L'INDULGENCE
Pardonnez-leur, mon Dieu, car ils ne saTent ce qu'ils font I
— ÉrANGILB. —
« Cette parole donne à la fois le précepte et la raison de l'indulgence. 11 y a plusieurs manières de pardonner; toutes sont bonnes parce que toutes sont chrétiennes; mais ces pardons diffèrent entre eux comme les vertus qui les ont produits. On
tuent le plus sûrement sont celles qu*on porte avec soi dans le monde; il y a des désespoirs chroniques (si on osait le dire) qui ressemblent aux maux qu'on appelle ainsi : ils rongent, ils dévorent, ils détruisent, mais ils n'alitent pas. »
« Le désaccord dans les mouvements du cœur irrite comme le désaccord eu musique, mais fait bien plus de mal. »
par4piwê pour être pardooné; ou pardonne parce qu'on 66 recoonait digne de souffrir, c'est le pardon de l'humilité ; on pardonne pour obéir au précepte de rendre le bien pour Le mal ; mais aucun de ces pardons ne comprend l'excuse des peines qu'on nous a faites. Le pardon de Jésus-Christ est le vrai pardon cbrétien : a Ils ne saveut ce qu'ils font. » Il y a, dans ces touchantes paroles, l'excuse de l'offenseur et U consolation de l'offensé, la seule consolation possible de ces douleurs morales, où le mal qu'on nous a fait n'est, pour ainsi dire, que secondaire. Ce qui met le comble au chagrin, c'est de trouver des torts sans excuse à ceux qu'on aime ; là il y a une excuse : « Ils ne savent a ce qu'ils font ! » Ils nous ont déchiré le cœur, mais ils ne savaient ce qu'ils faisaient. Ils étaient aveuglés, leurs yeux étaient fermés ; vos propres souffrances sont le gage de leur ignorance. La pitié est dans le cœur de l'homme ; de grands torts viennent toujours d'un grand aveuglement. Comment croire qu'on puisse causer de sang-froid et volontairement ces cliagrins déchirants qui font souffrir mille morts avant de mourir? Comment croire qu'on voudrait briser un cœur qui, peut-être pendant des années entières, vous a chéri, adoré, excusé, qui avait fait de vous son idole ? Car telle est l'ingratitude, source des plus grands chagrins; elle consiste à méconnaître les sentiments dont on est l'objet, parce que le cœur est incapable de les payer de retour et d'en produire de semblables : il y a là cette impuissance, cette ignorance, qui font l'excuse. Donner l'affection à ceux qui ne la sentent pas, c'est vouloir donner la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds. Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent ce qu'ils font; pardonnez-leur sans qu'ils aient à faire retour sur eux-mêmes, sans que ce pardon me soit compté pour une vertu, puisqu'il n'est qu'une justice; mais ayez pitié de moi, et enseignez-moi à n'aimer que vous, et donnez-moi le repos! Ainsi soit-il. »
Il n'y a rien à ajouter à de telles paroles. Mais ces différents degrés dans le pardon chrétien , ce premier degré où l'on pardonne pour être pardonné, c'est-à-dire par crainte ou par espoir, cet autre degré où l'on pardonne parce qu'on se reconnaît digne de souffrir, c'est-à-dire par humilité, celui enfin où l'on pardonne par égard au précepte de rendre le bien pour le mal ,
' c'est-à-dire par obéissance, ces trois manières qui ne sont pas encore le pardon tout à fait supérieur et désintéressé, m'ont remis en mémoire ce qu'on lit dans l'un des Pères du désert, traduit parAmauld d'Andilly : « J'ai vu une fois, dit un saint abbé du « Sinaï, trois solitaires qoi atoieant reçu enseitiMe «ne même in- •jure et dont le premier s'étoit senti piqué et troublé, mais « néanmoins, parce qu'il craignoit la justice divine, s'étoit retenu « dans le silence ; le second s'étoit réjoui pour soi du mauvais « traitement qu'il avoit reçu, parce qu'il en espéroit être récom- « pensé, mais s'en étoit affligé pour celui qui lui avoit fait cet « outrage; et le troisième, se représentant seulement la faute de « son prochain, en étoit si fort touché, parce qu'il l'aimoit véri- « taUeflMRt, qu il pleufoit à et^todes terities. Ainsi l'on potrvoit <i«ircB ces ttm serviteurs êê Dieu «roi» di#éreïitâf moûte- « «ents, en l'ua k crainte du cMfknent , en l'autre Fespoir âe «b récompense, et dans le dernier le désintéressement et k « tendresse d'au parfeit amour. » Et n'adïnirez-vous pas cofli?- BBot l'esprit chrétien se maintient fidèle, en ceux qui font , à ►»»ws tes siècles^, et arrive à peu près dans le vieil abbé dtf Sioal ou dan» la grande dame de nos jours aut mêmes distifie^ tiong morales et aiux mêmes éclaircissements ?
