‹ Portraits de femmesChapitre 8 sur 17 · NIÉE PAULINE DE MEULAN · texte numérisé non relu

NIÉE PAULINE DE MEULAN

Certains esprits^ en arrivant dans ce monde, et presque dès la première jeunesse, y apportent une faculté d'observation sagace, pénétrante, en garde contre l'enthousiasme, tournée directement au vrai, et sensible avant tout au ridicule, au travers, à la sottise. Quand la plupart des esprits élevés débutent par la passion, tantôt par une sorte d'illusion confiante, gracieuse et pastorale, tantôt par une misanthropie plus superbe et plus rebelle; quand aux uns le monde s'ouvre riant et enchanté comme à Paul et à Virginie, aux autres plus altier, plus sévère et imposant, comme à Emile et à Werther: pour les natures tout aussitôt mûres et prudentes dont nous voulons parler, l'apprentissage est plus de plain-pied, moins hasardeux; le monde, dès l'abord, ne se découvre ni si riant, ni si solennel, ni si contraire; il vaut à la fois moins et mieux que cela. La plupart des hommes, après la jeunesse passée, reviennent à un sens exact des choses. Ceux qui ont commencé par l'enthousiasme confiant et innocent ont appris, à force de mécomptes, à connaître le mal, et souvent, en cet âge de l'expérience chagrine, ils deviennent enclins à lui faire une bien grande part. Quand M. de La Rochefoucauld ne fut plus amoureux ni frondeur, il se surfit sans doute un peu la malice humaine, contre laquelle l'excitaient encore sa goutte et ses mauvais yeux. Ceux qui l'ont pris d'abord de très-haut avec les choses, et qui ont été d après stoïciens et des rêveurs sombres avant vingt-cinq ans, se rabattent, au contraire, en continuant de vivre^ et deviennent plus indulgents, plus indifférents du

moins. L'auteur de Werther j s'il a jamais un moment ressemblé à son héros, serait une belle preuve de cet apaisement graduel^ dont on pourrait citer d'autres exemples moins contestables. Mais les esprits essentiellement critiques et moralistes n'ont le plus souvent besoin ni de grands mécomptes ni de désabusements directs pour arriver à leur plein exercice et à leur entier développement ; ils sont moralistes en un cKn-d'oeil, par instinct^ par faculté décidée, non par lassitude ni par retour. Boileau n'eut pas besoin de traverser de vives passions et des torrents bien amers pour tremper et appliquer ensuite autour de lui son vers judicieux et incisif. Malgré le peu qu'on sait de la vie de La Bruyère, je ne crois pas qu'il ait eu besoin davantage de grandes épreuves personnelles pour lire, comiDe il Ta fait, dans les cœurs. Cette faculté-là, cette vue se dédare dès la jeunesse ea ceux qui en sont doués : Yauvenargues nous apparaît de bonne heure im sage. Dans cette famille illustre et sérieuse des moralistes, 4}ui^ de La Rochefoucauld et de La Bruyère, se continue par Vauvenarg42es et par Duclos, Mme Guizot est l'auteur le dernier venu, ei non» à ce iitre, apprécié €noore«

Le moraliste, à proprement parler, a une faculté et un f^àt d'observer les choses et les caractères, de les j^endre n'imparle par q«iel bout seloa qu'ils se présentent^ et de les pénétrer, de les approfondir. Pour lui pas de théorie générale, de système ai de mé^ode; la curiotûté pratique le dirige. U en est, pour ainsi dire, à la botanique d'avant Jussieu, d'avant Linné, à la botanique de Jean^Jacques. Ainsi toute rencontre de société^ toute personne devient pour lui matière à remanpie, à distinctiou, tout lui est point de vue qu'il relève* Son amusemeot^ sa créatioa, c'est de regarder autour de lui, au basard, et de noter Je vrai sous furme concise et piquante. Un individu quelconque, un fâcheux, un iosigniliant, passe, eauce; on l'observe, il est saisL On lit un livre, dès la préface on en tire la connaisssuace de l'auteur, on entre dans sa pensée ou on la contredit j à la vingtième page, que de réflexions le livre a déjà fait mitre 1 L'écrit a presque âût son vokune à propos de celui-là. La Gritk{ue littéraire n'est jamais pour l'esprit moraliste qu'un point de départ et qu'une occasion. — On assiste à la représentation d'une pièce dethéâtis:

