CÉCILE
Mon amie, n redoute pour toi de la mélancolie.
Ëiplique-moi ce mot.
N'est-ce pas ainsi que M"« Necker demanda un jour brusquement à la vieille maréchale de Mouchy ce qu'elle pensait de l'amour? folle histoire dont s'égayait tant M. Necker et dont sa fille aimait chaque fois à le faire ressouvenir. 11 y avait, sinon dans les premiers écrits de M""* de Staël, du moins dans sa personne, une vivacité alliée à la tristesse, une spirituelle pétulance à côté de la mélancolie, une facilité piquante à saisir vite ?on propre ridicule et à en faire justice, qui la sauvait de toute fadeur, et qui attestait la vigueur saine du dedans.
Cest dans la pièce de Sophie que se trouvent ces charmants vers dont se souviennent volontiers encore quelques personnes contemporaines de l'auteur. Lorsqu'on les entend pour la première fois, on s'étonne de ne les point connaître, on se demande où M">« de Staël a pu les dire ; on ne s'aviserait point de chercher là cette jolie perle un peu noyée:
Mais un jour tous sauref ce qu'éprouve le cœur, Quand un vrai sentiment n'en fait pas le bonheur ; Lorsque sur cette terre on se sent délaissée,
Qu'on n'est d'aucun objet la première pens^ ;
Lorsque l'on peut souffrir, sûre que ses douleurs
D'aucun mortel jamais ne font couler les pleurs.
On se désintéresse à la fin de soi-même,
On cesse de s'aimer, si quelqu'un ne nous aime;
Et d'insipides jours, l'un sur l'autre entassés,
Se passent lentement et sont vite effacés. (Actb II, scène ?iii.)
Les trois nouvelles, publiées en 95, et composées dix ans auparavant, Mirza, Adélaïde et Théodore, Pauline^ ont tout à fait la même couleur que Sophie, et leur prose facile les rend plus attachantes. Ce sont toujours (que la scène se passe en Afrique chez les nègres, ou au fond de nos parcs anglais), ce sont des infortunés que la sensibilité enveloppe d'un nuage, des amants que la nouvelle funeste d'une infidélité réduit à Tétat d'ombres ; c'est quelque tombeau qui s'élève au sein des bosquets. Je crois, en lisant ces évanouissements, ces morts si promptes, me retrouver avec les personnages, assez semblables, du bon abbé Prévost, ou plutôt je me promène véritablement dans les bosquets de Saint-' Ouen où M"*Necker égarait ses rêves, dans les jardins d'Erpie- Donville où tant de pèlerinages allaient s'inspirer. Je comprends sous quelles allées ont erré, de quels ombrages sont sorties en pleurs MM"»e8 de Montolieu et Cottin, et M"" Desbordes-Valmore. Ce ne devait être pour M"« de Staël qu'un séjour passager, une saison de sa première jeunesse. Plus tard... bientôt... brisée par le spectacle des passions publiques, avertie peut-être aussi par quelque blessure, elle sera en réaction contre elle-même, contre cette expansion extrême de la sensibilité. Dans son livre de V influence des Passions, elle essaiera de les combattre, elle les voudrait supprimer; mais son accent accusateur en est plein encore, et cette voix qui s'efforce ne paraît que plus émue. Tant d'appareil stoïque aboutit bien vite à Delphine; elle restera toute sa vie le génie le plus entraîné et le plus aimant.
M. de Guibert avait tracé de M"« Necker, lorsqu'elle atteignait déjà sa vingtième année, un portrait brillant, cité par M*"® Necker de Saussure. Ce morceau est censé traduit d'un poëte grec, et exprime bien le goût de la société d'alors, celui du Jeune Âmcharsis; les portraits du duc et de la duchesse de Ghoiseul
ont été donnés^ ou le sait^ par Tabbé Barthélémy^ sous les noms d'Arsame et de Phédirafe. Voici quelques traits de celui de Zulmé par M. de Guibert : « Zulmé n'a que vingt ans, et elle est la prê- « tresse la plus célèbre d'Apollon; elle est celle dont i'encens lui a est le plus agréable, dont les hymnes lui sont les plus chers... a Ses grands yeux noirs étincelaient de génie, ses cheveux de « couleur d'ébène retombaient sur ses épaules en boucles on- «doyantes; ses traits étalent plutôt prolibncés que dêlicJits, on y a sentait quelque chose au-dessus de la destinée de son seXe. .. ^ J'ai eu moi-même souâ les yeux uh portrait peint de M*^« Necker, toute jeune personne; c'est bien ainsi : cheveux épars et légère^ ment bouffants, l'œil confiarit et baigné de clarté, le kôni halil^ la lèvre entr'ouverte et parlante, modérément épaisse en signe d'intelligiehce et de bonté; le léint animé par le sentiment; le cou, les bras nùs> Utt costumé légëi*, un nibîlki qui Ôôlte a là ceinture, le sein respirant à pleine haleiile^ telle pouvait être là Sophie de ÏÈmîle, tel l'auteur des Leibes sur Jeàn-jfacques^ âccompagriant l'admirable guide ett son Elysée, s'excitant de chacun de «es pas, allant, reVenarit sans cesse, tantôt à côté et quelquelois en avant.
Les Lettres sïi)r Jean- Jacques, composées dès i787, sont, à vrai dire, le premier ouvrage de M"*" de Staël, celui duquel il faut dater avec elle, et où se produisent, armées déjà de fermeté et d'éloquence, ses dispositions, jUsque-là vagueniertt essayées. Grimm, dans sa Correspondance, donne des extraits de ce char^ mant ouvrage comme il l'appelle, dont il ne fut tiré d'abord qu'une vingtidne d'exemplaires , mais qui , malgré les réservée infinies de la distribution, ne put bientôt échapper à l'honneur d'une édition publique. Avant de donner des extraits du livre, le spirituel habitué du salon de M"« Necker vante et caractérise <c cette jeune personne entourée de toutes les illusions de son âge, « de tous les plaisirs de la ville et de là cour> de tous les hom^ ô mages que lui attirent la gloire de son père et sa propre célé- «brité, sans compter encore un désir de plaire tel qu'il supplée- «rait seul peut-être tous les moyens que lui ont prodigués la « nature et le destin, n^ Les Lettres sur Jean-Jacques sont un hommage de reconnaissance envers l'auteur admiré et préféré, envers
MADAME bÉ STAËL. 8d
eeJui même à qui M"*" de Staël se rattache le plus immédiatementé Assez d'autres dissimulent avec soin^ taisent ou critiquent les parêhts littéraires dont ils procèdiânt : il est d'une noble candeur de débtttef eli atouant; en célébrant celui dé qui on s'est inspiré^ des mains dUquel ou a reçu le flambeau , celui d'où nous est Teoti ce large fleuTë dé la belle parblé dôilt ïiutrefoiâ Daâte remerciâil Virgile ; M°>« dé Slkël, en littérature aussi, avait de là passion filiale. Les ittlres sûi- semfckquts sobt un hymne, mais tin hymne nourri dé pensées graves^ eA Ëoême teinps que Varié d'observations fines, uii hymne au ton déjà Mie et soutenu, où Corinne se pourra recohnàîli-e encore après être redescendue du Capitole; TôiiS les écrits futurs de M"»» de Staël eh divers genres, rottiâns, tttorâré, pblilique; se trouvent d'avatlce présagés dans <^tlé rapide et harmonieuse lotiahge de ceux dé Hoiisseau,commè ône grande œuvré miisicâlé se pèse, entière déjà de pensée, dans soîi ouverture. Le sucées ëfe ces Lettres, qui répondâieiit au mouvement sympathique du tëinps> fut universel;
Grimm parlé éjgalement (mais d'après un mantiscrit communiqué), et donné un extrait de V Éloge de M. de Guibett (1789), imprimé seulement depuis dans l'édition des œuvres complètes. L'enthousiasme de M"»« de Staël ne va pas moins haut pour l'ot^et de cet éloge que tout à l'heure il n'éclatait pour Jean-4acques, bien qu'un tel sentiment puisse sembler ici moins motivé : mais elle a semé dans cet écrit les vues politiques hardies et neuves, en y prodiguant trop l'apothéose et la croyance au génie. A travers son exagération pathétique, qu^ellè*prend pour de la modération, elle réussit, quoi qu'il en soit,' âitoôS faire estimer et plaindre ce personnage, fort admiré et fort ten vie en son temps, tout simplement oublié depuis, et qui ne vivra désormais un peu que par elle. M. de Guibert, dans son discours de réception à l'Académie, répéta nombre de fois le mot de ^oire, trahissant par là involontairement, dit-elle, sa passion auguste. Pour moi, je sais gré à cet esprit noblement ambitieux, à cet homme de génie manqué, d'avoir conçu, l'un des premiers, les idées et les moyens de réforme, les étals-généraux, la milice citoyenne; mais je lui sais gré surtout d'avoir auguré avec certitude et exprimé à l'avance, sous les traits de Zulmé, les grandeurs futures de Corinne^ Les
succès de littérature et de monde attirèrent dès ce temps à M"« de Staël le persiflage des esprits railleurs^ comme nous les verrons plus tard se liguer de nouveau contre elle» à Tépoque de 180O. Champcenetz et Rivarol, qui avaient donné le petit Dictionnaire des grands Hommes en 1788» firent» deux ans après» un autre petit Dictionnaire des grands Hommes de la Révolution, et le dédièrent à la baronne de Staèl, ambassadrice de Suède auprès de la Nation. Cette épître atteignit du premier coup le diapason du ton auquel furent montées la plupart des critiques venues dans la suite. Rivarol et Champcenetz possédaient bien en effet le tour d'ironie dont plus tard les Fiévée» les Michaud et autres firent preuve contre M">« de Staël. Mais dès lors» au klire de Grimm» l'objet de ces satires avait su se placer à une hauteur où de pareils traits ne portaient pas.— Les terribles événements de la Révolution française vinrent couper court à cette première partie d'une vie littéraire si brillamment accueiltie» et suspendre» utilement» je le crois, pour la pensée» le tourbillon mondain qui ne laissait pas de trêve. . Malgré sa croyance absolue en M. Necker» malgré l'adoption complète et la revendication définitive qu'elle fit des idées politiques de son père dans le livre des Considérations sur la Révolution française, il faut noter que M°>« de Staël» jeune» enthousiaste» se hasardait alors plus loin que lui dans la même route. Elle ne se tenait pas aux combinaisons de la Constitution anglaise; elle allait aussi avant sur bien des points que les royalistes constitutionnels de la plus vive génération» tels que MM. de Narbonne» de Montmorency, et M. de La Fayette lui-même. En un mot» s'il fallait dès lors assigner une ligne politique à une pensée si traversée et si balancée par les affections» ce serait moins encore dans le groupe de MM. Malouet» Meunier et Necker, qu'on devrait» pour être exact, se représenter M^^^ de Staël, que dans celui des royalistes constitutionnels de 91 » avec lesquels seulement elle s'arrêta. On peut voir d'elle» au reste» un article de journal conservé dans ses œuvres, seule expression écrite de son opinion à cette époque : elle y juge Mirabeau mort, d'un ton de faveur qu'elle a depuis rétracté*.
^ D^ curifBux détails sur cette époque de 1^ vie de U^ de Staël se peu-
M«»« de Staël quitta Paris, non sans danger, après le 2 septembre. Elle passa Tannée de la Terreur au pays de Yaud, avec son père et quelques amis réfugiés, M. de Montmorency, M. de Jaucourt. De ces terrasses de Coppet, au bord du lac de Genève, sa plus Gxe méditation était de comparer Téclatant soleil et la paix de la nature avec les horreurs partout déchaînées de la main des hommes. A part ce cri éloquent de pitié qu'elle fit entendre pour la reine, à part une épître en vers au Malheur, son talent observa un religieux silence : ou entendait de loin, aussi sourds et pressés qu'un bruit de rames sur le lac, les coups réguliers de la machine sur l'échafaud. L'état d'oppression et d'angoisse où M">^ de Staël resta durant ces mois funestes ne lui permettait^ dans les intervalles de son actif dévouement pour les autres, que de désirer la mort pour elle, d'aspirer à la fin du monde et de cette race humaine si perdue : « Je me serais reproché, dit-elle, jusques à la pensée comme trop indépendante de la douleur. » Le 9 thermidor lui rendit cette faculté de pensée, plus énergique après l'accablement; et le prompt usage qu'elle en fit fut d'écrire ses Réflexions sur la paix extérieure et intérieure, dont la première partie s'adresse à M. Pitt, et la seconde aux Franpaù. Dans celle-ci principalement, un mélange de commisération profonde et de justice déjàcalme, l'appel de toutes les opinions non fanatiques à l'oubli, à la conciliation, la crainte des réactions imminentes et de tous les extrêmes renaissant les uns des autres, ces sentiments aussi généreux qu'opportuns marquent à la fois l'élévation de l'âme et celle des vues. Il y a une inspiration antique dans cette figure de jeune femme qui s'élance pour parler à un peuple, le pied sur des décombres tout fumants.