Ainsi se couronne une des vie» leff pk» brillantes, les ph» ^plètes, les plus décemment mélangées qu'on puisse in^ergi- »er, où concourent la Révolution et l'ancien régime, où la rm^ 3ftfice, et l'esprit, et la générosité, forment un chm'me ; 0ne fie <le simplicité, de grand ton, de monde et d'ardeur sincère; iim ^paœionnée et pure, avec une fin admirablement chrétienne, coifflne on en lit dans les histoires de femmes illustres ^ dit^ septième siècle ; un harmonieuît reflet des talents délicats, natu- P^, et de» morts édifiantes de ce temps-là, mais avec un caractère nouveau qui tient aux orages de nos^ jours, et qui donne un
' Pnx singulier à tout l'ensemble *• Juin 1834.
' Parmi les personnes qtra nous avons dû consulter pour cette notice^ {' est impossible de ne pas nommer M. Yillemain, à qui nous avons souf ^cnt dérobé des jugements ou des impressions.
On aime^ après les révolutions qui ont changé les sociétés, et sitôt les dernières pentes descendues, à se retourner eu arrière, et, aux divers sommets qui s'étagent à Thorizon, à voir s'isoler et se tenir, comme les divinités des lieux, certaines grandes figures. Cette personnification du génie des temps en des individus illustres, bien qu'assurément favorisée par la distance, n'est pourtant pas une pure illusion de perspective. L'éloignemeot dégage et achève ces points de vue, mais ne les crée pas. 11 est des représentants naturels et vrais pour chaque moment social; mais, d'un peu loin seulement, le nombre diminue, le détail se simplifie, et il ne reste qu'une tête dominante : Corinne, vue d'un peu loin, se détache mieux au cap Misène.
La Révolution française, qui, en aucune de ses crises, n'a manqué de grands hommes, a eu aussi ses femmes héroïques ou brillantes dont le nom s'approprie au caractère de chacune des phases successives. L'ancienne société en finissant a eu ses vierges et ses captives qui se sont couronnées d'un vif éclat dans les geôles et sur les échafauds. La bourgeoisie en surgissant a produit bien vite ses héroïnes aussi et ses victimes. Plus tard, l'orage à peine s'enfuyant , des groupes célèbres de femmes se sont élancés, qui ont fêté l'époque du retour à la vie sociale, à Topulence et aux plaisirs. L'Empire a eu également ses distinctions dans ce sexe, alors pourtant de peu d'influence. On retrouvée la Restauration quelque nom de femme supérieure qui la représente dans la meilleure partie de ses mœurs et dans la distinc-
tion modérée de ses nuances. Mais ces diverses renommées successives, qui s'attachent à chacune des phases de la Révolution, Tiennent, en quelque sorte, trouver leur place et se donner rendez-vous en une seule célébrité qui les comprend et les concilie toutes dans leur ensenible, qui participe de ce qu'elles eurent de brillant ou de dévoué, de poli ou d'énergique, de sentimental ou de viril, d'imposant, de spirituel et d'inspiré, en relevant de plus, en encadrant tous ces dons par le génie qui les fait valoir et les immortalise. Issue de souche réformatrice par son père, M«n« de Staël se rallie par son éducation et sa première jeunesse aux salons de l'ancien monde. Les personnages parmi lesquels elle a grandi et qui sourirent à son précoce essor, sont tous ceux qui composent le cercle le plus spirituel des dernières années d'autrefois; lisant vers 1810, au temps de ses plus grandes persécutions, la Correspondance de M<°« du Deffand et dHorace Walpole, elle se retrouvait singulièrement émue au souvenir de ee grand monde, dont elle avait connu beaucoup des personnages et toutes les familles. Si elle s'y fit remarquer dans sa première attitude par quelque chose de sentimental et d'extrêmeméDt animé, à quoi se prenaient certaines aristocraties envieuses, c'est qu'elle était destinée à porter du mouvement et de l'imprévu partout où elle se serait trouvée. Mais, même en se continuant dans ce cercle pacifique, sa vie en devenait déjà l'un des plus incontestés ornements, et elle allait prolonger, sous une forme moins régulière et plus grandiose, cette galerie des salons illustres de l'ancienne société française. M"« de Staël reproduit donc suffisamment en elle cette manière et ce charme d'autrefois; mais elle ne s'en tient pas à cet héritage, car ce qui la distingue comme la plupart des génies, et plus éminemment qu'aucun autre, c'est l'universalité d'intelligence, le besoin de renouvellement, la capacité des affections. A côté des succès traditionnels et déjà classiques de M™« du Deffand, de M">« de Beauvau, qu'elle eût continués à sa manière en les rompant avec originalité, elle ne sent pas moins l'énergie récente, le génie plébéien et la virilité des âmes républicaines. Les héroïsmes de M"*' Roland et de Charlotte Corday la trouvent prête et sont à l'aise dans son cœur; ses délicatesses pour les autres nobles amitiés
^4 POnTHAlTS DE FKMMES.
