot, toutes les qualités utiles auxquelles les créatures déraisonnables comme Maggie se heurtent et se déchirent comme à autant de cailloux tranchants et de ronces. Il est connu que ces êtres sages et positifs rendent de grands services à la déplorable famille des rêveurs et des enthousiastes en saccageant leurs illusions, en répri-

blance avec une tête de cheval. Les yeux, cette ressource suprême des laides, n'étaient ni grands, ni jolis, malgré leur couleur changeante, allant du bleu au gris. Us regardaient le plus souvent à travers une forêt de cheveux châtains, tombant en broussailles sur le front, à la désolation des tantes Pearson, qui n'admettaient pas plus la fantaisie dans la tenue que dans les idées. Si ces honnêtes personnes vécurent assez pour voir leur nièce passer fenmie de génie, elles durent se rappeler les cheveux ébouriffés, les robes chiffonnées et les souliers crottés qui leur faisaient hocher la tète et froncer le sourcil à Griff. Une mauvaise habitude en engendre une autre, et il était visible pour les yeux clairvoyants que Mary-Ann serait une de ces personnes que la Providence, en ses dispensations mystérieuses, envoie jeter le trouble dans les familles correctes.

Quel caractère elle avait! Rien des Pearson. Son cœur orageux et jaloux aimait violemment et voulait être uniquement aimé.

Dans les airs de supériorité de ce laideron se

trahissait un orgueil voilé par la l\\ft\d\Vé

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farouche propre aux orgueilleux. Impressionnable et peureuse, elle passait les nuits dans des terreurs folles, pendant lesquelles elle sentait « toute son âme frissonner ». Point précoce, ayant eu de la peine à apprendre à épeler, elle s'était prise d'une manie de lecture bien faite pour désoler Mrs Evans, qui reprochait inutilement à sa fille les chandelles usées ainsi en pure perte. Sa tête était bourrée d'idées sur tout ce qui ne regarde pas les enfants. Son air grave et observateur gênait les gens sans qu'ils sussent pourquoi. Il les aurait effrayés s'ils s'étaient doutés que cette chétive fillette, sauvage et pleurnicheuse, était occupée, à son insu comme au leur, à emmagasiner leurs physionomies et leurs travers, leurs attitudes et leurs ridicules, pour faire passer à la postérité père, mère, frère, tantes, camarades de jeux, et jusqu'à M. le Révérend.

De son côté, Mary-Ann avait deux idées arrêtées : Tune, qu'elle était un personnage important, destiné à jouer un rôle dans le monde, bien que ses tantes Pearson la méprisassent et bien que son frère Isaac la négli-

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geât depuis qu'il avait un poney; Tautre, qu'elle avait beaucoup de gros chagrins et que les chagrins des enfants, quoi que leur en disent les grandes personnes, sont très réels et très amers. La première de ces idées lui était inspirée par la conscience de son intelligence et par le sentiment d'une instruction supérieure. Elle allait avec son frère à Tëcole du village voisin, et la dépense de chandelles qui affligeait Mrs Evans ne servait qu'à relire indéfiniment quelques vieux livres; mais tout est relatif, et Mary-Ann, à Griff, se sentait un puits de science. Nous devons même avouer qu'elle était un peu pédante. Elle faisait volontiers parade devant les amis de son père, bonnes gens qui en étaient scandalisés, de la profonde connaissance des mœurs du diable qu'elle avait puisée dans Y Histoire du diable^ de Daniel Defoe, et dans le Pilgrim's Progress. Le jour où elle s'en alla chez les bohémiens, épisode que l'on trouvera tout au long, et même un peu grossi et amplifié, dans le Mou- Un sur la Floss, elle dut réellement avoir la pensée que les bohémiens, la voyant si savante, la nommeraient leur reine. S'il csl w\\ wvvA^

dans le dialogue du roman, qui ait effectivement été prononcé, c'est lorsque Maggie, après avoir vanté à la compagnie l'utilité de la {»éographie, demande à une vieille gipsy : « Avcz-vous entendu parler de Christophe Colomb? » La conversation littéraire de Maggie avec le meunier Luke est aussi, sans aucun doute, sinon une réminiscence, du moins un symbole. On se rappelle que Maggie engage Luke h lire et que Luke lui répond avec franchise : « Je n'suis pas un liseur, j 'ne l'suis pas. Y a assez d'bêtes et assez d'coquins sans en aller chercher dans les livres. C'est ça qu'mène le monde à s'faire pendre, d'savoir un tas de choses, sauf leû ouvrage, avec quoi qu'i gagnent leû pain ! » L'opinion de Luko sur les livres était partagée par presque tout l'entourage de Mary-Ann. M. Evans était la seule personne de la maison qui appréciât les réflexions de sa fille cadette sur la théologie ou sur la découverte de l'Amérique. Par malheur, il admirait de confiance; l'enfant en avait l'instinct, et la haute considération dont elle était Tobjet de ce côté ne l'empêchait pas de se sentir une créature incomprise et méconnue.

