livre fut grande. Six années d'études et d'espérances détruites
m redoublement de persécutiou au moment ou elle avait lieu de
compter sur une trêve, et d'autres circo|istances contradictoires,
pénibles, fuient de sa situation, à cette époque, une crise vio-
lente^ une décisive épreuve^ qui l'introduisait sans retour dans ce que j'ai appelé les années sombres. Qu'elle aille^ qu'elle aille! il n'y a plus désormais^ malgré la gloire qui ne la quitte pas^ il n'y a plus de station ni de chant au Capitole. Jusque-là les orages même avaient laissé jour pour elle à des reflets gracieux^ à des attraits momentanés^ et^ selon sa propre expression si charmante, à quelque air écossais dans sa vie. Mais à partir de là tout devient plus âpre. La jeunesse d'abord, cette grande et facile consolatrice, s'enfuit. M"« de Staël avait horreur de l'âge et de l'idée d'y arriver; un jour qu'elle ne dissimulait pas ce sentiment devant M"" Suard, celle-ci lui disait : « Allons donc, vous pren- « drez votre parti, vous serez une très-aimable vieille. » Mais elle frémissait à cette pensée ; le mot de jeunesse avait un charme musical à son oreille; elle se plaisait à en clore ses phrases^ et ces simples mots. Nous étions jeunes alors, remplissaient ses yeux de larmes : a Ne voit-on pas souvent, s'écriait-elle (Essai sur le Suicide), a le spectacle du supplice de Mézence renouvelé par l'union d'une a âme encore vivante et d'un corps détruit, ennemis inséparatt blés? Que signifie ce triste avant-coureur dont la nature fait a précéder la mort, si ce n'est l'ordre d'exister sans bonheur et <c d'abdiquer chaque jour, fleur après fleur, la couronne de la « vie?» Elle se rejetait le plus longtemps possible en arrière, loin de ces derniers jours qui répètent d'une voix si rauque les airs brillants des prefiniers. Le sentiment dont elle fut l'objet à cette époque de la part de M. Rocca lui rendit encore un peu de Tillusion de la jeunesse; elle se laissait aller à voir dans, le miroir magique de deux jeunes yeux éblouis le démenti de trop de ravages. Mais son mariage avec M. Rocca, ruiné de blessures, le culte de reconnaissance qu'elle lui voua, sa propre santé altérée, tout l'amena à de plus réguliers devoirs. L'air écossais, Vair brillant du début devint bientôt un hymne grave, sanctifiant, austère. Il fallait que la religion pénétrât désormais, non plus dans les discours seulement, mais dans la pratique suivie. Plus jeune, moins accablée, il lui avait suffi d'aller, à certaines heures de tristesse, faire visite de l'autre côté du parc au tombeau de son père, ou d'agiter avec Benjamin Constant, avec M. de Montmorency, quelque conversation mystiquement élevée : en avançant
dans la vie^ une fois le ressort brisé contre les souffrances positires et croissantes, quand tout manque, et se fane jour par jour, et se décolore, les inspirations passagères ne soutiennent plus; OQ a besoin d'une croyance plus ferme, plus continuellement présente : M"»« de Staël ne la chercha qu'où elle la pouvait trouver, dans l'Ëvangile, au sein de la religion chrétienne. Avant la résignation complète, le plus fort de sa crise fut durant la longue année qui précéda sa fuite. L'active constance de quelques amis frappés pour elle, l'abandon, les cbétives excuses, les peurs dégtMes en mal de poitrine, de quelques autres, l'avaient touchée au cœur et diversement contristée. Elle se voyait entourée d'une contagion de fatalité qu'elle communiquait aux êtres les plus cbers ; sa tête s'exaltait sur les dangers, a Je suis VOreste de Vexil, n s'écriait-elle au sein de l'intimité qui se dévouait pour elle. Et encore : <( Je suis dans mon imagination comme dans la tour d'Ugo^ lin, » Trop à l'étroit dans Goppet et surtout dans son imagination terrible, elle voulait à toute force ressaisir l'air libre, l'espace immense. Le préfet de Genève, M. Gapelle, qui avait succédé à M. de Barante père révoqué, lui insinuait d'écrire quelque chose sur le roi de Rome; un mot lui eût aplani tous les chemins, ouvert toutes les capitales : elle n'y songea pas un seul instant, et, dans sa saillie toujours prompte, elle ne trouvait à souhaiter à l'enfant qu'une bonne nourrice. Les dix Années d^Exil peignent au naturel les vicissitudes de cette situation agitée; elle s'y représente étudiant sans cesse la carte d'Europe comme le plan d'une vaste prison d'où il s'agissait de s'évader. Tous ses vœux tendaient vers l'Angleterre, elle y dut aller par Saint-Pétersbourg. Cest dans de telles dispositions longtemps couvées, et après cette crise résolue en une véritable maturité intérieure, que la Restauration trouva et ramena M»^ de Staël. Elle avait vu Louis XYIIi en Angleterre : « Nous aurons, annonçait-elle alors à « un ami, un roi très-favorable à la littérature. » Elle se sentait du goût pour ce prince, dont les opinions modérées lui rappelaient quelques-unes de celles de son père. Elle s'était entièrement convertie aux idées politiques anglaises, dans cette Angleterre qui lui semblait le pays par excellence à la fois de la vie de fiunille et de la liberté publique. On l'en vit revenir apaisée, as-
sagie, pleine sans doute d'impétuosité généreuse jusqu'à son dernier jour, mais û\ée à des opinions seipi-aristœratiques^ qu'elle n'avait, de 95 à 1802, aucunement professées. Son hostilité contre l'Empire, son absence de France, sa fréquentation des souverains alliés et des sociétés étrangères, la fatigue extrême de l'âme qui rejette la pensée aui impressions moins bardies, tout contribua che? elle à cette métamorphose. M"*^ de Staël, en vieillissant, devait volontiers se rapprocher des idées anciennes de son père. De même qu'on a remarqué que les tempéraments, à mesure qu'on vieillit, reviennent au type primitif qu'ils marquaient dans l'enfance, se dépouillant ainsi par degrés des formes et des variations contractées dans l'intervalle; de même que les révolutions, après leur élan, reviennent à un moindre but que celui qu'elles croyaient d'abord atteindre ou qu'elles avaient dépassé, de même nous voyons M'^'' de Staël, vers la fm de sa vie, se réfugier dans un système plus miite, plus tempéré, mais pour elle presque domestique : c'était, pour la fille de M. Neeker, s^en revenir simplement à Saint-Ouen que d'accepter en plein la Charte de Louis XVIII.
Les C(midératiw9 sur la BévolutioMfransaiêe, dernier ouvrage de M<°« de St^ël, celui qui a scellé le jugement sur elle et qui classe naturellement son nom en politique entre les noms honorés de son père et de son gendre, la donnent à eonnaitre sous ce point de vue libéral, mitigé, anglais, et un peu doçtritutirê, comme on dit, beaucoup mieux que nous ne pourrions faire. Aussitôt après son retour en France, elle ne tarda pas à voir se dessiner les exigences des partis, et toutes les difQeultés qui godh pliquent les restaurations. Les ménagements, les mesures de conciliation et de prudence, flirent dès l'abord la voie indiquée, conseillée par elle. Dans son rapprochement de M"** de Duras et de M. de Chateaubriand, elle cherchait à s'entendre avec la por-» tion éclairée, généreuse, d'un royalisme plus vif que le sien; a Mon système, disaitHelle en i816, est toujours en opposition a absolue avec celui qu'on suit, et mon affection la plus sincère tt pour ceux qui le suivent* » Elle eut dès lors à souffrir ineesr* samment dans beaucoup de ses relations et affections privées par les divergences qui éclatèrent; le faisceau des amitiés huBMifiSfl
MADAME DE RTAKL. 143
« i^lâchall, se déliait autour d'elle : quelques acquisitions nou- Tcllès et précieuses, comme celle de M. Mackintosh, ne la dédommageaient qu'imparfaitement. Jours pénibles, et qui arrivent tôt ou tard dails chaque existence, où l'on voit les êtres préférés, qn*on rassemblait avec une sorte d'art au sein d'un même amour, se ralentir, se déplaire, se rembtiinir l'un après l'autre, se tacher, en quelque sorte, dans la fleur d'affection où ils brillaient (fabord! Ces déchets inévitables, qui ne s'arrêtent pas devant les amitiés les plus chères, affectaient singulièrement M"® de Staël et la détachaient, sinon de la vie, du moins des vanités et des douceurs périssables. Elle avait fini par prendre moins de plaisir i écrire à M. de Montmorency, à Vadmirahle ami lui-même, à cause de ces malheureuses divergences auxquelles, lui, il tenait trop. M. de Schlegel en voulait beaucoup à cette politique envahissante, et se montrait moins à l'aise, ou parfois amer, en ces cercles troublés qui ne lui représentaient plus la belle littérature de Coppet. M»» de Staël, sensible à ces effets, et atteinte déjà d'un mal croissant, se réfugiait ou dans la famille, ou, plus haut, dans la fidélité à Celui qui ne peut nous être infidèle. Elle mourut environnée pourtant de tous les noms choisis qu'on aime à marier au sien; elle mourut à Paris' en 4817, le 14 juillet, jour de liberté et de soleil, pleine de génie et de sentiment dans des orgaiies minés avant l'âge, se faisant, l'avant-veille encore, ^taèr en fauteuil au jardin, et distribuant aux nobles êtres l'i'felle allait cîtiltter des fleurs de rose en souvenir et de saintes paroles.
U publication posthume des Considérations , qui eut lieu en ^M8, fût un événement, et constitua à M*"* de Staël de brillantes et publiques funérailles. Elle y proposait, à la Révolution française et à la Restauration elle-même, une interprétation politique destinée à un long retentissement et à une durable influence, ^'^tait une Monarchie selon la Charte à sa manière; hors de •^He-là et de celle de M. de Chateaubriand, il n'y avait guère de *^*ttl possible pour la Restauration : au contraire la marche con- **no^ entre ces deux limites aurait pu se prolonger indéfiniment.
' Roe NHuve-des-Mathnrins.
Chaque parti, alors dans le feu de la nouveauté, s'empressa de demander au livre des Considérations des armes pour son système. Les louanges furent justes, et les attaques passionnées. Benjamin Constant dans la Minerve, M. de Fitz-James dans le Conservateur, en parlèrent vivement, et sous des points de vue assez opposés l'un à l'autre, comme on peut croire. M. Bailleul et M. de Bouald firent à ce sujet des brochures en sens contraire; il y eut d'autres brochures encore. L'influence de pensée que par cet ouvrage M""* de Staël exerça sur le jeune parti libéral philosophique, sui* celui que la nuance du Globe représenta plus tard, fut directe. L'influence conciliante, expansive, irrésistible, qui serait résultée dé sa présence, a bien manqué, en plus d'une rencontre, au parti politique qui, pour ainsi dire, émane d'elle, et qui eût continué d'être le sien.
Mais c'est dans le domaine de l'art que son action, de plus en plus, je me le figure, eût été belle, efficace, cordiale, intelligente, favorable sans relâche aux talents nouveaux, et les recherchant, les modifiant avec profit pour eux et bonheur. Parmi tous ceux qui brillent aujourd'hui, mais disséminés et sans lien, elle eût été le lien peut-être, le foyer communicatif et réchauffant; on se fût compris les uns les autres> on se fût perfectionné à l'union de l'art et de la pensée, autour d'elle. Oh ! si M°»« de Staël avait vécu, admirative et sincèrement aimante qu'elle était, oh ! comme elle eût recherché surtout ce talent éminent de femme, que je ne veux pas lui comparer encore! comme, à certains moments de sévérité du faux monde et des faux moralistes, le lendemain de Lélia, comme elle fût accourue en personne, pleine de tendre efl'roi et d'indulgence! Delphine, seule entre toutes les fenmies du salon, alla s'asseoir à côté de M™« de R... Au lieu des curiosités banales ou des malignes louanges, comme elle eût franchement serré sur son cœur ce génie plus artiste qu'elle, je le crois, mais moins philosophique jusqu'ici, moins sage, moins croyant, moins plein de vues sûres et politiques et rapidement sensées! comme elle lui eût fait aimer la vie, la gloire! comme elle lui eût abondamment parlé de la clémence du ciel et à'une certaine beauté de l'univers, qui n'est pas là pour narguer l'homme, mais pour lui prédire de meilletirs jours! comme elle l'eût applaudi
MADAME DE STAËL. t45
ensuite et encouragé vers les inspirations plus sereines ! Vous^ que Topinion déjà unanime proclame la première en littérature depuis M°i« de 3taêl^ vous avez, je le sais, dans votre admiration envers elle, comme une reconnaissance profonde et tendre pour tout le bien qu'elle vous aurait voulu et qu'elle vous aurait fait! 11 y aura toujours dans votre gloire un premier nœud qui vous rattache à la sienne ^
Mai 1835.
* Quaod je m'exprimais ainsi, j'en avais le droit, informé que j'étais par le propre témoignage et les paroles mêmes de l'auteur célèbre que j'invoquais. Depuis lors cet auteur a jugé convenable, comme pour couper le nœud, de lancera M"^ de Staél une de ces qualifications plus fàeheuses encore, s'il est possible, sous la plume d'une femme que sous celle d'an homme. De tels traits, quels que soient les talents, suffisent trop à marquer la différence des inspirations et des natures. J'en suis resté ici^ comme cela m'est arrivé trop souvent dans ma vie de critique, sur un conseil et un désir énoncé d'un air d'espérance, et sur un vœu.
MAPAMï; ROUND'.