Tent lire dans le Mémorial de Goavemeur Morris (édlUon française, tome I, pages 256-322, presque à chaque page). Morris est un homme d'esprit, moqueur, et qui écrit chaque soir en rentrant chez lui ; auprès d'un tel témoin l'enthousiasme a peu de faveur ; }li.^^ de Staël, dans sa forme exaltée, n'a pas toujours tort pourtant: « 25 janvier 1791, — à « trois heures je vais dîner chez Mn>« de Staël : -> elle n'est pas encore « rentrée, i'y trouve l'abbé Sieyes, il disserte... Mn>«de Staël dit que les • écrits et les opinions de Tabbé formeront une nouvelle ère en politique, < comme ceux de Nevirton en physique. »
Il y a de plus une grande sagacité politique et une enteiite de la situation réelle, danis les conseils déjà mûrs qiii liii échappent sous cet accent passionné. Témoin des siiccès audacieux dû fanatisme, M'û» de Staël le déclare la pliis redoutable des forces humaine^; elle Testinie inétitàble dans là lUttë et iiécëssaire au triomphe en letiips de révolution, mais elle le voudrait à présent circonscrire dans le icercle régulier qui s'est fait autour de lui. Puisque ce fonatisiné se portait sur Ta forme républicaine (jii'il a enfin obtenue, elle contie touïi léS esprits sages, loaà lès *ainl§ d'une liberté honnête, quel que soit leur point de départ, à sfe téunir sincèrement éil cette nouvelle enceinte; elle conjure lés cœurs saignants de ne pas se soiilevèr contre iih fait iàccompli • ft 11 tne semble, dit-elle, que la vengeance (si niêmé elfe est hé^ « cessaire aux regrets irréparables) he peut s'attacher â telle ou « telle forme de gouvernement, ne peut fkiré désirer des se- TR eoùsses politiques qui portent sur ies innocents comme Sur les « eou|teblës. r> Il n'est pas en révolution dé période plus heureuse, selon elle, e'est^-dire plus à là merci des efforts et des sacrifices intelligents, que 'celle où le fanatisme s'applique â vouloir rétablissement d'un gouvernement dont on n'est plus sépai-é, si les esprits sages y consentent^ par aucun nouveau malheur. On voit qu'elle traite lé fanatisme tout à fait comme une force physique, comme die parlerait de la pesanteur, par exemple : grande preuve d'un esprit ferme le lendemain d'une ruine! Persuadée qu'on n'agit que sur les opinions nlilïtes, M*»« de Staël se montre surtout préoccupée dans cet écrit de convaincre les Français de sa ligné, les anciens royalistes constitutionnels, et de les rallier flranchement à l'ordre de choses établi, pour qu'ils y influent et le tempèrent sans essayer de l'entraver : « Il est bien dilïérenl, « leur dit-elle, de s'être opposé à une expérience aussi nouvelle a que rétait celle de la république en France, alors qu'il y avait « tant de chances contre son succès, taiil de malheurs à sup- « porter pour l'obtenir; ou de vouloir, par une présomption d'un « autre genre, faire couler autant de sang qu'on en a déjà versé, ft pour revenir au seul gouvernement qu'on juge possible, la a monarchie. » De telles conclusions, on le sent, durent paraître trop républicaines à beaucoup de ceui à qui elles allaient; elles
dirent aussi le sembler trof) peu aux pur^ conventidniiéis et aux républicains par conviction. Dafas les aulrfes écrits qu'elle publia jusqu'en 4803, M«»« de Staël, nous lé verrons, se rattacha de plus èa plus pr^ à cette fbrme de gouvemetnent et aux conditions essentielles t|ui Ift pouvaient tnaintenir. ta plupart des pHncipeft phitosophi^des, qui tendaient à leur dévéloppenieiit sous là Constitution de Tan 111 bied compHse et mieux respectée, trou- Tèrent un brillant organe eh elle durant cette période, assez mal appréciée^ de sa vie politique et littéraire. Ce ne fut que plus lard, et Surtout vers la (In de l'Empire, que l'idée dé la ConstitutioQ anglaise là saisit;
Dans le Volume de înorceaux détachés que M"« dé Staël publia en 95j on rencontre, outre trois nouvelles qui datent de sa première jeunesse, on charmant Essai iur tes Ftctions, composé plus récemment, et une Épitre au italheur ou Adète et Edouard, petit poème écrit sous le coup même de la Terreur. Il est remarquable que, danâ cette situation extraordinaire où toutes ted facultés habituelles dé son talent demeuraient suspendues et comme anéanties, une idée de chant, d^ pôëme lui soit seule venue en manière d'entretien et de soulagement : tant la poésie en vers répond effectivement à la souffhmce la plus intérieure, eii est la plainte instinctive, l'harmonieux soupir naturellement désiré; tant ce langage aux souveraines douceurs excellerait, quand tout le reste se tait, à exprimer et à épancher nos larmes. Mais dans ce poëme en vers, comme dans les autres tentatives du même genre, telles que Jeanne Gray et Sophie, l'intention chez M"« de Staël vaut mieux que le résultat Ainsi, en cette épître, d'après le sentiment dominant qui l'affectait, et que nous avons indiqué déjà, elle s'écrie :
Sobvent lès yeox fixés sur ce beau psysage Dont le lac avec pompe agrandit les tableaax-, Je contemplais ces monts qui, formant son riTage, Peignent leur cime auguste au milieu de ses eaux :
Quoi! disais-je, ce calme on seplaU la nature Ne peut-il pénétrer dans mon rœur agité?
Et l'homme seul, en proie aux peines qu'il endure. De l'ordre général serait-il excepté?
88 POKTKAITS DE FEMMES.
Ce sentiment du désaccord de la nature glorieuse et en fêté avec les souffrances et la mort de Thomme a inspiré des accents d'amertume ou de mélancolie à la plupart des poètes de nos jours : kByron dans le début magnifiquement ironique du second chant de Lara^; à Shelley vers la fin si contristée d'Alastor*; à M. de Lamartine dans le Dernier Pèlerinage de Childe-Harold* ; à M. Hugo en l'un des Soleils couchants de ses Feuilles d*Au^ tomne *. Corinne elle-même, au cap Misène, n'a-t-elle pas repris cette haute inspiration : « Terre toute baignée de sang et de « larmes, tu n'as jamais cessé de produire et des fruits et des « fleurs! Es-tu donc sans pitié pour Thomme? et sa poussière « retournerait-elle dans ton sein maternel sans le faire très- « saillir. » D'où vient maintenant qu'un poëte par l'âme et par l'expression, comme l'était M™» de Staël, abordant en vers un sentiment si profond chez elle, l'ait prosaïquement rendu? Cela tiendrait-il, comme le dit M»»* Necker de Saussure, à ce que, le mécanisme de la versification s'étant tellement perfectionné en France, le travail qu'il exige amortit la verve quand on n'y est pas suffisamment habitué? Cela tiendrait-il, comme un critique moins indulgent l'a conjecturé, à ce que, ne s'assujettissant presque jamais, même dans sa prose, à un rigoureux enchaînement, M"^« de Staël était peut-être, parmi les contemporains, la personne la moins propre à recevoir avec résignation et à porter
• But mighly Nature bounds as from her birih, etc.
{Lara, cant. 11.)
* And mighfy Earlh,
From Bca and mounlain> cily and wilderness, etc.
{Alaslor.) Triomphe, disait-Il, immortelle Nature, etc.
(Dernier Cliant de Childe-Harold, XLII.) < Je m*cn irai bientôt au mUieu de la fôte,
Sans que rien manque au Monde immense et radieux.
{Feuilles d Automne, XXXV.)
En comparant les quatre poëtcs sur cette même pensée, on saisira bien le caractère différent de leur inspiration habituelle (Voir aussi dans la Correspondance de Steele et de Pope une lettre du 15 juillet 1712 où cette pensée est exprimée avec bien de la philosophie).
avec grâce le joug de la rime? — Mais d'abord on voit des écri- Taios éminents^ très-sévères, très-accomplis et très -artistes dans leur prose, n'être pas plus avancés, grâce à ces fortes habitudes, pour atteindre à l'expression savante et facile en vers. Et, d'autre part, un des plus harmonieux et grands poètes que nous ayons ne nous offre-t-il pas la singularité d'être volontiers un des plus négligents écrivains, un des moins laborieux à ses vers comme à sa prose? Il vaut mieux reconnaître qu'indépendamment des habitudes et des tours acquis, le talent de poésie est en nous un don comme le chant. Ceux que la Muse a voués à ces belles régions y arrivent comme sur des ailes. Chez M™« de Staël aussi bien que chez Benjamin Constant, les essais en ce genre furent médiocres. I^eur pensée si libre, si distinguée, dans la prose, n'emportait jamais, à l'origine, cette forme ailée du vers, qui, pour être véritablement sacrée, doit naître et partir avec la pensée même.
Toutes les facultés de M"»® de Staël reçurent du violent orage qu'elle venait de traverser Une impulsion frémissante, et prirent dans tous les sens un rapide essor. Son imagination, sa sensibilité, sa pénétration d'analyse et de jugement, se mêlèrent, s'unirent et concoururent aussitôt sous sa plume en de mémorables écrits. L'Essai sur les Fictions, composé alors, renferme déjà toute la poétique de Delphine, Froissée par le spectacle de la réalité, l'imagination de M"« de Staël se reporte avec attendrissement vers des créations meilleures et plus heureuses, vers des peines dont le souvenir du moins et les récits font couler nos plus douces larmes. Mais, en même temps, c'est pour le véritable roman naturel, pour l'analyse et la mise en jeu des passions humaines, que M"« de Staël se prononce entre toutes les fictions; elle les veut sans mythologie, sans allégorie, sans surnaturel fantastique ou féerique, sans but philosophique trop à découvert. Clémentine, Clarisse, Julie, Werther, ces témoins de la toute-puissance du cœur, comme elle les appelle, sont cités en tête des consolateurs chéris : il est aisé de prévoir, à l'émotion qui la saisit en les nommant, qu'il leur naîtra bientôt quelque sœur. Une note de cet Essai mentionne avec éloge l'Esprit des Religions, ouvrage commencé dès lors par Benjamin Constant,
et publié seulement trente ans plus tard. M">« dé Staël en avait connu pour la première fbis l'auteur en Suisse, vers septembre 94 ; elle aVait lu quelques chapitres de ce livre qui, au début, dàbé la conception prlttiitivej rettiàrqùons-lfe en passant, était beaucoup plus philo^ophiiçfae et plus d'accord avec lés résultats d'analyse du dii-hùitième siècle qu'il d'est tiëtehu de|)uiS. — L'^^^irii sur les fictiàni nbus bffre déjà, dans sa rapidité spirituelle, une foule de ces mots vifs, courus et profonds, die ces touchés délicieuses de sentiment, comme il n'en échappe qu'à M™« de élaël, et qui lui composent, à proprement parler, sa poésie à elle, ëa mélodie rêveuse; elle avait, en les prononçant, des lârnies jusque datis les notes brillantes de la vôix; Ce sont dies riens doht l'àccetit surtout nous frappe, comme par «exempte : ^àhs éetfe vie qûHt faut paisisr plutôt qm sentir, etc. ïl n*p a sur cette terré que des commencements,,, et cette pensée si applicable à ses propres ouvrages : « Oui, il a raison le livre qui donne seulement un jbùr de distraction à la douleur, il sert aux meilleurs dés hommes. »
Mais ce genre d'inspiration sentimentale, ce mystérieux reflet sorti des profondeurs du cœur, éclaire tout entier le livre de Vli\fluence des Passions, et y répand un charme indéfinissable qui, pour certaines natures douloureuses, et à un certain âge de la lie, n'est surpassé par l'impression d'aucune autre lecture, ni par la mélancolie d'Ossian, ni par celle d'Oberman. Les premières pages du livre sont très-remarquables^ en outre, sous le point de vue politique. L'auteur> en effet, qui n'a traité au long que de l'influence des passions sur lé bonheur des individus, avait dessein d'approfondir eu une seconde partie l'influence des mêmes mobiles sur le bonheur des sociétés, et lés questions principales que présageait cette immense recherche sont essayées et soulevées dans une introduction éloquente. Aux priseis tout d'abord avec le souvenir du passé monstrueux qui la poursuit, M"« de Staël s'écrie qu'elle n'y veut pas revenir en idée : « À « cette affreuse image, tous les mouvements de l'âme se i^enbu- « vellent; on frissonne, on s'enflamme, on veut combattre, on à souhaite de mourir; » Les générations qui tiéiment pourroùt étudier à froid ces deux dernières années; mais elle^ elle hé veut pas y entrer, même par 16 taisonUeîiient; elle se tourne dôuë
MADAME DE STÀEL. 91
j te» TaTenir ; elle sépare les idées géiléreuses d'avec les hommes ' oâ'àstes^ et dégagé certains printit)es de dessous les crimes drat on les a souillés; elle espère encore. Sôd jugement sur la CoDstitution anglaise eét formel; elle croit qu'on peut désormais se passer en France des fictions consacrées par cet établissement aristocratique dé nos TOisins. fille eBt> non pour Tantagonisme et l'équilibre deft pouroirs^ mais pour leur eonbours en une même direction^ bien qu'avec des degrés de Vitesse différents. Dans toutes les sciences^ dit-elle> on débute par le pluà composé pour arriver au plus simple; en mécanique^ on avait les rouages de Marly avant Tusage dés pompeS; « Sans vouloir faire d'une * TOmparaison une preuve; peut-être, ajoute-t-elle, lorsqu'il y « a cent ans, en Angleterre; l'idée dé la liberté reparut dans le « monde, Vorgadisation combinée du Gouternèment anglais était «le plus haut point de perfection où l'on pût atteindre alors; ^ mais aujourd'hui des bases plus siinples peuvent donner en « France, après la Révolution, dëS résultats pareils à quelques «éçurds, et supérieurs à d'autres. » La Franbé doit donc persis- I ter, selon elle, dans cette grande expérience dont le désastre est ; P^ssé; dont l'espoir est à venir. « Laissez-nous, dit-elle à l'Eu- ■rôpe, laissez -nous en France combattre 3 vaincre > souffrir, < mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers, I *ïeiMdtre ensuite, peut-être, pour l'étonnement et l'admiration «du monde!... N'êtes-vous pas heureux qu'une nation tout en- I *lière se soit placée à l'afant-garde de Tespèce humaine pour I * affi'onter tous les préjugés, pour essayer tous les principes? » |We-Jo8eph Chénier aurait dû se souvenir de tant de passages ^irés par le libre génie de ces années d'espérance, pliitôt que de V 8e prendre, cOmme il l'a fiit (Tableau rfe la Litténature), à un ^t douteux échappé sur Cohdol*cet. Vers la (In de l'introductiOD, M«»« de Staël revient à l'influence des passions individuelles, ' * cette science du bonheur moral, c'est-à-dire d*m malheur ^indre, et elle achève en éloquence attendrissante. Le besoin dévouement et d'expansion, la pitié née des peines ressenties, ^4 prévenance et la sollicitude à soulager, s'il se peut, les douleurs j^^ous et de chacun, comment dirai-je? la maternité eompa- "^^te du génie pour toutes les infortunes des hommes y éclate,
y déborde en paroles dont on ne saurait qualifier le timbre et 1 accent. Nulle part^ aussi visiblement que dans ces admirables pages^ M*"* de Staël ne s'est montrée ce qu'elle restera toute sa vie^ un génie cordial et bon. Il y avait dans ses écrits^ dans sa conversation, dans toute sa. personne, une émotion salutaire^ améliorante, qui se communiquait à ceux qui l'entendaient, qui se retrouve et survit pour ceux qui la lisent. Bien différente des génies altiers d'homme ou de femme, des Lara, des Lélia (je parle de Lélia seulement, et non pas de vous, 6 Geneviève ! é Lavinia^!), rien chez elle d'arrogant ni d'ironique contre la pauvre humanité. Malgré son goût pour les types incomparables qui font saillie dans ses romans, elle croyait à l'égalité de la famille humaine; M"« Necker de Saussure nous apprend que, même à l'égard des facultés intellectuelles, elle estimait que c'était asses peu de chose au fond, une assez petite disproportion originelle, qui constituait la supériorité des talents éminents sur la moyenne des hommes. Mais, qu'il y ait théorie ou non chez elle, son mouvement naturel n'attend pas, sa voix qui s'empresse fait d'abord appel à toutes les bonnes puissances, les réchauffe en nous et les vivifie. L'effet de sa parole est toujours sociable, conciliant, allant à l'amour de nos semblables. Elle a exprimé, dans ce livre de l'Influence des Passions, bien des idées qui sont aussi dans les Considérations sur la Révolution française » de M. de Maistre, écrites et publiées précisément à la même date. Mais quelle différence de ton! Le patricien méprisant, l'orthodoxe paradoxal et dur, se plaît à montrer aux contemporains et aux victimes leurs neveux quk danseront sur leurs tombes; cette cervelle puissante juge les désastres à froid et avec une offensante rigiditd: W^ de Staël, à travers quelques vapeurs d'illusions, pénètre souvent les choses aussi avant que M. de Maistre, mais comme un génie
' Je m'étais attaché de bonne heure, dans George Sand, à distinguer le côté délicat, passionné, et à désirer le voir triompher de la portion déclamatoire et fougueuse, qui est allée, au contraire, prenant de plus en plus le dessus. Je note le fait sans rien méconnaître; car, au milieu d'un si regrettable emploi, que de mer?ei]leux et perpétuels témoignages de talent, Jusque dans les romans les plus fantasques et les plus égarés!