Elle éprouvait déjà la sensation d'isolement qui la suivra en avançant en âge. Nous le disons avec un certain regret, ayant toujours pensé que les natures parfaitement saines se sentent en communication avec le reste de Thumanité.

Il y a des enfants qui ont plus de chagrins que les autres, toutes conditions égales d'ailleurs. Mary-Ann était de ces pauvres petits qui en ont beaucoup et qui trouvent le monde dur et injuste pour eux. Elle était toute do premier mouvement et incapable ensuite , comme presque tout son sexe, d'accepter les conséquences de ses actes. Un jour, fatiguée de s'entendre reprocher d'être mal peignée, elle prit des ciseaux et se coupa un côté de cheveux, pour qu'on ne lui parlât plus de ses cheveux. Ce ne fut qu'en les voyant par terre qu'elle comprit qu'on lui en parlerait plu« que jamais. Elle n'avait assurément que ce qu'elle méritait lorsqu'après ses sottises elle était rrondée, mais la vie est bien dure quand nous iommcs traités exactement selon ce que nous nérîtons. L'exigeante et fantasque Mary-Ann îtait souvent malheureuse. Son père, qui

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raimail et Tadmirail, n'était pas expansif.

(irilï la laissa manquer de tendresse et de Imuuigos, deux choses dont elle avait un égal besoin.

Jo ue voudrais pas qu'on la soupçonnât de vauilé. Kilo n'a jamais été vaniteuse que penilaut un instant de jeunesse auquel nous ne sommes pas eneore arrivés, mais la sensibilité et Torgueil lui donnaient des besoins douloureux de louanges. Son Urne tendre ne pouvait se passer d'approbation et de sympathie. D'autre part, l'orgueil lui causait une incapacité dt^ juger sa propre conduite, qui restera ruut» des elefs de son histoire. Une autre clef est fouruie par l'idée persistante qu'elle était u stMih» » dans un monde « où personne u'entrait dans ses plaisirs et ses peines; où il n'existait pas une î\me dans laquelle elle pût verser sou Ame ; où personne n'avait les mêmes aspirations, les mêmes tentations, les mêmes jt>ies (|u'(4le. » (Lettre, juin 1841.) Quand une fennue a reconnu, ou cru reconnaître, qu'elle est une créature d'exception, une Corinne ou une JMaggie, il faut que la destinée lui ait donné une bien haute raison, ou une bien

belle port dans cette vie, pour qu'elle ne soit pas tentée d'accomplir aux dépens des contraintes sociales ce que George Eliot, vers la vingtième année, appellera, en soulignant, H le devoir de trouver le bonheur ». Toutefois l'histoire de miss Evans resterait encore obscure si l'on ne suivait avec attention révolution religieuse des années d'apprentissage, par où se trahit le côté ondoyant de sa nature.

Sa mère la mit en pension à cinq ans, en 1824. A cinq ans, Tenfant est encore loin de Tâge révolutionnaire où il commencera à examiner les idées reçues en héritage. Mary-Ann était anglicane, ainsi qu'il convenait à la fille de Robert Evans, tory et conservateur, qui, sans penser précisément du mal des dissidents, les classait avec les innovateurs en tout genre parmi « les personnes ayant une confiance mal fondée eu soi-même * ». Vers huit ou neuf ans, elle changea de pension et tomba entre les mains d'une maîtresse évangélique.

Elle était dès lors ce qu'elle sera toujours, en

1. Voir, dans Tkeophrastus Such, le chapitre intitulé ; Regard en arrière. Il con lient plusieurs fragments autobiographiques.

