Mme Robins Pennell
style en est mauvais, Targumenlation médiocre. Le livre n'a d'autre valeur que d'être une prophétie ; mais il faut convenir qu'à cet égard il est extraordinaire. Quelle foi, dans ces pages ! Quelle vision de l'avenir ! Le public sentit la sibylle sous le bas-bleu, car, tout en la raillant et l'injuriant, il dévora son livre, qui fut promptement traduit en allemand et en français. Mary WoUstonecraft devint célèbre, et la gloire ne la trouva point insensible. Le monde ne lui parut plus aussi mal fait ni ses plaisirs aussi méprisables. Elle ne jugea plus indispensable d'être vêtue comme Mardochée le jour où il apprit la condamnation de son peuple, le corps dans un sac et des cendres sur la tête. Elle eut des meubles et des ajustements, elle fut recherchée et courtisée, et tout était pour le mieux quand elle eut la maladresse de s'éprendre du mari d'une de ses amies, Mme Fuseli.
Elle n'y voyait point de mal, étant déterminée à ce que sa passion fût toute platonique. Toutefois (( elle ne trouva point dans ce plan toute la satisfaction qu'elle en attendait ». La phrase est de Godwin, son mari, enfant
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terrible s'il en fut et qui explique, en mettanl les points sur les i d'une façon inconcevable, pourquoi l'amour platonique ne tarda pas à être « une source de tourments perpétuels »> pour Mary. La situation devenait intolérable. Mary résolut de partir pour Paris, et les Fu- .seli, après avoir promis, à l'origine, de faire le voyage avec elle, se gardèrent de l'accompagner. Ell(î se mit en route au mois de décembre 1792. Ce voyage marqua la troisième étape de sa carrière : celle où elle entreprit d'appliquer les théories amassées pendant les années de préparation.
Le moment était singulièrement choisi pour lir à Paris en partie de plaisir. Paris était rendant beaucoup moins morne que nous .
nous le figurons à distance. On n'y avait 5 complètement dit adieu aux mondanités; 'Iques salons étaient restés entr'ouverts, et )olilique fournissait des spectacles intérests aux badauds et aux Anglais en voyage.
^y raconte dans une de ses lettres qu'elle a passer Louis XVI se rendant au tribunal olulionnaire, qu'il y avait un monde fou
fenêtres et que c'était très imposant. Une re fois, elle est arrivée place de la Révolui comme les exécutions venaient de finir et
a harangué la foule, car son radicalisme l'empêchait pas de détester le sang. On Ta
fait taire, on Ta entraînée : c'était encore une journée très intéressante.
L'auteur de la Revendication des droits dv la femme pouvait compter d'être accueillie chaudement dans mainte maison. Mlle Wollstoneoraft lit donc à Paris un assez grand noml)re de connaissances, parmi lesquelles un certain capitaine Imlay, Américain, hardi compa{*^non et sans préjugés, ayant fort vx le monde (»t fréquenté toutes sortes de sociôlos, aimable, entreprenant, un de ces hommes enfin dont toutes les femmes devraient st^ défier et qui leur plaisent à toutes. Il plul donc à Mlle Wollslonecraft, et, de sonciMé, il fut ravi de rencontrer une belle personne inlellijrenli», ayant toujours vécu honnêtement, convertie à Tidée (jui* << le lien du mariajre ne doit jKis lier après la mort de Tamour ». C/élail tout à fait Tavis du capitaine Imlay, inconstant de sa nature. Il se hî\la de profiter do l'aubaine i'I d'épouser Mary sous le manteau de la cheminée, vsans aucune formalité. Ils tinrent quelques mois leur roman secret, ce qui prouve (jue Mary, malf»ré tout, n'avait pas la conscience parfaitement en repos. Au mois
4' août 1793, elle prit son parti et alla habiter avec Imlay.