éfliQ et qui en fait partie. Je n'analyserai pas le livre : qu'on relise seulement le chapitre de l'Amour; c'est l'histoire intime^ à demi palpitante et voilée^ de tout ce cœur de trente ans^ telle qu'il nous suffit de la savoir. On y entend autour de soi mille écbos de pensées qu'on n'oubliera plus : un mot^ entre autres^ m'est resté, que je redis souvent : La vie de Vâme est plus ùctive que sur le trône des Césars. Si l'on me voit tant m'arrêter à ces plus anciens écrits de M''^ de Staël, au livre de l'influence des PassUms, et bientôt à celui de la Littérature, c'est qu'à moimême M"« de Staël m'est apparue pour la première fois par là; c'est que je les ai lus, surtout l'Influence, non pas à vingt-cinq ans comme elle le veut, mais plus tôt, à cet âge où tout est simple, rigoureux, en politique, en amour, et plein de solennelles résolutions; où, en se croyant le plus infortuné des êtres, on rêve ardemment le progrès et la félicité du monde; à cet âge, de plus en plus regretté, où l'excès des espérances confuses, des passions troublantes, se dissimule sous un stoïcisme qu'on croit étemel, et où l'on renonçait si aisément à tout, parce qu'on était à la veille de tout sentir. Même aujourd'hui, ces deux ouvrages de M»« de Staël, l'Influence des Passions et le livre de la Littérafm, me semblent les illustres produits tout à fait particuliers à une époque qui eut sa gloire, à l'époque directoriale, ou, pour naieux dire, de la Constitution de l'an lll. Ils n'eussent pu être écrits auparavant; ils n'eussent pu l'être ensuite sous l'Empire. fls me représentent, sous un air de jeunesse, la poésie et la philosophie exaltées, enthousiastes et pures de cette période républicaine, le pendant en littérature d'une marche de Moreau sur le Rhin ou de quelque premier combat d'Italie. M. de Chateaubriand et tout le mouvement réactionnaire de 1800 ne s'étaient pas produits encore. M"« de Staël seule propageait le sentiment et le spiritualisme poétiques, mais au centre de la philosophie et du siècle.
Le livre de l'Influence des Passions obtint un favorable accueil : ^Mercure, non encore restauré comme il le fut en 1800, en donna <te8 extraits accompagnés de critiques bienveillantes. M"»® de Staël ^lail revenue à Paris dès l'année 95, et elle ne cessa, jusqu'à son exil, d'y faire de fréquents et longs séjours. Nous n'avons pas
H rORTHAlTS DE FEMH|:s.
à nous ocpqper en détail «te ^ conduite politiqMf ^ ^Qnt elfe a. tracé la ligne principale (lans ses Consid^raiiotis sur la Révolution française, et il serait peu sûr fie vq^iloir si^ppléer aYPç des particulc^rité^ de source équivpque à ce qu'fsUe n'a pas dit. Mai^ dans up naorceau très-distingué et très-spirituel $fur Benjamin Gonstaiit^ qU0 la Rçvua des Deux Mondes a publié ^, il a été dqnné, de M^« de Staël et de ses relations $l'alors, une idée inexacte^ as^ coufornie du reste ^ ui^ préjqgé répa^du^ et qu^ ppuç ces molifs nous ne pQwypns mm ^mpêcjier 4ô r-ftctifley. l.§ salon de M?î« de Staël, à l^aris, «si r^i^senté çov[^m te e^fltre çJ'URe cqterie de inécontentSa dVflRïoes blasés fîe l'ancien et ^u poMye^^u x^im^jt incon^pati^es avep viqe république pyre, et hpstil^ ft r^t^}>lisr sèment intègre qi^'on allait, si y^iofiw^nt, essayer, Eiepj^fpia Constant y «ipp^rf^H> ^,u cçtn^raire, dans la can(|f|ur dm noviciat;! enclin dp septiraepts yers les républicains moçléyés, vers ces ipêmes m(r^^^ flU'QU lui peir^t dançi Je s^tlqn de M'^? de Staël comme des àmçs ^guinaives,. Ei^f^pt et biei^ djrigé en ce qui touche les sentipiepts poljtiques de Eieojwip f qnstant> Tingénieux écrivain n'a pas re^du la mêp^e justicfj § M"®, de Staël. Quel qu'ait pu être, en plTet, le mélange ipéyitable de son salon, comoie de tou^ les sqlpns à cette époque bigarrée^ les vœux manifestes qu'elle fprniait n'étaient pas dans un autre sens que Thonorable et raisonnable tentative de rétablissement de Tan UI. Sans nous en tenir à ce qu'elle exprime là-dessus dans ses Çoj^idératiom, qu'on ppurr^it soupçonnei* d'arrangen^eqt à distance, nous ne voulons pour preuve que ses écrits de 95 à 1800, et les résultats ostensibles de ses actes. En géné^a^, il y a deux sprtes de personnes qu'il ne faut js^mais consulter ni croire, quand il s'agit des relayons et ^\x rôle de Mme de Staël durant cette période : d'une part, les royalistes restés fidélisa leurs vieilles rancunes; ceux-ci l'accusent d'alliances mpqstrueuses, de jacobinispae presque, d'adhésion au 18 fructidor', que sais-je? — d'autre part,
' 1833, 1*^ Tolume, p. 185. LarUde est de Loève-VelmarB.
^ C'est cette idée assez répandue, qu'eUe aurait adhéré ou poussé an ta frucUdor, qpi a (ait dire d'elle t qu'elle jetait ses amis à Teau pour sfî donner le plaisir de )çs repêcher le Içiid^main. » En France un bon mot est souvent ^oule \sl preuve d'un fait.
m} fJQpt oï\ ne dojt pas xncim récM^r le tén^QJgîiagqe à son sujet, ce sont les Conventionnels, plus ou moins argents, qui, faTora})les eux-paèn^es au 18 frucfiçloir, puis adi^érents ^u 18 bruinaire, ont finaleinent servi TEmpire : ils n'pnt jaipais ^-çncontrp celte hwW insoMnji^ que ^ans des, rangs opposas. Les an^is politiques, \^^ plus yrais de ]>l™« de Staël, à çet^e époqyei doivent se chercher ^ai^s le groupe éclairé et wq^éré pu figijrent Lanjuinais, Buissyr4'Angla^ Cabapis^ Gs^rat^ paunoq, Tfacy, Gli^nier. Elle les estin^ait^ le^ reçhfirçhfiit; ^ Ijfiison avep quelques-uns i'entrç eu^ étî^jt çis^z grande, A p^p^ir du 18 bruipaire, un intérêt plus yif s'y n^êla; l'opposition d^ Beiyamin Constant au Trib^i^at devint i^n dernier noeud de rapprqchernent. Lorsque Ip HyTCife la Littérature, pn 1800, et pelphine, pn I8O3, parurent, ce fut seuieineqt parmi pettp classe d'amis politiques, nous le Terrons, qu'elle trpuva de zé!é§ défenseurs co.ntre le déchaînement pt la virulpoçp du parti cqniraife. Après çpla, hâtons-nous de le dife, nous ne voulons faire, à'auppq moment, W^ de Staël plus circonscrite ep puatièrp de pensée^ plus circonspecte en matière ie relations*, plus exclusive enfin qu'elle ne Ta rpellement été. Elle a toujours étp pféciséraeqt le contraire d'être exclusive. En uiÊme temps que sa jeune et mâle raison ^e déclarait pour cette cause républicaine, son esprit, ses gpûts sympathisaient par niille côtés avec des opinions et des sentiments d'une autre origine, d'une natiire pu plus frivole ou plus délicate, mais profondément distincte : c'est son honneur, et un peu son faible, d'avoir pu ainsi allier les contraires. Si Garât, Cîd)anis, Chénier,
' Un poâte anglais moraliste, et qui tour à tour aimable ou austère, «'est parfois montré s^yère pour la France jusqu'à l'injustice, William Cgwper n'a pourtant pas tpiit à fe^\\ tort quand il définit quelque par| 'es Français (à Voccasioi^ ^ la guerre d'Âfnérlque), ce peuple à l'hi?- "îeiir inquiète çt itigéraiîte [meddlinQ), qui se mêle de tout, -;- (|iii s»e mêle ^" moins de bien des choses. T^^^ de Staël ne pouvait s'empêcher d'être pl'18 que personne de celte naUon-là. Aussi II lui arriva souvent d'éloniter par ses empressements d'expansion et sa mise en avant des Anglais, <lw Hollandais, des hommes distingués de ces races réservées et prudente lorsqu'ils la rencontraient dans le monde pour la première fois. (Voir î^e%ft du Vivre iptitul^ iViprice ei SçHvenirs biog^-apbiques du comte Van
% Dai^n, e|c., ^jp,, rgiîHeillis et fu^iié» p^r \p baron dp GroyesUns, 1 8420
Ginguené, Daunou, se réunissaient à dîner chez elle avec Benjd min Constant une fois par semaine ou plutôt par décade (oj disait encore ainsi), les neuf autres jours étaient destinés à d'ai:^ très amis, à d'autres habitudes de société, à des nuances de sei^ timent qui ne faisaient jamais invasion dans les teintes pli^ sévères. Tout cela, je le crois bien, avait pour elle un certain ordre, une certaine hiérarchie peut-être : M. de Montmorencj ou tel autre du même monde ne se serait jamais rencontré^ pa| hasard, chez elle, le jour où les écrivains de la Décade philoso\ phique y dînaient réunis. Ginguené en faisait parfois la remarqua en s'en revenant, et ne se montrait pas trop satisfait de ces se parations exactes, un peu suspectes, à son gré, d'aristocratie. Ses compagnons le ramenaient bientôt à plus de tolérance : Tama' bilité élevée, le charme sérieux de M"** de Staël, mamtenait tout.
Le livre de la Littérature considérée dans ses Rapports avec les Institutions sociales parut en 1800, un an environ avant cette autre publication rivale et glorieuse qui se présageait déjà sous le titre de Beautés morales et poétiques de la Religion chrétienne. Quoique le livre de la Littérature n'ait pas eu depuis lors le retentissement et l'influence directe qu'on aurait pu attendre, ce fut, dans le moment de l'apparition, un grand événement pour les esprits, et il se livra à l'entour un violent combat. Nous tâcherons d'en retracer la scène, les accidents principaux, et d'en ranimer quelques acteurs du fond de ces vastes cimetières appelés Journaux, où ils gisent presque sans nom.
