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P'osion Franklin, les tantes Pearson, la tante Elisabeth, le frfere Isaac, »e voilaiont la face. In .sfrandale avait éclaté dans le petit monde if! Coventry : miss Evans était devenue une " infidèle » et refusait d'aller à Téglise; son I>êre, irrité de sa conduite impie, allait habiter avec une autre de ses filles, laissant la réprouvée gagner son pain comme elle l'entendrait.
A ces tristes nouvelles, chacun sentit qu'i ^•lait de son devoir d'intervenir et chacun s'y prodigua avec plus de zèle que de tact et de mesure. Mary-Ann fit une concession et retourna à l'église, moyennant quoi son père la l^arda. M. Evans ne voyait dans tout cela que la question de correction extérieure. Il lui «léplaisait qu'une jeune personne n'eût pas de culte. Quant aux idées, il ne s'en mêlait ni ne s'en souciait. Il ne comprenait goutte à ce que sa fille venait lui débiter sur des luttes intérieures et des besoins d'âme. Un critique émirent, M. Scherer, s'est demandé à ce propos ce que dut penser M. Evans en apprenant, 'Iftux ans après cette crise, que sa fille traduirait la Vie de Jésus^ de Strauss. Nous croyons
lâO PORTRAITS DE FBliliES
la rop4uiso facile. L'excellent homme ne pensa ri4Mi «lu tout. On lui aurait ài( que Mary-Ann Iriuluisail \v Mahabhârata^ que c'eût été tout lin pour lui.
l/orago so calma donc, mais il laissa chez la n'holh* un rossentiment qui étonne de la part d'un l'sprit élevé. Miss Evans aurait dû «MunpriMuIre le chagrin du chrétien convaincu, qui se croil en possession de la vérité, au sptM'lach* tlune désertion. Il est vrai que ce cliaiirin h>urue souvent en aigreur chez les t»sprils étroits et qu'il engendre alors bien des tracas, mais la source n'en reste pas moins respt'clah!*». Je voudrais pouvoir supprimer deux articles de (îeorgc Eliot, réimprimés dans la coUection, où elle se retourne agressiveiiuMit — le vrai mot serait rageusement -^ ciuitre les croyances de sa jeunesse. Ce son^ l(»s articles sur le poète Young et sur le doc^ leur Cumnùng, Dans ce dernier, écrit en 1835 f Tauteur ctiinnience par se demander quelle est la meilleure carrière pour un homme d'uncT intelligence et d'un niveau moral médiocres^ la carrière où « un léger vernis d'instructionpassera pour une science profonde, où les pla--
tîtudes seront acceptées comme paroles de sagesse, l'étroitesse bigote comme un saint zèle, Tégoïsme onctueux comme une piété clonnée par Dieu ». Et elle répond : « Faites de cet homme un prédicateur évangélique. »
Le reste est de ce ton, et pourtant les Essais ont été très adoucis à la réimpression. Dans l'article sur Young, daté de 1857, elle déclare nettement que notre progrès moral « est aussi indépendant de la croyance à une vie future que la transformation des gaz dans les poumons est indépendante de la pluralité des mondes », et elle attaque violemment la religion. L'aigreur des dévots qu'elle scandalise Ta gagnée. « L'impatience la prit, dit lord Acton, : contre les esprits qui ne pouvaient pas suivre le sien, et pendant une partie de sa vie elle compta les préjugés, les faux raisonnements et l'aveuglement volontaire parmi les attributs de l'orthodoxie. » Il lui fallut un nombre
d'années incroyable pour s'apercevoir que les libres penseurs ont aussi leur orthodoxie et que l'orthodoxie religieuse n'a pas le monopole des préjugés, des faux raisonnements et de l'aveuglement volontaire.
IJno autre erreur ne surprend pas moins de sa part. Elle était calviniste quand elle de\iDt libre penseuse, et elle prétendit avoir été poussée par l'idée, intolérable pour une nature généreuse, que les motifs de faire le bien n'étaient ni nobles ni élevés chez ses anciens frères, puisqu'ils avaient pour fondement l'espoir (les récompenses futures et qu'ils étaient, par conséquent, intéressés. « Je ne puis pas mcîttre au nombre de mes principes d'action, îcrivait-elle, la crainte de la vengeance étern(»lle, la reconnaissance pour le salut prédestiné, ou la révélation des récompenses futures. » — Entrcî tous les reproches qu'elle pouvait adresser au calvinisme, il n'y en avait pas (le plus mal choisi, puisque le calvinisHK", tout au rebours, a tellement subordonné les o'uvres îï la foi, tellement enseigné que If pardon de Di(;u, lequel mène au bonheur céhîste, est gratuit, c'(îst-à-dire indépendant de la conduit(î bonne ou mauvaise, que d'en avoir été qualifié (l(i dangereux pour la morale.
(liîs réserves faites et les points faibles indi- (]ués, on épi(; avec iiiténM les mouvements de
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ît esprit vigoureux et réfléchi, « vaste et înt », dit M. Cross, qui a rejeté le joug, brisé 3s liens et qui se trouve comme Toiseau posé u bord du toit : libre de s'envoler vers le oint de Thorizon qui Tattirera.