Lit RévohjtiûQ fraaçaise a c^mm plMS d'une foi» <jl'a«pec| pour eeMx qui m disent ses fils et qui soot ^rtis d'elle. À lae^ire qu'on s'éloigne 9 les dissidences dans la mamère de renvifuger augmentent parmi les générations^ d'ai>ord uBanimes à la reoùth naître. Les uns^ les plus ardents, les plus avancés, à ce qu'ils affirment, la systématisent de plus en plus dans leurs appréciations ; ils vont à tout coordonner, hommes et choses, en d'orgueilleuses formules prétendues philosophiques et sociales, qui torturent, selon nous, la diversité des faits et qui leur imposent à toute force un sens sophistique, indépendant des misérables passions le plus souvent dominantes. Sous le couvert des doctrines générales dont ils sont épris, outrageusement pour la réalité des détails et les humbles notions de l'évidence, ils vont fabriquant un masque grandiose à des figures avant tout hideuses, à des monstruosités individuelles. Les autres, qui n'adoptent pas ces formules et qui, dans la voie démocratique ouverte en 89, avaient conçu des espérances plus modérées, plus réalisables, ce semble, voyant les difficultés, les échecs, les désappointements à chaque pas après quarante-six ans comme au premier jour, sont tentés enfin de regarder le programme d'alors comme étant, pour une bonne moitié du moins, une grande et généreuse illusion de nos pères, comme un héritage promis, mais embrouillé, qui, recu-
1 Ce morceau a servi d'introduction à la publication des Lettres Inédi* tes de M'^ Roland, chez Eugène Renduel (1836).
tlÀDAME BOIAND. 147
)dnt sons eesâe, s'est déjà aux trois quarts dispersé dans l^inter- Tdlle. Entre cette démission décourageante et l'exagération des autr% il y a à se tenir. Sans doute^ si la plupart des auteurs^ des héros de la Révolution revenaient un moment parmi nous^ s'ils considéraient ce qu'ils ont payé de leur sang^ ils souriraient un peu de pitié^ à moins que l'âge, conune nous l'avons vu de quelques-uns, n'eût refroidi leur» antiques e^iigences et tranquillisé teurs veines. On a pourtant acquis des résultats incontestables de bien-être sinon de gloire, Tég^lité dans les mœurs sinon la grandeur dans les actions, les jouissances civiles sinon le caractère politique, la facilité à l'emploi des industries et des talents, sinon la consécration de ces talents à Tintérêt général d'une patrie. Pour nous, qui adoptons ces résultats et qui les goûtons, tout en sentant leur misère au prix de ce que nous avions rêvé, qui croyons à un perfectionnement social> bien lent toutefois et de plus fôQ plus difliciie grâce aux fautes de tous, nous continuons de npus tourner par instants vers ces horizons dont le vaste éclat eadammait notre aurore, vers ces noms que nous avons si souvent invoqués, espérant avoir à en reproduire Les exemples et les vertus. Mais les ten^>s sont autres, les devoirs ont changé, les applications directes qu'on prétendrait tirer seraient trompeuses. Du moins, dans cette fournaise ardente de notre première Révolution, à côté des ébauches informes ou al^ectes, d'admirables Statues sont sorties et brillent debout. Maintenons commerce avec ces personnages, demandons-leur des pensées qui élèvent, admiroios-les pour ce qu'ils ont été d'héroique et de désintéressé, comme ces grands caractères de Plutarque, qu'on étudie et qu'on ainmQ encore en eux-mêmes, IndépendaHunent du succès des causes auxquelles ils ont pris part, et d^ sort des cités dont ils ont été l'honneur.
Plus que jamais, en ce sens, l'immortelle Gironde est la limite à laquelle notre pensée se {4ait et s'obstine à s'arrêter. Il faut m& doute comprendre et s'expliquer ce qui est venu après, ce ^i en partie a détendu le pays en le souillant, en le mutilant; il fout comprendre cela : mais notre admiration, notre estima, sauf de rares exceptions, est ailleurs. A voir la fatale et croissante préoccupation qu'inspirent aux survenants ces figures
gigantesques, trop souvent salies de boue ou livides de sang en même temps qu'éclairées du tonnerre, à voir la logique intrépide des doctrines qui s'y rattachent et qui servent tout aussitôt d'occasion ou de prétexte à des craintes et à des répressions contraires, on peut juger que le mal, les moyens violents, iniqaes, inhumains, même en supposant qu'ils aient durant le moment de crise une apparence d'utilité immédiate, laissent ensuite, ne fût-ce que sur les imaginations frappées des neveux, de longues traces funestes, contagieuses, soit en des imitations théoriques exagérées, soit en des craintes étroites et pusillanimes. A mesure donc que le tumulte des souvenirs, qui redouble pour d'autres, s'éclaircit pour moi et s'apaise, je me replie de plus en plus vers ces figures nobles, humaines, d'une belle proportion morale, qui s'arrêtèrent toutes ensemble, dans un instinct sublime et avec un cri miséricordieux, au bord du fleuve de sang, et qui, par leurs erreurs, par leurs illusions sincères, par ces tendresses mêmes de la jeunesse que leurs farouches ennemis leur imputaient à corruption et qui ne sont que des faiblesses d'honnêtes gens, enfin aussi par le petit nombre de vérités immortelles qu'ils confessèrent, intéressent tout ce qui porte un cœur et attachent naturellement la pensée qui s'élève sans sophisme à la recherche du bonheur des hommes. M>n« Roland est la première et la plus belle de ce groupe; elle en est le génie dans sa force, dans sa pureté et sa grâce, la muse brillante et sévère dans toute la sainteté du martyre. Mais les expressions, qui d'elles-mêmes vont s'idéalisant à son sujet, doivent se tempérer plutôt : car, en abordant cette femme illustre, c'est d'un personnage grave, simple et historique, que nous parlons.
Elle s'est peinte de sa propre main de façon à ne pas donner envie de recommencer après elle. A moins d'avoir quelques traits originaux à ajouter aux siens, comme ont fait Lemonley et divers autres contemporains qui l'avaient vue, on n'a qu'à renvoyer, pour l'essentiel de sa personne, à ses délicieux et indispensables Mémoires. Gomment raconter la vie de Jean-Jacques, son enfance, ses durs commencements, ses belles années, comment retracer de nouveau les particularités de sa physionomie déjeune homme> après les Confessions? Ainsi de M<"« Roland. Il ne faut pas re-
passer le crayon sur le pur dessin de cette figure fine et hardie^ grandiose et gracieuse, intelligente et souriante; vouloir ressaisir ce profil simple et net, modeste et fier; oser retoucher ces jours d'enfance dont elle fixait, à travers les grilles de TAbbaye ou de Sainte-Pélagie, en couleurs si distinctes, la fraîcheur et les enchantements, depuis Tatelier de son père au quai des Lunettes et cet enfoncement favori du petit salon où elle avait élu domicile, depuis les catéchismes de Téglise Saint-^rthélemy, la retraite au couvent de la rue Neuve-Saint-Étienne pour sa première communion, et les promenades au Jardin des Plantes, jusqu'à son séjour heureux et recueilli chez sa grand'maman Phlipon dans l'île Saint-Louis, son retour au quai paternel proche le Pont-Neuf et ses excursions du dimanche aux bois de Meudon. Tout cela est fait, tout cela est à relire. Ces détails si vrais, si faciles, si heureux de présence d'esprit et de liberté d'expression, ces innocents et profonds souvenirs se jouant d'eux-mêmes dans le cadre sanglant, funèbre, qui les entoure, qui les resserre à chaque insUmt et qui bientôt va les supprimer avant la fin et les écraser, forment une des lectures éternellement charmantes et salutaires, les plus propres à tremper l'âme, à l'exhorter et à l'affermir en l'émouvant.
La Correspondance avec Bancal, et quelques autres lettres inédites encore que nous avons eues sous les yeux, nous présentent M"»« Roland durant une partie de sa vie qu'elle a moins retracée en ses Mémoires, après les années purement intérieures et domestiques, et avant l'entrée de son mari au ministère. Parmi les lettres adressées à Bosc et pubhées dans la dernière édition des Mémoires, il n'y en a que très-peu qui se rapportent à cette époque, c'est-à-dire à l'intervalle de 89 à 92, aux derniers temps de son séjour à Lyon, aux premiers mois de son arrivée à Paris. La Correspondance avec Bancal embrasse précisément cette intéressante période. Les impressions journalières des mémorables événements d'alors, fidèlement transmises coup sur coup par cette grande âme émue, «t exhalées au sein de l'amitié, sont précieuses à recueillir. Les secousses souvent contradictoires, les espérances précipitées suivies de découragement, puis de nouveau reprises avec ferveur, les jugements excessifs, passionnés, lancés
l&O PORTRAITS DE FEMMES.
dans la colère^ et qile plus tard elle mitigera^ le bon sens fré-' quent qui s'y méle^ la sincérité invariable, tout contribue à faire de ces pages sans art un témoignage bien bonorable à celle qui les écrivit, en même temps qu'une utile leçon, suivant nous, pour ceux qui eherehent datls la réflétion du passé quelque sagesse à leur usage, quelque règle à leurs jugements en matière politique, quelque frein à leurs premiers et généreux eht^a^^ements. On j sent mieux que nulle part ailleurs combien l'importance d'un point d'arrêt précis, d'une marthé mesurée à l'avance, a échappé à l'imprévoyante ardeur de ces âmes girondines l^téeE éperdumeiit entre M. Necker et Robespierre, et ne faisant vOlle-ftice à celui-ci que trop tard pour n'en pas êtte surmontées et dévorées.
M^* Roland et son mari avaient accueilli la Révolution de 89 avec transport. Depuis 1784, ils étaient établis dans la généralité de Lyon, passant quelques mois d'hiver dans cette ville, et la plus grande partie de l'année tantôt à Yillefranche et tantôt à deux lieues de là, au clos de LaPlâtière, petit domaine champêtre, en vue des bois d'Alix et proche du village de Thézée. M. Ro* land, inspecteur des manufactures, se livrait à des études indus* trielles, économiques, que sa femme partageait en les variant par la lecture des philosophes et des poètes. La Révolution et le mouvement expansif qu'elle communiquait à toutes les âmes patriotiques les mirent naturellement en correspondance avec diverses personnes actives de Paris, et plus en particulier avec Brissot, dont M. Roland estimait les écrits sur les Noirs, les Lettres au marquis de Ghastellux, et qui fondait oXonléPatrMe, et avec Bancal, qui venait de quitter le notariat pour s'adonner aux lettres, à la politique, et que Lanthenas, ami intime et domestique des Roland^ avait rencontré durant un voyage dans la capitale^ Les lettres à Brissot, inédites potir la plupart, sont aux mains de M. de Montrol, que nous ne pouvons trop engager à les publier, et à l'amitié de qui nous devons de les avoir parcourues. Le débat de oette Gorreipondance avec Brissot resseinble fort à celui de la Correspondance avec Bancal : « Si mon eieel- « lent ami, écrit M"» Roland à Brissot dans les premiers mote « de 9O3 eût eu quelques années de moinsj l'Aiotiérique nous « aurait déjà reçud dans son sein : nous r^ettons moins cette
« terre promise detniis que nous espérons une patrie. La Ré* « rolution^ tout imparfaite qu'elle 8oit> a changé la face de la « France^ elle y développe un caractère^ et nous n'en avions pas ; c( eDe y laisse à la vérité un libre cours dont ses adorateurs pett* « vent profiter, n Les rapides conquêtes de 80^ on le voit^ étaient loin de lai suffire $ sa méfiance, son aversion contre les person^ aages dirigeants de cette première époque ^ ne tardent pas à éclater. Ainsi ^ à propos de la séAnce royale du 4 février 90, de la prestation du serment civique et du discours de Louis XVI qui encitànn si général enthousiasme, elle écrivait à Brissot le il du même mois : a Les esprits sont ici très^partagés:.. on prête son « discours à M. Necker; quoiqu'il y ait au commencement des « tournures ministérielles et un peu de ce pathos qui lui sont « assez ordinaires, cependant on y trouve généralement un ton « qui ne nous semble pas le sien, et quelquefois une touche de « sentiment qu'il n'a jamais su mêler avec son apprêt et ses tor-^ « tillages. » Cette prévention radicale contre M. Necker, qui remontait au delà de 88, comme l'atteste un mot d'une lettre à M. Bosc , et dont on retrouve Teipression assez peu convenable dans la Correspondance avec Bancal (page 12), n'est autre chose lu fond, dans sa crudité, que ce jugement instinctif et presque invincible des esprits de race girondine sur ceux de famille doctrinaire, jugement au reste si amèrement rétorqué par ceux-ci* Entre M°'<> Roland et M. Necker, nous saisissons la dissidence à Torigine, le divorce à sa naissance; mais les partis, ou du moins les familles politiques auxquelles ils se rattachent l'un et l'autre, le sont assez perpétuées ensuite, pour qu'on puisse en généraliser les caractères hors de leurs personnes. Le type girondin , qui se reproduit dans la jeunesse à chaque génération survenante, est ardent, aventureux , ouvert à la sympathie populaire , confiant ^uis mesure aux réformes rapides, à la puissance de la seule li- ))enè et à la simplicité des moyens, ombrageux pour ses adversaires, jamais pour ses alliés, prompt et franc à s'irriter contre ^ qui sent la marche couverte et le ivrMla§e , déniant vite aux ^iies qui entravent sa route le êentiment et le ccBur. Ceux-ci à leur tour , aisément restrictifs et négatifs dans leur prudence^ li'hésitaut pas an besoin, dans leur système complexe, à limiter^
à entamer le droit parla raison d'État, le rendent bien en inimitié aux esprits de nature girondine , que tantôt ils ont l'air de mépriser comme de pauvres politiques, 6t que tantôt ils confondent en une commune injure avec la secte jacobine pour les montrer dangereux. M"* Roland, en imputant le machiavélisme à M. Necker, aux comités de l'Assemblée constituante et aux notabilités nationales de 90, donnait dans un autre excès. Absente du foyer principal, éloignée du détail des événements dont le spectacle réel, depuis le 5 octobre , aurait peut-être contribué à user son surcroît de zèle et à dégoûter sa confiance, elle était surtout sensible aux lenteurs, aux incertitudes de l'Assemblée et à ses efforts pour arrêter. Elle se traduisait trop littéralement les luttes générales de Paris par celles de Lyon, dans lesquelles les intérêts de l'ancien régime et du nouveau se trouvaient plus directement aux prises sans modérateur intermédiaire. Dégoûtée vite de Lyon, et désespérant de rien voir sortir d'intérêts contraires aussi aveugles à se combattre et aussi passionnés, elle n'apporta que plus d'irritation dans la querelle générale qu'elle n'avait pas suivie de près et dont la complication^ même de près et durant la première phase d'enthousiasme, lui eût peut-être également échappé. Méconnaissant donc tout à fait le rôle déplus en plus difficile des hommes sincères de 89, ne voyant dès lors dans l'opposition patriotique et les Constituants qu'amis et ennemis du peuple en présence, et persuadée que là aussi on n'avait rien à emporter que de haute lutte, son point de départ, pour sa conduite politique active, fut une grave erreur de fait, une fausse vue de la situation. C'est dans ce train de pensée qu'elle arriva à Paris en février 91 , déjà trèsengagée, ayant son parti pris, et avec tous ses ressentiments lyonnais, comme avec des troupes fraîches, au secours de Brissot et des autres.