MADAME GUIZOT. I«l

que de coojtradictiûxi aussi ou de développemewt on y a^pportel Ou oe se dit pas seulemeoi : « Cela est boo^ cela est flULUvais; j« n suisanuisé mi eusujé; » on reliai t, en converse eu soi-même; on revoit en action les caractères, non pas au point de vue de la scène, mais selon le détail de la réalité^ Tartufe suggère Onupkre. Le moraliste va aiusi^ avec intérêt, mais sans hâte, au fur et ^ mesure, sachant et annotant quantité de choses sur quantité de points. Quant au lien général et aux lois métaphysiques, il ne s'y aventure pas; il est plus de tact que de doctrine^ particulièrer ment occupé de Thonmie civilisé, de l'accident social, et il s'ei) tient dans ses énoncés à quelques rapprochements pour lui manifestes, sûr^ après tout, que les choses justes ne se peuvent jamais contrarier entre elles. La Bruyère me semble le modèle excellent du moraliste ainsi «onçu. De nos jours je ne me ligure pas un La Bruyère. Nous avons, dit-on, la liberté de la presse; mais un livre comme celui de La Bruyère trouverait-il grâce devant nos mœui^s? Le pauvre auteur serait honni^ j'imagine, toutes les fois qu'il sortirait de la maxime et qu'il en viendrait aux originaux en particulier. Les gentilshonunes de Versailles entendaient mieux la raillerie que plusieurs de nos superbes modernes. Une autre raiscm plus fondamentale «ntre autres, qui rend le La Bruyère difficile de nos jours, c'est qu'on ne sait plus bien ce que sont certains défauts auxquels le moraliste jette tout d'abord un coup d'œil pénétrant, et que sa sagacité évente pour ainsi dire. Un mot, par exemple, qu'on ne dit plus guère jamais, et sur lequel pourtant vivaient autrefois les moralistes, les satiriques et les comiques, est celui de sot : c'est qu'on n'est plus trèssensible à ce défaut-là; et la sottise, un peu de sottise, si elle se joint à quelque talent, devient plutôt un instrument de succès. Un peu de sottise à côté de quelque talent, c'est comme une petite enseigne qu'on porte avec soi, et sur laquelle est écrit : Regardez ma quolUéî Or nous vivons dans un temps où le public aime autant être averti d'avance et officieusement sur les qualités d'un quelqu'un que d'avoir à les découvrir de lui-même. Mais, au moment où nous avons à parler d'un moraliste excellent, ne désespérons pas trop de l'avenir d'un genre û préceux, et qui, jusqu'à ces derniers temps, n'avait jamais chômé en France,

Mn>e Guizot Ta dit en je ne sais plus quel endroit : Quand il se produit dans un ordre de choses un inconvénient qui se renouvelle et dure, toujours il survient^ et bientôt^ des gens d'esprit pour y remédier.

Mine Guizot a été plus connue et classée jusqu'ici comme auteur de remarquables traités sur l'éducation que conmie moraliste à proprement parler. Les deux volumes recueillis sous le titre de Conseils de Morale la montrent pourtant sous ce jour, mais pas aussi à l'origine, pas aussi nativement, si je puis dire, qu'une étude attentive de son talent nous l'a appris à connaître. Ses brillants débuts de moraliste se rattachent surtout à une partie de *sa vie qui confine au xyiii* siècle, et qu'on a moins relevée que ses derniers travaux.

Mlle Pauline de Meulan, née en 1773, à Paris, fut élevée au sein des idées et des habitudes du monde distingué d'alors. Son père M. de Meulan, receveur général de la généralité de Paris, jouissait d'une grande fortune à laquelle il faisait honneur avec générosité et bon goût; sa mère, demoiselle de Saint-Ghamans, était de qualité et d'une ancienne famille noble' du Périgord, qui eut même des représentants aux croisades. La société ordinaire qui fréquentait la maison de M. de Meulan ne différait pas de celle de M. Necker, de M. Turgot; c'étaient MM. deRulhière, de Condorcet, Chamforl, De Vaines, Suard, etc. M. de Meulan avait pris pour secrétaire à gros appointements Collé, dont M'i® de Meulan, dans le Publicistey jugea plus tard les Mémoires, et & qui elle reconnaissait, à travers la gaieté, beaucoup d'honneur et d'élévation d'âme*. Fort aimée de sa mère, fort sérieuse, intelligente, mais sans vivacité décidée, assez maladive, la jeune Pauline passa ses premières années dans ce monde dont elle recevait lentement une profonde empreinte, plus tard si apparente; c'était comme un fond ingénieux, régulier et vrai, qui se peignait à loisir en elle, et qu'elle devait toujours retrouver. Rien d'ailleurs, dans cette enfance et dans cette première jeunesse, de cet enthousiasme sensible dont M^ie Necker, de sept ans son ainée, donnait déjà d'éloquents témoignages. « Je ne me « rappelle qu'imparfaitement Werther, que j'ai lu dans ma jeu-

* Voir le Journal de Collé, août 1751, tome I, page 417.

nesae^ y* écrit-elle après quelques années; et il devait en être ainsi de bien des lectures qui ont le plus de prise sur les jeunes âmes et durant lesquelles la sienne ne réagissait pas. Aux approches de la Révolution, le mouvement commença de lui venir : elle mettait de l'intérêt aux choses, au triomphe des opinions qui, dans ce premier développement de 87 et de 89, étaient les siennes et celles du monde qui l'entourait. Mais les divisions ne tardèrent pas de se produire, et les secousses croissantes déjouèrent presque aussitôt ce premier entrain de son âme. L'impression générale que lui laissa la Révolution fut celle d'un affreux spectacle qui blessait toutes ses affections et ses habitudes, quoique plutôt dans le sens de ses opinions. Peut-être il tint à cela qu'elle n'ait pas eu plus de jeunesse. Ces deux idées contradictoires en présence lui posaient une sorte d'énigme oppressante et douloureuse : sa raison approuvait et se révoltait à la fois dans une même cause. Ainsi s'aiguisait en cette passe étroite un esprit que nous allons voir sortir de là ferme, mordant, incisif, très-sensible aux désaccords, allant droit au réel et le détachant nettement en vives découpures.