Au commencement de 1844, miss Eva entreprit la traduction de la Vie de Jésus, Strauss, sans rabattre pour cela de son h( renr pour les bas-bleus, qu'elle comparait a souris savantes. A Strauss succédèrent Feubacli et Spinoza. Le courant d'influence gmanique résultant de ces travaux se mêlaii un puissant courant français, produit de no brcuses lectures. Rousseau et George Sa ont, si j'ose m'exprimer ainsi, coulé da l'esprit de George Eliot. Du premier, e aimait surtout les Confessions. Elle av très bien discerné le caractère particulier l'influence de Rousseau, très bien analysé raisons qui l'ont rendue si étendue et si nace, que Jean-Jacques est devenu l'un
es réservoirs géants, peu nombreux dans 'histoire intellectuelle de rhumanité, d'où découlent dans toutes les directions des litlératurcs entières. « Les écrivains, disait-elle, qui ont eu sur moi Tinfluencc la plus profonde, ne sont pas pour cela mes oracles. 11 peut se faire que je n'aie pas embrassé une sf'ule de leurs opinions ; je puis souhaiter que ma vie soit absolument différente de la leur. Par exemple, il me serait fort indifférent qu'une personne très raisonnable vînt m écraser d'arguments pour me prouver que les vues de Rousseau sur la vie, le gouvernement et la religion sont misérablement fausses, et quil s'est rendu coupable de quelques-unes des pires bassesses qui aient jamais dégradé l'homme civilisé. Je pourrais admettre tout cela, et il n'en serait pas moins vrai que Rousseau a lancé à travers mon être intellectuel et moral la vibration électrique qui m'a éveillée à des perceptions ignorées et qui a fait de rhonune et de la nature, pour moi, un nouveau monde de pensée et de sentiment. Non pas qu'il m'ait inculqué aucune croyance nouvelle, mais simplement parce que le souffle
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puissent (lo son inspiration a avivé mesfocultéi au point que j'aie pu donner une forme ploif^ pn'M'ist^ii (les idées qui, jusque-là, avaient tenté mon Ame il Tétat de vagues pressentiments. |n Le feu de son génie a si bien fondu au creuset mes vieilles idées et mes vieux préjugés, que Jjt^ suis devenue capable d*on faire sortir des oomhinaisons nouvelles. » (Lettre du 9 février 1819.) On ne saurait mieux dire. Cesl îi C(»tte « vibration électrique », qui se sent mieux qu'elle ne s'explique, que Rousseau doit d'avoir peuplé le monde de ses fils spirituels. L'action que (îeorge Sand a exercée sur (leorge Eliot est naturellement analogue à celle de Rousseau. « Il en est de même pour (leorge Sand, dit-elle dans la même lettre. U ne me viendrait jamais à l'esprit do recourir à ses écrits comme à un code de morale ou à un manu(»l d'éducation. Peu m'importe si je suis ou non d'accord avec elle sur le mariage, si le plan de son intrigue est correctement tracé ou si, comme cela me semble plus probable»
elle s'est dispensée de faire un plan, commençant à écrire selon que l'esprit la poussait et s'en remettant à la Providence pour 1^
dénouement. Il suffit, pour que je m'incline devant elle avec une reconnaissance éternelle ç«>ur « cette grande puissance de Dieu qui sV;st « manifestée en elle », que je ne puisse lire six dfî ses pages sans reconnaître qu'il lui a été donné de peindre les passions liumaines et leurs conséquences, et aussi quelques-unes de nos aspirations morales, avec tant de vérité, de finesse, de délicatesse, de pathétique et, en même temps, avec une humeur si tendre et si aimable, que nous pourrions vivre tout un Mècle, réduits h nos pauvres facultés, et en apprendre moins que ces six pages n'en suggèrent. »
George Eliot lisait et relisait Molière. « C'est, disait-elle, mon auteur favori {hest-loved). Le Mimnthrope est pour moi l'œuvre la [)lus parfaite en son genre qui existe dans le monde » 11 est toutefois impossible d'aperr(;voir dans »e» œuvres une trace de l'influence de Molière, pas plus que de Pascal, dont elle avait nourri »a jeunesse, ou, en général, (h? nr)tr(; xvn" siiî- ^le. Le vieux système fran(;ais, de n^ndre j faciles à comprendre les chos(;s difficiles, n'a jamais été le sien. Klle était plutôt de Técrde
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allemande, qui veul qu'on rende diff comprendre jusqu*auK choses faciles, a^'^il fortement sur elle, beaucoup pi Sliakspeare. On dit qu elle trouvait Sha injuste pour les femmes, reproche qui bizarrt* si Ton compare les héroïnes aux héroïnes de l'autre.
Pour lo slvie, ses maîtres ont été le de son pays. 11 y a toujours péril pour vain en prose à prendre ses modèles p.' poètes. Le péril est particulièrement g anglais, où la langue des vers diffe phis ([u'i^n franeais de la langue de 1; (leor^e Eliol a du à ses dangereux pré( hî défaut de naturel et de simplicité qu en maint endroit un style d'ailleurs ] et plein do ressources. Dupuis et Tauraienl traitée de romantique s'ils compté l<»s adjectifs de telle page de .
Parmi les prosateurs anglais de soi nous avons vu que M. Herbert Spenc qui elle se sentait en communion tuelle, la connut déjà mûrie et forn jugements qu'elle porte sur les autres mettent pas de supposer qu'elle s'en ;
pirée. Elle est souvent sévère pour eux. Elle Se montre plus touchée de leurs défauts que de leurs qualités, disposition qui condamne à l'avance ses essais de critique littéraire. Les côtés faibles de Dickens la frappent vivement. Thackeray la choque. Les œuvres de Disraeli sont à ses yeux « un fatras plus détestable qu'il n'en est jamais sorti d'une plume française ». A propos de Jane Eyre, elle demande h M. Bray « ce qu'il y admire ». Elle écrit du livre de Darwin sur V Origine des espèces qu'il a le mérite d'ouvrir la discussion sur une question qui jusque-là intimidait les gens; que du reste il est mal fait et aura un succès médiocre. Carlyle lui est antipathique et elle a des mots durs sur M. Ruskin. Ses admirations littéraires ont été assez vives pour qu'on puisse mentionner ses sévérités sans lui nuire et sans la faire soupçonner d'avoir manqué de sympathie intellectuelle. George Eliot a eu l'esprit, comme le cœur, passionné et exclusif.
Ses vastes lectures et ses études poussées en tous sens n'avaient pas pour but unique de la cultiver et de lui procurer des jouissances. Elle y cherchait la solution d'un çroblèrtte
([iii Tobsédail depuis qu'elle avait cessé d'être clinMienrH;. Lorsqu^un homme rompt avec la religion qui a façonné depuis une suite de sièrles ïtima d<; sa race et de sa nation, il s'apcîrroit bionlôt que ses tentatives pour sfcouor le passé sont vaines et frivoles. On peut r<.*jr,'lfr des dogmes et des doctrines; on ne pr*ul pas dépouiller Tensemble d'idées, de couluHKfS, d(* lois, d'organisations sociales et (le pr«yugés qui ont découlé de ces dogmes et de CCS doctrines dans la civilisation à laquelle on ap[>arti(*nl. La plupart des hommes ne s'en ap<Tçoivent pas et se croient libérés du momenl oh ils ont abjuré certaines croyances et cessé (l'obsorver certaines pratiques. George Eliot sentit le désaccord et ne put le supporter. Elle était de ceux qui ont besoin d'unité, et elle résolut d'en remettre, autant qu'il dépendait d'elle, dans sa pensée et dans sa w, en se créant un nouveau code de devoir et dfî morale, indépendant des sanctions et défi promesses (b* la religion. Elle travailla longtemps et avec énergie à trouver une règle de crinduile qui put remplacer les anciennes croyances, nuiis elb» ne sut rien trouver, et
''est pourquoi elle s'en est tenue, dans ses 'omans, à la vieille morale, aux vieilles vertus 't aux vieilles bienséances. C'était plus simple, ;>Ius court, et qui sait? c'était peut-être plus sûr. ^e qui unit ou sépare les esprits, disait-elle, ist beaucoup moins ce qu'ils pensent que la iianière dont ils le pensent. Il n'y a qu'une •^érité : la vérité du sentiment. — Et elle ajouait : Pour les individus, comme pour les lations, pas de révolutions inutiles ; elles sont iangereuses. — Aucun écrivain n'a été moins •évolutionnaire qu'elle, exception faite pour es deux ou trois plaidoyers pro doma sua ju'il faut passer, même avec George Eliot, à a faiblesse humaine.