On a souvent fait la remarque du désaccord frappant qui règne entre les principes politiques avancés de certains hommes et leurs principes littéraires opiniâtrement arrêtés. Les libéraux et républicains se sont toujours montrés assez religieusement classiques en théorie littéraire, et c'est de l'autre côté qu'est venue principalement l'innovation poétique, l'audace brillante et couronnée. Le livre de la Littérature était destiné à prévenir ce désaccord fâcheiix, et l'esprit qui l'a inspiré aurait certes porté fruit à l'entour, si les institutions de liberté politique, nécessaires à un développement naturel, n'avaient été brusquement rompues, avec toutes les pensées morales et littéraires qui tendaient à «n ressortir. En un mot, des générations jeunes, si elles
f^avaient eu le temps de grandir sous un régime honnêtement directorial ou modérément consulaire, auraient pu développer en elles cette inspiration renouvelée, poétique, sentimentale, et pourtant d'accord avec les résultats de la philosophie et des lumières modernes, tandis qu'il n'y a eu de mouvement littéraire qu'à l'aide d'une réaction catholique, monarchique et chevale- ^resque, qui a scindé de nobles facultés dans la pensée moderne : fie divorce n'a pas cessé encore.
I L'idée que M°»« de Staël ne perd jamais de vue dans cet écrit, 'c'est celle du génie moderne lui-même, toutes les fois qu'il mar- *che, qu'il réussit, qu'il espère; c'est la perfectibilité indéfinie * de l'espèce humaine. Cette idée, qui se trouve déjà éclose chez ' Bacon quand il disait : Antiquitas sœculi, jnventus mundi; que ' M. Leroux (Revue Encyclopédique, mars 1833) a démontrée explicite au sein du dix-septième siècle, par plus d'un passage de Fontenelle et de Perrault, et que le dix-huitième siècle a propagée dans tous les sens, jusqu'à Turgot qui en fit des discours latins en Sorbonne, jusqu'à Condorcet qui s'enflammait pour \ elle à la veille du poison, cette idée anime énergiquement et dirige M"« de Staël : « Je ne pense pas, dit-elle, que ce grand « œuvre de la nature morale ait jamais été abandonné; dans les « périodes lumineuses comme dans les siècles de ténèbres, la ^ « marche graduelle de l'esprit humain n'a point été interrom- ' « pue. » Et plus loin : « En étudiant l'histoire, il me semble « qu'on acquiert la conviction que tous les événements princi- « paux tendent au même but : la civilisation universelle... » — ' « 4'adopte de toutes mes facultés cette croyance philosophique : « un de ses principaux avantages, c'est d'inspirer un grand sen- I « timent d'élévation. » M"« de Staël n'assujettit pas à la loi de perfectibilité les beaux-arts, ceux qui tiennent plus particulièrement à l'imagination; mais elle croit au progrès, surtout dans les sciences, la philosophie, l'histoire même, et aussi, à certains égards, dans la poésie, qui de tous les arts étant celui qui se rattache le plus directement à la pensée, admet chez les modernes un accent plus profond de rêverie, de tristesse, et une analyse des passions inconnue aux anciens : de ce côtç se déclare sa prédilection pour Ossian, pour Werther, pour l'Héloïse de Pope,
dS PORTRAITS DE FEMMES.
la Julie de Rousseau, et Améqaïde dans Tancrède. Les nombreux aperçus sur la littérature grecque, très-contestables par la légèreté des détails, aboutissent à un point de vue général qui restç vrai à travers les erreurs ou les insuffisance^. Le caractère imposant, positif, éloquemment philosophique, de la littérature latine, y est fermement tracé : on sent que, pour en écrire, elle s'est, de première main, adressée à Sallust^, à Cicéron, et qu'elle y a saisi des conformités existantes ou possibles sivec l'époque conteniporaine, avec le génie héroïque de la France. L'influence du Christianisme sur la société, lors du mélange des nouveauxvenus Barbares et des Romains dégénérés, n'est pas du tout méconnue; mais cette appréciation, cet hommage, ne sortent paç des termes philosophiques. Une idée neuve et féconde, fort mise en oeuvre dans ces (iernier? temps, développée par le Saint-Simonisme et ailleurs, appartient en propre à M™** d^ Staël : «'est que, par la Révolution française, il y a eu véritable invasion de Barbares, mais à l'intérieur de la société, et qu'il s'agit dp civiliser et de fondre le résultat, un peu brut encore, sous une loi de liberté et d'égalité. On peql aisément aujourd'hui compléter la pensée de M""^ de Staël ; c'est ]a bourgeoisie seule qui a fait invasion en 89 ; le peuple des (Jemiers rangs, qui avait fait trouée en 93, a été repoussé depuis à plusieurs reprises, et la bourgeoisie s'est cantonnée vigoureusement. H y a aujourd'hui temps d'arrêt dans l'inyasion, comme sous l'empereur Probus ou quelque autre pareil. De nouvelles invasions menacent pourtant, et il reste à savoir si elles se pourront diriger et amortir à Tamiable, pu si Ton ne peut éviter la voie violente. Dans tous les cas, il faudrait que le mélange résultant arrivât à se fondre, à s'organiser. Or, c'est le Christianisme qui a agi sur cette masse combinée des Barbares et des Romains ; où est le Christianisme nouveau qui rendra aujourd'hui Iç même service moral? « Heureux, u s'écrie M"" de Staël, si nous trouvions, comme à l'époque de « rinvasjon des peuples du Nord, un système philosophique, un « enthousiasme vertueux, une législation forte et juste, qui fût, « comme la religion chrétienne l'a été, l'opinion dans laquelle « les vainqueurs et les vaincus pourraient se réunir! » Plus tard, en avançant en âge, en croyant moins, nous le verrons, aux in-
madame: de stael. 99
ventiotis Nouvelles fet à la toùte-puissaiice humaine, M»»* de Staël n'eût pas placé hors de Tancien et de l'uniqUe Christianisme le moyen de régénération tnoirale qu'elle appelait de ses vœux. Mais la manièri?. dont le Ghridtiahisme se teraettra à avoir prise sur la société de l'avenir demeure Voilée encore; et pour les es- |9rits méditatif lès {Jlus Mèligieut^ l'inquiétude du grand problème h'a pas dimiilùé.
Dés que le livre de la tUtératute parût, la Décade philosophique donna trois articles où extraits sans signature et sans initiales : c'est une analysé très-exacte et très-détaillée , avec des remarques critiques et quelques discussions où l'éloge et la justesse se mesurent fort bien. On y fait observer qu'Ossiari n'est qu'un type incomplet de la poésie du Nord, et que l'honneur de là représenter appartient de droit à Shakspeare. On y lit, à propos des poëmes d'Homère, cette phrase cjui annonce un littérateur au courant des divers systèmes : A M°*^ de Staël admet, « sans aucun doute et sans discussion, que ces poëmes sont l'ou- « Vrage du même homme et sont antérieurs à tout autre poëme
* grec. Ces faits ont été souvent contestés, et l'Une des consi-
* dérations qui prouvent qu'ils peuvent l'être encore, c'est l'imi possibilité ou l'on est de les concilier avec plusieurs des faits « les mieux constatés de l'histoire des connaissances humaines. » Le critiqlie reprofchè âU livre trop peu*de plan et de méthode : « Un autire genre dé faiilés, ajoiite-t-il, c'est trop de subtilité « dans certaines coinbinàisons d'idées. On y trouve quelque- « fois, à des faits généraux bien saillants et bien constatés, des ^ cau^s trop ingêhieusiBment cherchée^ pour être absolument «traies, trop particulières pôUr correspondre aux résultats « connus. » Mais il y loue hautéineht là forcé, l'originalité : « Et « ces deux qualités ^ plaisent d'autant plus qu'on sent qu'elles « sôbt le produit d*uné sensibilité délicate et profonde, qui « aime à chercher dans les objets leur côté analogue aux vues « les plus relevées de l'esprit et aux plus nobles sentiments de «l'âme *. y»
' Nous avons dû chercher quel pouvait être l'auteur anonyme de ces li^is rethâ^UâËliéB èôctraHè saûB Initiales ; ils ne sonï probablement pas de GihgUëiié, qui paria ^liis Xàsd dé Betphine dans là Décade, ûiais dont
La Clef du Cabinet des Souverains, journal un peu mixte, publié par Panckoucke, donna, sur l'ouvrage de M"« de Staël, des Observations dues au médecin-littérateur Roussel, auteur du livre de la Femme, mais surtout un jugement de Daunou, ou du moins une analyse bienveillante, ingénieusement exacte, avec des jugements insinués plutôt qu'exprimés, selon la manière discrète de ce savant écrivain dont l'autorité avait tant de poids, et qui porte un caractère de perfection sobre en tout ce qu'il écrit ". Le Journal des Débats (du li messidor an viii) accueillit, en le tronquant toutefois, un article amical de M. Hocbet; mais trois jours après, comme revenu de cette surprise, il publia, sous le titre de Variétés, un article sans signature où M"» de Staël n'est pas nommée, mais où le système de perfectibilité et les désastreuses conséquences qu'on lui suppose sont vivement et même violemment combattus. « Le génie qui préside maintenant aux « destinées de la France, y est-il dit, est un Génie de sagesse. « L'expérience des siècles et celle de la Révolution sont devant « ses yeux. Il ne s'égare point dans de vaines théories, et n'am- (( bitionne pas la gloire des systèmes; il sait que les hommes « ont toujours été les mêmes, que rien ne peut changer leur (( nature; et c'est dans le passé qu'il va puiser des leçons pour (( régler le présent... Il n'est point disposé à nous replonger « dans de nouveaux malheurs par de nouveaux essais, en pource suivant la chimère d'une perfection qu'on cherche maintenant « à opposer à ce qui est, et qui pourrait favoriser beaucoup les
le style est différent. Il nous avait d'abord semblé que si Benjamin Constant avait voulu écrire alors sur le livre de la Littérature, il n'aurait guère autrement fait. Mais la seule personne survivante de la Décade^ qui rûl à même de nous éclairer sur cette particularité de rédaction, le respectable M. Âmaury Duval, nous a affirmé que les extraits n'étaient pas de Benjamin Constant, et il penche à croire qu'ils furent remis au journal par un M. Marigniez, médecin de Montpellier et littérateur à Paris, auteur d'une tragédie de Zoraï dont il est question dans Grimm, homme qui avait plus de mérite réel qu'il n*a laissé de réputation. — J'ai depuis reconnu que ces articles étaient de M. Fauriel (voir mes Portraits cou" temporains, tome II, page 495).
' La lettre que M^e de Staël lui écrivit pour le remercier, peut se lire page 94 des Documents biographiques sur Daunou^ par M. Taillandier.
MADAME DE STÂEL. 101
I projets des factieux, etc. » Mais les plus célèbres articles du moment, au sujet de W^^ de Staël, furent les deux extraits de FoDtanes dans le Mercure de France,
La réaction monarchique, religieuse et littéraire, de 1800, se dessinait en effet sur tous les points, se déployait sur toute la ligne. Bonaparte favorisait ce mouvement parce qu'il en devait profiter, et les hommes de ce mouvement ménageaient tous alors Bonaparte qui ne leur était point contraire. Le Journal des Débau restaurait solennellement la critique littéraire, et déclarait, dans un article de Geoffroy (30 prairial an viii), que « Textinc- « tien des partis, la tranquillité publique établie sur des bases « solides, et un Gouvernement fort, sage et modéré, avaient en- « fin donné au peuple français le loisir de se reconnaître et de « recueillir ses idées. » Dussault, Feletz, Delalot, Fiévée, Saint- Victor, l'abbé de Boulogne , écrivaient fréquemment dans ce journal. Le Mercure de France avait été rétabli ou du moins régénéré, et c'est dans le premier numéro de ce renouvellement que parut le premier article de Fonlanes contre M"»» de Staël. Aycc Fontaues, y allaient écrire La Harpe, l'abbé de Vauxcelles, Gueneau de Mussy, M. de Bonald, M. de Chateaubriand, plusieurs des écrivains des Débats. Chaque numéro du Mercure éiàïi annoncé avec louange par son auxiliaire quotidien qui en donnait de longs extraits. On avait rouvert le Lycée, rue de Valois, et La Harpe y professait contre le dix-huitième siècle et contre la Révolution ses brillantes et sincères palinodies, que les Dé- ^ts du lendemain et le Mercure de la semaine reproduisaient ou commentaient. « Le chaos formé par dix années de trouble « et de confusion se démêle tous les jours, m écrivait-on dans les Mats; et, pour remédier aux désordres du goût, les plus prolongés de tous et les plus rebelles, on proposait le rétablissement de l'ancienne Académie française. M. Michaud, de retour de l'exil où l'avait jeté le 18 fructidor, publiait ses lettres à Delille sur to Pitié, en préparant son poëme du Printemps d'un Proscrit, dont il courait à l'avance des citations. A propos de la réimpression faite à Londres du Poëme des Jardins, on engageait le Vir- ^U fiançais à rompre enfin un exil désormais volontaire, à revoir au plus vile cette France digne de lui; on lui citait l'exemple de
\ù% PORTRAITS DE FEMMES.
Toltaire qui, réfugié eu son temps à Londres, n'avait point prolongé à plaisir une pénible absence. L'apparition du Génie du Christianisme, un an à l'avance pressentie, allait ajouter uii éclat incomparable à une restauration déjà si brillante, et l'environner de la seule gloii^, après tout, qui éciaiire pour nous danis le lointain ce qu'autrement on eût oublié.