Les lettres de M<"« Roland à Bancal et à Brissot offrent quantité de faits intéressants pour l'histoire de Lyon à cette époque. En les rapprochant des événements récents (et on ne peut s'empêcher de le faire en voyant les mêmes intérêts aux mains, les mêmes guerres recrudescentes , et jusqu'aux mêmes devises sur les drapeaux), on apprend combien la vieille plaie a duré et s'est aigrie, combien, à plus de quarante ans de distance, on a peu gagné de
remèdes par cette science sociale tant vantée : on rentre dans riiumilité alors^ de se voir si médiocrement avancé, bien que sous l'invocation peipétuelle de ce dieu Progrès que de toutes parts on inaugure.
M^^o Roland nous apparaît dès l'abord comme un des représentants les plus parfaits à étudier, les plus éloquents et les plus intègres, de cette génération politique qui avait voulu 89 et que 89 n'avait ni lassée ni satisfaite. Elle se porte du premier pas à l'avantgarde, elle le sait et le dit : « En nous faisant naître à l'époque « de la liberté naissante, le sort nous a placés comme les enfants « perdus de l'armée qui doit combattre pour elle et triompher; « c'est à nous de bien faire notre tâche et de préparer ainsi le « bonheur des générations suivantes. » Tant qu'elle demeure dans cette vue philosophique générale de la situation, son attitude magnanime répond au vrai; le temps n'a fait que consacrer ses paroles. Le désintéressement que réclame lachose pubUque trouve sous sa plume une vertueuse énei^ie d'expression : « Quand on « ne s'est pas habitué, dit-elle, à identifier son intérêt et sa gloire a avec le bien et la splendeur du général, on va toujours petite- « ment, se recherchant soi-même et perdant de vue le but au- « quel on devrait tendre. )) Mais au même moment son noble cœur, si désintéressé des ambitions vulgaires, se laisse aller volontiers à l'idée des orages , et les appelle presque pour avoir occasion de s'y déployer. Bancal , lui racontant une ascension qu'il avait faite au Puy-de-Dôme, avait comparé les orages et les tonnerres qu'on rencontre à une certaine hauteur, avec ceux qui attendaient sur leur route péniblement ascendante les amis de la liberté: « L'élévation de votre superbe montagne, lui répond « Mme Roland, est l'image de celle où se portent enfin les grandes « âmes au milieu des agitations politiques et du bouleversement « des passions. » Elle pressentait que c'était là son niveau, et, dans le secret de son cœur, elle ne haïssait pas l'idée d'y être poussée un jour. Mais quand elle se borne à des jugements plus pratiques, à des vues de détail sur le gouvernement, Tinsuflisance et le vague de son système deviennent sensibles. Elle professe, dit-elle en un endroit, deux maximes principales, à savoir
9U€ la sécurité est le tombeau de la liberté, que l'indulgence envers
ieê komiMS en autoHté est le inùym de léi pousner tu ékspoiUfvSê\ Aillêun 6lle deitiatide avant tout â l'Assemblée de coiif^crëf id liùerté iHdtfjUMe dé là pféêsé, dont on jouissait pOUf tÂUt sans trop de restriction en 90. Dans une lettre de décembre même ftnnéê fc Bris0Ot^ résumant lei conseils : iHDe$ comptée el de la raiion ! eotidut- « elle, il n'y a que cela pour ordonner les affaires et pour rendre « les peuples heureux. » A travers cette faiblesse et ce manque de science politique positive, percent à tout moment des vues fort justes et fort prévoyantes qui montrent qu'elle iie se faisait pourtant pas illusion sur l'état réel de la société. A propos d'uii pam« pblet de Lally-Tolendal , elle disait des hommes de sa couleur : « Ils flattent les passions des ftiéemtentê^ Ils séduisent les hùtnmeS « légers f ils ébranlent les espHU faibles : ôtez toiis eeâ êtres dé « la société, compteis la classe ignorante qu'ils influeiicent à leur « manière, et voyez le peu qui reste dé bons esprits, de pèt- « sonries éclairées, pour résister au torrent et prêcher la vérité ! t» Mais l'entrain de l'attaque et une sorte d'allégresse martiale l'emportaient bientôt sur les prévisions moins flatteuses. L'expression s'anime au péril et étincelle sous sa plume. Elle écrit à Bosc : « On n'ose plus parler, dites-vous, soit; c'est tonner qu'il ftut « faire- » Une lettre à Lânthenas, du 6 mars 90, commence par ce cri trois fois répété : « Guerre ^ guerre, guerre! n Ce sont à chaque fois des refrains de réveil : Salut et joie! ou bien : Vi§i* lance et fraternité! on dirait le cri de la sentinelle iur le rempart, qui appelle le combat avec l'aurore. Le morbleu! s'y trouve et n'y messied pas. Une lettre à Brissot, du 7 janvier 91 , finit par ces mots précipités : « Adieu tout court; là femme de ,Caton ne « s'amuse point à faire des compliments à Brutus. »
A partir du mois de février, époque où M«»« Roland vient à Paris, jusqu'au mois de septembre, époque de son retour à Lyon, dm'ant ces six mois si pleins, si effervescents > qui comprennent la fuite du roi et les événements du Champ-dè-Mars , Boul voyons ses dispositions agressives se déployer de plus en plus et s'exalter au plus haut degré dans l'atmosphère tourbillonnante où elle vit. La Correspondance avec Bancal est surtout précieuse en ce qu'elle nous ofl're toute l'histoire de ses impressions tumultueuses durant ce séjour. Dans les pages de ses Mémoires
qu'elle y consacre^ les émotions^ vives encore, sont adoucies par la distance et fondues avec les jugements de, date subséquente qui y interviennent. Ici elle agit et pense jour par jour. Nous la Toyons, dédaignant les jeux du théâtre et les distractions du goût^ courir droit à l'Assemblée^ la trouver faible, puis corrompue^ Tenvisager avec sévérité d'abord^ bientôt avec indignation et colère : 89 et les impartiaux, elle le déclare det, sont devenus les plus dangereux ennemis de la Révoliition. Sieyès^^Barnave^Thou** ret, Rabaut, la plupart de ceux avec c|ui tout à l'heure elle mourra, n'échappent pas aux qualifications de lâché et de perfide; Pétion^ Bttiot, Robespierre, seuls, la satisfont^ Mais rien n'est plus ei'^ pressif et caractéristique qu'un article adressé à Brissot, et tracé par elle à une séance même de l'Assemblée S le 20 ou 28 avrils A propos de lorganisation des gardes nationales, on était revenu sur la distinction des citoyens en actifs et passifà : de là sa colèm et ses larmes de sang« L'article, qui commence eO Ces mots: Jette ta plume aU/eUi généreux Brulus^ et va cvltiver des laitttes!' fiait par oette métaphore militaire : Adieu, battons au» ohcmpê ou en retraite, il n'y ap<M de milieu! Et pourtant, malgré ces en^ traipements passiomiés, téméraires > elle gardait une netteté de vue plus digue de son intelligence supérieure. Le jugement sur Mit^au est d'une belle et calme lucidité. Et quant aux choses, elle a l'air^ mainte fois, de les pressentir admirablement, de ne pas se dissimuler où l'on va, mais elle ne veut ni se ralentir ni se détourner. Ainsi* elle écrit à Bancal : « 11 n'est pas encore question « de mourir pour la liberté; il y a plus à faire, il faut vivre pour K l'établir, la mériter, la défendre. » Et ailleurs : «Je pais que « de bons citoyens, comme j'en vois tous les jours , considèrent • l'avenir avec un œil tranquille, et, malgré tout ce que je « leur entends dii*e, je me convaincs plus que jamais qu'ils s'a* « busent. » Et encore : « Je crois que les plus sages sont oeax qui « avouent que le calcul des événements futurs est devenu presque « impossible. y> Elle s'étend en un endroit (p^ 233) avec un sens parfait sur cette palienee, vertu trop négligée et toutefois si né* cessaire aux gens de bien pour arriver à des résultats utiles; mais»
' H. de Monlrol Va piriaKé daDS la Nouvelle Mimrve.
par une singulière contradiction^ elle manque, tout aussitèt après, de patience. Regrettant qu'on ait arrêté Louis XVI fugitif à Varennes, elle donne pour raison que, sans cette fâcheuse capture, la guerre civile devenant immanquable, la Nation allait Jorcément à cette grande école des vertus publiques. Exaspérée par les événements du Ghamp-de-Mars, elle en vient, dit-elle , à applaudir aux derniers excès de TAssemblée et à en désirer de plus grands comme le seul moyen d'éveiller l'opinion publique. Je Tairae bien mieux âme vierge, si longtemps contenue et tout d'un coup trop dévorée, quand elle se livre à des perspectives infinies d'espérance pour ces neveux qu'elle ne verra pas, quand elle proclame avec larmes et ravissement sa foi sans réserve en cette religion de l'avenir si respectable à ceux mêmes qui n'en distinguent pas bien le fondement. Témoin ému d'un triomphe éloquent de Brissot aux Jacobins, elle s'écrie : « Enûn j'ai vu le feu de la lift berté s'allumer dans mon pays , il ne saurait s'éteindre. Les « derniers événements l'ont alimenté; les lumières de la raison « se sont unies à l'instinct du sentiment pour l'entretenir et (c Paugmenter..; Je finirai de mourir quand il plaira à la nature, « mon dernier souffle sera encore le souffle de la joie et de l'es- « pérance pour les générations qui vont nous succéder. y>
Les jugements de M^e Roland sur La Fayette en particulier ont lieu de nous frapper par le contraste qu'ils offrent avec l'unanime respect dont nous avons entouré cette patriotique vieillesse. Dans sa Correspondance avec Bancal; Mme Roland se montre mainte fois injuste. Dans une lettre inédite à Brissot (31 juillet 92), très-importante historiquement, elle devient, il faut le dire, injurieuse, insultante, et s'échappe à qualifier le vertueux général du même terme dont Voltaire irrité n'a pas craint de qualifier Rousseau. Rougissons pour les passions politiques de .ces torts presque inséparables qu'elles entraînent à leur suite, 6t que pleurent plus tard les belles émes. Mi°« Roland, quinze joui» avant sa mort, rétractait pour a'msi dire ses anciennes âcretés contre La Fayette, en justifiant dans les termes suivants Brissot, accusé par Amar de complicité avec le général : « 11 avait partagé l'erreur de beaucoup de gens sur le compte m de La Fayette; ou plutôt il paraît que La Fayette^ d'abord
MADAME HOLAND. * 167
« entraîné par des principes que son esprit ^doptaiU n'eut pas « la force de caractère nécessaire pour les soutenir quand la « lutte devint difticile^ ou que peut-être, effrayé des suites d'un « trop grand ascendant du peuple , il jugea prudent d'établir « une sorte de balance. » Ces diverses suppositions sont évidemment des degrés par lesquels M°>« Roland revient, redescend pour ainsi dire de son injustice première. Mais on remarquera, aux précautions qu'elle prend, combien, l'injustice une fois construite et si promptement d'ordinaire, il est pénible ensuite, par un reste de fausse honte, d'en redescendre.
Revenue à Paris à la fin de l'année 91, M<n« Roland entra, on peut le dire , au ministère avec son mari , en mars 92. La correspondance avec Bancal, qui arrive lui-même à Paris, devient très-rare. Au sortir de ce premier ministère, Roland et sa femme habitèrent tantôt une campagne à Ghampigny-sur-Marne, tantôt un logement rue de la Harpe, n** 81 ^ Durant les mois qui précédèrent le iO août, l'activité politique de notre héroïne n'avait pas cessé, mais l'expérience avait porté fruit; elle commençait à moins pousser au mouvement tel quel, et à enrayer un peu. En pratiquant les hommes influents et les meneurs, elle les avait bien vite pénétrés avec la finesse d'une femme et mis à leur place avec la fermeté d'une mâle intelligence. De petits désaccords entre son mari et Brissot ou Clavières lui avaient démontré la difficulté d'une marche unie et combinée de la part même des plus gens de bien. Aux approches de la crise imminente du iO août, elle ne réclamait déjà plus, comme après Varennes, des mesures brusques, absolues; elle désirait que les sections réunies demandassent, non la déchéance, difficile à prononcer sans déchirer l'acte constitutionnel, mais la suspension provisoire, qu'il serait possible, quoique avec peine, écrivait-elle dix jours avant le 10 août à Brissot, d'accrocher, pour ainsi dire, à l'un des articles de la Constitution. Une lettre de Louvet à Brissot, de sept jours seulenîent avant le 10 août, est dans le même sens et dénote les mêmes craintes entre la faiblesse d'une part et l'exagération de l'autre. M«n« Roland, comme Louvet, se
> Aujourd'hui occupé par M. Pi lois (1835^
l&ft PORTRAITS DE FEMMES.