La question morale étant ainsi réglée pour lutrui, il s'agissait de la trancher pour elle. Vccepterait-elle, en ce qui la concernait, les uperstitions sociales sur ce qui est permis et e qui est défendu? Miss Evans se répondit :
S^on. Elle ne se sentait que très faiblement iée par les idées d'un monde où elle se conidérait comme un être à part. Elle s'en remit L sa seule conscience du soin de décider ce [ui était bien et ce qui était ma\, %^\i^
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admctlro que sa conscience pût se tromper, ni qu'aucune personne intelligente, et la connaissant, put hésiter à absoudre les yeux fermés toute résolution qu'elle aurait jugé bon de prendre, f^ci est presque incroyable, mais on en aura toutà Theure les preuves. En attendant, nous espérons avoir rendu intelligible Tévénement que nous avons à raconter.
M. Robert Evans était mort en 1849. Sa fille alla d'abord passer quelques mois à Genèv<\ Au retour, elle essaya de GrifF, chcï son frère. EUc^ n'y était pas depuis huit jours, qu'elle écrivait : << Oh! quel temps lugubre! quel pays lugubre ! quelles gens lugubres! >» Les Brav la recueillirent. Elle avait écrit à Genève un premier petit article de critique.
Un second, plus important, parut dans la Westminster Review de janvier 1851. Ces tâtonnements la laissaient agitée, tourmentée par des accès de larmes sans cause. « Ma vie^ disait-elle, est un cauchemar perpétuel, et toujours hantée par l'idée de quelque chose à&ire que je n'ai jamais le temps ou, plutôt, Téner* gie de faire. ^> Elle ne trouvait pas sa route et elle était malheureuse; George Eliot, quia
prêché avec tant d'éloquence la nécessité de la résignation, n'a jamais su se résigner.
Enfin, au printemps de cette année 1851 , elle fut appelée par Chapman pour Taider à diriger la Westminster Review et elle s'établit à Londres, où elle se trouva en relations avec nombre d'écrivains et de gens distingués des deux sexes. Ses occupations lui laissaient le temps d'écrire; elle avait du succès; le moment était venu de rebondir et elle demeurait ifiaissée. « Je suis un lierre », dit-elle quelque part. Les lierres ne se redressent pas, ils :?lierchent un arbre. Miss Evans cherchait ^n arbre.
Parmi ses nouveaux amis de Londres était un petit homme chétif , tout grêlé de petite vérole. Ce qui lui restait de figure était mangé par la barbe et les sourcils. Les yeux enfoncés, la bouche en saillie, hérissé, dépeigné, il aurait fait frémir M. Robert Evans et les ^tes Pearson par l'incorrection de sa tenue.
^ if comme la poudre, gai comme un pinson, l»rillant causeur et esprit facile, c'était un louche à tout, faisant ceci, et puis cela, parais- !^t, disparaissant, reparaissant, réussissant,
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lU' réussissant pas, et toujours de bonne Iniinour. Il avait été commis négociant, étudiant (Ml médocine, philosophe, journaliste, ntuiancicr, auteur dramatique. II avait joué 1rs Arlequins dans une troupe ambulante. Il avait scandalisé Edimbourg en faisant le malin une conférence à Tlnstitut philosophii|ne et en jouant Shylock le soir. Thackeray s'alliMidait ii le rencontrer un jour dans Piccatlilly monté sur un éléphant blanc, et tout Lontlnvs aurait trouvé cela aussi naturel que Thaikeray. Il était de ces gens dont rien n'él<Mni<^, qui amusent toujours, fatiguent souvent, que personne ne prend au sérieux et (|u'<)n ne pi»ut s'empêcher d'aimer. Cet original S(» nommait George-Henry Lewes. Il avait (l(Mix ans de plus que miss Evans, étant nr en 1817, Lorsqu'ils se rencontrèrent, il avait triMite-cpiatre ans, elle en avait trenlcdrux.
il lui déplut d'abord beaucoup, puis moins.
Il devint l'IiomnK^ utile, qui conduit au spectacle les (b'nioiselles isolées. Bientôt il fui riionnn(^ nécessain\ Elle se reprochait dVn avoir dit du mal. « Il vaut mieux qu'il ne
parait, écrivait-elle. Sous son air étourdi et fat, c'est un homme de cœur et de conscience. » Un peu plus tard : « Le pauvre Lewes est malade.... Il est parti. Pas d'opéra et pas de plaisir pour moi d'ici un mois! »
De son côté, elle lui plaisait. Sa laideur était toujours la même et Lewes n'avait pas deviné son génie, mais il aimait son esprit ouvert, sa droiture, sa chaleur de cœur. Et puis elle lui corrigeait ses épreuves, au besoin lui faisait ses articles. Ils s'aperçurent un beau jour qu'ils étaient indispensables l'un à l'autre.
Il y avait une difficulté : Lewes était marié. Il était séparé, mais sa femme vivait et il en avait trois enfants, qu'il faisait élever en Suisse. Ces circonstances ne l'arrêtèrent point, et il écrivit à miss Evans une longue lettre par laquelle, sans rien lui cacher, il lui demandait de venir vivre avec lui comme mari et femme. Miss Evans interrogea sa conscience, qui lui répondit : « Va ! » Sa conscience avait toujours eu sur le mariage des opinions particulières, très différentes des opinions courantes. Longtemps avant d'avoir rencontré Lewes, elle traitait nettement de « diabo-
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liquo » la loi qui enchaîne un homme à IVpou.so devenue « un cadavre vivant ». Enleiulons-nous bien. Elle ne rejetait pas la loi morale <hi mariage, mais sa loi sociale. Elle tenait btsaucoup à ce qu'il nV eut pas do confusion lîi-dessus dans l'esprit du public, et il est même amusant de l'entendre se défendre avec énergii», quelques mois après avoir suivi Lewt»s, de partager « le relâchement de Topinion et d(»s mœurs en France relativemeni au lit^i du mariage * ». Il aurait été trop cruel pour la vertueuse Angleterre, qui est, comm( rliarun sait, la grande fabrique de moralité (In globe, de v(»ir son illustre apôtre du devoir, si sévèiM' pour ses héroïnes , verser dans la ])roverbiale immoralité française. Ce calic( lui fut éi)argné. « L<' ciel me préserve, sï'cria miss Kvans *, d'entreprendre la défense do la morale française, surtout en ce qui concorni le mnriage! Mais il est indéniable quun( union contractée dans toute la maturité de b ])ensée et du sentiment et fondée uniqucmen sur une eonvc^nance intime et un attrait réci
i. Article sur Madainr de SaUéj de Victor Cousin. 2. Ibid.