C'est aussi dans la même épreuve que celte âme sérieuse se trempait à la vertu. La mort de son père dès 90, la ruine de sa famille, le séjour forcé à Passy et les réflexions sans trêve durant l'hiver dur de 94 à 95, concentrèrent sur le malheur des siens toutes ses puissances morales, et son énergie se déclara. C'est dans ce long hiver qu'un jour, en dessinant, elle conçut le soupçon^ nous dit M. de Rémusat, qu'elle pourrait bien avoir de l'esprit*. L'idée qu'il y aurait moyen de se servir de cet esprit un jour, pour subvenir à des gênes sacrées, dut mouiller à l'instant ses yeux de nobles larmes. Elle lut davantage; elle lisait lentement; son esprit fécond et réfléchi, dès les premières pages d'un livre, allait volontiers à ses propres pensées suscitées en foule

' Nous évitons de reproduire diverses particularités qu'on aime à trouver dans la Notice de M. de Rémusat, tracée avec ce talent délié à la fois et élevé qu'on lui connaît, et dont il n'est que trop avare (1836). — Depuis lors M. de Rémusat a appelé du regret que nous exprimions, et il s'est déployé en mille sens avec cette universalité supérieure et Aao qui est la sienne.

par celle» de l'auteur. Elle savait Taugl^is et s'y fortitia; cette langue nette, sensée, énergique^ lui devint familière comme la sienne propre. D'anciens amis de sa famille, MM. Suard et De Vaines, l'encouragèrent à de premiers essais avec une bienveillance suivie, attentive. Un piquant morceau écrit en 1807, des Amis dans le malheur, me parait contenir quelques allusions à cette situation des années précédentes- Tous les amis de M"« de Meulan ne furent pas sans doute pour elle aussi essentiels, aussi effectifs que MM. De Vaines et Suard ; les mêmes personnes qui, plus tard, la plaignaient si charitablement d'être devenue journaliste, purent la faire quelquefois sourire ironiquement par leurs conseils empressés et vains. « Beaucoup d'amis à compter, (c disait-elle, sans pouvoir y compter; beaucoup d'argent à ma- « nier, sans pouvoir en garder; beaucoup de dettes, pas de a créances; beaucoup d'affaires qui ne vous rapportent rien. » Elle songeait probablement dans ces derniers mots à ses propres embarras domestiques, à cette fortune de plusieurs millions, entièrement détruite, qu'elle sut arranger, liquider comme on dit, sans en rien sauver que la satisfaction de ne rien devoir. Elle déploya à ce soin, durant des années, une faculté remarquable d'action et d'entente des affaires, qu'elle contint du reste, en tout temps, à son intérieur.

Le premier essai littéraire de W^^ de Meulan fut un roman en un volume, intitulé les Contradictions ou ce qui peut en arriver, et publié en l'an vu : elle avait vingt-six ans environ. Ce début me semble caractéristique, étant d'un auteur si jeune et femme. Le héros, au premier chapitre, s'éveille le décadi matin, heureux d'aUer se marier le même jour avec l'aimable et vive Charlotte. Son domestique Pierre, espèce de Jacques le Fataliste honnête et décent, l'habille en disant, suivant son usage : a Eh bien! ne l'at( vais-je pas toujours dit à monsieur? » On va chez la fiancée qui est prête, et de là à la municipalité où l'on attend ; mais l'officier municipal ne vient pas, sa femme est accouchée de la veille, il tant bien qu'il ait son décadi pour s'amuser avec ses amis «t fêter la naissance de son enfant, m Ce sera pour demsùn, » se dit chacun, et l'on s'en revient un peu désappointé; le rival, qui est de la noce en qualité de cousin de Charlotte, sourit; l'optimiste