M""^ de Staël) qui sortait de la RévOlutiiOn> qui 8*inépirait dé la philosophie, qui maltraitait le rèbne de Louifî XÎV, et rêvait un idéal d'établissement républicain, devait être tobsidérée ïilors par tous les hommes de ce camp comme ennemie^ conlme adversaire. Dès les premières lignes^ Fontanes fait preuve dlihé critique méticuleuse, peu bienveillante. 11 exalte le premier écrit de M"'^ de Staël consacré à la gloire de Rousseau : à Depuis ce <( temps, les essais de M°>e dé Staël ne paraissent paè avdibk^iini « le même nombre de suffrages. » Il se j[)reiid d'abord aU système de perfectibilité; il niontre M"* de Staël s'exàltant pour la perfection successive et Continue de l'esprit buitiain au milieu des plaintes qu'elle fait sur les peines du cœiir et çur la corruption des temps, assez semblable en cela aux philosophes dont parle Voltaire,
Qui criaient Tout eél 6ten, d'une voix lamentable.
11 tire grand parti de celte contradiction qui n'est qu'apparente. Les partisans de la perfectibilité, on le conçoit en effet, blâment surtout le présent, ou du moins le poussent^ le malmènent; les incrédules à la perfectibilité sont moin^ irascibles envers les choses existantes et les acceptent de meilleur cœur, tâchant dans le détail de s'en accommoder. Fontanes> poursuivant celte contradiction piquante, avançait que, toutes les fois que le rêve de la perfectibilité philosophique s'empare dés esprits, les empires sont menacés des plus terribles fléaux : a Le docte Vamon comp- « tait de son temps deux cent quatre-vingt-huit opinions sur le <( souverain bien,... du temps de Marius et de Sylla; c'est un a dédommagement que se donne l'esprit humain. » Selon Fontanes, qui cite à ce sujet une phrase de Condorcet, ce serait à Voltaire le premier qu'on devrait cette consolante idée de perfectibilité. Le critique part de là pour amoindrir spirituellement la
MADAME t)£ ^TAEL. 103
questiob, et pour la réduire petit â petit aux dimensions de ce TCrs du Éondain :
Oh ! le bon temps, que cè tiède de fer t
C'est, à son gré, îè meilleur résumé, et lé plus élégant qu'on puisse faire, de tout ce qui a été débité sur ce sujet. L'esprit mâle et sérieux de M™e dé Staël avait peine â digérer suri oui celte façon moqueuse, mesquine, màrotique, de tout ramener â un Vers du Mondain. Elle bouillonnait d'impatience et s'écriait dans la familiarité : «Oh ! si je pouvais me faire homme, quelque « petit qu'il fût, comme j'arrangerais une bonne fois ces anti- « philosophes ! » Le premier article du Mercure est terminé par ce post-scripium mémorable : « Quand cet article allait à l'im- ^ pression, le hasard a tait tomber entre nos mains un ouvrage « qui n'est pas encore publié, et qui a pour titre : des Beaulcs « morales et poétiques de la Religion chrétienne. On en fera con-
< naître quelques fragments, où l'auteur a traité d'une manière « neuve les mêmes questions que M°»« de Staël. » Ainsi se posait uu preniieir coup l'espèce de rivalité de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand, qui furent, à l'origine, divisés surtout par leurs amis. Fontanes, promoteur et soutien de M. de Chateaubriand, attaquait l'auteur de la Littérature; dans la Décade, Gingùené, qui devait louer Delphine, sTattâquàit au ^énie du Christianisme, et ne craignait pas de déclarer que cet ouvrage, si démesurément loué à l'avance, s'était éclipsé en naissant. Mais nous reviendrons au long sur les rapports vrais de ces deux contemporains illustres.
Dans son second extrait ou article, Fontanes venge les Grecs contre l'invasion du genre mélancolique et sombre; genre particu- ^r à V esprit du Christianisme, et qui pourtant est très-favorable «ttf progrès de la philosophie moderne. Vl paraît que, dans la première édition. M"© de Staël avait écrit cette phrase depuis modifia : « Anacréôn est de plusieurs sièctes en arrière de la philoso-
< phle que comporte son genre. » — « Ah ! s'écrie Fontanes, « quelle femme , digne d'inspirer ses chansons , s'est jamais « exprimée de cette manière sur le peintre de l'amour et du * plaisir? » Quant à la douleur rêveuse dans les impressions soli-
iaireg, espèce d'inspiration que M«»e de Staël refuse aux Grecs^ il demande où on la peignit jamais mieux que dans le sujet de Philociète : avait-il donc oublié déjà la lecture confidentielle, qui venait de lui être faite^ de René^t Ces articles sont remplis au reste de détails justes et fins. Quand il soutient Homère contre Ossian, il a peu de peine à triompher ; et, dans cette querelle du Nord contre le Midi, il se souvient à propos que les poésies les plus mélancoliques ont été composées, il y a plus de trois mille ans, par l'Arabe Job. Il s'arrête, en remettant, dit-il, un plus ample examen à un temps où les questions les plus innocentes ne seront pas traitées comme des affaires d'État : mais il semble que c'était plutôt à W^^ de Staël de se plaindre qu'on traduisît ses doctrines philosophiques en opinions factieuses. Les articles de Fontanes eurent grand éclat et excitèrent les passions en sens opposé. M'"^ Joseph Bonaparte lui en fît une scène à Morfontaine, la prochaine fois qu'elle le vit. Mais Bonaparte nota dès lors, du coin de l'œil, Thabile écrivain comme un organe décent et modéré, acquis à ses futures entreprises.
Est-il besoin, après les articles de Fontanes, de mentionner deux morceaux de Geoffroy qui ne font que présenter les mêmes idées, moins Turbanité malicieuse et la grâce mondaine'?
En publiant la seconde édition du livre de la Littérature ^ qui parut six mois après la première, M"e de Staël essaya de réfu-
* Le plu3 respectable ancêtre classique des mélancoliques et rêveurs solitaires est assurément Bellérophon. Homère en a parlé le premier ; Âusone, le dernier des anciens, a dit :
Ceu dlcitur olim
Mentis inops, cœtus hominum et vesligia vitans, A via perlustrasse vagus loca Bellerophontes.
Bellérophon, à meiUeur droit que Philociète, est le René et yObermon de la fable grecque.
' Ces morceaux de Geoffroy, datés de décembre 1800, et insérés dans Je ne sais quel journal ou recueil (probablement dans son essai de résurrection de V Année liuéraire), ont été reproduits au tome 8 du Specta^ teur français au xix* siècle; on trouve dans la même collection d'autres . morceaux relatifs à cette polémique d'alors sur la perfectibilité.
ter Fontanes^ et de dégager la question des chicanes de détail
dont on l'avait embrouillée. Elle ne se venge personnellement
du critique qu'en citant avec éloge son poëme du Jour des morts
dans une campagne; mais elle s'élève sans pitié contre ce faux
bon goût qui consisterait dans un style exact et commun^ servant
à revêtir des idées plus communes encore : « Un tel système,
a dit-elle, expose beaucoup moiûs à la critique. Ces phrases,
« connues depuis si longtemps, sont comme les habitués de la
tt maison ; on les laisse passer sans leur rien demander. Mais il
« n'existe pas un écrivain éloquent ou penseur, dont le style ne
« contienne des expressions qui ont étonné ceux qui les ont lues
« pour la première fois, ceux du moins que la hauteur des idées
« ou la chaleur de l'âme n'avaient point entraînés. » M"»« de
Staël, on le voit, ne se contentait pas à si bon marché que Boi-
leau écrivant à Brossette : « Bayle est un grand génie. Cest un
« homme marqué au bon coin. Son style est fort clair et fort
a net, on entend tout ce qu'il dit. » Elle pensait, et avec raison,
qu'il y a un coin un peu meilleur, une marque de style encore
supérieure à celle-là. Sa seconde édition donna lieu à un article
des Débats, où il était dit en terminant, comme par réponse au
précédent passage de la nouvelle préface ; « Tous les bons lit-
« térateurs conviennent que la forme de notre langue a été fixée
« et déterminée par les grands écrivains du siècle dernier et de
tt l'autre. Il faut distinguer dans un idiome ce qui appartient au
« goût et à l'imagination, de ce qui n'est pas de leur ressort.
a Rien n'empêche aujourd'hui d'inventer de nouveaux mots,
« lorsqu'ils sont devenus absolument nécessaires : mais nous ne
« devons plus inventer de nouvelles figures, sous peine de déna-
« turer notre langue ou de blesser son génie. » Il y eut à cette
étrange assertion une réponse directe de la Décade, qui me parait
être de Ginguené : le critique philosophe se trouve induit à être
tout à fait novateur en littérature, pour réfuter le critique des
Débats, dont V esprit ne veut pas se perfectionner : <& S'il y avait eu
« des journalistes du temps de Corneille, qu'ils eussent tenu un
« pareil langage, et que Corneille et ses successeurs eussent été
a assez sots pour les croire, notre littérature ne se serait pas
a élevée au-dessus de Malherbe, de Régnier, de Voiture et de
« Brébeuf. Cet homme est le même qui veut continuer f Année « littéraire de Fréron, il en est digne, w On voit qiie c'est à Geoffroy que Ginguené imputait> peut-être à tort, Talrticle des Débats. Jl est naturellement amené à citer utte remarquable note de Lemercier ajoutée au poëme à'somère qui venait de paraître : u Les pédants, disait Lemercier alors novateur, épilogueht les « mots et n'aperçoivent pas les choses. On se donne beaucoup t( de peine, en écrivant, pour faire ce qu'ils nomment des négli^ ik gences de style. Subligny trouva quatre cents toutes dans VAn- « dromaque de Racine; elles immortalisèrent plusieurs vers où <( elles se trouvaient. Des critiques (et elles sont imprimées) t< accusaient Boileau de ne pas écrire en français ! Le génie fait u sa langue... Qui ne sait que par Ennius et Lucrèce on attaquait t< Horace et Virgile? Leur latin était inconnu la veille du jour c< où ils parurent. On aurait à dire, comme de coutume, que a cette remarque ouvre la porte au mauvais goût, si elle pouce vait lui êtr« fermée. » Ces citations ne font-elles pas entrevoir comment les hommes du mouvement politique et républicain étaient conduite peu à peu à devenir les organes du mouvement littéraire, si le développement spontané qui se faisait en eux n'avait été brisé avec toutes leurs espérances par les secousses despotiques qui suivirent ?
Dans la Bibliothèque universelle et historique de Le Clerc, année 1687, à propos des Remarques de Vaugelasj on trouve (car ces querelles du jour sont de tous les temps) une protestation savante et judicieuse d'un anonyme contre les règlements rigoureux imposés à la phrase, contre ces restrictions de la métaphore auxquelles on avait prêté fbrce de loi. Les esprits libres en littérature liront avec une agréable surprise ce morceau, comme on aime à retrouver quelque idée de 89 dans Fénelon.
J'ai plaisir en ce moment, je l'avoue, à pouvoir répondre, avec des phrases qui ne sont pas de moi^ à ce qui me semble peu ouvert et peu étendu dans les théories littéraires formelles ^ acceptées par plusieurs de nos hardis politiques, et remaniées par quelques jeunes critiques déjà opiniâtres. Les défenseurs d'un goût exclusif et d'une langue fixe jouent exactement en littérature un rôle de tories; ils sont pour une cause qui se perd
MADAME DE STAËL. lOT
journellement. Ils font métier d'arrêter, de maintenir; à la bonne heure ! Après chaque poussée en avant, où un talent se fait jour dei^ive force, ils veulent clore, ils relèvent vite une barrière que de Bpuveaux talents forceront bientôt. Ils niaient (eux ou leurs pères), ils niaient M°)e de Staël et M. de Chateaubriand il y a trente an3> et M. de Lamartine il y en a quinze; il» les subissent^ ils s'en emparent, il s'en font une arme contre les sunrenants aujourd'hui. C'est là un rôle qui peut avoir son uti-* lité et 9Qn mérite, tout talent ayant besoin en son temps d'être éprouvé et de faire sa quarantaine; mais il ne faut, convenons-en, pQur ce rôle d'officier de la quarantaine littéraire, qu'une part d'imagination et de pensée plus resteinte que dans le râile opposé h
Le plus reniarquahle article auquel donna lieu le livre de la littérature est une longue lettre de M. de Chateaubriand insérée dans le MercMre 4e France, nivôse an IX. La lettre,, adressée aw citoyen Fontanes, ^ popr signature l'auteur du Génie du Christianisme; ce livre tant annoncé n'avait point paru encore. Le jeune auteur, au milieu de la plus parfaite politesse et d'hommages fréquents |^ l'imagination de celle qu'il combat, y prend position coqt^ le système et les principes professés par elle :
' Cette >{{( de tiqr^receyoir élevée contre les talents survenants remonte. tip peu haut, et jusqu'au sein du pur Louis XIV, cx)mme le remarquait, M. Lemercier ; elle a été perdant continuellement de sa limite, sans devenir moins absolue, moins négative. Corneille à ses débuts parut irrépnlier à d'Anbîpnac et à l'Académie; Racine, en commençant, fut jugé fade -et amollissant par les amateurs de Corneille. La Bruyère est noté par d'Olivet comme entaché de néologisme et entr'ouvranl déjà la porte ao goût affecté; Yigqeul-Marville, qui lui oppose Saint-ÏIvremond et Nicole, dit de lui : • Sa manière d'écrire (se]on M. Ménage) est toute nou- « velle, elle n'en est pas meilleure. 11 es^ dilTlcile d'introduire un nouveau « Myle dans^ les langues et d'y réussir, principalement quand ces langues « sont montées à leur perfection, comme la nôtre l'est aujourd'hui. » Voltaire n'eut d'abord que la réputation d'un libertin spirituel ; Jean- Baptiste appelait ses ouvrages des fragments mal cousus où le bon sens w compté pour rien. Aux yeux des admirateurs de Jean-Bapliste et de Créblllon, le temple du Goûi passait pour un chef-d'œuvre de faux esprit et iy extravagance.