proque tend à mettre la femme en plus étroite communauté d'intelligence et de sympathie a\ec rhomme.... La tranquillité et la sécurité du lien conjugal sont, sans aucun doute, favorables à la manifestation des plus hautes qualités chez les personnes qui ont déjà atteint un degré élevé de culture ; mais elles entretiennent rarement une passion assez forte pour exciter toutes les facultés à travailler de concert à conquérir ou à garder Tobjet aimé, et pour transformer Tindolence en activité , la pesanteur d'esprit en perspicacité. »
En bon français, Tunion libre assure seule à la femme le plein développement de ses facultés. C'est le mariage nihiliste présenté en style abstrait et chaste. Tels étant ses principes, par quoi aurait-elle été retenue? Ni par la religion, puisqu'elle n'en avait plus, ni par la crainte du blâme , puisque ses amis ne la blâmeraient jamais de rien. Ce n'était pas non plus par le respect d'une famille trop humble pour être comptée. Elle ne prenait la place de personne : Vautre était partie. Elle ne nuisait pas à son autorité d'écrivain : elle ne se doutait pas qu'elle aurait jamais de l'autorité.
i38 PORTRAITS DE FfiMlIBS
Elle aurait pu se dire que le bonheur de Findividu doit être subordonné à la règle d'où dépend le bonheur de tous et que, suivant une belle parole, « il est indigne des grands cœurs do répandre le trouble qu'ils ressentent »; mais elle n'y pensa pas. Le génie est égoïste. Il veut vivre, il se sent gêné par les moules que la société a construits pour la foule des êtres médiocres et moyens, et il fait tout craquer. Maintenant, si Ton se rappelle à quel point la femme était femme chez George Eliot, à quel être faible et craintif, impressionnable et passionné, nerveux et fragile, la nature, par un caprice bizarre, avait donné un cerveau puissant, combien intense était chez elle le besoin de tendresse, avec quelle ardeur elle aspirait à « quelque devoir de femme, quelque possibilité de se dévouer pour rendre un autre heureux » (lettre du 4 décembre 1849), on no verra qu'un dénouement inévitable dans la réponse que miss Evans fit à la lettre d® Lewes. Le 20 juillet 1854, ils partirent ensemble pour le continent.
Ses amis furent atterrés, sa famille romp^^ avec elle, le monde lui tourna le dos. Sa coï^'
Btemation devant Teffet produit serait rîsible si elle n'était si amère. Jusqu'aux Bray qui ne comprenaient pas et qui seraient peut-être perdus pour elle ! Deux lignes tracées sept ans après mettent à nu la blessure terrible de ce cœur qui s'égarait, mais qui n'a jamais fait le mal sciemment. George Eliot écrivait à l'une des rares amies restées fidèles au moment de l'éclat, en faisant allusion aux autres personnes restées fidèles : a La li^te en est si courte que je me la rappelle* facilement et que je me la Técite souvent. » — La souffrance fut d'au- ^nt plus aiguë qu'il lui fut toujours impossible rfe comprendre qu'on la condamnât. Lorsque sa sœur chercha à se rapprocher d'elle, George Eliot le prit sur le ton généreux de l'innocent offensé qui consent à « oublier le passé » et à pardonner. A Mme Bray elle écrit : '< S'il est dans ma vie un seul acte que j'aie accompli sérieusement, une seule relation que cjue j'aie formée sérieusement, c'est mon union eivec M. Lewes. Il est naturel que vous vous mépreniez sur mon compte, car non seulement vous connaissez mal M. Lewes, mais vous ignorez les changements qui se sont faits
t «0 PORTRAITS OS FEXMEa
•îi mni lans Itfs ilemières années... Mais il .•«*r un*' •liu**»* ilii moins »pie je puis vous dire. Lf** !i»»ns tnrm»'»s *'t rompus à la légère soni .'r- .jm» il* Il irc'i'ptt? pas »'n théorie et ce que je II»* ;)iiinT:iis iilmfttp* «ians ma vie. Les femmes i[iii «' ••c)iitenti*nt «!»• in-s sortes île liens naghsf^nt fjtfs l'cminie j»* l'ai fait. Qu'une personne t'im»*»* .ia-<l«?ssiis lies opinions du monde, iiiFranrlii»* ili?> siip»Tstitii>ns et suffisamment familier»' .ivim- 1»îs réalités Je la vie, déclare «{Ile m«?s r».'lati»jns av».M: il. Lewes sont immoral».*s, j»? ne puis m<.* l'expliquer qu'en me rap- [n'iaiit toute la subtilité et toute la complexité «l«'S iiitlueiiees «[ui fa»;oiineiit l'opinion. Mais]»' fais »»n siu'l»* «l»? m i.*q souvenir et je ne w laiss*.* pas alN.'r à fi»?s pensées arrogantes ou [)«*u <;liaritablt>s sur le compte de ceux qui non? coinlamui'nt, alors même que nous avions le «Iroit dattenjlrH d'eux un verdict un peu dif fén'iit. .' Lettre du i septembre 1855.) Aun( autrr correspondante elle déclare sa volonl»
forrn<*llt* d'étn* appelée désormais Mme Lewes " J'ai îu:ce[)té et supporté, ajoutait-elle, toute les responsabilités d'une femme mariée, <* lorsque je vous aurai <lit que nous avon
trois grands garçons qui m'appellent : « mère », TOUS comprendrez que ce n'est pas seulement par égoïsme ou pai: dignité personnelle que j'invite toute personne qui me respecte à ne plus me désigner par mon nom de fille. »
A ne juger que superficiellement, la suite donna un démenti à la théorie sur laquelle George Eliot, romancière, devait échafauder tout son système de morale et qu'elle a exposée dans maint endroit de ses ouvrages, entre autres dans ces lignes de Romola : « Nos actions sont comme nos enfants, qui vivent et agissent en dehors de notre propre volonté. Bien plus, on peut étrangler des enfants; des actions, jamais : elles possèdent une vitalité indestructible, à la fois en nous et hors de nous. » Miss Evans parut aussi heureuse avec Lewes que si leur bonheur avait été légitime. Elle reconquit en partie SCS amis et, sur la fin, le monde, à force de dignité et de tenue. Elle eut la gloire, elle fut aimée comme elle avait rêvé de l'être, et, ce qui est plus extraordinaire que tout cela, iiUe n'expia pas plus au dedans d'elle qu'au dehors. Loin de subir l'espèce de détérioration
'f<:a D^ il. iL.LCt^. «.'a loK dDka s^tf^^STUSI ri L iil.ii': >:ar*:ia.': -çïk juKttkie 5^ fil. EHî'
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En atlendant, sa « nouvelle expérience », 4
comme ellel'appelait.réussissaitd'une manière 'i^
à engourdir ses scrupules si elle en avait eu. j
Ce sont, dans son Journal, des expressions •
de bonheur toutes les fois que sa pensée est ^
ramenée vers Lewes, Le contact d'un esprit s
gai et alerte la stimulait et la mettait, pour i
ainsi dire, en équilibre. D'autre part, le lierre '
avait trouvé son arbre. Lewes se plaça entre I