p'f perde^l mi^. Vépitahle ^oeur d'André Ghénier en instioct de déYQM^ment, elle a un cri d'éloquence peur la reine^ çonorae lui pour Louis XYI; elle Tiendrait la défendre à la barre s'il y a¥ait ç))ance de la sauver. Elle subit bientôt; et, dans son livre de l'inj^&icç çtes p^iomSf elle ei^prime tQut^ la tristesse du stoïcisme f ertueui en ç^ t^ipps d'oppressipi^ où ('on ne peut que mourir. Squs la période ç|ifeçtoriale^ çe^ ^rits, sa conversation, sans exclure les qualités précédentes^ admettent un ton plus sévère ; elle soutient ^^ pause d^ la pbilosppbie, de la perfectibilité, de îa république (PQdérép et libre, tout mmm l'aurait pu faire la veuve de Oot^^oipcet. C'est ^]0H ou pou ftprès, dans la préface de ^a littérature comicléjfé^ c^y^ ^<« Rapports avpc k$ JlmiitutUms sociales, qu'elle eYpriip^t eette n^^le peosée : « Quelques viiis de Plutarque, une lettre de Brytus à Cicéron, des paroles de ÇatQU d'Utiqqe dans Ifi langue d'Ad^ison, des réflexions que la baine de la tyrannie inspirait à Tacite,... relèvent l'âme que flétrissaient les événements çqntemporfiiqs- n Et celtt ne Tempâcbe pas au ipéme nion^eqt de se rouvrir et de se complaire à toutes les amitiés de l'ancien monde, à mesure qu'elles reparaissent de Texil. ^t, tout à côté, eHe apprécie, elle accueille en son cœqr la renommée de fen^me de ce temps la plus ^P VOgue> la plus ornée et la plus pure; elle s'en entQure qqmme d'MPe guirlande, tandis que les Lettres de ^ruitts restent e.ntr'ouyerles encore, et que }A. de Mpntfnprency lui sQurit avep piétér Ainsi, tQur à tour ou à la foi^, le mouvement d'espn^ ^^^ salons du dix-bMitiènoe siàe(e, la vigueur des espérances nouvelles et des fqrles entreprises, la tristesse du patriotisn^e stoïque, comme le retour aui^ gf^cieuses amitiés et Taçcès aux modernes élégances, se mêlent qu se succèdent en cette âme aussi diverse q^e véritablement complètp. — Et plus tard, à sa rentrée en France après TEinpire, dans les trop courtes années qu'elle vécut, la voilà n\à saisit s^vec la même promptitude le sens des transactions nécessaires, et sa liaison plus fréquente, dans les derqiers ^^mps, avec des personnes comme M™« de puras, achève de placer en son existence tqutes les teintes caractéristiques des pbases sociales où elle a passé, depuis le salon à demi philosophique et nov^^teur de sa mère jusqu'au royalisme libéral de la Restî^uration. A la prepdr^ ^ous
ce i^mi de vuf , Texislenpe de M"p de Staël est dans son entier çpi][);np un grand empire qu'elle est sans cesse occupée^ non ppips que ce^ autre conquérant son contemporain et §on oppresseur^ à compléter et à fiugmenter. Mais ce n'est pas dans un $§D§ fliî^riel qu'elle s'agite; ce n'est pas une province après une province;, m royaume après un aut^'e^ que son {activité infatigable convoite et entasse : c'est dans ('ordre de l'esprit qu'elle Répand sans cesser c'est la multiplicité des idéçs élevées^ des seqtiments prqfonds, des Relations enviables, qu'^tlo çtierche à orgpiser en elle^ ç^^tour d'elle. Oui, eq ses années dfi vie entier^ et puissante, iw^tinçtiY^nqent^ pt par l'effet d'une sympî^tbie, d'une curiosité impétueuse, çUe aspirait, pn peut le dire avec élogC;, elle aspirait à vue Yasle cour, ft un epapire pr<)i88ant d'intelligence et d'aifectiop, où rien d'important pu do gracieux qe fût omis, où tQptes les distinctions de talent, de naissance, de patriotisme, de beauté, eu^^^i^^ l^ur trône sous ses regards : comme une impératrice de la pensée, elle aimait -^ enserrer dans ses libres doniaines tous les apanageç. jpuand Bonaparte la frappa, il en voulait confusément à cette rivalité qu'elle affectait sans s'en rendre compte elle-même.