plaignait du silence à l'Assemblée et de l'attitude incertaine dé leur ami en des circonstances si menaçantes. Le jugement que porte M«^ Roland des hommes politiques de la seconde époque révolutionnaire^ de cent qu'elle a connus et éprouvés^ e&t aussi distinct et décisif que son mépris des hommes dé 89 a pu paraître confus et aveugle ; c'est qu'à partir de 91 elle vit de près la scène et posséda tous les éléments de situation et de tondu ite. Ses Mémoires contiennent de brillants et véridiques portraits de ses amis^ un peu à la Plutarque; mais il est plus curieux de les retrouver saisis par elle dans l'action même et sous le feu de la mêlée, confldentiellementetnon plus officiellement^ dans le pri?é et non pour la postérité. La lettre à Brissot, déjàcitée (du 31 juillet 92), ayant pour objet de le prémunir contre les facilités de caractère et de jugement auxquelles il était enclin^ pnfsente des indications très-particulières sur les principaux de ce groupe illustre et fraternel que de loin une seule auréole environne* Chacun y est touché et marqué en quelques lignes; ils passent tous Tun après l'autre devant nous dans leurs physionomies différentes, et le digne Sers (depuis sénateur), aimable philosophe, habitué aux jouissances honnêtes, mais lent, timide et par là niétiie incapable en révolution; et Gensonné, Si faible à l'égard de Du** mouriez dans l'affaire de BonneCarrère, qui ne sait pas saisir le moment de perdre un homme quand il le faut; avec trop de formes dans l'esprit et pas asse2 de résolution dans le caractère,' et l'estimable Guadet, au contraire trop prompt, trop vite prévenu ou dédaigneux, s'étant trompé d'ailleurs sur la capacité de Duranthon qu'il a poussé aux affaires, et ayant à tout janiais compromis son jugement par cette bévue sans excuse ; et Ver* gniaud qu'elle n'aime décidément pas; trop épicurien, on lé sent, trop voluptueux et paresseux pour celte âme de Cornélie : elle ne se permettrait pas de le juger, dit-elle, mais les temporisations subites de l'insouciant et sublime orateur ne s'expliquent pas pour elle , audsi naturellement que pour nous, en simples caprices et négligences de génie; mais elle le trouve par trop Vain de sa toilette, et se méiie, on ne sait pourquoi, de son regard voilé, qui pourtant s'éclairait si bien dans la magie de la parole. Le portrait iinal qu'elle Br donné de lui, en réparant ce que l'im-
pfèséion passagère avait d*injuste^ témoigne asse^ de ce peu de Ijibpàthie réciproque, l'ami Clavières, eti revanche, lui paraît fôrt solide, et même âiinable quat^d il n'est pas quinteut. M»<i de ^1 répondait à quelqu'un qui lui reprochait de juger trop à fôiid seà aniis i « Ou'y faire? j'irais à l'échâfaud, (Juè je ne pour- « rkié m^ëmpêcher de jiiger encobe les amis qui m'àccompa- • gttêrâiétit.» C'est ce qu'à fait M^e Roland. Entre tous ces hommes de bien et de mérite, elle cherche vaihemeiit un grand caractèiré propre à rassurer dans celte crise et à rallier le bon parti par ses conseils. Oh ! qu'elle dut alors regretter un Mirabeau honnête homme et désintéressé! tout en excitant Brissotà être ce grand caractère, on toit assez qu'elle y compte peu, et qu'elle le connaît excessivement confiant, naturellement serein, fàêmé ingénu. Elle-même, si elle avait été homme, eût-elle pu devenir ce bon génie patriotique, sauveur de l'empire? on aime â le croire, et rien dans sa conduite d'alors ne dément l'idée d*une audace clairvoyante, d'une capacité supérieure 'et applicable.
Mais, pour nous eh tenir au jugement qu'elle a fait des autres, acteur incomplet et gétié qu'elle était à cause de son sexe, je suis frappé de cette fermeté et de cette pénétration de coup d'œll qu'elle y porte, même quand la passion l'offusque encore. Ses intectives sur Garât, par exemple, sont d'une grande dureté, et ne laissent pas jour aux qualités secondaires de cet homme de talent, dé l^Dsibillté même, aimable, disert, aussi bon et aussi sincère qu'on peut l'être n'étant que sophiste brillant et Sans la trempe de la vertu : pourtant, après avoir relu l'apologie de Garai luiffléme en ses Mémoires, je trouve que, malgré les dénégations de récrivàin et èes explications ingénieuses, analytiques, élégantes, les jugements de M"»® Roland subsistent au fond et restent debout contre lui. Comme on conçoit, en liSadt les descriptions subtiles et les périodes cicéronienneS de celui qui n'osait flétrir ni Clodius ni Catîlina, comme on conçoil l'indignation de M*w Roland pour ces palliatifs, pour celte douceur de langage en présence de ce qu'elle appelait crime, pour les prétentions toûciliatrices de cette souple intelligence toute au service d'une imagination vibratile! M™© Roland pressentait et ruinait d'avance
ces justifications futures^ quand elle lui écrivait de sa prison z « Fais maintenant de beaux écrits, explique en philosophe les « causes des événements, les passions, les erreurs qui les ont c( accompagnés ; la postérité dira toujours : Il fortifia le parti que « avilit la représentation nationale, etc., etc. » Quanf à Brissot^ nous adoptons tout à fait le jugement de M"** Roland sur lui^ sur son honnêteté profonde et son désintéressement; nous le disons^ parce qu'il nous a été douloureux et amer de voir les auteurs d'une Histoire de la Révolution qui mérite de s'accréditer, auteurs consciencieux et savants, mais systématiques, reproduire comme incontestables des imputations odieuses contre la probité du chef de la Gironde. Il est difficile, à cinquante aos de distance, de laver Brissot des calomnies de Morande; mais tontis la partie publique de sa vie repousse et anéantit les récriminations adressées à la partie antérieure et obscure. Né dans un pays 011 Brissot séjourna d'abord, à Boulogne où il travailla ayec Swinton, où il se maria, parent des personnes qui l'accueillirent alors et de cette famille Gavilliers qui l'a précisément connu en ces années calomniées, je n'ai jamais ouï un mot de doute sur son intégrité constante et sa pauvreté en tout temps vertueuse. La biographie de Brissot, présentée comme on vient de le tenter, serait-elle un acheminement à l'immolation théorique qu'on veut faire de la Gironde protestante et corrompue à Robespierre catho-* ligue et pur? à la bonne heure! Ce qu'on peut affirmer, c'est que ce dernier sourirait de son plus mauvais sourire en lisant la biographie de sa victime, ainsi chaînée à l'avance de bandelettes un peu souillées.
On voit dans la Correspondance avec Bancal figurer fréquemment Blot et Lanthenas, que des dissidences d'opinion éloignèrent bientôt de leurs illustres amis. Lanthenas, dont M"**" Roland parle en ses Mémoires comme d'un amoureux peu exigeant, et qu'elle appelle en ses lettres le bon apôtre, Tétait en effet dans toute l'acception, même vulgaire, du mot. Excellent homme, empressé, exalté, un de ceux que la Révolution saisit du premier coup et enleva dans les airs comme des cerfs-volants, jusque-là d'une grande utilité domestique, l'idéal du famulus, il voulut plus tard agir et penser par lui-même et perdit la tête dans la
mêlée, c'est l'esprit que je veux dire; car Marat^ pour comble d'injure, Marat, son ei-coofrère en médecine et qui Tavait apprécié sans haine, le fit rayer de la liste fatale, conmie simple (f esprits On conçoit, on pressent cette fâcheuse destinée de Lanthenas, dès qu'on le ?oit adresser à Brissot des articles aussi niaisement intitulés que celui-ci : Quand le peuple est mûr pour la liberté, une natUm est toujours digne d'être libre, ou bien lorsqu'il propose à Bancal de faire quelque grande confédération pour travailler dans quelques années, en même temps en Angleterre et en France, à nous débarrasser absolument des prêtres. Quoi qu'il en soit, par les qualités de son cœur et son amour de yieille date pour M*"® Roland, le bon Lanthenas méritait de mieux finir.
La Correspondance avec Bancal s'arrête au second ministère de Roland, et est comme interrompue par un double cri d'alarme héroïque à l'approche des Prussiens, et d'horreur, d'exécration, aux massacres de septembre. M"^^ Roland et ses amis, à partir de ces jours funèbres, se rangent ouvertement, et tête levée, pour la résistance. Quel changement théorique se fit-il alors dans la pensée des Girondins? Ils n'eurent pas le temps d'y réfléchir^ de reprendre et de remanier leurs idées de gouvernement et de constitution. Divisés entre eux sur les mesures les plus immédiates, palpitants et au dépourvu devant ces autres théories inflexibles qui s'avançaient droit contre leur regard comme un étroit et rigide acier, leur résistance fut toute d'instinct, d'humanité, de cœur. Que seraient devenues leurs idées politiques plus mûres, s'ils n'avaient pas péri? A en juger par les survivants j par Louvet, Lanjuinais et ceux des 71 qui se rattachèrent à leur mémoire,, ils seraient restés dans la ligne d'une liberté franche, entière, républicaine, dans la liberté de l'an m, dût-elle se trouver insuffisante encore contre les passions et les intrigues. Ils se seraient radoucis pour le fond des principes de 89; leur antipape contre les hommes de cette période aurait cessé, ou du moins l'estime aurait fait taire. à jamais une guerre injurieuse. 1^ noble André Ghénier n'aurait plus insulté à la pure intention'
' « Quant au docteur Lanternas, disait-Il en pleine Convenlion, tout le inonde sait que c'est un simple d'esprit. »
de Brmsot; M"* Rotand^ i coup sftr, eût tendu la main & La Fayette. Tou« ces esprits en sotnme^ deptiis M. Necker jiisqu'à Louiret^ quel que semblât leur degré de hardiesse et de vitesse, étaient du même principe de sociabilité, du même côté du rita^. Il y atait lieu entre eux ft des discussiotis sur retendue du droit, à des dissidences sur la mesure de la liberté ; mais Pincompatibilité radicale de principes, comme de mœurs, comme de tempérament, un abtme enflû, qui se déchira au 2 septembre sous les pas de la Gironde, les séparait eut tous d'avec les hommes une fois etigagés dans les partis extrêmes et sanglants, dans les systèmes farouches. Du moment que iuet est devenu l'un des moyens devant lesquels le fanatisme ne recule pas^ toute sociabilité périt; ce qui faisait la limite de la morale humaine, de la nature en civilisation, eîit violé, et la premiêfe garantie qu'on est, qu'on cause et qu'on discute avec quelqu'un de ses semblables, n'existe plus.
Je demande pardon de tant insister sur cet abime, sur ce Hubicon étroit, mais sans fond, qui sert de limite entre les plus avancés Girondins et les Jacobitis adversaires. La démarcation est essentielle historiquement. S'il y avait encore de nos jours quelque similitude éloignée de situation où (ce qu'à Dieu ne plaise ! ) des partis analogues pussent se reformer, il faudrait surtout le dire et mettre en garde contre la confusion. Autant il y avait de candeur aux âmes girondines d'alors ft ne pas s'apercevoir sitôt du point radical qui les séparait de leurs futurs adversaires, autant il y en aurait peu aux âmes girondines actuelles, éclairées par l'expérience, à le dissimuler.
Des détails intimes sur les sentiments de M»« Roland nous sont révélés dans la Correspondance avec Bancal, et ajoutent à tout ce qu'on connaissait en elle de profond et de simple. At- > tentive aux affections individuelles, elle leur fait la part belle et grande, elle les cultive pieusement, loiu de les immoler eti femme trop Spartiate sur l'autel de la patrie. Elle aime à assb^ cier les noms de l'amitié aux émotions publiques qui envahis^nt son âme et la transportent : « C'est ajouter,» dit-elle en un style plein de nombre et dont le tour accompli rappelle le parler de M*»* de Wolmar, « c'est ajouter au grand intérêt d'une su-
«perbe histoire Fintérêt touchant d'un sentiment particulier; i c'est réunir au patriotisme qui généralise, élève les affections, « le charme de Tamitié qui les embellit toutes et les perfec- • tienne encore. » Les lettres du ±À et du Î6 janvier 91 à Bancal, alors à Londres, par lesquelles elle essaie de le consoler de la mort d'uii père, mérite une place à côté des pluô élevées et des plus éloquentes effusions d'une philosophie forte, mais sensible. Cicéroti et Sénèque consolaient davantage par des lient communs, |>ar des considérations lointaines et médiocrement touchantes; Marc-AurèleeûtétéplUî^stoïque et serait moins entré dans une douleur i mais Je mè figure que le gendre d'Agricola, sll avait eu à entretenir un ami sur la mort d*uil père, l'aurait abordé ainsi dans des termes à la fois mâles et compatissants, sobrement appropriés à une réalité gtave.
Pour qui lirait superficiellement toute cette Correspondance, il pourrait se faire qu'un des traits les plus intéressants à y saisir échappât. Il se passe eh effet, il se noue et se dénoue entre Mnw Roland et Bancal, durant ces deux années, une espèce de roman ; oui, un roman de cœur, dont, à travers les distractions des grands événements et la discrétion du langage, on poursuit çà et là les traces à demi couvertes. Bancal, dès les commencements de la liaison, parait en avoir été vivement attiré. On voit, par une raillerie aimable que lui adresse M™* Roland, qu'il soutenait que leur rapprochement n'était pas dû à la Révolution, qu'il aurait eu lieu également sans les circonstances patriotiques, et qu'ils étaient comme fetalement prédestinés à une amitié îûutuelle : // est des nœuds secteis, il est dessythpafhies. Dans un séjour qu'il fit au clos La Plâtière vers septembre 90, cet allrait avait redoublé pour lui, et quelque conversation confidentielle s'était un jour engagée, dans laquelle il n'avait pu taire à son amie les sentiments de trouble qu'elle lui inspirait. Étant reparti Wehtôt, il écrivit une lettre cottimune à M. et à M«« Roland; mais celle-ci, à qui son mari absent (Il était à Lyon ou à Villefiiinche) l'envoya, y saisit quelques expressions qu'elle inter- Nta d'une manière plus particulière, et elle se hasarda à écrire ^^ la campagne, dans l'absence et à l'insu de M. Roland, une lettre du B octobre, que nous livrons, ainsi expliquée, à la sen-
164 PORTRAITS DE FEMMKS.
sibilité des lecteurs. L'émotioD, au reste, que trahit cette lettre^ n'était Tindiceque d'un sentiment et non d'une passion. M>oe Roland, dans une autre lettre à part (28 octobre), y revient en tâchant de calmer et de ramener au ?rai Timagination de son ami. Ailleurs, 30 novembre» elle se plaint assez agréablement et avec une sorte de coquetterie voilée, dans la fable du Rossignol et de la Fauvette^ de l'immanquable oubli du voyageur qui semblait en effet les négliger. On retrouve aussi, dans les lettres de consolation, quelques promesses de fidélité à des souvenirs assez intimes; puis, au retour de Londres, l'expression d'une tendre inquiétude sur la mélancolie prolongée dont elle est témoin. Mais tout se termine alors par l'aveu d'une nouvelle passion de Bancal, pour laquelle M°ie Roland, en amie généreuse et dévouée^ lui prodigue, avec ses conseils, des offres délicates d'intervenir. Ce ne devait pas êti*e là encore la passion sérieuse, véritable^ longtemps retardée, qui saisit enfin l'âme puissante de M">« Roland, et à laquelle elle fait allusion eu deux endroits de ses Mémoires, lorsqu'elle parle des homes raisons qui, vers le 34 mai, la poussaient au départ pour la campagne, et lorsque, saluant l'empire de la philosophie qui succédait chez elle au sentiment religieux, elle ajoute que ces sauvegardes ininterrompues seno* blaient devoir la préserver à jamais de l'orage des passions^ dont pourtant, avec la vigueur d'un athlète, elle sauve à peine l'dge mûr! Quel fut l'objet pour elle de cette seule, de cette tardive et déchirante passion de cœur? Un préjugé public a nommé Barbaroux, parce qu'elle l'a loué dans un admirable portrait pour sa tête d'Antinous; mais rien ne prouve que ce fût lui. Un voile sacré continuera donc de couvrir cet orage de plus, qui roulait et grossissait silencieusement aux approches de la mort, dans une si grande âme !