elle et le monde en homme de cœur, et prit aussi pour lui les tribulations de la vie quotidienne. On lui a reproché d'avoir eu sur elle ^nc mauvaise influence littéraire, d'avoir encouragé son goût pour les écrivains allemands, •^i de l'avoir mal conseillée pour ses romans. 'Ji a dit aussi qu'il avait retardé son retour &
la tolérance religieuse, et qu'eu revanche, sans avoir précisément entamé ses principes de morale, il Tavait rendue plus indulgente pour les égarés. Sur ce dernier point, en vérité, il n'a pas eu tort. Les Anglais, qui na sont pas plus des saints que d'autres hommes^ sont trop disposés à faire consister la vertu à manquer d'indulgence pour les autres. La compassion pour le pauvre pécheur ne fait pas partie de la respectabilité britannique. J'ose dire que celle-ci n'y perdrait pourtant rien, et que, si Lewes n'a jamais donné de plus mauvais conseil à George Eliot que d'inscrire l'indulgence pour le prochain dans son code de morale, je l'absous de grand cœur. Elle auraitmême abusé un peu plus de l'avis que j o n'y verrais pas de mal. L'influence littéraire de Lewes est plus discutable, mais on est obligé de tout lui pardonner, parce que, sans lui, George Eliot n'aurait pas écrit de romans ; George Eliot n'aurait pas existé; nous n'aurions eu que miss Evans et ses articles laborieux, qui seraient tous parfaitement oubliés aujourd'hui. Elle en avait fait beaucoup sans percer au delà d'un petit cercle de lecteurs. Lewes lui suggéra de s'essayer
ians la fiction. Il y revint, insista, la pressa, Qon qu'il eût confiance, mais plutôt pour mesurer ses forces. Au fond, il croyait qu'elle échouerait dans le dialogue et dans les parties dramatiques. Elle consentit enfin à tenter l'aventure, écrivit Amos Barton^ la première des Scènes de la vie cléricale^ et lut son manuscrit à Lewes. Quand ils furent à la mort de Milly, ils se mirent tous les deux à pleurer et Lewes l'embrassa en disant : « Vous êtes encore meilleure dans les parties tragiques que dans le comique. » Amos Barton commença à paraître dans une revue, anonymement, au mois de janvier 1837. Les autres Scènes suivirent à de courts intervalles, et le tout fut immédiatement réuni en volume. La couverture portait : par George Eliot.
Le succès fut immense et la curiosité vivement excitée. Le secret avait été bien gardé, et le public cherchait en vain qui était George Eliot. Dickens reconnaissait une main de femme. Thackeray était sur que ce n'était pas "ne femme. Mme Carlyle écrivait à l'auteur ^^connu qu'il devait être un peu vieux, avoir "^o femme et beaucoup d'enfants, aime^ l^^
cliîens et être au moins cousin germain d'un clergyman. Plusieurs soutenaient que George Eliot ne pouvait être qu'un ecclésiastique et discutèrent s'il était de la haute ou de la basse Eglise. Les pasteurs dissidents du comté de Warwick reconnurent un des leurs, un M. Liggins, qui nia faiblement, reçut les compliments, mangea les dîners en l'honneur de George Eliot et ne s'opposa pas à ce que ses admiratrices organisassent une souscription en sa faveur, car « l'ouvrage ne lui avait rien rapporté du tout », ce qui était rigoureusement vrai. M. Liggins, un bon jeune homme du reste, qui lavait ses tasses lui-même tout en recevant les hommages du Warwickshire, devint le cauchemar de la vraie George Eliot.
Elle fut tellement dépitée, surtout lorsqu'elle vit M. Liggins, qui prenait goût à son rôle, accepter aussi la paternité à^Adam Bede, qu'elle n'y put tenir et se démasqua.
Elle ne traitait pas légèrement ce qui touchait SOS romans. Elle avait dès le début envisagé son rôle de romancier comme un apostolat. Sa mission était do développer la sympathie, de répandre la paix et la bonne volonté
parmi les hommes. « Le seul effet, disait-elle, que je désire ardemment de produire par mes écrits, c'est de rendre mes lecteurs plus capables àHmaginer et de sentir les peines et les joies de ceux qui diffèrent d'eux en tout, sauf en ceci : qu'ils sont des créatures humaines pleines de luttes et d'erreurs. » Qu'elle ne doutât pas d'atteindre son but, le passage suivant d'une lettre à son éditeur le prouve :
« Oui, je suis sûre à présent ({uJAdam Bede valait la peine d'être écrit, qu'il aurait valu la peine de vivre de longues années pour récrire. » Et elle attribuait son succès à ce qu'elle se détachait, en composant, des préoccupations étroites et personnelles : « J'écris ce que j'aime et ce que je crois, ce que je sens être vrai et bon. » Elle jouissait délicieusement de penser qu'elle ne travaillait pas pour « un auditoire de critiques et de cercles littéraires », comme tant d'auteurs « futiles »
qu'elle souhaitait au fond des abîmes, mais pour la foule, qui a soif de vérité.
Elle aurait bien voulu à présent envoyer les critiques rejoindre les auteurs futiles. Tant qu'elle avait tenu la férule, elle l'avait maniée
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mêmes, qui ne lui semblaient jamais tomber juste, que, pour ménager ses nerfs, Lewes dut prendre le parti de lire les journaux le premier et d'y enlever les articles où il était question d'elle, soit en bien soit en mal.
La critique ne Tavait pourtant pas malmenée, loin de là. George Eliot fut portée aux nues dès son début, et les seules de ses œuvres qui aient reçu un accueil douteux sont ses vers, qui prêtent beaucoup à la discussion, et les Impressions de Théophraste Un Tel, galimatias triple s'il en fut jamais. Le reste fut une suite de triomphes, à propos desquels, puisque nous ne nous occupons ici que de la femme et non de l'écrivain, nous ne ferons que deux ou trois remarques.
Le succès est venu à George Eliot par où elle l'avait désiré. L'Angleterre a été remuée par l'élévation de sa morale. Aucun romancier n'avait encore fait une guerre aussi rude à l'égoïsme et présenté l'oubli de soi comme un devoir aussi impérieux. Elle disait ; « Je m'efforce de prendre un vif plaisir au soleil qui brillera quand je ne ^erai plus là pour le voir », et elle tâchait d'amener les autres à
viser au même renoncement. Son pays lui a été reconnaissant du chaud courant de sympatliie qui circule dans ses œuvres et qui a amolli bien des cœurs, parmi ses milliers de lecteurs, en faveur des déshérités de ce monde: les médiocres, les ennuyeux, les humbles, les êtres ridicules ou laids, en un mot, tous les gens accoutumés à ne pas intéresser et qui n en ont que plus besoin de se sentir reliés par une fibre sympathique à Thumanité supérieure ou prospère. Si ses livres lui sunîvent longtemps (elle s'était prise à en douter dans sa vieillesse), ils le devront à la noblesse de son enseignement plus qu*à un art qui n'a pas été sans défaut, loin de là.