Le caractère dominant de 1^^^ de Staël, Tunité priqçipale de tous les contrastes qu'elle eml)ras^it, l'esprit rapide et pénétrant qui circulait de l'un à l'autre f t soutenait cet assemblage merveilleux, c'éta^it à coup sûr la conversation, la parole impro- Tisée, soudaine, au moment où elle Jaillissait tpHte divine de la source perpétuelle de son âme : c'était là, à proprement parler, ce qui constituait ppur elle Içl vie, mot magique qu'elle a tant employé, et qu'il faut e^nployer si spuvent à son ex^Ripie en parlant d'elle. Tous les contemporaine se nao|:^treut iiqçinimes làdessus. Il en est d'elle comme du grand orateur athéniep : qui^nd 10US admirez et qi4e voug vqus émouve? aux pages spirituelles ou brûlantes^ quelqu'un toujqurs pept dire ; Que seraitrce donc si TOUS l'avie? entendue elle-même ? Les adversaires e\ les critiques qui se servent volontiers d'une supériorité pour en combattre une autre dans tout grand individu trop complet à leurs yeux*, qui prennent acte du talent déjà prouvé contre le talent
' « Sed mos est hominum ut nolint cumdem pluribus rébus excellerc, »
nouveau auquel il prétend, rendent sur ce point à W^ de Staël un hommage intéressé et quelque peu perfide, égal, quoi qu'il en soit, à celui de ses admirateurs. Fontanes, en 1800, terminait les fameux articles du Mercure par ces mots : « En écrivant, elle croyait converser encore. Ceux qui Técoutent ne cessent de l'applaudir; je ne Tentendais point quand je l'ai critiquée... » Longtemps, en effet, les écrits de M«»« de Staël se ressentirent des habitudes de sa conversation. En les lisant, si courants et si vifs, on croirait souvent l'entendre. Des négligences seulement, des façons de dire ébauchées, des rapidités permises à la conversation et aperçues à la lecture, avertissent que le mode d'expression a changé et eût demandé plus de recueillement. Mais, quelles qu'aient été chez M">« de Staël la supériorité et la prédominance de sa conversation sur son style écrit, du moins par rapport à ses premiers ouvrages, il n'en est pas d'elle comme des grands hommes orateurs, improvisateurs, les Mirabeau, les Diderot, un peu pareils aux Talma, puissantes renommées qui eurent le sceptre et d^nt il reste des témoignages écrits bien inférieurs à leur action et à leur gloire. Elle a laissé assez d'œuvres durables pour témoigner dignement d'elle-même, et n'avoir pas besoin devant la postérité d'explications étrangères, ni du cortège des souvenirs contemporains. Peut-être, et M. de Chateaubriand l'a remarqué dkns un jugement porté sur elle vers l'époque de sa mort, pour rendre ses ouvrages plus parfaits il eût suffi de lui ôter un talent, celui de la conversation. Telle que nous la voyons réalisée pourtant, sa part d'écrivain est assez belle. Malgré les défauts de sa manière, a dit M. de Chateaubriand au même endroit, elle ajoutera un nom de plus à la liste des noms qui ne doivent point mourir. Ses écrits, en effet, dans l'imperfection même de beaucoup de détails, dans la succession précipitée des aperçus et le délié des mouvements, ne traduisent souvent que mieux sa pensée subtile, son âme respirante et agitée; et puis, comme art, comme poëme, le roman de Corinne, à lui seul, présenterait un monument immortel. Artiste à un haut degré par Corinne, M«»« de Staël demeure éminente en ses au-
a dit Cicéron {Brutus, xxi). Et à plus forte raition quand au lieu de eumdent, on a eamdem.