Il est connu que le cœur humain manque de logique ; un moraliste a même dit que Tillogisme était la meilleure preuve de la sincérité de nos sentiments. Il est connu aussi que la femme excelle dans des contradictions du sentiment dont Thomme aurait tort de se plaindre, car, s'il en est quelquefois la victime, il s'arrange le plus souvent pour y trouver son compte. Dans la lamentable histoire que nous racontons, Thomme a été le bénéficiaire : la femme a fait tous les frais de la pièce et n'a eu pour récompense que les sifflets du parterre. Dès le mois de septembre, le capitaine Imlay, bénissant les doctrines nouvelles et l'absence de formalités, libre et tranquille, partit pour le Havre, où il avait des affaires, et laissa à Paris, seule et enceinte, la malheureuse Mary. Elle ne s'inquiéta pas tout de suite. C'est ici qu'apparaît l'illogisme de son sexe. Il ne lui était pas venu à l'esprit que le capitaine Imlay, avec son passé d'aventurier, appliquerait aussi lestement la fin de la théorie que le commencement. Elle le con-
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sidérait bel et bien comme son époux et lui écrivait des lettres brûlantes, qui devinrent déchirantes lorsqu'elle comprit qulmlay Tabandonnait.
Nous passerons légèrement sur les mois qui suivirent. C'est rélernelle et écœurante histoire de l'abandonnée qui cherche à retenir l'inlidèle parce qu'elle l'aime, malgré tout, et qu'il est le père do son enfant. Tous les chapitres en sont connus d'avance. D'abord les tendres reproches pour la rareté et la froideur des lettres, l'enimi de l'attente, les premiers soupçons, qu'un mot affectueux dissipe; puis la marée montante des doutes, les angoisses, les colères, les longs désespoirs coupés de fugitifs retours do tendresse accordés par l'amant moitié à la pitié, moitié aux importunilés; enfin le calvaire des supplications, le renoncement à toute fierté, à toute dignité, la mère prenant la place de l'amante et s'abaissant aux plus vils compromis pour sauver l'avenir de son enfant; pour dénouement, le suicide.
Mary WoUstonecraft essaya deux fois de se tuer, et l'opinion publique n'en fut pas dé-
sarmée. La tragédie était trop burlesque; le lïionde est sans pitié pour les chagrins ridicules. La rupture définitive eut lieu en 1795. Le cœur saignant, Mary reprit à Londres ses travaux littéraires et publia sa Révolution française^ le meilleur de ses ouvrages pour la composition et le style. Une partie de ses amis Feignaient de la croire mariée avec Imlay et lui restaient fidèles. L^apaisement se faisait en elle et autour d'elle lorsqu'elle rencontra, pour son malheur et pour sa honte, un autre adepte de Tunion libre et plus qu'un adepte, un apôtre : William Godwin.
Ce brillant écrivain, dont l'influence sur sa génération fut énorme et dont on ne lit plus guère qu'un roman, Caleb Wzlimms, était le plus grand songe-creux du monde, sans cesse perdu dans les utopies et eff'arant ses contemporains par son radicalisme. Il prêchait un plan de réforme de la société par l'anarchie, qui réjouirait nos réunions publiques. Tous les gouvernements sont mauvais : il supprimait le gouvernement. La propriété est une injustice : il supprimait la propriété, déclarant que tout objet doit appartenir à quiconque en
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a le plus besoin. Le mariage est contraire à la raison pure, parce qu'il gêne la liberté des époux : il supprimait le mariage et recommandait Tamour libre comme plus moral*.
Dans la vie quotidienne, le farouche révolutionnaire était un homme ponctuel et froid, méthodique comme un vieil employé. Ses journées étaient réglées, ses sentiments aussi; il n'oubliait jamais Theure et n'était jamais ému. Même amoureux, il avait toujours Tair d'être en affaires. Il disait à chacun ses vérités les plus dures, par principe, mais avec tranquillité. Il n'aimait pas les exagérations en conduite; un usurier, chez qui il dînait fréquemment, ayant eu maille à partir avec la justice et ayant invoqué son témoignage, Godwin lui écrivit une belle lettre pour lui expliquer qu'il ne pouvait pas, en conscience, répondre de son honnêteté ; après quoi il continua d'aller diner chez l'usurier, qui, de son côté, comprit la nuance et le reçut à merveille.
Il revit Mlle Wollstonecraft, qu'il avait déjà rencontrée jadis, très peu après la rupture