Oserai-je dire que cet enseignement même ne me parait pas irréprochable? qu'il est possible, selon moi, d'en concevoir un, sinon plus pur, du moins plus doux et plus encourageant? A mon avis, ce réseau à la fois flexible et serré de causes et d'effets, où M. Emile Montégut voit avec raison la formule du roman de George Eliot, cette espèce de filet d'actions premières et de conséquences forcées dans lequel elle enferme l'homme, ressemble
un peu trop à la fatalité antique. Si aucun regret, aucun remords, aucun effort ne peuvent jamais « étrangler une de nos actions », il n*y a plus qu'à se croiser les bras après la faute commise. Il arrive à tant d'entre nous de faire le mal que nous ne voudrions pas, qu'il est cruel de venir nous dire : « Ce mal, vous ne le déferez jamais. Il vit et il agit en dehors de votre propre volonté. Sa vitalité est indestructible en vous et hors de vous. » Alors, à quoi bon lutter? A quoi bon vivre?
Je voudrais aussi à ses héroïnes des cœurs plus faibles, une justice moins exacte envers ceux qu'elles aiment. On ne mesurera jamais le bien que la femme a fait en sachant pardonner, et les femmes de George Eliot pardonnent peu. Dans Rotnola^ à la première action répréhensible commise par Tito, sa femme, qui l'adorait et qui n'avait jamais vu que du bien en lui, se détourne avec aversion. Elle ne fait pas un effort pour l'arrêter sur la pente, il ne lui jaillit pas du cœur un seul mot pour relever un malheureux qui tombe et qui est son époux. Elle l'accable de son
mépris et de sa colère et rabandonne à son sort, parce qu'une créature vertueuse et fière n'a plus rien de commun avec l'homme qu elle a cessé d'estimer complètement. C'est une manière de comprendre le devoir satisfaisante pour l'orgueil et, en outre, fort conmiodc, mais un peu sommaire. On regrette pour la charmante Romola qu'elle ait eu la conscience tout à fait en repos après cette exécution.
George Eliot cite dans ses lettres un cas analogue, qu'elle avait observé dans la vie réelle. Un homme s'enivrait. A force de douceur et d'énergie, à force d'avoir pardonné, sa femme réussit à le guérir de son vice. George Eliot admire la femme, mais elle déclare qu'il peut y avoir deux opinions sur sa conduite : on peut l'approuver ou la blâmer d'avoir supporté un époux dégradé, même dans un dessein louable. Là est Terreur, la paille du système, introduite par Torgueil. Il ne peut pas y avoir deux opinions sur la femme de l'ivrogne : elle avait raison et Romola avait tort. Il faut quelquefois être trop bon pour l'être assez.
Cette raideur est un des rares signes de
sécheresse que ron découvre chez George Eliot. Elle est en contradiction avec la tendresse de sa nature, mais si jamais caractère ne fut pas tout d'une pièce, c'est le sien. Il faut toujours s'attendre avec elle à une complexité d'idées et de sentiments qui déroute l'observateur, et dont une sorte de reflet, semble-t-il, paraissait sur son visage. Mlle Blind rapporte que, sur la fin, il n'y avait rien de plus étrange que ce vieux couple allant faire sa promenade quotidienne. Lcwes ressemblait à « un réfugié polonais pas peigné et pétulant » ; George Eliot, avec sa grosse tête et sa longue figure sur un corps malingre, avait un air de sibylle. Ils marchaient d'un pas pressé, en gesticulant et en causant avec animation. Il me semble voir passer deux vieux farfadets réduits à faire une fin dans la philosophie. Chez eux, aux jours de réception, Lewes gardait sa vivacité , George Eliot avait une attitude grave. Elle restait assise dans son coin , avait le geste rare et lent et parlait presque bas, d'une voix sourde et douce, avec le langage élaboré d'une élève de miss Rébecca.
Courbée vers son interlocuteur, les veux dans SOS yeux, elle s*absorbait au point de ne pas s'apercevoir de l'entrée des visiteurs. La société anglaise s'était à moitié réconciliée avec elle, sa maison était recherchée par beaucoup, sinon par tous, et s'il est vrai, comme on Ta dit, que sa fausse position avait (ini par lui peser, ce ne fut pas au point de détruire son bonheur. Elle élail admirablement sincère, et son Journal est un témoin irrécusable dp son bonheur n intense » et de son attachement inébranlable pour l'homme qu'elle appelait un <« mari sublime ».
Toute bio<:rapliie diminue d'intérêt à mtsure que b» héros devient célèbre. Le mol est de Ticor^e Eliot et très vrai en ce qui la concerne. I^Pendant les vingt années qui suiwenl l'apparition de son premier roman, sa vie fui unie, sans autres événements que l'enfantement d(î ses ouvrages et de nombreux vovaires sur h» continent. A la vérité, ses idées subissaient une nouvelle évolution, car son esprit était de ceux à qui Timmobililé rst impossible, mais le travail s'accom-
plissait à présent sans la fougue d'autrefois, presque avec sérénité. Elle était tombée sous l'influence d'Auguste Comte. « Il a illuminé ma vie », disait-elle avec reconnaissance à propos de la Politique positive. — Les disciples de Comte n'ont jamais regardé George Eliot comme un des leurs; elle rejetait une trop grande partie du système pour appartenir à l'école ; mais elle prenait part au mouvement positiviste, et ce fut en faveur de Comte qu'elle renonça à l'indépendance intellectuelle qui avait suivi sa rupture avec la religion. Sans accepter une autorité, elle se soumit derechef à une discipline mentale. Au fond, elle était moins faite que qui que ce fût au monde pour s'en passer.
Elle avait un trop grand besoin de s'appuyer. Sa forte éducation protestante avait été impuissante à lui donner la vigueur nécessaire pour porter seule « le poids de ce monde inintelligible » (lettre, fin 1844), et celui de nos responsabilités envers les autres et envers nous-mêmes. Il lui aurait fallu, au sortir de Griff, un de ces directeurs spirituels qui firent la gloire du clergé catholique
1S6 PORTRAITS DE PBXMBS
français au xvii' siècle. L'influence de Comte IIP se trouva pas en désaccord avec le besoin intime do son Ame. Comte n'aimait pas le pr(»tostantismo, mais il reconnaissait les services que rÉgliso romaine avait rendus à riiunianité, no fût-ce qu*à titre transitoire. (îcorpo Eliot se mit à suivre les cérémonies (hi culte catholique. Il serait puéril de chervhvT à do>'incr ce qui serait advenu ■ si elle n'était pas morte sitôt après Lewcs, iconoclaste endurci et militant, mais nous devions indiquer la teinte catholique de plus en plus prononcée de TAgre mur.