Pierre répond à son inaîfare^ tout irrité^ par son «lot d'balûiude : « Qui sait ?» Le lendeiDain il pleut, on arrive trop tard à la municipalité, et Tofûcier n'y est déjà plus. Le surlendemain, il faut gue le fiancé pajte en toute bâte pour assister une vieille tante qui se meurt. Bref, de décadi en primidi, de primidi en duodi, de cootre-tempe en contre-temps, le mariage avec Charlotte, qui est coquette, ne peut manquer de se défaire, le hétos d'ailleure étant lui-mênae assez Fola^e et très-irrésolu. La situation, qui semble d'abord piquante, se prolonge beaucoup trop et devient froide. L'enjouement qui persiste et revient perpétuellement sur lui-même a quelque cbose d'obscur et de concerté; mais, pour avoir eu l'idée de faire un sujet de roman de ce gmgnm, en grande partie imputable au calendrier républicain et à l'imbroglio des décadi, primidi, etc., etc. ; pour s'être complu à ce cadre de petite ville de province, où figurent des personnages assez gracieux, mais nullement héroïques, des fâcheux, des coquettes, des irrésolus, il fallait obéir à un tour d'esprit décidément original dans cet âge de jeunesse, à un sentiment prononcé des ridicules, des désaccords, des inconvénients; ainsi Despréaux débutait par^ne Satire sur les embarras de Paris. On relèverait aisément dans les Contradictions, qu'on pourrait aussi bien intituler Us Contrariétés^ un certain nombre de jolies remarques sur les gens qui font les nécessaires, sur les personnes dénigrantes^ Voici un trait bien fin sur les évasions qu'on se fait à soi-même dans les cas difflciles : « Je ne sais, dit le héros du roman, si tout le monde est comme « moi; mais quand je me suis longtemps occupé d'un projet qui « m'intéresse beaucoup, quand la difficulté que je trouve à en « tirer parti m'a contraint à le retourner en différents sens, je me « refroidis et n'attache plus aucun pri^ à la chose à laquelle, « l'instant d'auparavant, je croyais n'en pouvoir trop mettre. » Et ailleurs : a Comme il arrive toujours lorsqu'on est oicoupé tt d'un projet, si peu importast qu'il puisse être, j'oubliai pour ^ unkstMit tous «les chagrins. i> Quedkait 4e mieux tm ironique de qtitrante-ciBq wis, retiré du monde? Ce qu'ero «ppelle rêverie et mélancolie ne s'entrevoit nulle part; mais il y a un touchairt chapitre de Vécu de six francs, qui rappelle tout à fait un chapitre à la Sterne écrit par M"e de Lespinasse. Henriette, qui finit

par remplacer Charlotte dans le coeur du héros^ petite personne de vingt-quatre ans, assez grasse et très-fraiche, a du charme; la fragile Charlotte est drôle, et non pas sans agrément. Ce héros qui a si peu de passion, légèrement bizarre comme un original de La Bruyère, et qui rêve une nuit si plaisamment qu'il va en épouser quatre, devient tendre à la fin quand il éclate en pleurs aux pieds d'Henriette*. Le style est bon, court, net, clair, sans mauvaises locutions; une fois pourtant il s'agit d'une personne qu'on n'aurait jamais connue sous un semblable rapport, une de ces manières de dire que ne toléraient Voltaire ni Courier; M. Suard aurait dû ne point laisser passer cela; il aurait coupé à la racine la seule espèce de défaut plus tard reprochable à ce style si simple d'ailleurs, si vrai, et surtout fidèle à la pensée.

Il n'y a pas plus trace, dans les Contradictions, de sentimentalité religieuse que de toute autre disposition rêveuse ou passionnée. Le rôle de Pierre, qui se soumet en chaque chose à la Providence, a un grain de raillerie douce et fine qui ne saurait choquer personne, mais qui n'est pas fait non plus pour exalter. Le bon Pierre, avons-nous déjà dit, est une sorte de Pangloss honnête, un Jacques le Fataliste qu'on peut accueillir. En prononçant, avec les ménagements convenables, ces noms toujours un peu suspects et malsonnants, que ce nous soit une occasion d'ajouter qu'un des traits les plus marquants de l'esprit de M^'^de Meulan à ses débuts et dans les feuilletons du Publiciste où nous allons la voir, c'a été de n'avoir aucune pruderie fausse, aucune délicatesse rechignée. Cette raison grave, cette conscience parfaite, ne traçait autour d'elle aucun cercle factice pour s'y enfer-

* M>>>e Guizot aimait à raconter que quand, jeune fille', elle essaya ce premier roman, elle s'étudia, pour qu'il réussît, à imiter certains traits de l'esprit du temps, quelques-uns même dont son innocence parfaite soupçonnait au plus la valeur. Elle les ajoutait k mesure qu'ils lui venaient à l'esprit, et sans scrupule, en se disant : Cesi pour ma mère!^ « Si j'avais soupçonné plus, avouait-elle en racontant cela, j'aurais mis « bien davantage, tant je me répétais avec conQance: Cest pour ma « mère! » Celte agréable explication n'empêche pas le tour d'esprit général des Contradictions d'être d'instincl et nop d'emprunt, naturel chef l'auteur et non fait exprès.

mer. M^ic de Meulan ne croyait pas déroger en jugeant longuement Collé à la rencontre. Entre un feuilleton sur la Princesse de Clèves et un autre sur Eugène de Eothelin, elle abordait franchement le roman de Louvet^ et, sans grosse indignation, sans se voiler, elle le persiflait comme prétendu tableau de mœurs, le convainquait de faux, et le renvoyait aux couturières, marchandes de mode, garçons perruquiers et clercs de procureurs* d'avant la Révolution, pour lesquels il avait été fait sans doute. Mme Roland, qui trouvait ce roman joli, et qui précisément y cherchait avec un secret plaisir les mœurs d'une classe qu'elle détestait^ serait devenue pourpre, si elle avait lu le feuilleton de Mlle cie Meulan, et aurait du coup été guérie.