-aie fc'mme, un « caméléon », prompt à Hubir îs influences au point d'en « perdre hou id(înilé n. (Lettre du 28 août 1849.) Klle devint âoiic évangélique. A douze an», elle changea «fttcore et fut envoyée dan» un établiHH(»ment d<i ta ville de Coventry, chez le» demoinelh'H Kraiiklin, baptisten, qui la convertirent h leur» idé^s. L'une de» demoiselle» Franklin mérite dTitre présentée au lecteur. Klle »e nommait m% Rébecca et réali»ait le type lég(*ndaire ^*t\sk maîtresse de pension de province, pénétf«fe de rimportance de ses fonction». Son écriture? était ci^lèbre dans Oiventry par sa beauté. Klle parlait comme un livre, et aucun événeu^t au monde ne lui aurait fait oublier de ^<^xpriraer correctement et avec élégance. L'n jour qu'une personne de »a famille »e mourait, 'iwe ^trvimUt vint aux nouvelle». Mis» llébecra U lit altr^ndre jusqu'à ce qu'elle eût composé ^^ b^dle phrase appropriée à la triste circons- ^^««^î. Ëxeellente personne du reste, instruite *^l distiiigîiée, qui donna un bon fonds d'instnic-lion à U jeune Evans.

KIU; lui enseigna Umi d'aU^rd à s'exprimer, •^11^ aussi, avec correction et éléti/duat, H y

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Mvail fort ii fain^ de ce côté. Marv-Ann avait Ir parler populaire de sa famille, et il s'agissait de réroriner iioii seulement les locutions el la syntaxe, mais les intonations, chose inliniMieiit plus difficile et oiî échoue souvent II» parveiui. li'éleve (»ulreprit de changer sa M»i\ rnsliipie, i»t «'Ile y réussit. Non seulement elle apprit à parler comme un livre, défaut tpii s'atteuua avec l(^s années sans s'effacer, mais A\v si» tlouua une voix d'une douceur remar(|ualde.

Itv haptisme ne rempècha point de traverser les phasi^s nuuales, désagréables ou niaises, au\<|iielh»s p(Mi tit» jt^unes lilles échappent, car l'i'spril a aussi sou î\t»e iuf*^rat. Elle eut sa périoih» ili' si»tte vanité, où elle souffrait de la hassi^ssi» iU^ sa naissance et de la médiocrité lie sa forlum»; sa période d'amour-propre i»\alté, où AU' était la proie d*un désir âpre de siuces; ellt» eut même sa période de coquelttM'ie, h'u'ix ([u'elle n'eût ni désonlaidi, ni rajeuni : un étranger la prit, à treize ans, pour une des respectables misses Franklin. Li coilùellt^'ie se noya dans rantisurnaturalisme. qui succéda au baptisme, à moins qu'il no so

ût greffé dessus, et dont il suffira de dire ju'il impose à ses adeptes un bonnet particulier, dit bonnet antisurnaturel, et dont le but a'est pas de les embellir. Une ancienne camarade de miss Evans s'est toujours rappelé combien Mary-Ann était laide avec cette pieuse coiffure.

Elle entrait alors dans son moment de grande ferveur. George Eliot était née avec le sentiment religieux, don indépendant des idées théologiques ou philosophiques que Téducation et la réflexion apportent à Thomme. On peut être croyant et ne pas l'avoir; et il est curieux, d'autre part, à quel point le sentiment religieux peut se passer de toute croyance au dogme. Il fut de grand secours à Mary-Ann Evans contre les dégoûts de Griff, car cette femme qui, la plume à la main et pour les autres, a eu tant de fantaisie dans Timagination, n'a jamais eu pour son propre compte aucun sens du pittoresque de la vie. Dès qu'il s'agissait d'elle-même, elle perdait le don de celle ironie légère qui allège tous les fardeaux. Chaque fois qu'elle a été victime des disparates grotesques ou singulières dont l'existence

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liumaiiit' est si richomont dotôo. ello a souffert, soit «lu'il lui faHiil iiilorronipro ses savants travaux, posor BiU'on ou Strauss, jwur alKr lïaltrt' lo hourro, soil quVUo fût Jovenuo. dans uni' situation ôquivoque, lo grand écrivain moral do TAnirlolorro.