L été de 1878 fut particulièrement mauvais pour Lewes, dont la santé était ruinée, cl pour sa compagne, qui n'était guère plus robuste. Les beaux jours d'automne amenèrent un mieux pour tous deux, mais, vers la mi-novembre, Lewes lit une imprudenc<î, prit froid et tomba gravement malade. Il mourut le 28 du même mois. L'Angleterre Ta jugé sévèrement. Elle lui en a voulu d'avoir été rinslrument de la chute d'une George Eliot.
L'équité exige que l'on se demande s'il a réellement été l'instrument ou seulement
roccasion. On remarquera que ron est ici on présence, non d'une passion, mais d'une idée fausse. Les amis de miss Evans Font toujours défendue d'avoir cédé à la tyrannie de Tamour. Ils ont représenté son union avec Lewes comme un mariage de raison conclu dans des circonstances un peu particulières, sur lesquelles miss Evans avait passé à cause de sa notion personnelle du bien et du mal, Lewes avait donc profité de la situation; il ne Tavait pas provoquée.
Il fut violemment regretté pendant six mois. Qu'on ne sourie pas de ce chiffre.
Combien d'entre nous sont sûrs d'être pleures pendant une demi-année? George Eliot parlait de bonne foi de son « deuil éternel », de « la douleur qui ne guérirait jamais », et l'ironie des choses humaines voulait qu'elle en parlât justement à M. Cross. C'était un ami dévoué et un galant homme. Avec lui, elle s'épanchait. Ils lisaient ensemble Dante et la Bible , Chaucer et Wordsworth ; ils allaient ensemble aux musées, et George Eliot, malgré ses soixante années, sentait son cœur se ranimer au contact de cette
158 PORTRAITS DB PEMIIBS
jt'une et chaude affection; M. Cross était beaucoup plus jeune qu*elle. Elle ne songea pas qu'elle s*6tait elle-même la meilleure (*xcusc pour le passé en prouvant que Lewes n*avait pas été pour elle Thomme unique; ou, si elle y songea, le plaisir d'être aimée el soutenue, la joie de rentrer dans la régularité, emportèrent ses scrupules. Le 6 mai 1880, ellt* causa au public un étonnement pn^sque aussi vif qu'en 1854 : elle épousa M. Cross. Elle ne se dissimulait pas que plus iVun « lro!iverait son action incompréhensible » el qu'elle allait « blesser bien des personnes dont elle se souciait ». Elle passa outre, et les lettres écrites pendant son voyage de noces sont les plus curieuses des trois volumes. Ce sont les seules où il v ait de l'expansion. Le bonheur a vaincu les longues habitudes de réserve. Elle a des ravissements qui ne se peuvent contenir , des heures où l'univers lui paraît si beau qu'elle
a bt»soin de le crier. Nous croyons que si l'on compare ces dernières lettres au reste de la correspondance, d'un ton si froid et si fruindé, le caractère de George Eliot achève
s'éclairer. M. Cross explique Lewes, et ciproquement. La femme qui possède Lcore une telle chaleur de sentiment sous 5S cheveux gris a beau avoir une intelliince virile, elle est la sœur de Juliette et de ssdémone, et aussi incapable qu'elles de ire toute sa joie de Têtu de de la philosolie allemande et de la sociologie : « Je me intais devenir dure, — je sentais la source 3 la tendresse et de la sympathie se desséler; — elle a été rouverte par un grand m d'amour. » — On n'est pas plus femme ae George Eliot, et son histoire n'est énimatique que si l'on part de l'idée contraire. Elle ne jouit .pas longtemps de son nou- 3au bonheur. Elle mourut la même année, 22 décembre 1880.
George Eliot a eu toutes les faiblesses de m sexe. Elle a été tendre et généreuse, ithousiaste et dévouée, exigeante, jalouse, oltronne. Son âme affamée d'affection était 'connaissante de ce qu'on lui donnait et sans ol contre qui la repoussait ; mais le besoin être aimée, de tenir un cœur d'homme entre es mains, avait chez elle Tâpreté particulière
qu'il prend souvent chez les femmes laides : il lui a fait commettre la seule erreur de sa vie et sa plus grande maladresse. Ses sentiments étaient délicats et nobles, mais ils la dominaient, la rendant susceptible et exclusive.
Drguoillouso, elle poussait la timidité à un degré qui n'accompagne d'ordinaire que Textrènie défiance de soi-même ou Textrème vanité, et elle n était pourtant ni vaniteuse, ni humble ; elle avait l'ambition trop haute et trop impatiente, Tesprit trop large, pour s'cml)arrasser des mesquineries de Tamourpropre, et à peine sut-elle penser qu'elle eut la conscience, je ne dirai pas exagérée, mais très complète, do sa valeur et de son droit il la faire reconnaître. Elle divisait le travail de l'humanité en deux lots : le travail inférieur, destiné à être exécuté par les êtres inférieurs et moyens, particulièrement par les femmes, et le travail supérieur, sacré, que pou sont en état d'accomplir. La petite Mary- Ann, la gamine ébouriffée qui allait à l'école avec les jeunes paysans et leur grimpait sur le dos, se sentait appelée au lot sacré.
Tous ceux qui l'ont approchée l'ont louée
unanimement d'une infinité de qualités grandes et rares; je ne vois pas que personne ait loué son naturel ou son abandon.
Ses lettres n'ont jamais Taccent intime et familier, ni le tour facile ou imprévu ; pour tout dire, elles manquent de grâce, et telle est George Eliot dans sa correspondance, telle semble bien avoir été George Eliot dans sa conversation et sa manière d'être. Elle répondait à ridée que les enfahts se font d'une femme de génie : une dame dont on a peur et qui ne dit que des choses difficiles à comprendre. Le sérieux de son esprit et de sa physionomie a causé la méprise d'une partie du public, qui l'a crue aussi peu de son sexe que possible, d'où des étonnements profonds.
Encore une fois, c'est le contraire qui est la vérité. En ne l'oubliant pas, on comprend tout, dans sa vie; dès qu'on l'oublie, l'histoire de George Eliot devient incompréhensible.
Maintenant, si nous recherchons, comme elle voulait que le fit tout biographe, la signi- 'Jcalion que son expérience peut avoir pour SCS semblables, nous arrivons h une conclu-
sioii très morale, encourageante pour la vertu. Son exemple prouve combien on se trompe lorsqu'on s*imagine simplifier et faciliter sa vie en secouant les contraintes établies par la prudence ou les préjugés de la société : on la complique au contraire de manière à dégoûter tous les gens sages des rébellions et à leur faire juger, fussent-ils hérétiques en morale, que le mieux est encore de suivre la bonne vieille routine. Cela dit, personne, croyonsnous, n'hésitera à faire descendre sur George Eliot un rayon de Tindulgence qu'elle a refusée à ses héroïnes, par délicatesse peutêtre et par un retour personnel. Personne ne niera que celte femme remarquable a mérité non seulement notre admiration, mais noU^ estime, et personne ne la lui marchandera.