Mme Roland a nommé une fois Mm« de Staël dans une lettre qui s'est trouvée mêlée aux papiers de Brissot, mais qui ne s'adresse pas à lui, car la date (22 novembre 89) ne permettrait pas entre eux la familiarité de liaison qui s'y voit : <t On nous fait <t ici [à Lyon), dit M»» Roland, des contes sur Mm« de Staal {sic) « qu'on dit être fort exacte à l'Assemblée, qu'on prétend y avoir « des chevaliers auxquels de la tribune elle envoie des billets
I pour les encourager à soutenir les motions patriotiques ; on ■■ I ajoute que Fambassadeur d'Espagne lui en a fait de graves ' I reproches à la table de son père. Vous ne pouvez vous repré- I I séflfer rimportance que nos aristocrates mettent à ces bêtises c nées peut-être dans leur cerveau; mais ils voudraient montrer I « TAsseniblée comme conduite par quelques étourdis excités, • échauffés par une dizaine de femmes. » M™* de Staël, en retanche, n'a nulle part (que je me le rappelle) nommé M«n« Roland. Était-ce instinct de vengeance filiale à cause de son père méconnu et maltraité? était-ce faiblesse de femme qui se détourne (fune rrvale? M<°c Roland, dans ce qui est dit au chapitre des Considérations sur le groupe des Girondins, brille par son absence. Quoi qu'il en soit, on ne peut éviter de rapprocher en idée ces deux femmes illustres et de les comparer. M<n« Roland, de onze ans plus âgée, dut à l'avantage de son éducation bourgeoise d'échapper tout d'abord à bien des faux-brillants, au factice de la vanité et de la société. Ce petit enfoncement d^s le salon, proche de l'atelier de son père, valait mieux comme asile d'enfance, comme berceau d'étude ou de réflexion sévère, que le fauteuil, au salon de Mme Necker, dans le cercle des beaux-esprits, ou même que les bosquets romanesques de Saint-Ouen. M"« Phlipon se fit donc un caractère plus mâle et plus simple; elle eut de bonne heure l'habitude de réprimer sa sensibilité, son imagination, de s'arrêter à des principes raisonnes, et d'y ranger sa conduite. On ne la voit pas prendre feu par la tête, à quinze ans, pour un M. de Guibert, et M. de Boismorel, dont le rôle près Wle semble analogue, ne fut qu'une figure très-régulière et tï'ès-calme à ses yeux. La teinte philosophique et raisonnable qu'elle revêt, qu'elle affecte un peu, la rend même plutôt antipathique et injuste pour les beaux-esprits et les littérateurs en ^ogue, si chers à M"« Necker : c'est le contraire de l'engouement; wle ne perd aucun de leurs ridicules, elle trouve la mine de d'Alembert chétive, le débit de l'abbé Delille maussade; Ducis ^ Thomas lui paraissent se prôner l'un l'autre, comme les deux ^ de la fable, et elle verrait volontiers un homme de lettres ^ïocre en celui dont M»ne de Staël a dit si parfaitement : « Ga- * rat, alors ministre de la justice, et, dans des temps plus heu-
« reux' poiir lui, Tun des meilleurs écrivains de la France. Qu'on n'aille pas faire de Ma)^ Roland toutefois un pur philos^ phe stoïque^ un citoyen rigide comme son mari^ en un mot auti chose qu'une femme. Elle Test; on la retrouve telle^ sous sa ph losopbie et sa sagesse^ par le besoin d'agir sinon de paraître^ é faire Jouer les ressorts sinon de s'en vanter. Avec quelle sati faction souriante elle se peint ^ sa petite table^ dans ce cabin< que Marat appelait m Ifoudoir, écrivant^ sous le couvert du m nistre, la fameuse lettre au Pape! Plus d'une (lois durant second ministère de Roland, elle fut inqpinémeut mandée à j t)arre de U Copventioji; elle y venait et répondait à tout avé modestie, pjais avec développemept, et mQ pefteté, upe propriéj unique d'expression. Sous son m modeste, op apercevait sd rayonnement et sa joie d'être ainsi active aux cboscf publiques Après ses six mois d^ Paris en 91, à son retour à Villefr^nch^ bien loin ^lors de prévoir le ministère pour son mari et à li veille dQ rentrer dans la vie privée, dans l'obscurité étoufianl^ et la nullité de la proyin<îe (lettre à Bancal, 11 seplenibrei comme elle gouffre ! cQmme aon cœur se serre î l^lle aussi se senj tait faite pour un rOJe actif, influent, multiplié, pour'cette scènj principale ou Ton rencontre à cbaque pas Taliment de rintelli gence et l'émotion de 1^ gloire; elle aussi, loin de Paris, exiléi à son tour de l'existence agrandie et supérieure qu'elle avait goûtée, elle aurait redemandé, mais tout bas, sa rue de la Harpe! Certes, si quelque prophétique vision, quelque miroir enchand lui avait déroulé à l'avance sa carrière publique si courte e si remplie, ses dépêches au Pape et au Hoi du fond du boudoii austère, son apparition toujours applaudie à la barre des assemblées, et, pour clore le drame, elle-même en robe blanche^ la chevelure dénouée, montant triomphalement à réchafaud,si elJ^ eut pu choisir, certes elle n'aurait pas hésité; comme l'antique Achille, elle eût préféré la destinée militante, franchée àtemps e( immortelle, à quelque obscure félicité du coin du feu. Et, avec cela, elle ressentait la vie domestique, la vocation maternelle, pratiquait le ménage dans sa simplicité et savait écouter la nature dans ses secrètes solitudes. Le détail des chanips, la couleur des vignes et des noyers, les sueurs des vignerons, la recolle, la
y^s^ù-cour^ le» réserve* de fruits secs, le# poires tapées, Toccumt et h passioDoent : «JWme à (oTçe,9 écrit-elle à Bosc dans pe petite lettre richemeat et admirablepient rustiqi^e^ foisonm\^ pour ^ain3i dire % qui aurait a$siçz mal UQmé, je crois, |ûus les ombrages majestueiix de Coppet *, mais telle que notre ^udooypae Geojije Sa^d en écrirfiit du fond de son Berri ep {es meillegrs jot|irS' Pour couronner le tableau dçs qualités bmestiques chez M"*^ Roland^ il ne Caut plus que rapp^er le |ébut de cette autre lettre écrite à Bosc, de yiUefranche ; « As- I sise au coin du feu, mais à on?e heures du matin, après une K nuit paisible et les soins divers de la matinée, mon ami à son i bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec Tun^ veillant « Touvrage de l'autre, savourant Je bonheur d'être bien çhau^ \ dément au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un k ami tandis que 1^ neige tombe, etc. » A côté de ces façons l'antique aloi, de ces qualités saines çt bonnement bourgeoises, |)sons noter l'inconvénient; i défaut du chatouillement aristocratique, la jactance plébéienne et philosophique ne perce-t-elle pas quelquefois? M"® Roland me choque, avec son accent d'esprit fort, lorsqu'elle fronde d'un sourire de supériorité les disciples ($0 Jésus. En écrivant, à l'imitation de Jean-Jacques, sur certaines particularités qu'il sied à toute femme d'ensevelir, elle se complaît, avec une sorte de belle humeur stoïcienne et de dédain dessertes, en des allusions moins chastes qu'elle qui était la chasteté même. Sa vertueuse légèreté en pareille matière lui permet de trouver tout simplement jolis et de bon goiU les romans de Louvet. Ces petits travers philosophiques n'allaient pas à gâter un ton g^ccompU de femme et une grâce perfectionnée que le frottement révolutionnaire ne put jamais flétrir, bien qu'en ait dit l'équivoque M^e dç Créquy, qui d'ailleurs a tracé d'elle un jeune portrait charmant.
1 fiainrœ iordiéa rura easœ, dit Martial. « Vasine h fbree et m'oecupc de tous les petits soins de la vie cochonne d« la eampagne. » (Lettre du 12 oclobre 1785.) Ce mot ù'asiner est amené parce que Mm« Roland était alori a^ \s^\i U^ànesse.
2 ^me (Je Staël disf^it qvCell^ aimerait as$ez l'agriculture^ si VagricuUure imiait moins /# lumier^
La parole, le style de M"« Roland est plus ferme, plus concis, plus net, que le style de M"* de Staël en sa première manière; cette différence tient au caractère, aux habitudes d'éducation des deux écrivains, et à dix années de plus chez M"* Roland. Celle-ci avait écrit beaucoup et de longue main, dans ses loisirs solitaires, sur toutes sortes de sujets; elle arriva à la publicité, prête et mûre; ses pages, tracées à la hâte et d'un jet, attestent une plume déjà très-exercée, un esprit qui savait embrasser et exprimer à l'aise un grand nombre de rapports. M"* de Staël, à la barre des mêmes assemblées, aurait probablement parlé avec moins de calme et de contenu, elle eût été vite à l'émotion, à l'éclat. L'une, comme une dame romaine, tempérant la modestie et l'orgueil, cachait sous les plis du vêtement son stylet et ses tablettes. Delphine, palpitante et dont le sein se gonfle, un peu femme du Nord, ne craignait pas de montrer sa harpe et de laisser flotter sa ceinture. Et cependant M"»* Roland est bien sous le même souffle, sous la même inspiration sentimentale que cette autre fille de Jean-Jacques : « Qum qu'il en soit du « fruit de l'observation et des règles de la philosophie, écrit-elle (( à Bancal, je crois à un guide plus sûr pour les âmes saines, (( c'est le sentiment, » Comme M"^ de Staël encore, elle lit Thompson avec larmes; si plus tard, dans sa veine républicaine, elle s'attache à Tacite et ne veut plus que lui , l'auteur républicain du livre de la Littérature ne se nourrissait-il pas aussi de Salluste et des Lettres de Brutus? Toutes les deux laissent échapper dans leurs récits un enjouement marqué, une verve également méprisante et moqueuse contre les persécuteurs de bas étage «dont on les entoure; elles sont maîtresses, dès qu'il le faut, en ce jeu de l'ironie, arme aisée des femmes supérieures. Avec les années, je pense, l'une écrivant, se produisant davantage, et rabattant par degrés son stoïcisme au pied de la réalité, l'autre se dégageant de son nuage et continuant de mûrir, elles auraient de moins en moins différé '.
' On a quelquefois rapproché le nom de M^e Roland de celui de mistrcss Hiitchinson, femme forte également, auteur de Mémoires qui ne sont ni très-amuMints ni très-variés, mais solides et d'une saine lecture. MistreM
Un éloge bien rare à donner aux grandes et glorieuses existences^ tout à fait particulier à M*"® Roland^ c'est que plus on va au fond de sa Tie^ de ses lettres, plus l'ensemble paraît simple : toujours le même langage, les mêmes pensées sans réserre ; pas un repli, nulle complication ou de passions ou de yœux et de tendances diverses. Cette dernière et mystérieuse passion ellemême, dont on ignore l'objet et que deux traits seulement dé^ •ooncent, est majestueuse dans son silence. Quant au reste, vérité, évidence, limpidité parfaite; pas une tache, pas un voile à jeter; regardez aussi avant que vous voudrez dans sa maison de verre, transparente comme avait souhaité ce Romain : la lumière de l'innocence et de la raison éclaire un intérieur bien ordonné, purifiant. Comme cette femme soutient le regard au point de vue de la réalité ! Près de mourir, elle a pu s'écrier, sans fiction aucune, dans son hymne d'adieu : « Adieu, mon enfant, mon «époux, ma bonne, mes amis; adieu, soleil dont les rayons « brillants portaient la sérénité dans mon âme comme ils la rap- « pelaient dans les cieux; adieu, campagnes solitaires dont le « spectacle m'a si souvent émue, et vous, rustiques habitants de « Thézée, qui bénissiez ma présence, dont j'essuyais les sueurs, « adoucissais la misère et soignais les maladies, adieu ! — adieu, <« cabinets paisibles où j'ai nourri mon esprit de la vérité, cap- « tivé mon imagination par Tétude, et appris, dans le silence « de la méditation, à commander à mes sens et à mépriser la « vanité. »
On a voulu, dans ces derniers temps, faire de M">« Roland un type pour les femmes futures, une femme forte, républicaine,
Halehinson s'appesantil trop, darant plus d'un volume, sur les démêlés de >on mari, gouverneur de NoUingham, avec les comités locaux, et ne développe pas assez sa conduite au Parlement, dans Taffaire du roi et ^pi^; mais tout le commencement et la fin sont parfaits, et sensiblement imprégnés ou plutôt pétris d'honnêteté. Il est touchant de voir quel i^pect d'amour mislress Hutchinson porte à son noble époux, avec quelle i>M>desUe elle lui attribue toutes ses propres vertus : t Ce qu'elle était, hélait lui tant qu'il était présent ; et ce qu'elle est maintenant n'en est Piai qu'une image décolorée. » Mais mislress Hutchinson et M>n« Roland <)iffèrcnt autant d'nilleurâ que les deux Révolutions qui les ont produites.
inspiriitrice de Tépoux^ égale ou supéiieurç à lui, remplaçant par une pobl^ et plairvoyaiite audace la timidité chrétienne, disait-op, et la ^umisûon virginale. Ce sont là encore d'ambitieuses et abusives cbimères. Les fempe» comme M.">^ Roland sauront toujours se f^ire leur place, mais elles ^ront toujours une exception* Une éducation plus saine et plus solide, des fortunes plus modiques^ des mariages plu« d'accord avec les vraies convenances, devront &sm doute associer de plus en plu3, nous Tespérons, la femme et Tépoux par TinteUigeppe comme par les' autres parties de Tâme; mais il n'y a pas lieu pour cela à transformer les anciennes vertus, ni même les grâces : il faut d'autant plus les préserver. A ceui qui citeraient M*^ Roland pour exemple, nous rappellerons qu'elle ne négligeait pas d'ordinaire ces formes, ces grâces qui lui étaient un empire commun avec les personnes de son sexe ; et que ce génie qui perçait malgré tout et s'imposait souvent, n'appartenant qu'à elle seule, ne saurait, sans une étrange illusion, faire autorité pour d'autre».