très développements, à titre de politique, de moraliste, de critique et d'écrivain de mémoires. C'est cette vie une et variée, émanation de Tâme à travers les écrits, et qui ne circulait pas moins à Tentour et dans les circonstances de leur composition, que nous voudrions essayer d'évoquer, de concentrer par endroits, pour rendre aux autres l'impression sensible que nous nous en sommes formée. Nous savons combien il est délicat de faire accorder cette impression en partie conjecturale et déjà poétique avec celle de la réalité encore récente, combien les contemporains immédiats ont toujours quelque particularité à opposer à l'image qu'on veut concevoir de la personne qu'ils ont connue; nous savons tout ce que nécessairement il y a, dans une vie diverse, orageuse, d'infractions de détail au dessin général qu'on en recompose à distance : mais ceci d'abord est bien moins une biographie qu'une idée, un reflet de peinture morale sur la critique littéraire; et j'ai tâché, d'ailleurs, dans les traits généraux de ce grand esprit, de tenir compte de beaucoup plus de détails et de souvenirs minutieux qu'il ne convenait d'en exprimer,
• M"« Germaine Necker, élevée entre la sévérité un peu rigide de sa mère et les encouragements tantôt enjoués, tantôt éloquents de son père, dut pencher naturellement de ce dernier côté, et devint de bonne heure un enfant prodigieux. Elle avait 8a place dans le salon, sur un petit tabouret de bois, près du fauteuil de M"« Necker, qui l'obligeait à s'y tenir droite; mais ce que M™« Necker ne pouvait contraindre, c'étaient les réponses de l'enfant aux personnages célèbres, tels que Grimm, Thomas, Raynal, Gibbon, Marmontel, qui se plaisaient à l'entourer, à la provoquer de questions, et qui ne la trouvaient jamais en défaut. M"* Necker de Saussure a peint à merveille ces commencements gracieux dans l'excellente notice qu'elle a écrite sur sa cousine. M"' Necker lisait donc des hvres au-dessus de son âge, allait à la comédie, en faisait des extraits au retour; plus enfant, son principal jeu avait été de tailler en papier des figures de rois et de reines, et de leur fah^ jouer la tragédie : ce furent là ses marionnettes comme Goethe eut les siennes. L'instinct dramatique, le besoin d'émotion et d'expression, se trahissaient
en tout chet elle, dès onze ans, M^^' Necker composait des ik>rtraits, des éloges, suivant là mode d'alors. Elle écrivit à qlilttze ans des extraits de V Esprit des Loit^ avec des réflexions; à cet âge, en 1781, lorfe de l'apparitibn du Compte-rendu, elle adres^ à son père une lettre anonyme où son style la fit reconnaître; Mais ce qui prédominait sUrtiout eïi ellcj c'était cette sensibilité qui, vers la fm du dix-huiliême slèble, et priticipalement par l'influence de Jean-Jàcques j devint régnante sur les jeunes cœurSj et qui dffirait un si singulier contraste avec l'analyse excessive et les prétentions incrédules du reste dé l'épôqUe. Dans cette revanche un peu désordonnée dés puissances instinctive* de l'âme, la rêverie, la mélancolie, la pitié, l'enthousiasme pour le génie, pour la nature^ pour la vertu et lô malheur, ces sentiments que la Ntmveile tiéioûe avait propfeigés, é'femparèrehl fortement de W^ Necker, et impriniêrenl à toute la première partie de sa vie et de ses écrits un ton ingénument exagéré, qui ne laisse pas d'avoir son charme, même eh faisaiit sburire. Cette disposition se montra tout d'abord dans son enthousiasme poUr son père, enthousiasme que le temps et la mort ne titent qu'accroître, mais qui a sa soiïrce en ces premières années; c'était au point de paraître, en icértàins moments, comme jalôuâë de SÀ mère. Racontant, dans la vie de M. Necker^ le long séjour qu'il fit à Paris, jeune et non marié encore, M»>« de Staël a pu dire : « Quelquefois, en causant avise moi dans sa retraité, il repassait a ce temps de sa Vie dont le souvenir m'attendrissait jfJrofondé- « ment, ce temps