MARY WOLLSTONECRAFT ÇODWIN
accuser le monde de cruauté à son égard. Il est trop évident qu'elle était à elle-même son guignon. Quand la Providence ne lui envoyait pas de malheurs, elle en cherchait; et quand Satan ne lui tendait pas de pièges, elle en fabriquait et tombait dedans exprès, pour voir comment elle s'en tirerait. Le résultat a été une existence plus pittoresque que ne Tadmettent les gens d'ordre en morale, et, dans ce cadre fantaisiste, une figure originale et très vivante.
Nous croyons qu'on reverra avec quelque intérêt, en tout cas avec quelque amusement, une fille d'esprit et de cœur, sinon de sens, qui a eu son heure de célébrité comme auteur, dont les idées sont en passe de bouleverser les constitutions et dont les allures d'amazone pédante, souvent imitées depuis, étaient une trouvaille de son temps.
Man* Wollstonocraft vint au monde en 1 759.
On i^ore le lîou de sa naissance. Ses parents, lous deux d'origine irlandaise, habitaient TAnjflelerre ; mais c'était de ces gens dont il est difficile de suivre la trace. I>; père, M. John W'olUt/>necraft, ne pouvait ni rester en place ni se tenir à rien. Il vivait en Juif errant, passant de ville en ville, de comté en comté, tantùt négociant, tantôt homme du monde et rentier, UntAt fermier, ayant c/a et là un enfant de plus, ^'mant son argent sur les grandes roules et î'issi, par malheur, dans les tavernes, toujours 'n colère — contre les voyages,contre sa femme, ^'s enfants, le monde entier — et devenant KrrKre quand il avait bu. C'était un bohème et un brutal, qui opprimait cruellement les siens *'t auquel Mary dut de passer son enfance et sa
proniièro jeunesse parmi des tragédies dômes* tiiiues dont elle était bien innocente, mais qui lui donnèrent Thabitude et comme rinstincl des almospbères orasreuses. Elle était attirée par les ciels oharirés d^éolairs. <* J*aime surtout les gens quand ils sonl dans l'adversité », dîlelle dans une de ses lettres. Ce sentiment généreux la conduisit à ne pas redouter assez les catastroplies, soit pour elle, soit pour les autres. La prudence ne fut jamais son fait.
Sa mère était une femme à théories. Elle on avait pour toutes les circonstances de la vie, et elle exigeait de ses enfants une obéissauco passive, même lorsqu'elle commandait à la fois le blanc et le noir au nom des svstèmos qui hantaient sa faible cervelle. Il lui sera beaucoup pardonné pour avoir eu le mari qu'elle avait, tout propre à rendre ceux qui rapprochaient imbéciles; mais elle nVn fut pas moins insupportable. Elle harassait les siens de tracasseries sans lîn, jusqu'au moment où M. Wollstonecraft rentrait ivre et faisait une scène d'ivrogne, jurant , pestant , battant femme, chien et enfants. Quand Mary devint grande, une de ses occupations fut de veiller la nuit
pour venir au secours de sa mère, au cas où son père voudrait Fassommer tout à fait.
Il va de soi que, dans cet intérieur agité et avec CCS migrations perpétuelles, Téducation (les jeunes Wollstonecraft fut très décousue. [Is étaient six, trois garçons et trois filles, lyant tous reçu en héritage quelque trait Fâcheux du caractère paternel ou maternel.
La plupart étaient d'assez pauvres natures, et la famille entière était extraordinairement excitable; on eût dit une poudrière où chaque parole faisait étincelle. Mary, de beaucoup la
mieux partagée, bonne, courageuse et intelligente, prouva pourtant par la suite qu'elle n'avait pas eu impunément une mère à théories, et l'influence du père se trahit dans la petite fêlure qui faussa ses idées et la rendit singulière ou absurde dans ses actions. Ses biographes lui rendent un mauvais service lorsqu'ils s'efforcent de démontrer qu'elle fivait Fesprit parfaitement rassis. C'est parce fjue Mary Wollstonecraft n'avait pas le sens ?.ommun qu'on s'intéresse à ses malheurs :
ils seraient, autrement, trop ridicules.
Elle était assez jolie fille et devint très belle
iivro répanouissempnt de la trentaino, d'une hoiUïU» rappt^lant les femmes du Titien par ViwUxi lia t»ùiil »»l la couleur chaude des che- \i»ii\. L«'s ytuix étaient bruns et superbes. la plivsitïiiomii» mélancolique ; l'ensemble attirail U*s roirards el les retenait. L'habitude du rhai;ri!K dos roups et des larmes l'avait rendue ainîTo t»t ri>nrontréo ; toutefois elle s'égayait faoiIt*nit»iil. était alors brillante et s'amusait, il loirasioii, avec impétuosité. Elle aurait été cliarmatilo sans la petite fêlure, qui gâtait ses nH»illt»mvs iiualilés. Douée d'un esprit vigoun'U\ ri étoïid!!, qu'elle développa par des élihlrs séritMises, elle raisonna toujours de Iravt'i's ri orra constammont, selon son propre Hvru, dans un monde chimérique. Très féminine dans ses manières et ses sentiments, elle ne rernla point devant des idées et des mots déplaisants chez une femme. Affectueuse et oMipNinle, elle avait, selon l'expression d'un écrivain anulais *, « des idées romantiques sur la bonté » qui |)ortaient malheur i\ ses dévonemt^nls. O qu'elle entreprenait man-
4, Knowles, Lift* nf FuspIî.
quait ; les personnes auxquelles elle s'attachait avaient des infortunes inouïes; elle semblait une victime de la fatalité.
Son goût pour les gens dans l'adversité éclata dans le choix de ses premiers amis. Ce fut d'abord un révérend contrefait et excentrique, qui eut du moins le mérite, parmi ses étrangetés, de la pousser au travail; elle commença sous sa direction, à seize ans, k refaire son éducation. Ce fut ensuite les Blood, une famille faite exprès pour Mary WoUstonecraft, où les catastrophes pleuvaient du matin au soir. Le père était un ivrogne, la mère un zéro, lo fils un jeune saint méconnu par la police, la fille cadette une coquine, et la fille aînée se mourait d'amour pour un garçon timoré qui ne pouvait se résoudre à entrer dans la famille Blood. Une queue de jeunes marmots grouillait dans lo désordre et la misère. Marv vit la fille aînée, Fanny, et ce fut « comme la première entrevue (le Werther et de Charlotte * ». George, le jeune saint méconnu, eut aussi ses sympathies.
Tandis qu'elle s'appliquait, à bâtons rompus