Août 183S.
11 a été parlé surabondamment^ ce semble, de M"*® Roland; nous-mème en avons écrit une longue fois ailleurs ; mais puisque l'occasion se présente, parlons d'elle encore. Il y a en critique, comme dans la vie, une fidélité à ses anciennes relations qui est utile et douce autant qu'obligée. On s'épand trop aujourd'hui en écrivant comme en vivant; le cœur ni l'esprit n'y suffisent plus, tous nous traitons et nous faisons tout. Au dehors, au dedans, chacun devient comme un salon banal. N'oublions pas tout à fait les anciens coins préférés.
Il est vrai que tout le monde ne pense pas ainsi: les trop longues habitudes déplaisent au public. Quand d'un auteur, d'un personnage^ même excellent, il en a assez, il n'en veut plus. Connu , connu i se dit-il^ et il faut passer à d'autres. Aussi je ne serais pas étonné que, malgré l'intérêt réel et de fond qui s'attache à la Correspondance qu'on publie, certains lecteurs la ju^ geassent fastidieuse, monotone. Ceux au contraire qui croient qu'une âme est tout un monde, qu'un caractère éminent n'est jamais trop approfondi, ceul qui mêlent à leur jugement sur M°»« Roland un culte d'affection et de cœur, trouveront ici mille raisons de plus à leur sympathie et démêleront une foule de détails aussi respectables que charmants.
' Ce second morceau a été écrit à l'occasioii des nouvelles Lettres inédites de Mtt* Roltnd publiées tihe< bo(|uebi}rt (1840).
Mile Phlipon avait été placée, vers Tàge de onze ans^ dans le couvent des Dames de la Ck)ngrégation, rue Neuve-Saint-Étienne^ pour y faire sa première communion; elle y connut deux demoiselles d'Amiens, deux sœurs un peu plus âgées qu'elle, M"^ Henriette et Sophie Cannet; elle se lia très-tendrement avec elles, avec Sophie d'abord. Au sortir du couvent, revenue chez son père au quai des Lunettes, elle entretint une Ck>rre8pondance active et suivie avec Sophie, retournée elle-même à Amiens. C'est cette Correspondance, précieusement conservée dans la famille des dames Cannet, que M. Auguste Breuil^ avocat, a obtenue des mains de leurs dignes héritiers pour la venir publier aujourd'hui.
Elle comprend et remplit presque sans interruption l'intervalle de janvier 1772 à janvier 1780. En commençant, la* jeune fille n'a pas dix-huit ans encore; elle va en avoir vingt-six dans la dernière lettre. 11 y en eut d'autres sans doute dans la suite, mais non plus régulières et qui n'ont pas été conservées. La lettre finale annonce le mariage avec M. Roland, dont la connaissance première était due aux amies d'Amiens. On alla y demeurer, et on y resta quatre années. Cela coupa court à la Correspondance, au moins sur le même pied que devant. Ces lettres finissent donc comme un roman, par le mariage; et, à les bien prendre, elles sont un roman en effet, celui de la première jeunesse, et de l'amitié de deux jeunes filles, de deux pensionnaires qui font leur entrée dans la vie.
Sophie est plus froide, calme, heureuse ; Manon Phlipon est ce qu'on peut augurer, ce qu'elle-même dans ses Mémoires nous a si vivement dépeint. Mais ici le développement se montre dans chaque lettre, abondant, naïf, continu; on suit à vue d'œil l'âme, le talent, la raison, qui s'empressent d'éclore et de se former.
Les lettres de W°^ Roland à ses jeunes amies me démontrent la vérité de cette idée : l'être moral parfait en nous, s'il doit exister, existe de bonne heure; il existe dès vingt ans dans toute son intégrité et toute sa grâce. Alors vraiment nous portons en nous le héros de Plutarque, notre Alexandre, si jamais nous le portons. Plus tard on survit trop souvent à son héros. A mesure qu'il se développe et se déploie davantage aux yeux des autres,
MADAME ROLA^D. 173
il perd en lui-même; quand tout le monde se met à rapprécier^ il est déjà moins; quelquefois (chose horrible à dire!) il n'est déjà plus. Franchise^ dévouement^ fidélité^ courage^ tout cela garde encore le même nom^ mais ne le mérite que peu. Toute âme, en avançant^ subit toutes les atteintes^ tout le déchet dont elle est capable. « Tous les hommes^ a dit le noble et bienveillant Vauvenargues^ naissent sincères et meurent trompeurs; » il lui eût suffi de dire^ pour exprimer sa pensée amère^ qu'ils meu* rent détrompés. Du moins^ même chez les meilleurs, ce qu'on appelle le progrès de la vie est bien inférieur à ce premier idéal que réalisa un moment la jeunesse. On est donc heureux quand on retrouve ce premier portrait chez les personnages voués depuis à la célébrité, et quand un hasard imprévu nous vient révéler ce qu'ils furent précisément au moment unique et choisi, en cette fleur, en cette heure ornée, comme disait la Grèce : dans tout le reste de notre vue sur eux, il y a plus ou moins ana^ chronisme.
M""' Roland parut plus grande assurément plus tard; mais fut* elle plus sage, plus profonde, plus attachante jamais qu'à ces heures de jeune et intime épanchement? Quand le drame public se déclara pour elle, par combien de scènes dut-elle l'acheter! Le quatrième acte notanmient traîna, se gâta, se boursoufla beau*coup. Le cinquième répara tout heureusement, et l'auréole de l'échafaud couvrit les ambitieuses erreurs. Mais nous n'avons affaire ici qu'aux scènes d'humble début, à une exposition simple, émue, irréprochable.
M°^ Roland aurait pu vivre jusqu'au bout dans œtte donnée première de la destmée et n'y point paraître trop déplacée encore. Ses amis, tout en regrettant pour elle que le cadre fut si étroit, n'auraient jamais songé à la transporter en idée dans la sphère orageuse où elle respira si au large et mourut si triomliante. Et pourtant elle était dès lors la même ; mais sa nature morale, si complète, savait si bien se régler qu'elle ne semblait pas se contraindre. C'est l'intérêt des vies domestiques que d'y deviner, d'y suivre le caractère et le génie qui vont tout à l'heure y éclater, qui auraient pu aussi bien n'en jamciis sortir. Combien de Hampden^ dit Gray dans son Cimetiçre de Village, dorment
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inconnus sous le gazon! J'ai essayé quelquefois de me figurer ce que serait un cardinal de Richelieu restreint par la destinée à là \ie domestique : quel méchant \oisin, où, pour parler bieû vulgairement^ quel mauvais coucheur cela Ferait! Bonaparte, à la veille de 95^ peut donner idée de quelque chose d'approchant^ lorsqu'il est sans emploi et qu'il va suffoquer de ses bouffées originales Bourrienne ou M^^'Permon. Qu'ils sont rares les êtres qui sembleraient également à leur place^ bons et excellents dans la vie privée^ grands dans le public, comme Washington ou Mme Roland!
Une précaution est à prendre en abordant ces lettres : pour n'y point avoir de mécoknpte, il faut se dire une partie de la piiSoccupation et du dessein dé la jeune fille qui les écrit. A quelque^ égards, et dans une quantité de pages, elles sont CoMnlê des exercices de rhétorique et de philosophie auxquels nous assistons. La jeune Phlipon, dans son avidité de savoir, dans son instinct de talent, lit toutes sortes d'auteurs, s'en rend compte, en fait des extraits, et s'en enlfetienl, non sans étude, avec son amie : «Car, dit-elle très-judicieusement, on n'apprend jamais rien quand on ne fait que lire ; il faut extraire et tourner, pour ainsi dire, en sa propre substance, les choses que l'on veut conserver, en se pénétrant de leur essence.» Esprit ferme et rare, chez qui tout venait de nature, ihême l'éducation qu'elle s'est donnée ! Elle a parlé dans ses Mémoires de ce qu'elle appelait proprement ses extraits, de ses (Emres de jeuhe fille; ces lettres-ci en sont le complément. Tantôt c'est un traité de métaphysique qu'elle analyse, tantôt c'est Delolme en douze pages (ce qui devient un peu long) ; tantôt c*est une élégie en prose qu'elle essaie. Elle prélude au style; les périphrases réputées élégantes, leô éplthètes de dictionnaire [orelot de ta folie, docile écoUère de Vindolent Épicure, folâtre enfant des ris), surabondent par moments: «Tu sais, écrit-elle un jour à son amie, que j'habite les bords de la Seine, vers la pointe de cette ile où se voit la statue du meilleur des rois. Le fleuve qui vient de la droite laisse couler paisiblement devant ma demeure ses ondes salutaires,,, n Voilà sans doute un harmonieux début pour exprimer le coin du quai des Lunettes; nous regrettons que l'éditeur n'ait pas fait de
MADâMË ROLANb. 175
nôfflbiréui retrànchementd dans toute cette partie élémentaire qui n'âTait d'iûtérêt que comme échantilloû ; tftnt d'autres peititurês frafiebes et fraîches à côté y auraient gagné. Ceàt à deui lettres de distance dé k précédeâte qu'elle parlé si joliment de la tie prosaïque qu'elle mené à Yitiéennes c^ei boû <mcle lé chanoine^ entre toutes ces figures de lutrin: « Tandis qu'un hoû cbâûolne éfl lunettes fait résonner sa tieillé basse sous uû archet tremblotârlt^ moi je raclé du tiôlou; un sééond ohaiiôiné noui accompagne âtec uAé flûte glapissante, et voilà un coûcert projpre à fkU% fuir tous lés chats. Ce beftu chef «d'œuVre torminé, ces messieurs se félicitent et s'applaudissent : je me sauve au jardin, j'y cueille la rose ou le persil 5 je tourne diàns la basse-cour oô les Couveuses m'intéressent et les poussins m'affiuèentj je raftiâsse èuJs ma tête tout ce qui peut se dire en nouvelles, en histoires, pbur liiVigotér lêà imaginations engourdies, et détourner lés conterrttiobs de chapitre qui m'endorment parfois t voilà ma vie.» Kt ùd peu plus loin : a J*aime bétfe tranquillité qui n'est inteT^ rompue que par le chant des coqs; il me semble que je palpe oiôft ëiistericè; je sens un bien-être analogue à celui d'un arbre tit^de sa caisse et replanté en plein champ.» Dans tout ceci le style est autre, ou mieux il n'est plus question de stylé; il n'y éi plus d'écoliére ; elle cause : sa leçon de rhétorique est finie.
11 faut le dire pourtant, ce n'a pas été tout à fait trahir l'in^ tention de là jeune fille qui les écrivait, que de publier en totalité (es lettres; en plus d'un passage, il est clair qu'elle songe à l'usage qu'on en peut Mre. On aperçoit le bout d'oreille d'auteur* Si une lettre, par malheur, se perd en chemin^ éé sont des regrets, d^ recherchés infinies. Quand elle parle de son barbouillage, e^-ee bien sérient ? « Et puis qu'importe notre façon d'écrire ! 6û composant mes lettres {donè elle lu cômpoie), ai-je l'espoir qu'après ma mort elles trouveront un éditeur et prenckont rang i oôtê de celles de W^ de Sévigné? Non, cette folie n'est pas du BOmbre des miennes; si nous gardons nos barbouillages, c'est pour nous faire rire quand nous n'aurons plus de dents, n Et encore, au moment des confidences les plus tendres et les plus seetèt^ d'un cœur qui se croit pris : « Décacheté la lettre, fais-en
lecture, scmge à mes tourments, aux siens*., et vois si tu dois
l'envoyer. Mais, dans tous les cas, ne brûle rien. Dussent mes lettres être vues un jour de tout le monde, je ne veux point dérober à la lumière les seuls monuments de ma faiblesse, de mes sentiments. » Allons, puisqu'on nous le permet et qu'on nous 5 invite même, pénétrons dans l'intérieur virginal où il lui platt de nous guider.
L'unité de cette Correspondance, que quelques suppressions eussent mieux fait ressortir, est dans l'amitié de deux jeunes filles, dans cette amitié d'abord passionnée, au moins chez M"<^ Phlipon, et qui, partie du couvent avec ses petits orages, ses incidents journaliers, ses hausses et ses baisses, s'en vint, après quelques années, expirer au mariage : et quand je dis expirer, je ne veux parler que de la forme vive et passionnée, car le fond subsista toujours. Même avant cette fin de la passion d'amitié, on la voit subir un échec, une variation assez sensible vers la fin du premier volume, sitôt qu'un premier sentiment d'amour s'est venu loger dans le cœur qui d'abord n^avait pas de partage. Mais il faut serrer de plus près le début et procéder par nuances. Mii<^ Phlipon a dix-huit ans, elle est depuis longtemps formée, elle est dévote encore. Les lettres de 1772 à Sophie sont d'un sérieux qui fait sourire : on sent que la jeune prêcheuse vient de lire Nicole, comme plus tard elle aura lu Rousseau. Elle a été prévenue, dit-elle (prévenue par la Grâce, style de Nicole), un peu après son amie; elle a agi jusqu'à onze ans par cette espèce de raison, encore enveloppée des ténèbres de l'enfance : ce n'est qu'alors que le rayon divin a commencé de luire. Mais l'amour-propre, le grand et détestable ennemi, n*est pas abattu pour cela : « Je l'appelle détestable, écrit-elle, et je le déteste aussi avec beaucoup de raison, car il me joue souvent de vilains tours; c'est un voleur rusé qui m'attrape toujours quelque chose. Unissons-nous, ma bonne amie, pour lui faire la guerre; je lui jure une haine implacable. Parcourons tous les détours, etc., etc...» Suit toute une petite harangue de sainte croisade contre ce haïssable moi. Saint François de Sales, qui a l'air de permettre quelques affiquets aux filles, en vue d'un honnête mariage, lui paraît trop indulgent. Elle raconte et confesse, en fort bon style didactique, ses propres luttes épineuses à l'article de la vanité : «Voilà, ma bonne amie^
une peinture ingénue des révolutUms dont mm cœur fut le théâr irtH Cette phase deroi-janséniste dura peu; on suit^ dans la Correspondance, le décours de cette dévotion un moment si vive; eo mars 1776, elle fait encore ses stations, mais elle ne peut se résigner acrx cinq Pater et aux cinq Ave; en septembre de la même année, les amies d'Amiens en sont à prier pour sa conversion. Elle en est dès longtemps à ce qu'elle nomme ses Aedaines de raisonnement: « L'universalité m'occupe, la belle chimère I de l'utile (s'il faut l'appeler chimère) me plaît et m'enivre.» Elle juge en philosophe sa dévotion d'hier, et se l'explique : « C'est toujours par elle que commence quelqu'un qui à un cœur sensible joint un esprit réfléchi.» Son idéal d'amitié pourtant, avec la pieuse et indulgente Sophie, ne reçut point de ralentissement de ce côté-là.