« Mm^ de Staël donne à la philosophie ce que j'attribue à la reli-
« gion... Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir
« Jésus-Christ partout, comme M^e de Staël la perfectibilité...
« Je suis fâché que M°)e de Staël ne nous ait pas développé reli-
« gieusement le système des passions; la perfectibilité n'était
« pas, selon moi, l'instrument dont il fallait se servir pour
« mesurer des faiblesses. » Et ailleurs : « Quelquefois Mme de
« Staël parait chrétienne; Pinstant d'après, la philosophie
« reprend le dessus. Tantôt inspirée par sa sensibilité natureUe,
« elle laisse échapper son âme ; mais tout à coup Vargumenta-
« tion se réveille et vient contrarier les élans du cœur... Ce livre
« est donc un mélange singulier de vérités et d'erreurs. » Les
éloges accordés au talent s'assaisonnent parfois d'une malice
galante et mondaine : « En amour, M>ne de Staël a commenté
« Phèdre,.. Ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon
tt du scholis^ste qu'il a parfaitement entendu son texte. » La
lettre se termine par une double apostrophe éloquente : « Voici
« ce que j'oserais lui dire, si j'avais l'honneur de la connaître :
« Vous êtes sans doute une femme supérieure. Votre tête est
« forte et votre imagination quelquefois pleine de charme, témoin
c< ce que vous dites d'Herminie déguisée en guerrier. Votre ex-
« pression a souvent de l'éclat, de l'élévation... Mais, malgré
« tous ces avantages, votre ouvrage est bien loin d'être ce qu'il
(( aurait pu devenir. Le style en est monotone, sans mouvement,
« et trop mêlé d'expressions métaphysiques. Le sophisme des
« idées repousse, l'érudition ne satisfait pas, et le cœur est trop
u sacrifié à la pensée... Votre talent n'est qu'à demi développé,
« la philosophie l'étouffé. Voilà comme je parlerais à M"* de
« Staël sous le rapport de la gloire. J'ajouterais :... Vous parais-
« sez n'être pas heureuse ; vous vous plaignez souvent dans votre
« ouvrage de manquer de cœurs qui vous entendent. C'est qu'il
« y a certaines âmes qui cherchent en vain dans la nature des
« âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir... Mais comment
« la philosophie remplira-t-elle le vide de vos jours? Comble-t-on
« le désert avec le désert? etc., etc. »
M»"" de Staël, accessible et empressée à toutes les admirations, désira connaître l'auteur de la lettre du Mercure; ce premier
exploit de polémique devint ainsi Torigine d*une liaison entre les deux génies dont nous sommes habitués à unir les noms et la gloire. Cette liaison ne fut pourtant pas ce qu'on imaginerait volontiers; leurs camps^ à tous deux^ restèrent limités et distincts. Leurs amis moins précautionnés se poussaient maintes fois à la traverse. Raillant Delphine du même ton acéré que Ghénier retournait ensuite contre Atala, M. Michaud écrivait : ce Vous avez « voulu faire la contre-partie du Génie du Christianisme; vous avez « donné les Beautés poétiques et morales de la Philosophie; vous « avez complètement battu ce pauvre Chateaubriand, et j'espère « quHl se tiendra pour mort. » Adorateur du génie grec, du beau homérique et sophocléen, chantre de Cymodocée, d'Eudore et des pompes lumineuses du catholicisme, M. de Chateaubriand*^ artiste déjà achevé, n'était pas gagné aisément à cette teinte parfois nuageuse des héros de M^^ de Staël, au vague de certains contours, à cette prédominance de la pensée et de l'intention sur la forme, à cette multitude d'idées spirituelles, hâtives et entrecroisées comme dans la conversation; il admirait moins alors M"»« de Staël qu'elle ne l'admirait lui-même. D'une autre part, soit hasard et oubli involontaire, soit gêne de parler à ce sujet convenablement, elle s'exprime bien rarement sur lui dans ses nombreux ouvrages. Lorsque les soirs, à Coppet, on lisait par comparaison Paul et Virginie et l'épisode de Velléda, M"»* de Staël mettait avec transport la fougueuse et puissante beauté de la prêtresse bien au-dessus des douceurs, trop bucoliques pour elle, de l'autre chef-d'œuvre; le célèbre article qui fit supprimer le Mercure en 1807, lui arrachait aussi des cris d'admiration > : mais on retrouve à peine en ses écrits quelque témoignage. Dans la préface de Delphine, il est dit un mot du Génie du Christianisme, comme d'un ouvrage dont ses adversaires mêmes doivent admirer l'imaçination originale, éclatante, extraordinaire. M. de Chateaubriand, dans un article du Mercure sur M. de Bonald (décembre 1802), releva en quelques lignes cet éloge de M«»« de Staël; mais, à travers les hommages réciproques, c'est toujours la même po-
' Les Souvenirs de M. Meneval (UHne I, page 29) nous la montrent se fi^sant la patronne et la lectrice empressée d'Aiala et de René daqs la soeiélé de Joseph Bonaparte à Morfontaine (1801-1802).
sitioii d'adversAires^ Ne M (igure-t-oti pas déjà ces deux beaut noms, comme deut cimes à des rivageâ opposés, deut hauteurs un moment menaçantes, sous lesquelles s'attaquaient et se combattaient des groupes ennemis, mais qui de loin, à hott^ point de tue de postérité, ée rapprochent^ se joignent presqUej et deviennent la double colonne triomphale à rentrée du siècle? Nous tous, générations arrivant depuis les Mairtytè et depuis Corinne, nous sommes devant ces deui gloires inséparables, sôus le sentiment filial dont M. de Lamartine s'est fait le généreul interprète dans ses Destinées de là PôésiB,
S'il y a, comme fonds naturel et éomme manière d^attiste^ de grandes différences entre M. de Chateaubriand et Min« de Stftël, on est frappé d'ailleurs par les ressemblances bien essentielles qu*ils présentent: toâs deux aimant la liberté, impatients de la même tyrannie, capaMes de sentir la grandeur des destinées populaires, sans abjurer les souvenirë et les pétichants aristocratiques; tous deux traTàillant au retour du sentiment Religieux, dans des voies plutôt difDârentes que contraires. A la Restauration, ils se revirent, M"»«de Duras fut Une siîrte de lien", et c'est à M. de Chateaubriand que, dans sa dernière maladie. M*"» de Staël a pu dire ces belles paroles : « l'ai toujours été la ttiême, vive et triste; « j'ai aimé Dieu, moh père, et la liberté, n Pourtant la t>olitique alors traça une séparation entre eux, comine autrefois la philosophie. Dans ses ConsidératUms sur la RévolutlM frûfipaise, qui parurent peu après la mort de l'auteur, M. de Chateaubriand n'est pas nommé; et, dans un morceau de lui inséré au Consei^ifdtenr (déc. 1819), on retrouve un de ces hommages k i/L^^dé Staël,
* M. de Gliateaubrland est eiiôbre honorablemi^nt iridié Hmt)1éinënt mentionné en deux endroits do Hvre de l'AHemagne, II* partfe< chap. !•'', et 1V« partie, chap. 4.
a M")e de Staël avait un goût singulier pour U"*^ de Duras qu'eUe trouvait, comme elle-même l'était également, une personne vraie dans un cercle factice. J'ai vu un billet touchant qu'elle lui adressait le 26 juin 1S17, c^est-à-dire dix-huit jours avant sa mort, et qu'elle avait dicté à son fils (Auguste de Stattl), n'ayant déjà iHus la force d'éerire. Elle aVait ■jouté au bas, de sa propre main, d'une grosse écriture Inégale et défsillunte : Bien des complimenta de ma part à Béni,
Madame de stael. m
toujours respectueux et décents, mais d'une admiration tempérée de réserves, un hommage enfin de parfait et courtois adversaire. Ce trop long désaccord a cessé. Une femme ^ qui, par une singulière rencontre, avait vu pour la première fois M. de Chateaubriand chez M*»« de Staël en 1801, qui l'avait revu pour la seconde ibi^ chez là même eti 1814, est devenue le nœud sympathique de l'une à l'autre. Danâ soti noble attacheitietit pour l'amié intitoe de cette âme de génie, pour la dépositaire de tant de pensées aimantes, M. de Chateaubriand a modifié et agrandi ses tïremiers jugements sur Un caractère et un talent mieux connus; ^tes les barrières précédentes sotit tombées. La préface des Études historiques fait foi de cette communication plus éxpan- Ste; mais surtout le monument dernier qu'il prépare contiendra, de W^ de Staël, Un portrait et un jugement, le plus grandiose, le plus enviable assurément, le plus définitif pour une telle méiitoire. 11 y à du moins, entre tdnt de tristesses, cela de bon à sohivre à ses contemporains illustres, illustre soi-même, et ^and on a la piété dé la gloire : c'est de pouvoit à loisir couronner leur image, réparer leur statue, solenniser leur tombe, te éloges sentis de M* de Chateaubriand sur M»* de Staël, son pèlerinage à Coppet en 1834 avec l'amie attentive qui forme le fen sacré entre tous deux, avec celle qu'il n*accompagna pourtant pas jusqu'au fond dé l'asile fUiiM)re, et qui, par pudeur de deuil, voulut seule pénétrer dans le bois des tombeaux ; tout ^la, au bord dé ée lac dé Genève, si proche des lieux célébrés t^t le peintre de Julie, ce seront^ aux yeux de la postérité, de n^émorables et touchantes funérailles. Notons bien, à l'honneur de notre siècle, ces pieuses alliances des génies ritaux, Goethe et Schiller, Scott et Byron, Chateaubriand et M»* StaëL Voltaire insultait Jean-Jacques, et c'est la voix âeule du gente humain (peur parler comme Chénier) qui les réconcilie. Racine et Mo- '»*re, qui ne s'aimaient pas, se turent l'un suir l'autre, et on leur **** gré de cette convenance morale. Il y a certes une grandeur poétique de plus dans ce que nous Voyons.
' «■• Réeantler .
M'^Me Staël^ lors de la publication du livre de la Littérature, entrait dans une disposition d'âme^ dans une inspiration ouYertement et noblement ambitieuse^ qu'elle conserva plus ou moins entière jusqu'en 1811 environ^ époque où un grand et sérieux changement se fit en elle. Dans la disposition antérieure et plus exclusivement sentimentale où nous l'avons vue^ M^o^de Staêi n'avait guère considéré la littérature que comme un organe pour la sensibilité^ comme une exhalaison de la peine. Elle se désespérait^ elle se plaignait d'être calomniée; elle passait du stoïcisme mal soutenu à la lamentation éloquente; elle voulait aimer^ elle croyait mourir. Mais elle s'aperçut alors que, pour tant soufbir, on ne mourait pas; que les facultés de la pei^e^ que les puissances de l'âme grandissaient dans la douleur; qu'elle ne serait jamais aimée comme elle aimait^ et qu'il fallait pourtant se proposer quelque vaste emploi de la vie. Elle songea donc sérieusement à faire un plein usage de ses facultés^ de ses talents^ à ne pas s'abattre; et^ puisqu'il était temps et que le soleil s'inclinait a peine^ son génie se résolut à marcher fièrement dans les années du milieu : a Relevons-nous enfin^ s'écriait-elle en sa préface du « livre tant cité^ relevons-nous sous le poids de l'existence ^ ne « donnons pas à nos injustes ennemis et à nos amis ingrats le « triomphe d'avoir abattu nos facultés intellectuelles. Ils réduisent « à chercher la gloire ceux qui se seraient contentés des affections ; c( eh bien! il faut l'atteindre! » La gloire en effet entra dès lors en partage ouvert dans son cœur avec le sentiment. La société avait toujours été beaucoup pour elle^ l'Europe devint désormais quelque chose, et c'est en présence de ce grand théâtre qu'elle aspira aux longues entreprises. Son beau vaisseau battu de la tempête au sortir du port, longtemps lassé en vue du rivage^ sirrita d'attendre, de signaler des débris, et se lança à toutes voiles sur la haute mer. Delphine, Corinne^ le livre de V Allemagne furent les conquêtes successives d'une si glorieuse aventure. M"^ de Staël, en 1800, était jeune encore, mais cette jeunesse de plus de trente ans ne faisait pas une illusion pour elle ni un avenir; elle
sabstituait donc à temps l*horizon indéfini de la gloire à celui^ déjà restreint et un peu pâlissant^ de la jeunesse; ce dernier 8'allongeait et se perpétuait ainsi dans Tautre^ et elle marchait en possession de toute sa puissance durant ces années les plus nufieuses^ mais qu'on ne compte plus. Corinne et le moment qui suivit cette apparition marquent le point dominant de la vie de M"«de Staël. Toute vie humaine^ un peu grande^ a sa colline sacrée : toute existence qui a brillé et régné a son Gapitole. Le Capitole^ le ca{y Misène de Corinne, est aussi celui de M*""*^ de Staël. A partir de là, le reste de jeunesse qui s'enfuyait, les persécutions croissantes^ les amitiés dont plusieurs faillirent, dont la plupart se décolorèrent, la maladie enfin, tout contribua, nous le verrons, en mûrissant le talent encore, à introduire ce génie, majestueux et couronné, dans les années sombres. A dater de iBil surtout, en regardant au fond de la pensée de M'»<^ de Staël, nous y découvrirons par degrés le recueillement que la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et cette âme, jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au bout de cette route triomphale , comme au bout <te plus humblement pieuses, nous verrons une Croix. Mais, au sortir des rêves du sentiment, des espérances et des déceptions romanesques, nous n'en sommes encore qu'aux années de la pleine action et du triomphe.