où je me le représentais si jeiiné, si aimable^ a si seul! ce tempe Où noà destinées auraient pu S'uuirpodr a toujours, si le sort nous avait créés contemporains. » Et plUft loin, parlant de sa mère : « 11 lui fallait l'être unique, elle Ta u trouvé, elle a passé sa vie avec lui. Dieu lai à épargné le mai-^ a heur de lui feiirvivre!... elle a plus mérité que moi d'être heU- « reuste.» Ce culte de M"« de Staël pour son père, c'est, avec plus de solennité et certes non moins de profondeur, l'inverse et le pendant du sentiment de }i*^^ de Sévigné pdur sa fille; 6û aime à rencontrer de si ardentes et de si pures aflections chez de si brillants espiità. Quadt à M^* de Staël, on se rend mîeui compte encore de cette chaleur et de cette durée du culte filial:
M&DÀlfË bË STAËL 79
dsùis cette ruine succéssite^ qui se l'ait en aTàrieaul^ de toutes les illusious dU cœur et de là pensée^ un seul être mortel^ un seul entre ceux anciennement aimés^ était resté debout en soil 8duvénir> sans atteinte^ sans taclie^ sans diminution aucuUe ni infidélité ék passée et sttr cette tête auguste reposaient, inittiértelles et déjà célestes, tnutes les flammes^ ailleurs éVaiiouies> de sa jeunesse.
A c^t âge d'eialtation, la rêverie, les combihàisoiis romanes^ ques, le Sentiment et les obstacles qu'il rencontre, la facilité ft soufiHr et à mourir, étaiehtj après le culte singulier pour sort pèrej les plus chères ocèupations de son âme, de cette âme vivh et triste, et qui ne s'amusait que de ce qui la faisait pleurer. Elle aimait écrire sur ces Sujets de prédilection, et le faisait à la dérobée, ainsi que pour certaines lectures que M">« Nëcker n'eût pas choisies. Je me la figure dans le cabinet d'étude, sous les yeux de sa mère assise, elle dëbbUt, se promenant de long en large un volume à la main, et tour à tour lisant le livre de rigueur quand elle s'avançait vers sa mère, et puis reprenant le roman sentimental, quelque nouvelle de M"»« Riccoboni peut-être, lorsqu'elle s'éloignait à pas lents. Elle disait plus tard que l'enlèvement de Clarisse avait été l'un des événements de sa jeunesse : mot charmant, une fois trouvé, qui résume tout un monde d'émoUons premières ; que ce soit à propos de Clarisse ou de quelque autre, chaque imagination poétique et tendre peut se redire cela. Le plus précoce des écrits imprimés de M"*» Necker, s'il était réellement d'elle, devrait être un volume intitulé Leltns de JSanine à Simphaf, que M. Beuchot paraît attribuer à notre auteur, mais qui fut désavoué dans ie temps (1818). Ce petit roman, qui n'olîre rien qu'une jeune personne exaltée et innocente n'ait pu imaginer, et dont le fond ne diffère guère de Sophie, de Mirzà, dé Pauline, et autres productions du premier début, est d'une inexpérience de style et de composition plus BJ^ande encore. Je n'y ai trouvé à remarquer, comme ton de l'époque, comme couleur du paysage familier aux héroïnes de quatorze ans, que ces paroles de Nanine : et Je parvins hier matin *àaUer au tombeau; j'y versai un torrent de ces larmes pré- ^ cieuses que le sentimeni .e^ la douleur fournissent aux mal-
(( heureux de mon espèce. Une grande pluie qui survint me fit «c croire la nature sensible à mes maux. Chaque feuille semblait « pleurer avec moi ; les oiseaux semblaient interdits par mes « gémissements. Cette idée saisit tellement mon âme, que Je fis « tout haut à l'Éternel les plus véhémentes prières. Ne pouvant « rester longtemps dans ce désert, je revins cacher ici ma trisce tesse, etc., etc. » Sophie, ou les Sentiments secrets y composé à vingt ans, vers 4786 ou même auparavant, est un drame en vers dont la scène se passe dans un jardin anglais, en vue d'une urne environnée de cyprès et d'arbres funèbres. Cécile, enfant de six ans, s'avançant vers la triste Sophie, qu'une passion silencieuse dévorç, lui dit :
Pourquoi donc loin de nous restes-in maintenant? Mon père est inquiet.
SOPHIE. Ton père?