A l*é|u>t|uo où nous on sommes, miss Evatts ôilifiait la pension de r.ovenlry par sa piélé. Lt's maîtres s'émerveillaient de sa facilité. Li*s élèves avaient presque peur de cette étranp' iilli' jrauche et irrave, qui ne leur parlait pas, st» tenait à part et avait des crises nerveuses de larnu^s. Elle n'avait pas d'amies. On admira encore plus miss Evans lorsqu'on la vil orjraniser des meetinjis de prières, devenant ainsi un véritable sujet d(* jrloire pour la maison Franklin. En 1838 et enet>re dans la mémo veine dév(>lieus(\ elle écrivait : u On m'a iW autrefois qu'il n'y avait rien en nuù tpii dùl m'empèolier de devenir d'une sainteté aussi éminente que saint Paul. » Elle ajoutait que l'assertion était u trop absolue ^k On voit où l'ornueil s'était niobé à ee moment-là.

Elle termina ses études H rentra h llriiTà seize ans. Elle s'y retrouvait en plein courant

anglican. Elle engagea avec son frère une controverse religieuse qui les mena à la découverte qu'un frère et une sœur peuvent être lun à l'autre deux étrangers. Une séparation plus profonde que celle que crée la mort existait désormais entre la future George Eliot et Isaac Evans, jeune homme ordinaire et parfaitement content de rester ordinaire . Mlle Blind voit une allusion à la rupture finale dans ce beau passage à!! Adam Bede : « Les ressemblances de famille contienlent souvent une profonde tristesse. La Naure, ce grand poète tragique, nous lie ensemle par nos os et nos muscles sans nous unir ar le tissu plus subtil de nos cerveaux. Elle lêle la tendresse à la répulsion; elle nous ttaclie par toutes les fibres de nos cœurs à des Lres qui, à chaque mouvement, les font dou- )ureusement vibrer... Nous voyons des yeux

- hélas! si semblables à ceux de notre mère

- se détourner de nous avec une froide averon. » Quelques mois plus tard, Mary-Ann prdait sa mère et était décidément enveloppée ar l'atmosphère assoupissante de Griff. En ît état, dirigeant la laiterie et le ménage

avec son amour inné de la perfection elle»

sentimonts d'horreur que lui inspiraient les travaux domestiques, elle subit sa dernière grande secousse religieuse au contact d'une personne que tous les lecteurs à* Adam Bede reconnaîtront.

L'original de Dinah Morris se nonnnait Elisabeth et avait élé une jolie fille, petite, avec des veux noirs et des cheveux bouclés, aimant It's rubans et autres « superfluités du vêtement », ainsi ([u'elle s'en accusait plus tard en son langage de prédicateur. Dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, elle fut touchée de la grâce. « Je vis, dit-elle dans son autobiographie, que mon devoir était de me consacrer entièrement à Dieu et d'être mise à part pour liisagii du Maître. » Elle se convertit et se rallia aux méthodistes. On sait que, dans la langue des sectes puritaines, le mot convet' slon a un sens particulier, sans aucun rapport avec le scuis (h» passager d'une religion à une autre. Il désigne une sorte de miracle opéré dans l(i cœur du pécheur par l'influence du Sîiiiit-Ksprit et dont Tessence est d'exalter les émotions ndigieuses. La même personne peut

se convertir indéfiniment sans varier dans ses croyances théologiques; à chaque opération, elle ne fait que croire avec plus de vivacité et prendre, pour ainsi dire, un nouvel élan vers Dieu. L*élan de la charmante Élsabeth avait été si vif et si sincère, qu'elle arracha ses rubans et autres colifichets, coupa ses cheveux bouclés et se mita parcourir les campagnes en prêchant. Elle allait de village en village, rassemblait les gens de bonne volonté et improvisait un sermon. « Beaucoup, ditelle, furent ramenés au Seigneur. » L'épisode de la prison, dans Adam Bede, est réel. Elle avait effectivement préparé à la mort, dans les hasards de ses courses, une pauvre fille condamnée pour infanticide. Il faut tout dire; ceux qui l'avaient connue au temps de sa carrière active en avaient gardé un souvenir effarouché. Elle avait l'éloquence intarissable et un peu agressive. A propos ou hors de propos, elle catéchisait, exhortait, controversait, dissertait, bénissait. Elle avait épousé Samuel Evans, un frère cadet de Robert, et ce dernier, dans leur vieillesse à tous, ne cachait pas qu'il goûtait beaucoup plus sa belle-sœu\r

depuis ([iio rî\ge ot la fatigue l'empêchaient de j)arler.