Sévère, active, diligente, studieuse tour à tour et ménagère, passant de Plutarque à l'abbé Nollet, et de la géométrie aux devoirs de famille *, la jeune Phlipon, aux environs de ses dixneuf ans, n'échappait pas toujours à une vague mélancolie qu'elle ue songeait point à s'interdire, et qu'elle se plaisait à confondre avec le regret de l'absente amie. Si un dimanche, au sortir d'une messe de couvent, elle allait, vers la première semaine de mai, se promener avec sa mère au Luxembourg, elle entrait en rêverie; le silence et le calme, ordinaires à ce jardin alors champêtre et solitaire, n'étaient interrompus pour elle que par le doux frisselis des feuilles légèrement agitées. Elle regrettait sa Sophie durant la promenade délicieuse, et les lettres suivantes redoublaient cette teinte du sentiment , grand mot d'alors, couleur régnante durant la dernière moitié du xviir siècle. Mais la gaieté naturelle, une joie de force et d'innocence corrigeait bientôt la langueur; le calme et l'équilibre étaient maintenus; tout en redisant quelque ode rustique à la Thompson, ou en moralisant sur les passions à réprimer, elle ajoutait avec une gravité char-
' Et aussi au métier de la famille. Son père était artiste et graveur; elle travailla quelque temps à l'être. M^* Roland savait dessiner en perrecliOD. M. Courtois (fils du Conventionnel) a d'elle un très-beau dessin, dune grande fermeté de lignes, et des pierres gravées, — notamment une cornaline, où se voit un pâtre luttant contre un bouc, d'après l'antique.
178 PORTKAITS DE FEMMES.
mante : a Je trouve dans ma religion lé vrai chemin de la félicité; soumise à ses préceptes, je vis heureuse : je chante mon Dieu, mon bonheur, mon amie : je les célèbre sur ma guitare ; enfin, je jouis de moi-même, d Elle en était encore à la première saiâôo, à la première huitaine de mai du cœur.
Un voyage de Sophie à Paris et la petite vérole font quelque interruption de correst)ondapce. La petite vérole, avant qu'on en eût coupé le cours, venait d'ordinaire aux jeunes filles comme un symptôme à l'entrée de l'âge des émotions. C'était au physique comme un redoutable jugement de la nature qui passait au creuset chaque beauté. M"* Phlipon s'en tira en beauté qui ne craint pas les épreuves, et elle était remise à peiné de la longue convalescence qui s'ensuivit, que les prétendants, à qui mieux mieux, et de plus en plus éblouis, se présentèrent. « Du moment où une jeune fille, écrit-elle dans Ses Mémoires, atteint Tâge qui annonce son développement, Tessaim des prétendants s'attache à ses pas comme celui des abeilles bourdonne autour de la fieur qui vient d'éclore. » Mais â côté d'une si gracieuse image, elle ne laisse pas de se moquer; elle est agréable à entendre avec cette levée en masse d'épouseurs qu'elle fait défiler devant nous et qu'elle éconduit d'un air d'enjouement. On dirait d'une héroïne de Jean-Jacques telles qu'il aimait à les placer dans le pays de Vaud, une Glaire d'Orbe qui raille avec innocence. Ici, dans les lettres, elle raille un peu moins que dans les Mémoires; comme les prétendants se présentent un à un, et que plus d'une de ces demandes peut être sérieuse, elle en semble parfois préoccupée. Elle se fâche tout bas et se pique même contre eux autant que plus tard elle en rira : « Mes sentiments me paraissent bizarres; je ne trouve rien de si étrange que de haïr quelqu'un parce qu'il m'aime, et cela depuis que j'ai voulu l'aimer : c'est pourtant bien vrai, je te peins au naturel ce qui se passe dans mon âme. » Les lettres à Sophie, dans ces moments de délicate confidence, deviennent plus vives, plus excitées; il s'y fait sentir un contrecoup de mouvement et d'aiguillon. L'amitié seule n'en est que l'occasion, le prétexte, le voile frétnissànt et agité; je ne sais quelle idée confuse et pudique est en jeu dans le lointain : « Cependant je ne suis pas toujours capable d'application. Cela m'ar-
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riva dçmièremeDt. Je pris la plume et je fis ton portrait pour n'amuser; je Iç garde précieusement. J'ai mis pour iuscription : Portrait de Sophie, Je barbouille du papier à force, quand la tête me fait mal; j'écris tout ce qui me vient en idée : cela me purge le cerveau... Adieu, j'attends une cousine qui doit nous emmener à 1» promenade; mon imagination galope, ma plume trotte, mes seps sont agités, les pieds me brûlent, — Mon cœur est tout à toi.»
Si calme, si saine qu'on soit au fond par nature, i) semble 4iffici)e qu'en ce jeune train d'émotions et de pensées, on reste longtemps à l'entière froideur, ^vec tant de sollicitations d'être touchée. Aussi M"* Phlipon eut*elle, à un certain moment, son étincelle. Quel fut, entre tous, le préféré, le premier mortel qui rencontra, qui traverse, ne fût-ce qu'un instant, l'idéal encore intact d'un si noble cœur? , '
Parmi ces prétendants il y en avait de toutes sortes, de toutes professions, depuis le commerçant de diamants jusqu'au médecin et à l'académicien, jusqu'à l'épicier et au liitionadier, puisqu'il faut le dire, et la moqueuse jeune flUe se disait que, si elle représentait dans un tableau cette suite plus ou moins amoureuse, chacun ave;C les attributs de ça profession, comme sont les Turcs de théâtre en certaine cérémonie célèbre, cela ferait une singulière bigarrure. Mais eniin elle ne plaisanta pas toujours, et c'est ce moment sérieux, attendri, pas très^violent jamais ni très-oragm, pourtaat assez profond et assez embelli, que la Correspondance actuelle vient trahir.
Elle a beaucoup parlé dans ses Mémoires de La Blancherie, manière d'écrivain et de philosophe qui tomba assez vite dans la Esidaise et même dans le courtage philanthropique ; elle le juge de haut, et, après quelque digression avoisinante, elle ajoute lestement en revenant à lui : Coulons à fond ce personnage. Mais, avant d'être coulé près d'elle, il avait su s'en faire aimer, et rien ue prouverait mieux au besoin qu'il n'y a dans l'amour que ce qu'on y met, et que l'objet de la flamme n'y est presque en réalité pour rien. La jeune fille forte, sensée, de l'imagination la plus droite et la plus sévère qui fût jamais, distingue du premier jour un être qui est l'assemblage de toutes les fadeurs et les
niaiseries en vogue^ et elle croit saisir en lui le type le plus séduisant de son rêve. C'est que La Blancherie^ ce jeune sage, cet ami de Greuze^ avec ses vers^ ses projets, ses conseils de morale aux pères et mères de famille, représentait précisément dans sa fleur le lieu commun du romanesque philosophique et sentimental de ce temps-là; or le romanesque, près d'un cœur de jeune fille, fùt-elle destinée à devenir M"><' Roland, a une première fois au moins, et sous une certaine forme, bien des chances de réussir. Les lettres à Sophie se ressentent aussitôt de ce grave événement intéiieur; les post-scriptum à l'insu de la mère s'allongent et se multiplient; le petit cabinet à jour où l'on écrit ne paraît plus assez sûr et laisse en danger d'être surprise : « Point de réponse, à moins qu'elle ne soit intelligible que pour moi seule. Adieu, le cœur me bat au moindre bruit; je tremble comme un voleur. » 11 ne tient qu'à l'amie en ces moments de se croire phis nécessaire, plus aimée, plus recherchée pour elle-même que jamais. Avec quelle impatjence ses réponses sont attendues, avec quelle angoisse ! Si cette lettre désirée arrive durant un dîner de famille, on ne peut s'empêcher de l'ouvrir aussitôt, devant tous; on oublie qu'on n'est pas seule, les larmes coulent, et les bons parents de sourire, et la grand'mère de dire le mot de toutes les pensées : « Si tu avais un mari et des enfants^ cette amitié disparaîtrait bientôt, et tu oublierais M^^ Gannet. » Et la jeune fille, racontant à ravir cette scène domestique, se révolte, comme bien l'on pense, à une telle idée : « Il me surprend de voir tant de gens regarder l'amitié comme un sentiment frivole ou chimérique. La plupart s'imaginent que le plus léger sentiment d'une autre espèce altérerait ou effacerait l'amitié, qui leur semble le pis aller d'un cœur désœuvré. Le crois-tu, Sophie, qu'une situation nouvelle romprait notre liaison?» Ce mot de rompre est bien dur : mais pourquoi donc, ô jeune fille, votre amitié semble-t-elle s'exalter en ces moments mêmes où vous avez quelque aveu plus tendre à confier? Pourquoi, le jour où vous avez revu celui que vous évitez de nommer, le jour où il vous a fait lire les feuilles d'épreuve d'un ouvrage vertueux qu'il achève, et où vous vous sentez toute transportée d'avoir découvert que si l'auteur n'est pas un Rousseau, il a du moins en lui du Greuze,
pourquoi concluez-vous si passionnément la lettre à votre amie : « Reçois les larmes touchantes et le baiser de feu qui s'impriment sur ces dernières lignes?» D'où vient que ce baiser de feu apparaît tout d'un coup ici pour la première fois? l'amitié virginale ne se donne-t-elle pas le change? Et pourquoi enGn, quand plus tard une situation nouvelle s'établit décidément^ quand le mariage, non pas de passion^ mais de raison, vient clore vos rêves, pourquoi la dernière lettre de la Correspondance que nous lisons est-elle justement celle de f€ûre part? La grand'mère, dans son oracle de La Bruyère, allait un peu loin sans doute, mais n'avaitelle pas à demi raison?
Ce sentiment pour La Blancherie, s'il ne mérite pas absolument le nom d'amour et s'il ne remplit pas tout à fait l'idée qu'on se pourrait faire d'une première passion en une telle âme, passait pourtant les bornes du simple intérêt; il est tout naturel que M»"* Roland dans ses Mémoires, jugeant de loin et en raccourci. Tait un peu diminué : ici nous le voyons se dérouler avec plus d'espace. Ce qui servit notablement La Blancherie dans le début, c'est qu'on le voyait peu et seulement par apparitions. Il était souvent à Orléans, il reparut dans la maison -peu après la mort de la mère de M"»* Roland; M. Phlipon, le père, se souciait peu de lui, et on le fit prier de ralentir ses visites. Ces éclipses et ce demi-jour concouraient à son éclat. La jeune héroïne, que j'ai comparée plus haut à un personnage de la Nouvelle Héloïse, était devenue tiès-semblable à quelque amante de Corneille quand elle songeait au vertueux et sensible absent. Si La Blancherie, qu'elle n'a plus d'occasion ordinaire de voir, se trouve à Téglise, à un service funèbre de bout de l'an pour la mère chérie qu'elle a perdue : tt Tu imagines, écrit la jeune fille à son amie, tout ce que pouvait minspirer sa présence à pareille cérémonie. J'ai rougi d'abord de ces larmes adultères qui coulaient à la fois sur ma mère et sur mon amant... ciel ! quel mot ! mais devaient-elles me donner de la confusion? Non : rassurée bientôt par la droiture de mes sentiments, je t'ai prise à témoin, Ombre chère et sacrée... ! » On voit le ton où elle se montait; c'est comme dans la scène sublime :
Adieu, trop malheureux et trop parfait amant!
Ailleurs, comme Pauline encore, elle parle de la surprise des sens à la vue de La Blancherie, mais pour dire, il est vrai, qu'il n'y a rien en elle de cette surprise, et que tout fient du rapport de sentiment. Le premier échec qu'il essuya fut de ce qu'un jour elle le rencontra au Luxembourg avec un plumet au chapeau : un philosophe en plumet! Quelques légèreté qu'on raconta de lui s'y ajoutèrent pour compromettre l'idéal. Tout cela devenait «érieut. Enfin, quand, huit ou neuf mois après la rencontre de l'église, le masque tombe et qu'elle le juge déjà ou croit le juger, elle écrit : « Tu ne saurais croire combien il m'a paru singulier; ses traits, quoique les mêmes, n'ont plus la même etpression, ne me peignent plus les mêmes choses. Oh ! que l'illusion est puissante ! Je l'estime au-dessus du commun des hommes^ 0t surtout de ceux de son âge ; mais ce n'est plus une idole de pe^ fection, ce n'est plus le premier de l'espèce, enfin ce n'est plus mon amant : c'est tout dire* » Ces quelques passages des lettres, mis en regard de certaines pages des Mémoires, sont une leçon piquante sur le faux jour des perspectives du cœur.