Un endroit des Contradictions montre bien à quel point la pensée de M^e de Meulan allait d'elle seule, et se formait en toutes choses ses propres jugements. Cest lorsque Pierre, encouragé par le médiocre enthousiasme de son maître devant la colonnade du Louvre, lui dit : « C'est beau sûrement; mais, avec « la permission de monsieur, on le trouve surtout ainsi parce « qu'il faut venir de loin. Car, pour moi, j'aime beaucoup mieux « notre église qui a différents dessins et des figures dans des nia ches, que ces colonnes toutes semblables et qui ne signifient a rien. » Cette opinion sur le gothique, énoncée en l'an vu par la bouche de Pierre, a-t-elle d'autre portée que celle d'une boutade piquante? je ne l'oserais dire. Mais je retrouve plus tard M^e de Meulan qui arrive à des opinions également neuves et justes en matière de poésie, par suite de cette même indépendance et droiture de raison. Dans deux feuilletons de novembre 1808, sur l'Usage des Expressions communes en Poésie^ le critique partant d'un vers de Baudouin , où M. Lemercier avait mis chevaux au lieu de coursiers , essaie de déterminer les conditions selon lesquelles on peut introduire en vers les expressions communes. Dans un autre feuilleton de mars 1809, sur le Christophe Colomb de ce même auteur aujourd'hui si arrêté, si négatif, et qui était alors en veine de susciter toutes les questions nouvelles, le critique discute encore le mélange du comique et du tragique. Aucun ux scrupule, aucune tradition superstitieuse ne gêne sa raison sagace dans ce délicat examen. Ce n'est ni par le côté pittoresque

ni par les grands efifets de contraste dramatique qu'elle traite les choses, et elle ne fait pas, selon moi, la part suffisante aux ressources infinies du talent et à l'imprévu de Tart; mais, à chaque mot, on sent une personne d'idées, de goût sain et ingénieux, sans préjugés, allant au fond, et ratitmaliste éclairée en toute matière.

La Chapelle d'Aylon, qui parut peu après les Contradictions, et qui offre bien plus d'intérêt romanesque, me semble avoir bien moins de signification comme début et comme présage du genre futur de Tauteur. M^ie de Meulan, s'étant mise à traduire les premières pages d'un roman anglais, Emma Courtney, se laissa bientôt aller à le continuer pour son compte et à sa guise. C'était la grande vogue alors des romans anglais avec force évéïtiements et émotions. Notre jeune écrivain essaya de faire de la sorte et y réussit; son imagination l'aida dans cette combinaison assez naturelle et surtout attendrissante. Si ou la compare à beaucoup des romans d'alors, la chapelle d'Ayton paraîtra très-raisonnable, très-sobre d'exaltation, et pure de la sensiblerie régnante. L'auteur, ému mais toujours sensé, domine ses personnages, ses situations, les arrête, les prolonge ou les croise à son gré; on y sent même trop cette combinaison de tête et r^>6ence de la réalité éprouvée et plus ou moins trahie. De jolies scènes domestiques, des intérieurs de famille, et la continuité aisée des caractères, attestent d'ailleurs cette portion de faculté dramatique, cette science de mise en scène et en dialogue dont U*^^ Guizot a fait preuve en bien d'autres ouvrages, dans ses Contes, dans V$çolier^ et jusque dans ses Lettres sur V Éducation. Car, à un degré modéré et dans les limites du moraliste, elle avait l'imagination inventive; ses pensées, loin de rester à l'état de maxime, entraient volontiers en jeu et en conversation dans son esprit ; elle savait faire vivre et agir sous quelques aspects des caractères qui n'étaient pas de simples copies. Elle ne goûtait rien tant que ce don créateur là où il éclate dans sa merveilleuse plénitude ; Molière, Shakspeara et Walter Scott étaient ses trois grandes admirations littéraires^ les seules où il entrât de l'affection.