Quand sa nièce la connut, ce n'était plus que Tombrc de la véhémente et militante Elisabeth. Elle était vieille, maladive et ne prêchait plus. Néanmoins, le souvenir de ce qu'avait été cette tante originale et poétique, joint au fou de piété qui n'abandonna jamais Mrs Samuel, agit puissamment sur la jeune (enthousiaste de Griff. Mary-Ann crut plus que jamais que le plaisir est un piège de Satan, la toilette une vanité, le monde un danger. La culture intellectuelle distrait nos pensées de Dieu, qui doit être leur unique objet. U mariage est encore plus condamnable, car ce no sont plus s(mloment nos pensées qui sont distraites do Dieu, c'est notre cœur. Toute aulro musique que le chant des cantiques devrait être bannie d'une terre chrétienne. Les romans, sans exception, sont des poisons periiici(Hix. L(î langage de la créature devant r(indre témoignage de son absorption en Dieu, Mary-Ann parle le jargon piétiste connu sous l(î nom de patois de Chanaan. Elle ne dit plus : (( mon défaut ordinaire »; elle dit : « le péchi

[ui m'assiège ». Une personne pieuse est le venue une « personne bénie », que le pécheur « contemple » dans Tespoir « d'hériter les promesses par la foi et la patience ». Elle cite des versets comme sa tante Elisabeth prêchait, à propos et hors de propos. On a dit qu'elle se réjouissait d'être laide, ce qui était son devoir dans l'état d'esprit où elle se trouvait, et qu'elle s'en est toujours réjouie depuis, parce que la préoccupation d'une jolie figure aurait pu nuire à son développement intellectuel. Il est vrai que, dans ses romans, la beauté est présentée comme un écueil; mais il est vrai aussi qu'on peut voir dans ce parti pris une rancune dont elle-même ne se rendait pas compte. En tout cas, si George Eliot s'est réjouie d'être laide, c'est le seul sentiment antiféminin que l'on découvre chez elle.

Le chemin qui devait la mener « à la gloire de Dieu et à sa propre sanctification » était en réalité le chemin qui mène tout droit à l'incrédulité finale les êtres aflfamés de beauté, de joie, de science et d'amour. Il y a des âmes qui ne supporteront jamais longtemps une

religion trop peu aimable. On peut dire que

lioorge Eliot ne supporta jamais la sienne, même au point culminant de l'exaltation. Au lieu de se nourrir — comme elle avouait qu'elle aurait dû le faire — d'ouvrages de dévotion et « d'exercices spirituels », elle dévorait, à la vérité avec « beaucoup de honte », une foule d\vuvres profanes et très profanes : Sliakspean\ Wordsworlh, Byron, Southey, Walter Scott, Don Quichotte, Gil Blas. Elle ocuumenrait le latin, apprenait la chimie, la géométrie et Tentomologie. Au lieu d'accepter gaiement ou humbl(»ment, fût-ce h titre de péuitence, les légères épreuves que le ciel clément lui envoyait sous la forme de fromages et de conlitures, épreuves qui exigeaient, assuraitelle, plus d'abnégation que le martyre, elle s'irrilait et tombait dans la mélancolie et dans ce que nos grand'mèn^s auraient appelé les vapeurs. Dans les meilleurs moments, elle restait troublée et inquiète, fort éloignée delà sérénité du lidèle, qui voit aussi nettement qu'avec les yeux du corps les chœurs des séraphins chantant les louanges du Très-Haut, et les Trônes et les Dominations rangés autour de la Lumière incréée. Un observateur exercé

aurait promplemenl démêlé que toutes les sectes, successivement, avaient bâti là sur le sable, et qu'au jour inévitable où la raison mûrie passerait sa grande revue, elle ne trouverait plus debout que le sentiment religieux et l'orgueil, face à face sur des ruines.

Les qualités et les défauts de son caractère s'étaient comme fondus et concentrés. Les flots de tendresse qui gonflaient son large cœur avaient formé le courant de sympathie qui sera le principe intérieur de son œuvre d'écrivain et qui séparera par un abîme le naturalisme anglais du naturalisme français, ainsi que l'a très justement remarqué M. Brunetière. Elle n'en est pas encore au point de savoir « que chaque chose est comme elle doit être, et qu'il faut apprendre à l'aimer par ce qu'elle est, pour ce qu'elle est et telle qu'elle est * » ; mais elle s'en rapproche par une marche sûre que les circonstances extérieures n'auront plus le pouvoir d'arrêter. D'autre part, les mesquineries qui avaient été l'alliage de ce brillant métal, la jalousie, l'envie, la

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