Si le livre de la Littérature avait produit un tel effet, le roman ^p Delphine, publié à la fin de 1802, n'en produisit pas un moindre. Qu'on juge de ce que devait être cette entraînante lecture dans une société exaltée par les vicissitudes politiques, par tous les conflits des destinées, quand le Génie du Christianisme venait de remettre en honneur les discussions religieuses, vers l'époque du Concordat et de la modification de la loi sur le divorce ! Benjamin Constant a écrit que c'est peut-être dans les pages qu'elle & consacrées à son père que M<°« de Staël se montre le plus elleiBéme. Mais il en est ainsi toujours selon le livre qu'on lit d'elle; c'est dans le volume le dernier ouvert qu'on croit à chaque fois h retrouver le plus. Cela pourtant me parait vrai surtout de Del- Pftme. « Corinne, dit M"» Necker de Saussure, est l'idéal de M*" de
« Staël; Delphine en est la réalité (jurant sa jeunesse. » Dtt-^ pkine^ pour M<"<' de Staël, devenait une touchante personnifican tion de ses années de pur sentiment et de tendresse au momeoi où elle s'en détaobait, un dernier et déchirant adieu en arrière, au début du règne public, à Teatrée du rôl^ européen et de ia gloire, quelque statue d'Ariane éperdue, au parvis d'un tenaple de
Dans Delphine, l'auteur a voulu faire un roman tout naturel, d'analyse, d'observation morale et de passion. Pour moi, si dé^ licieuses que m'en semblent presque toutes les pages, ee n'esl pas encore un roman aussi naturel^ aussi réel que je le vaudrais, et que JA^^ de Staël me le présageait dans l'Essai sur les Fie^ lions, 11 a quelques-uns des défauts de la muvelle fléloise, et cette furme par lettres y introduit trop de convenu et d'arrangément littéraire. Un des inconvénients des romans par lettres, c'est de faire prendre tout de suite aui^ personnages un ton trop d'accord avec le caractère qu'on leur attribue. Dès la première lettre de Mathilde, il faut que son ipre et sec caractère se dea^ sine; la voilà toute roide de dévotion. Qe peur qu'on ne s'y méprenne, Delphine, en lui répondant, lui parle de cette règle rigoureuse, nécessaire peut-être à un earaelère meins 4oum; choses qui ne se disent ni ne s'écrivent tout d'abord entre personnes façonnées au monde comme Delphine et Mathilde. Léonce, dès sa première lettre à M. Barton, disserte en plein sur le pr6* jugé de l'honneur, qui est sop trait distinctif. Ces traita^là, dans la vie, ne se dessinent qu'au fur et à mesure, et succesiivemenl par des faits. Le contraire établit, au sein du roman le plus transportant, un ton de convention, de genre; ainsi, dans Im Nouvelle HéUnse, toutes les lettres de Glaire d'Albe s(mt forc^ ment rieuses et folâtres; l'epjouement, dès la première ligne, y est de rigueur. En un mot, les personnages des romans par lel? très, au moment où ils prennent la plume, se p^ardent toujours eui-mémes, de manière à se présenter au lecteur dans des attitudes eipressives et selon les profils les plus significatifs : cela fait de4 groupes un peu guindés, elassiques, à moins qu*ou ne se donne carrière en toute lenteur et profusion, comme dans €la^ risse. Ajoutez la nécessité si invraisemblable, et très-fâcheusa
pour émotion, que ces personnages s'enferment pour écrire 1ers même qu'ils n'en ont ni le temps ni la force, lorsqu'ils sont au lit, au sortir d'un évanouissement, etc.^ etc. Mais ce défaut de forme une fois *admi$ pour DtlpièiMê, que de finesse et de passioa tout ensemble! que de sensibilité épanchée, et quelle péflétrution subtile des caraotères! A propos de ces caractères, il était difficile dans le monde d^aiors qu'on n'y cherchât pas des portraits. Je ne crois guère aux portraits complets chea les ro* manoierg 4'imagination féconde; il n'y a de copié que des traits premiers plus ou moins nombreux, lesquels s'achèvent bientôt diflërempient et se transforment ; l'auteur seul, le créateur des personnages , pourrait indiquer la ligne smueuse et cachée oi!k l'invention se rejoint au souvenir. Mais alors on dut chercher et nommer pour chaque ligure quelque modèle existant. Si Delphine ressemblait évidemment à W*^ de Staël, à qui donc ressemblait, sinon l'iipaginaire Léonce, d^ moins M. de Leben8ei,M"«de Gerlèbe, Matbilde, M.^^ de Yernon? On a trouvé que M»*» de Cerlèbe, adonnée à U vie domestique, à la douce uniformité des devoirs^ et puisant d'infinies jouissc^pces dans l'éducation de ses enfants^ se nipprochait de W^^ Necker de Saussure, qui de plus, comme M"^ de Cerlèbe» avait encore le culte de son père. On a cru re^ conn^tre chez M. de Lebeqsei, ds^Qs ce gentilhomme protestant aux manières anglaises» dans cet homme U pitu remarquable pat t esprit qu'il mt possible de fêMmtf^, un rapport fhippant de physionomie àveq Qç ly amin Constant : mais U n'y aurait eu ce cas qu'une partie du portrait qui serait vraie» la partie brillante; et une moitié» pouf |e moilis» des louanges accordées aux qualités solides d^ V- de l^nsei pe pouvait s'adresser à l'original présumé qu'4 titre de regrets qu d^ conseils. Quant à M"»» de Vemoa, le caractère )e mieux tracé du livre» d'après Chénier et tous les critiqMe3, on p'avis» d'y découvrir \m portrait» retoun^ et d*guM< en femme» du pliis fameux de nos politiques» de celui que W^ de Staël avait fait rî^yer le premier d& la liste des émigrés» qu'elle avait poussé au pouvoir avant le 18 fructidor, et qui ne l'avait payée de cette chaleur active d'amitié qMe par un égoïsme ménagé et poli. Déjà, lors de la composition de Delphine, avait eu lieu cet incident du dîner dont il est question dans les dix Années
lie PORTRAITS DE FEMMES.
t^Ea^il : « Le jour, dit M"* de Staël, où le signal de ropposition « fut donné dans le Tribunat par l'un de mes amis, je devais tf réunir chez moi plusieurs personnes dont la société me plaisait a beaucoup, mais qui tenaient toutes au Gouvernement nouveau. « Je reçus dix billets d'excuses à cinq heures; je reçus assez bien « le premier^, le second ; mais à mesure que ces billets se succi cédaient, je commençai à me troubler. » L'homme qu'elle avait si généreusement servi s'éloigna d'elle alors de ce ton parfaitement convenable avec lequel on s'excuse de ne pouvoir dîner. Admis dans les nouvelles grandeurs, il ne se commit en rien pour soutenir celle qu'on allait bientôt exiler. Que sais-je? il la justifiait peut-être auprès du Héros, mais de cette même façon douteuse qui réussissait si bien à M"« de Vemon justifiant Delphine auprès de Léonce. M™* de Staël, comme Delphine, ne put vivre sans pardonner : elle s'adressait de Vienne en 1808 à ce même personnage, comme à un ancien ami sur lequel on compte^ ; elle lui rappelait sans amertume le passé : « Vous m'écriviez , il y a «i treize ans, d'Amérique : Si je reste encore un an ici, fy meurs; a j'en pourrais dire autant de l'étranger, j'y succombe.» Elle ajoutait ces paroles si pleines d'une tristesse clémente : « Adieu^ « ^— êtes^vous heureux? Avec un esprit si supérieur, n'allez-vous a pas quelquefois au fond de tout, c'est-à-dire jusqu'à la peine? » Mais, sans nous hasarder à prétendre que M"* de Vernon soit en tout point un portrait légèrement travesti, sans trop vouloir identifier avec le modèle en question cette femme adroite dont l'amabilité séduisante ne laisse après elle que sécheresse et mécontentement de soi, cette femme à la conduite si compliquée et à la conversation si simple, qui a de la douceur dans le discours et un air de rêverie dans le silence, qui n'a d'esprit que pour causer et non pas pour lire ni pour réfléchir, et qui se sauve de l'ennui par le jeu, etc., etc., sans aller si loin, il nous a été impossible de ne pas saisir du moins l'application d'un trait plus innocent : t( Personne ne sait mieux que moi, dit en un endroit M°»« de « Vemon (lettre xxviii, !'• partie), faire usage de l'indolence; « elle me sert à déjouer naturellement l'activité des autres... Je
' Voir Revue Béirospective, n« IX, juin 1834.
ic ne me suis pas donné la peine de vouloir quatre fois en ma vie^ « mais quand j'ai tant fait que de prendre cette fatigue ^ rien ne « me détourne de mon but, et je l'atteins; comptez-y. )> Je voyais naturellement dans cette phrase un trait applicable à l'indolence habile du personnage tant prôné, lorsqu'un soir j'entendis un diplomate spirituel, à qui l'on demandait s'il se rendait bientôt à son poste, répondre qu'il ne se pressait pas, qu'il attendait : « J'étais bien jeune encore, ajouta-t-il, quand M. de Talleyrand « m*a dit , comme instruction essentielle de conduite : Xayez tt pas de zèle! » N'est^e pas là tout juste le principe de M'»^' de Vemon?
Puisque nous en sommes à ce qu'il peut y avoir de traits réels dans Delphine, n'en oublions pas un, entre autres, qui révèle à nu l'âme dévouée de M'"^^ de Staël. Au dénoûment de Delphine (je parle de l'ancien dénoûment qui reste le plus beau et le seul), l'héroïne, après avoir épuisé toutes les supplications auprès du juge de Léonce, s'aperçoit que l'enfant du magistrat est malade, et elle s'écrie d'un cri sublime : « Eh bien! votre enfant, si vous livrez Léonce au tribunal, votre enfant, il mourra ! il mourra!» Ce mot de Delphine fut réellement prononcé par W^ de Staël, lorsqu'à la suite du 18 fructidor, elle courut près du général Lemoine, pour solliciter de lui la grâce d'un jeune homme qu'elle savait en danger d'être fusillé, et qui n'est autre que M. de Norvins. Le sentiment d'humanité dominait impétueusement chez elle, et, une fois en alarme, ne lui laissait pas de trêve. En 1802, inquiète pour Ghénier menacé de proscription , elle courait dès le matin, lui faisant offrir asile, argent, passe-port ^ Combien de fois, en 92, et à toute époque, ne se montra-t-elle pas ainsi ! «Mes opinions politiques sont des noms propres,» disait-elle. Non pas!... ses opinions politiques étaient bien des principes; mais les noms propres, c'est-à-dire les personnes, les amis, les inconnus, tout ce qui vivait et souffrait, entrait en compte dans sa pensée généreuse, et elle ne savait pas ce que c'est qu'un principe abstrait de justice devant qui se tairait la sympathie humaine.
* Voir la noUce sur M.-J. Ghéoier, en tèle de ses Œuvres, par 11. Daunou.
lia PORTRAITS DE FEMMES.
Lorsque BelpMne parut^ la critique ne put pa« ee contenir* Toutes cm opinions, en effet, sur la religion, sur In politique, sur le mariage, datées de 90 et de 9â dans le roman, étaient d'un singulier à-prepos en i80â, et t6u<^aient à des aniffiosités de nouveau flagrantes. Le Journal des BébaU (décembre 1802) publia un article signé A, c'est-ànlire de M, de Felet^, article persiflant, i|igre*4oui, plein d'égratignures, mais strictement poli; le cri* Uque de salon s'y faisait l'organe des reproches de la belle so^ ciété qui renaissait : a Rien de plus dangereux et de plus immo«f « rai que les principes répandus dans cet ouvrage... Oubliant les « principes dans lesquels elle a été élevée, même dans une far tt mille protestante, la fille de M. Neeker, l'auteur des opmhns « religiiutes, méprise la révélation; la fiUe de M"*" Neeker, de M Tauteur d'un ouvrage contre le divorce, fait de longues apokH « gies du divorce, p En somme, Delphine était appelée « un très? « mauvais ouvrage écrit avec beaucoup d'esprit et de talent.» Cet article parut peu suffisant, je pense; car la même feuiU^ inséra quelques jours après (4 été janvier 1803) deux lettres adressées à 14*°^ de 8taêl et signées l'AënUreur; elles sont de M. Michaud. L'homme d'esprit et de goût qui s'est porté à ces attaques, jeune, squs une inspiration de parti et dans l'entraîne^ ment des querelles dont il est revenu avec sourire, nous excusera de noter une trop blessante virulence. La première lettre se pre? nait aux caractères du roman qui est jugé immoral; Delphine s'y voit confrontée avec l'héroïne d'un roman injurieux, de laquelle on a également voulu, tie nos jours, rapprocher lélia, La seconde lettre tombe plus particulièrement sur le style; elle est parfois fondée, et d'un tour cavalier assez agréable : ft Quel sentimenl que « l*(inumr! quelle antre pie dans la pie! Lorsque vos personnages K font des réflexions douloureuses sur le passé, l'un s'écrie : J'ai « gâté ma vie; un autre dit : fat manqtû ma vie; un troisième a renchérissant sur les deux autres : Je ctoyaU que j'avais sml a bien entendu lame\ » La hauteur des principes, les inwffes ba^
* Les impartiaux et les curieux pourront trouver une juàtification de M>n« de Staël sur ce point, et une bonne appréciation de Delphine en général, dans un livre que J'ai déjà cit« : Notice et Souvenirs biographiques du comte Van Der Duyn, etc., etc. (1862). A la page 386, dans Mnjwrnal
I HADAME DE STA^L. U9
^ sées sur les \^s éternelles, le terrai^ des siècles, les bornes des ^Ms, led mystères du sort, leg ânte^ exklées de l'amour, cette phra^ séologie en partie sentimentale, spiritualiste, et certaioemeut pe|*mise, en partie gene^iifisai incobérente et très-contestable, y est longuement m\}é^f W* de Feletz avilit lui-même relevé un certain nombre d'incerrectiona réelles 4e style, et quelques mots comme insistance, persistance^ mig^rUéf qui ont passé malgré sen veto. On pourrait repreudre daqs le détail de Delphine des répétitions, de:^ consonnances^ paille petites fautes fréquentes que M°^ de Staël n'évitait pas, et qù l'artiste écrivain ne tombe jar mais.