M. Suard avait fondé le Publiciste vers 1801. Ce que M. Guizol a si bien dit^ sur le salon et la société de cet académicien dis-

* Revue française^ 8epteiiit>r0 1S29.

tiogHé, se peut appliquer tout à fait à la feuille qui exprimait les opinions de son monde avec modération, urbanité, et d'un ton de liberté honnête. La philosophie du xvui^ siècle, éclairée ou intimidée par la Révolution, a dit M. de Rémusat, formait Tesprit de ce recueil, ha Décade, qui allait tout à Theure devenir impossible, représentait cette philosophie dans ce qui lui restait d'ardeur non découragée et de prosélytisme, dans son ensemble systématique et ses doctrines générales, et embrassait à la fois la politique, la religion, l'idéologie, la littérature. Le JowtuU des Débats relevait sur tous les points la bannière opposée. M. Suard, l'abbé Morellet et leurs amis, qui étaient des partisans du xTuio siècle et non de la Révolution, qui s'arrêtaient volontiers àd'Alembert sans passer à Condorcet, et demeuraient pratique* ment fidèles à leurs habitudes d'esprit et à leurs goûts fms d'au* trefois, ne se trouvaient pas réellement représentés par la De^ cade, et se trouvaient chaque matin soulevés et indignés, autant qu'ils pouvaient l'être par les diatribes et les palinodies du Journal des Débats ou du Mercure. M^^^ de Meulan, introduite au Publiciste dès l'origine par l'amitié de M. Suard, y rencontrait donc une nuance suffisanunent conforme à celle de sa pensée, et un cadre conunode à des essais de plus d'un genre. Elle ne tarda pas à y eiceller. Durant près de dix ans qu'elle écrivit dans cette feuille sur toutes sortes de sujets, sur la morale, la société, la littérature, les spectacles, les romans, etc., etc., on ne saurait se faire une idée, à moins de parcourir les articles mêmes, du talent varié, de la fécondité et de la justesse originale qu'elle déploya. Tantôt anonyme, le plus souvent signant de l'initiale P., quelquefois de l'initiale R., ou sous une infinité d'autres; tantôt se répondant par un personnage emprunté et cootroversant avec elle-même, attaquant vivenoent les Geofiùroy, les Fiévée, M. de La Harpe, M. de Ronald (car elle aimait k polémique et ne s'y épargnait pas) ; reprenant et jugeant, à l'occasion de quelque éloge académique ou de quelque réimpression, Vauvenargucs, Boileau, Fénelon, Duclos, M«« de Sévigné, M""* de U Fayette, M"« Des Houlières, Ninon, M«« Du Châtelet; ne manquant pas de les venger des sottes atteintes; caractérisant au passage Collin d'Harleville, Beaumarchais, Picard, M"»» Cottin,

M"*«deSouza; dissertant de Télégie, ou bien morigénant dou cernent M"» de Genlis; sa verve de raison ne se ralentit point à tant d'emplois, et ne s'égare jamais aux vaines phrases. Elle a dit quelque part de la raison chez Boileau : « C'était en lui un « organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais sens « comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se sou- « levant comme une partie offensée sitôt que quelque chose « venait à la choquer. )> Il y a un peu de cette vivacité, de cette vigilance de raison, en M"^ de Meulan, durant la période si active où nous Talions suivre. Tout ce côté d'elle, ce côté de critique littéraire, de polémique philosophique, n'est pas connu autant qu'il le faudrait. Les deux volumes, intitulés Conseils de Morale, ont été presque en entier formés de pages extraites çà et là dans ses articles, de débuts piquants et originaux de feuilletons à propos de quelque comédie du temps oubliée ; mais on a laissé en dehors ses jugements sur les auteurs. En parcourant avec un inexprimable intérêt ces feuilles nombreuses réunies par la piété domestique, il nous est venu le désir qu'un volume encore d'extraits, un volume plus littéraire que les Conseils de Morale, et conservant sans façon le cachet primitif, pût s'y ajouter, et mettre en lumière ou du moins sauver d'un entier oubli tant de jugements une fois portés avec rectitude et finesse, plus d'un trait précis qu'on devra moins bien redire en parlant des mêmes choses, et plus d'un qu'on ne redira pas.

Les premiers articles que M"« de Meulan donna au Publiciste furent recueillis et réimprimés vers 1802 en un petit volume in-12 qui n'a pas été mis en vente. Ils trouvèrent place aussi dans les volumes de Mélanges que publia vers ce temps M. Suard*. C'est à cette occasion que Mn»« de Staël, toujours empressée et en frais de bon cœur pour le mérite naissant, écrivait à cet académicien : « J'ai lu avec un plaisir infini plusieurs morceaux de

' M. Suard publia d'abord trois volumes de Mélanges (1803), puis deux nouveaux, en tout cinq. En tête des deux derniers (1804), il a soin d'à verUr qu'une très-grande partie des pièces qui les composent sont de la même main qui avait signé P. dans les premiers. M. de Barante m'assure que la plus considérable de ces pièces, VHisîoire du Théâtre français, est en effet de MU® de Meulan.