La dernière scène surtout, où La Blancherie lui parut si différent de ce qu'elle l'avait fait, mais au sortir de laquelle pour* tant elle le jugeait encore avec une véritable estime, cette scène d'entrevue un peu mystérieuse, qui dura quatre heures, est racontée par elle dans ses Mémoires avec une infidélité de souvenir bien légère et bien cruelle. Il suivrait de la page des Mémoires, qu'elle mit La Blancherie à la porte, ou peu s'en faut, d'un air de reine; et il suit de la lettre à Sophie (Si décembre 1776), qu'entendant venir une visite, elle lui fit signe lestement de passer par une porte, tandis qu'elle allait recevoir par l'autre, prenant, dit-elle, son air le plus Jblichon pour couvrir son adroit manège. Ces sortes de variantes, à l'endroit des impressions passées, se trouvent-elles donc inévitablement jusque dans nos relations les plus sincères?
Peut-être, car en matière si déliée il faut tout voir, peut^tre la lettre à Sophie n'est-eile aussi que d'une fidélité suffisante; peut-être fut-on plus dure et plus dédaigneuse en effet avec La Blancherie, qu'on n'osa le raconter à la confidente, par amourpropre pour soi-même et pour le passé. Je crains pourtant que
ee m soient les Mémoires qui, en ramassant dans une seule scène le résultat de jugements un peu postérieurs, aient altéré sans façon un souvenir dès longtemps méprisé.
Et quel est donc l'auteur de Mémoires qui pourrait supporter, tfun bout à l'autre, l'exacte confrontation avec ses propres Correspondances contemporaines des impressions racontées?
Ce sentiment du moins, tel qu'elle le composa un moment, la perte qu'elle fit de sa mère, ses lectures diverses, ses relations avec quelques hommes distingués, tout concourait, vers l'âge de vingt-deut ans, à donner à son âme énergique une impulsion et un essor qui la font, jusque dans ce cercle étroit, se révéler tout entière. En vain se répète-t-elle le plus qu'elle peut et avec une grâce parfaite : « Je veux de l'ombre ; le demi-jour suffit à mon bonheur, et, comme dit Montaigne, on n'est bien que dans farrière-boutique; )> sa forte nature, ses facultés supérieures se sentent souvent à l'étroit derrière le paravent et dans l'entresol où le sort la confine. Sa vie déborde, elle se compare à un lion en cage : elle devait naître femme Spartiate ou romaine, ou du moins homme français; osons citer son vœu réalisé depuis par des héroïnes célèbres t « Viens donc à Paris, écrit-elle à la douce et pieuse Sophie; rien ne vaut ce séjour où les sciences, les arts, les grands hommes, les ressources de toute espèce pour l'esprit, se réunissent à l'envi. Que de promenades et d'études intéressaDtes nous ferions ensemble! Que j'aimerais à connaître les hommes habiles en tout genre! Quelquefois je suis tentée de prendre une culotte et un chapeau, pour avoir la liberté de chercher et de voir le beau de tous les talents. On raconte que Tamour et le dévouement ont fait porter ce déguisement à quelques femmes... Ah! si je raisonnais un peu moins, et si les circonstances m'étaient un peu plus favorables, tête bleue! j'aurais ftssez d'ardeur pour en faire autant. Il ne me surprend pas que Christine ait quitté le trône pour vivre paisiblement occupée des sciences et des arts qu'elle aimait... Pourtant, si j'étais reine, je sacrifierais mes goûts au devoir de rendre mes sujets heureux... Oui. mais quel sacrifice ! Allons, il ne me fâche pas trop de ne pas porter une couronne de reine, quoiqu'il me manque bien ^ moyens... Mais je babille à tort et à travers : je t'aime de
mème^ comme Henri IV faisait Grillon. Adieu^ adieu, y» L'amitié pour Sophie et les lettres qu'elle lui adresse durant tous les premiers mois de 1776 profitent de ce concours et de ce conflit d'émotions; elle-même l'avoue et nous donne la clef de ce redoublement : (( Ah ! Sophie^ Sophie^ juge à quel point je ressens Tamitié^ puisque c'est chez moi le seul sentiment qui ne soit pas captif. »
Mais Sophie seule, même en amitié, ne suffit plus; vers le milieu de cette année 1776, on aperçoit quelque baisse, on entend quelque légère plainte : « Sophie, Sophie, vos lettres se font bien attendre... » En même temps que d'un côté on pensait à La Blancherie, de l'autre, à Amiens, on pensait au cloître; Sophie avait eu l'idée, un moment, de se faire religieuse. Les deux amies n'étaient plus l'une à l'autre tout un monde. On se reprend, on se remet avec vivacité à s'aimer, mais c'est une reprise; or, dans la carrière de l'amitié conmie dans le chemin . de la vertu, on rétrograde à l'instant que Ton cesse d'avancer : c'est Mine Roland elle-même qui a dit cela. La sœur aînée de Sophie, Henriette, vient passer quelque temps à Paris et entre en tiers dans l'intimité; sa vivacité d'imagination et son brillant d'humeur font un peu tort à la langueur de sa douce cadette; du moins on se partage. Henriette devient un troisième moi-même; on écrit à la fois aux deux sœurs. M. Roland aussi commence à paraître, rare, austère, assez redouté d'abord. Tout cela ne laisse pas de faire diversion ; les tracas domestiques, les embarras in* térieurs s'en mêlent. La Ck)rrespondauce se poursuit comme la vie en avançant, sans plus d'unité.
En même temps le talent d'écrire y gagne; la jeune fiUe, désormais femme forte, est maîtresse de sa plume comme de son âme; phrase et pensée marchent et jouent à son gré. C'est toutefois sur ces parties que j'aurais voulu que l'éditeur fît tomber de nombreuses coupures. Je conçois les difficultés et les scrupules lorsqu'on a en main d^ussi riches matériaux; mais il importait, ce me semble, dans l'intérêt de la lecture, de conserver à la publication une sorte d'unité, d'éviter ce qui traîne, ce qui n'est qu'intervalles, et surtout d'avoir toujours les Mémoires sous les yeux, pour abréger ce qui n'en est qu'une manière de duplicata.
Ud po8t-scriptutn de cette Correspondance, et dont nous devons la connaissance plus détaillée à l'éditeur, est bien digne de la dore et de la couronner. Je viens de nommer Henriette, la sœur aînée, la seconde et plus vive amie. On était en 93 ; bien des années d'absence et les dissentiments politiques avaient relâché, sans les rompre, les liens des anciennes compagnes; M°><i Roland, captive sous les verrous de Sainte-Pélagie, attendait le jugement et réchafaud. Henriette accourut pour la sauver; elle voulait changer d'habits avec elle et rester prisonnière en sa place : « Mais on te tuerait, ma bonne Henriette, » lui répétait sans cesse la noble victime, et elle ne consentit jamais.
Indépendamment du petit roman que j'ai tâché d'y faire saillir et d'eu extraire, on trouvera avec plaisir dans ces volumes bien des anecdotes et des traits qui peignent le siècle. Il était tout simple que la jeune fille enthousiaste désirât passionnément connaître et voir Rousseau ; elle crut inventer un moyen pour cela. Un Genevois, ami de son père, avait à proposer à l'illustre compatriote la composition de quelques airs de musique ; elle réclama l'honneur de la commission. La voilà donc écrivant au philosophe de la rue Plâtrière une belle lettre dans laquelle elle annonçait qu'elle irait elle-même chercher la réponse. Deux jours après, prenant sa bonne sous le bras, elle s'achemine, elle entre dans l'allée du cordonnier et monte en tremblant, comme par les degrés d'un temple ; mais ce Tut Thérèse qui ouvrit et qui répondit non à toutes les questions, en tenant toujours la main à la serrure. 11 est certainement mieux qu'elle n'ait jamais vu Rousseau, l'incomparable objet de son culte; c'est ainsi que les religions de l'esprit se conservent mieux.
Sur l'aimable et sage M. de Boismorel, qui joue un si beau rôle dans les Mémoires; sur Sévelinges l'académicien*, qui n'est pas non plus sans agrément; sur certain Genevois moins léger, et « dont l'esprit ressemble à une lanterne sourde qui n'éclaire que celui qui la tient; » sur toutes ces figures de sa connaissance et bientôt de la nôtre, elle jette des regards et des mots d'une observation vive, qui plaisent comme ferait la conversation
' Elle le qualifie ainsi, tome 1), page 107.
Hkêoie. Elle nous donne particulièrement à apprécier un de ses amis très-affectueux et très-mûrs, M. de Sainte-Lette, qui vient de Pondichéry, qui va y retourner, qui sait le monde, qui a éprouvé les passions, qui regrette sa jeunesse, et qui sur le tout est athée. Au xvui« siècle, en effet, il y avait l'athée; il se posait tel; c'était presque une profession. Quand on découvrait cette qualité chez quelqu'un, on en avait une sorte d'horreur, non sans quelque attrait caché. On en faisait part aux amis avec mystère; ainsi de M. de Wolmar, ainsi de M. de Sainte-Lette. De nos jours, les trois quarts des gens ne croient à rien après la tombe, et ne se doutent pas qu'ils sont athées pour cela; ils font de la prose sans le savoir, en parfaite indifférej)ce, et on ne le remarque guère. Au fond, n'est-ce pas une situation pire, et la solennité incrédule du xvui* siècle n'annonçait-elle pas qu'on était encore plus voisin d'une croyance?
M. Roland» avec une lettre d'introduction des amies d'Amiens, se présente de bonne heure ; mais on est longtemps à le deviner. Dès le premier jour, celle qui est destinée à illustrer historiquement son nom tient à son estime et se soucie de lui paraître avec avantage; mais l'esprit seul et la considération sont engagés. Dans ces visites d'importance, on cause de tout : l'abbé Raynal, Rousseau, Voltaire, la Suisse, le gouvernement, les Grecs et les Romains, on effleure tour à tour ces graves sigets* On est asseï d'accord sur la plupart, mais Raynal se trouve être un champ de bataille asseï disputé. M. Roland, dans son bon sens d'économiste, se permet de juger l'historien philosophique des deux Indes comme un chariatan assez peu philosophe, et n'estime ses lourds volumes qu'assez l^ers et bons à rouler sur les toilettes. La jeune fille admiratrice se récrie; elle défend Raynal comme elle défendrait Rousseau. Elle n'est pas encore arrivée à discerner l'un d'avec l'autre: elle en est encore à la confusion du goût; en style aussi, elle n'a pas encore mis à sa place tout ce qui n'est que du La Blancherie. A chaque époque, il y a ainsi le déclamatoire à côté de l'original, et qui, même pour les contemporains éclairés, s'y confond assez aisément. U meilleur de Campistron touche au faible de Racine, le Raynal joue souvent à l'œil le Rousseau. Le temps seul fait tes parts nattes
et sàres : il les fait au seio même de l'écrivain original^ mais qui a trop obéi au goût de ses disciples^ et qui s'est laissé aller aux exeës applaudis. Dans ces pages que les yeux cooteaiporaios, atteints du même mal et épris de la même couleur jaunissante^ admirent comme également belles, et qu'une sorte d'unanimité complaisante proclame, le temps, d'une aile humide, flétrit vite ce qui doit passer, et laisse, au plein milieu des objets décrits^ de grandes plaques injurieuses qui font mieux ressortir l'inaltérable du petit nombre des couleurs légitimes et respectées. Les volumes de Lettres de M»^ Roland nous arrivent tout tachetés de ces places qui sautent d'abord aux yeux ; ce sont les lieuicommuns de son siècle; il n'y a que plus de fraîcheur et de grâce dans les traits originaux sans nombre dont ils sont rachetés.
Les quatre ou cinq années qui s'écoulent depuis la mort de sa mère jusqu'à son union avec M. Roland lui apportent de rudes, de poignantes et à la fois chétives épreuves. Son père se dérange et se ruine; elle s'en aperçoit, elle veut tout savoir, et il lui faut sourire au monde, à son père, et dissimuler : a J'aimerais mieux le sifflement des javelots et les horreurs de la mêlée, s'écrie-t-ellei par moments, que le bruit sourd des traits qui me déchirent; mais c'est la guerre du sage luttant contre le sort. » Elle venait de lire Plutarque ou Sénèque, quand elle proféraitce mot stoïque; mais elle avait lu aussi Homère, et elle se disait, dans une image moins tendue et avec sourire : « La gaieté perce quelquefois au milieu de mes chagrins, comme un rayon de soleil à travers les nuages. J'ai grand besoin de philosophie pour soutenir les assauts qui se préparent : j'en ai fait provision ; je suis comme Ulysse accroché au figuier : j'attends que le reflux me rende mon vaisseau. »
M. Roland, qui avait fait un voyage en Italie, repasse par Paris, mais il la visite assez inexactement; elle en est un peu piquée. Une fois, elle rêve de lui, mais en pure perte. Elle en écrit assez sèchement aux deux sœurs : décidément, c'est un homme occupé et qui se prodigue peu; elle qui fait si volontiers les portraits de ses amis, elle ne se croit pas en droit d'entreprendre le sien ; il es^ par rapport à elle, au bout çtune trop longue lumtte, et rien
n'empêche qu'elle ne le suppose encore en Italie. On ne parle pas ainsi d'un indifférent; c'est bon signe pour M. Roland qui, prudent observateur, s'en doute peut-être, qui ne s'en inquiète d'ailleurs qu'autant qu'il le faut, et qui s'avance, tardif^ rare et sûr, comme la raison ou comme le destin. Mais moi-même je m'aperçois que je tombe dans l'inconvénient reproché, et que je vais empiéter sur la zone un peu terne et prosaïque de la vie.
Dans toute cette partie finale et déjà bien grave de la Correspondance, au milieu des vicissitudes domestiques et des malheurs qui assiègent l'existence de celle qui n'est déjà plus une jeune fille, il ressort pourtant une qualité qu'on ne saurait assez louer; un je ne sais quoi de sain, de probe et de vaillant, émane de ces pages; agir, avant tout, agir : « Il est très-vrai, aime-telle à le répéter, que le principe du bien réside uniquement dans cette activité précieuse qui nous arrache au néant et nous rend propres à tout. » De cet amour du travail qu'elle pratique, découlent pour elle estime, vertu, bonheur, toutes choses dans lesquelles elle a su vivre, et qui ne lui ont pas fait faute même à l'heure de mourir. Et c'est parce que les générations finissantes de ce xYin* siècle tant dénigré croyaient fermement à ces principes dont Mine Roland nous offre la plus digne expression en pureté et en constance, c'est parce qu'elles y avaient été plus ou moins nourries et formées, que, dans les tourmentes affreuses qui sont survenues, la nation si ébranlée n'a pas péri.
15 novembre 1840.