W^ de Staël, pour qui le mot de rancune ne signifiait rien, amnistia plus tard avec grâce l'auteur de^letires de V4dmireur, lorsqu'elle le rencontra chez M. Suard, dans ce salon neutre et conciliant d'un bomme d'esprit auquel il ayait suffi de vieillir beaucoup et d'hériter successivement des renommées oontempor raines pour devenir considérable 4 son toor. Le journal qn* M, Suard rédigeait alors, UPubliçiste, bien qu'il eût pu, d'ajM^s ses habitudes littéraires^ chicaner légitimement DelpMne sur plu* sieurs points de langage et de goût, p'entra pas dans la querelle, et se montra purement favorable dans un article fort bien senti de M. Hochet
Vers le même temps, le Mercure en publiait un, signé F., mais tellement acrimonieux et personnel, que le Journal de Paris, qui, par la plume de M. de Villeterque, avait jugé le roman avec assez de sévérité^ surtout au point de vue moral, pe put s'empêcher de s'étonner qu'un article écrit de ce style se trouva dans le Mercure, à côté d'un morceau signé de La Harpe, et mus la lettre initiale d'un nom cher aux amis du goût et de la décence. On y lisait en effet (et je ne choisis pas le pire endroit) : tt Delphine parle de l'amour comme une bacchante, de Dieu a comme un quaker, de la mort comme un grenadier, et de la a morale conmie un sophiste. » Fontanes^ qui se trouvait désigné à cause de l'initiale, écrivit au Journal de Paris pour désavouer
de lecture de eet estimal^le Hollandait, on lit un morceau plein de sens inliUilé : De certaines hardiesses de biyle reprochées à M"^^ de Staël,
Tarticle^ qui était effectivement de Tauteur de la Dot de Suzette et de Frédéric, N'avons-nous pas vu de nos jours un déchaînement semblable, et presque dans les mêmes termes, contre une femme la plus éminente en littérature qui se soit rencontrée depuis l'auteur de Delphine? Dans les Débats du 12 février 1803, Gaston rendit compte d'une brochure in-8» de 800 pages (seraitce une plaisanterie du feuilletoniste?), intitulée Delphine convertie; il en donne des extraits; on y faisait dire à M">« de Staël : <c Je viens d'entrer dans la carrière que plusieurs femmes ont « parcourue avec succès, mais Je n'ai pris pour modèle ni la « Princesse de C lèves, ni Caroline, ni Adèle de Sénange, » Cette bro(îhure calomnieuse, si toutefois elle existe, où l'envie s'est gonflée jusqu'au gros livre, paraît n'être qu'un ramas de phrases disparates, pillées dans lA^^ de Staël, cousues ensemble et dénaturées. M™® de Genlis, revenue d*Altona pour nous prêcher la morale, faisait insérer dans la Bibliothèque des Romans une longue nouvelle, où à l'aide d'explications tronquées et d'interprétations artificieuses, elle représentait M"* de Staël comme l'apologiste du suicide. M"« de Staël qui, de son côté, citait avec éloge Mademoiselle de Clermont, disait pour toute vengeance : c( Elle m'attaque, et moi je la loue; c'est ainsi que nos corresc< pondances se croisent. » M"»« de Genlis reprocha plus tard dans ses Mémoires à M"*« de Staël d'être ignorante, de même qu'elle lui avait reproché d'être immorale. Mais grâce lui soit faite ! elle s'est repentie à la fin dans une bienveillante nouvelle intitulée Athénaïs, dont nous reparlerons : une influence amie, et coutumière de tels doux miracles, l'avait touchée.
Nous demandons pardon, à propos d'une œuvre émouvante comme Delphine, et sans nous confiner de préférence aux scènes mélancoliques de Bellerive ou du jardin des Champs-Elysées, de rappeler ces aigres clameurs d'alors, et de soulever tant de vieille poussière : mais iFest bon, quand on veut suivre et retracer une marche triomphale, de subir aussi la foule, de montrer le char entouré et salué comme il était.
La violence appelle la répression; les amis de M™« de Staël s'indignèrent, et elle fut énergiquement défendue. Des deux articles insérés par Ginguené dans la Décade, le premier commence
en ces termes : a Aucun ouvrage n'a depuis longtemps occupé le « public autant que ce roman ; c'est un genre de succès qu'il « n'est pas indifférent d'obtenir, mais qu'on est rarement dis- « pensé d'eipier. Plusieurs journalistes, dont on connaît d'avance « l'opinion sur un livre d'après le seul nom de son auteur, se « sont déchaînés contre Delphine ou plutôt contre M"»« de Staël, «comme des gens qui n'ont rien à ménager... lis ont attaqué « une femme, l'un avec une brutalité de collège (Ginguené parait « avoir imputé à Geoffroy, quHl avait sur le cœur, un des articles (i hostiles que nous avons mentionnés plus haut), Tautre avec le « persiflage d'un bel esprit de mauvais lieu, tous avec la jactance « d'une lâche sécurité. » Après de nombreuses citations relevées Moges, en venant à l'endroit des locutions forcées et des expressions néologiques, Ginguené remarquait judicieusement : «Ce tt ne sont point, à proprement parler, des fautes de langue, mais « des vices de langage, dont une fenmie d'autant d'esprit et de « vrai talent n'aurait, si elle le voulait une fois, aucune peine à « revenir. » Ce que Ginguené ne disait pas et ce qu'il aurait fallu opposer en réponse aux banales accusations d'impiété et d'immoralité que faisaient sonner bien haut des critiques grossiers ou freluquets, c'est la haute éloquence des idées religieuses qu'on trouve exprimées en maint passage de Delphine, comme par émulation avec les théories catholiques du Génie du Christianisme: ainsi la lettre de Delphine à Léonce (xiv, 3* partie), où elle le convie aux croyances de la religion naturelle et à une espérance commune d'immortalité; ainsi encore, quand M. de Lebensei (xvii, 4* partie), écrivant à Delphine, combat les idées chrétiennes de perfectionnement par la douleur, et invoque la loi de la nature comme menant l'homme au bien par l'attrait et k penchant le plus doux, Delphine ne s'avoue pas convaincue, elle ne croit pas que le système bienfaisant qu'on lui expose réponde à toutes les combinaisons réelles de la destinée, et que le bonheur et la vertu suivent un seul et même sentier sur cette terre. Ce n'est pas, sans doute, le catholicisme de Thérèse d'Eres qui triomphe dans Delphine; la voie y est déiste, protestante, d'un protestantisme unitairien qui ne diffère guère de celui du Vicaire savoyard : mais parmi les pharisiens qui criaient alors à
rirapiété, j'^i peioe à en découvrir quelques*uns pour qui cm croyances^ même philosophiques et naturelles , sérieusement adoptées^ n'eussent pas été déjà, au prix de leur foi véritable, un gain moral et religieux imm^nse. Quant à l'accusation faite à Delphine d'attenter au mariage, il m'a semblé, au cpptraire, que l'idée qui peut-être ressprt le plus de ce livre est le désir du bonheur dans le mariage, un sentiment profond de Tiippos* sibilité d'être heureux ailleurs^ un aveu des obstacles contre lesquels le plus souvent on se brise, malgré toutes les vertus et toutes les tendresses, dans le désaccord social des destinées. Cette idée du bonheur dans le mariage a toujours poursuivi M™« de Staël, comnie les situations romanesques dont ils sont priyég poursuivent et agitent d'autres cœurs. Pans l'influence 4es Pq^r sions, elle parle avec attendrissement, au chapitre de VAm&ur^ des deux vieux époux, encore amants, qu'elle avait rencontrés en Angleterre. Dans le livre de lauttéralvre, avec quelle complaiT sance elle a cité les beaux vers qui terminent le premier chant de Thompson sur le printemps, et qui célèbrent cette pariaite union, pour elle idéale et trop absente! En un chapitre de VAlUn magne, elle y reviendra d'un ton de moralité et comme de reconnaissance qui pénètre, lorsque surtout on rapproche cette page des circonstances secrètes qui l'inspirant. Dans Delphine, le tableau heureux de la famille Behnont ne représente pas autre chose que cet Éden domestique, toujours envié par elle du seiu des orages. M. Necker, en son Cours de Morale religieuse, aime aussi à traiter ce sujet du bonheur garanti par la sainteté des liens. M}^" de Staël, en revene^nt si fréquenunent sur ce réve^ n'avait pas à en aller chercher bien loin des images : son ame, en sortant d'elle-même, avait tout auprès de quoi se poser; à défaut de son propre bonheur, elle se rappelait celui de sa mère, elle projetait et pressentait celui de sa fllle S
Qu'après tout, et nonobstant toute justification, Delphine soit une lecture troublante, il faut bien le reconnaître; mais ce trou-
1 MiM la duchesse de Broglis, aujourd'hui M prématuréiBSfit nviekm bonheur de fumiUe, mail restée k jamais présente 4 1a véfiéraMoa df tous ceux qui root une fois codduc*
MADAME de; 8TAfi;U 13^
%éûfA Duus pe coDseillerion^ p^s Tépreuve à la parf^Ue ipao? ceoce, n'est souvent qu'un réveil s^lut^ire du seatim^ot chez le^ m^ que les aom réels et le désepctiftat^men^ aride tandraien^ à envahir. Heureux trouble^ qui nous tente de reaaftre aux éniQ-' tioDs ainumtes et à la faculté de dévouement de 1^ jeunesse ! Eq retour des bons procédés de la D^ca(i$ et de l'aide qu'elle avait trouvée chez les écrivains, littérateurs ou philosophes de cette école. M"*'' de Staël a toujours bien parlé d'eux en ses écrits. A part Chénier, sur le compte duquel elle s'est montrée UD peu sévère dans ses ConsidéraiUms, elle n'a jam^^is mentionné aucim 4es noms de ce groupe littéraire et philosophique qu'ho^ Dorablement et cooun^ en souvenir d'une ancienne alliance^i Mais son exil à la fin de 1803, ses voyages, son existence de suzeraine à Coppet, ses relations germaniques, aristocraliquesj moins contre-balancées , tout la jeta dès lors dans une autre sphère, et dissipa vite en elle cette inspiration de l'an 111, que nous avons essayé de ressaisir. Forcée de quitter Paris, elle se dirigea aussitôt vers l'Allemagne, s'exerça à lire, à entendre l'allemand ; visita Weimar et Berlin, connut Goëtlie et les princes de Prusse. Elle amassait les premiers matériaux de l'ouvrage, qu'un second voyage en 1807 et 1808 la mit à même de compléta. Se lancer ainsi du premier bond au delà du Rhin, c'était rompre brusquement d'une part avec Bonaparte irrité, c'était rompre aussi avec les habitudes de la philosophie du dix-huitième siècle, qu'elle venait en apparence d'épouser par un choix d'éclat. Ainsi ces grands esprits se comportent : ils sont déjà à l'autre pôle quand on les croit encore tout à l'opposite. Comme les rapides et infatigables généraux, ils allument des feux sur les hauteurs, et on les suppose campés derrière, quand ils sont déjà à bien des lieues de marche et qu^ils vous prennent par les flancs. La mort de son père ramena subitement M™® de Staël à Coppet. Après le premier deuil des funérailles et la publication des manuscrits de M. Necker, elle repartit en ISOi pour visiter ritalie. L'amour de la nature et des beaux-arts se déclara en ^ttesousce soleil nouveau. Delphine confesse quelque part qu'elle ^me peu la peinture, et quand elle se promène dans les jardins, eHe est bien plus occupée des urnes et des tombeaux que de la
nature elle-même. Mais cette vapeur d'automne, qui envelop^iait l'horizon de Belleriire, s'évanouit à la clarté des horizons romains; tous les dons, toutes les muses qui vont faire cortège à Corinne, se hâtent d'éclore *.
Revenue à Goppet en 1805, et s'occupant d'écrire son romanpoëme, Mm« de Staël ne put demeurer plus longtemps à distanee de ce centre unique de Paris où elle avait brillé, et en rue duquel elle aspirait à la gloire. C'est alors que se manifeste en elle cette inquiétude croissante, ce mal de la capitale, qui ôte sans doute un peu à la dignité de son exil, mais qui trahit du moins la sincérité passionnée de tous ses mouvements. Un ordre de police la rejetait à quarante lieues de Paris : instinctivement^ opiniâtrement, comme le noble coursier au piquet qui tend en tous sens son attache, comme la mouche abusée qui se brise
* Ce dut être durant le séjour à Rome (1805] que M. Aug.-Wil. de Schlegel, qui accompagnait M^»* de Staël, lui adressa Y Élégie intituléeAome, en distiques. Nous avons cherché à en reproduire te sentiment dans les stances suivantes, en supprimant toutefois l'histoire entière et détaillée de Rome qui fait le principal de la pièce allemande et qui est dans le style grave des Fastes; mais le ton général du début, et tout le mouvement de la fin qui se rap|K)rte à U'^ de Staë), ont été conservés, autant du moins que uous avons pu y réussir. On sait que la Pyramide de Cestius mar* que le cimetière des protestants.