Tos Mélanges, et je o'ai pas besoin de tous dire à quelle distance je trouvais ceux signés P. de tous les autres. Mais dites-moi^ je vous prie, si c'est M"« de Meulan qui a écrit le morceau sur Vauvenargues et celui sur le Thibet, les Auglais, etc. C'est tellement supérieur, même à beaucoup d'esprit, dans une femme, que j'ai cru vous y reconnaître. » Ce dut être d'après la réponse qu'elle reçut de M. Suard, que M»« de Staël écrivit à W^ de Meulan pour lui offrir les sentiments d'une amie et la prier de vouloir bien user d'elle comme d'un banquier qui lui demandait la préférence. M"« de Meulan n'accepta de ces avances que le parfum bienveillant qui s'en exhalait. Dans ces premiers articles d'elle, il avait été question de M°>® de Staël. A propos d'une phrase de l'auteur de Malvina, de M>n« Cottin, qui semblait dénier à son sexe la faculté d'écrire aucun ouvrage philosophique, le critique rappelait l'ouvrage récent de M"* de Staël sur la Littérature, et en prenait occasion d'y louer plus d'un passage, de relever plus d'un censeur, et de toucher à son tour quelques points avec une réserve sentie. M^e de Staël, qui y recevait d'ingénieux conseils tels que celui, par exemple, û*étre plus sensible ûtt concert qu'au bruit des louanges, n'en eut pas moins, comme nous voyons, une reconnaissance qui honore son cœur, de même que ces conseils honoraient la raison digne et fine de M"« de Meulan.

Atala était appréciée dans un article par ce critique si Intel- Ugent et si mûr au début, avec une admiration tempérée de très-judicieuses remarques. Et tout à côté de cet hommage rendu au vrai talent dans les rangs de la cause religieuse, M"« de Meulan remettait à leur place le citoyen La Harpe et le citoyen Vauxcelles qui avaient pris sujet d'un article d'elle sur V Éducation des Filles de Fénelon, pour se livrer l'un en plein Lycée, l'autre je ne sais où, à la déclamation d'usage sur le fanatisme d'itréligion et aux autres lieux-communs qui faisaient explosion alors. Dans une lettre à un ami qu'elle supposait méditant une brochure en faveur des philosophes, elle lui demande spirituelienaent pourquoi une brochure? a Est-ce pour pçouver que Voltaire « est un grand poëte et Zaïre une pièce touchante, ou bien que « le mot de philosophe n'est pas exactement le synonyme de

« êeptemàfiseurf » Et de ce ton de douairière du Marais qu'elle affectionne : « La manie de votre âge, dit-elle en terminant, est « de vouloir faire entendre la raison aux hommes : Texpérience « du mien enseigne qu'il est plus sûr de les y laisser revenir; « que le temps les ramène d'ordinaire à la raison et à la vérité; « mais que la raison et la vérité n'ont presque jamais convaincu «personne.» Cet esprit. si expérimenté et si sûr, qui débute par où d'autres sages finissent, patience! nous le verrons se développer avec les ans, d'une étonnante manière, dans le sens de la foi, de l'enthousiasme et de la tendresse. Ces âmes économes de passion et bien conservées ont des retours d*élévation et de chaleur aux saisons ou les autres, d'abord dissipées, faiblissent ; les nobles et tardives passions leur sortent souvent de dessous la raison profonde, comme le pur froment des derniers greniers du sage se verse dans la disette etdanâ l'hiver de tous. Ainsi de celle dont nous parlons : elle commence du ton de Duclos, elle Unira en se faisant lire Bossuet. Mais n'anticipons pas*

Dès les premiers feuilletons du FuhUcisle, à la date de floréal an X, sous le titre de Pmséeê détachées s'en trouvent quelquesunes du cachet le plus net, du tour le mieux creusé,-— très-fines à la fois et très-étendues, très-piquantes et très-générales ; par exemple : « Un mot spirituel n'a de mérite pour nous que lors- 4( qu'il nous présente une idée que nous n'avions pas conçue; et « un mot de sensibilité^ lorsqu'il nous retrace un sentiment que « nous avons éprouvé : c'est la différence d'une nouvelle connais- K sance à un ancien ami. r» Et cette autre : « La gloire est Je su- « perflu de l'honneur; et, comme toute autre espèce de superflu, « celui-là s'acquiert souvent aux dépens du nécessaire. — L'hon- « neur est moins sévère que la vertu; la gloire est plus facile à « contenter que l'honneur : c'est que , plus un homme nous « éblouit par sa libéralité, moins nous songeons à demander s'il « a payé ses dettes. i> — Elle entre à tout moment dans le vrai par le paradoxal, dans le sensé par le piquant, par la pointe pour ainsi dire ; il y a du Sénèque dans cette première allure de son esprit, du Sénèque avec bien moins d'imagination et àe couleur, mais avec bien plus de sûreté au fond et de justesse :

MADAUTE GUIZOT. 203

uoe sorte d'humeur y donne l'accent. Elle aime à citer le philosophe Liebtenberg. Beaucoup de ces feuilletons sont autant de petites oeuvres charmantes, faisant un ensemble, se répondant I un à Tautre par des situations qu'elle imagine, par des correspondances qu'elle se suggère. Elle sait s*y créer une forme, comme on dit. Mais son esprit ne se réservait pas à de certains jours. Bien des pensées durables, recueillies dans les Conseils de Morale, ont été discernées et tirées du milieu de quelque article sur un fade roman, sur un plat vaudeville; elles y naissaient tout à coup comme une fleur dans la fente d'un mur*. Ces nombreuses pensées qui ne se 4X)ntrariaient jamais parce qu'elles étaient justes, et qui même se rejoignaient à une certaine profondeur dans l'esprit de MJ*« de- Meulan, composaient pour elle une vue du monde et de la société plutôt qu'un ensemble philosophique sur l'âme et ses lois. Une femme qui a soutenu avec honneur un notn illustre, M«n« de Condorcet, de quinze ans environ l'aînée de W^ de Meulan, et qui se rattachait plus directement au monde de la Décade, tentait vers cette époque, dans ses Lettres à Ca-bonis sur la Sympathie, une analyse, à proprement parler philosophique, sur les divers sentiments humains. Dans cet essai trop peu connu, il serait possible de noter quelque trait qui se rapprocherait du genre de M^ie de Meulan, celui-ci par exemple, que « l'esprit est comme ces instruments qui surchai^ent et fatiguent la main qui les porte sans en faire usage, y» Mais, en

* « Les amours de la jeunesse ont besoin d*un peu de surprise, comme celles qui viennent ensuite ont besoin d'un pen d'habitude. • (15 thermidor an xfii, à propos d'an roman, Julie de Saint-Olmont,)

« L'amour, la jeunesse, les doux senUments de la nature offrent bien aotant de chances de fie que de mort, autant de moyens de consolation qoe de malheur. On ne succombe au regret que lorsqu'il n'existe plus aucun sentiment capable de vous en distraire; et celui qui perd ce qu'il aime le mieux n'en mourra point, s'il aime encore quelque chose. • (12 prairial an xii, à propos d'un conte de Mi°e de Genlis.)

t Une femme arrivée au terme de la jeunesse ne doit plus supposer qu'elle puisse avoir commerce avec les passions, fClt-ce même pour les vaincre; on sent que sa force doit être dans le calme, et non dans le conrage. » (19 avril 1806.)

général^ la méthode est distincte et même opposée. Une certaine passion, comme chez Helvétius, du bonheur universel, une croyance animée au vrai et un zèle de le produire (qui n'était pas encore venu à M^ie de Meulan), émeuvent cette lente analyse, circulent en ces pages abstraites, y mêlent en maint endroit la sensibilité et une sorte d'éloquence qui touche d'autant mieux qu'elle est plus contenue. Que le portrait de l'homme bienveillant et sensible a d'attrait austère ! Et toutes les fois qu'elle a à s'occuper de l'amour, avec quelle complaisance grave et triste elle le fait! et comme cette coupe enchantée qui termine trahit bien l'irrémédiable regret jusqu'au sein des spéculations de la sagesse ! M"ie de Condorcet avait reçu la passion et le flambeau du xviiie siècle: M''e de Meuian n'en avait que le ton, le tour, certaines habitudes de juger et de dire; la passion, à elle, devait lui venir d'ailleurs.

Il serait agréable à coup sûr, mais trop minutieux et trop long, de relever dans les articles non recueillis de M"^ Guizot la quantité de droites et unes observations dont elle a marqué chaque auteur. Quoique la critique littéraire ne soit jamais le principal pour elle, elle y a laissé des traces que je regretterais de voir effacées et perdues pour toujours. Duclos n'a jamais été mieux atteint de tout point que dans un feuilleton du 6 août 1810 : Boileau est placé à son vrai degré de supériorité en plusieurs feuilletons de pluviôse an xiii. Elle n'était pas, comme esprit, sans quelque rapport avec lui, Boileau, sauf la prédominance, en elle, du côté de moraliste sur le côté littéraire. Elle savait à merveille la littérature anglaise, et en possédait les poëtes, les philosophes; on la pourrait rapprocher elle-même d'Addison et de Johnson, ces grands critiques moralistes. Je trouve, en juillet et août 1809, des articles d'elle sur CoUin d'Harleville; elle distingue en son talent deux époques diverses séparées par la Révolution, l'une marquée par des succès, l'autre par des revers ; dans cette dernière, Collin, très-frappé du bouleversement des.mœurs, essaya de les peindre et y échoua : a Car, dit-elle, ce n'était point « la société que Collin d'Harleville était destiné à peindre]; ses tt observations portent plutôt au dedans qu'au dehors de iui- « même; il peint ce qu'il a senti plutôt que ce qu'il a vu, etc. »

Madame guizot. 20&

Le nom de Collin d'Harleville restera dans Thistoire littéraire^ et on courrait risque^ en ignorant ce jugement d'un coup d'œil si sur, de voir et de dire moins juste à son sujet. — On réimprimait et on publiait alors, vers 1806, chez Léopold Collin, une quantité de lettres du xvu* et du commencement du xviir siècle, de Mademoiselle de Montpensier, de Ninon, de M^e de Coulanges, de MWe De Launay, etc.; M'ie de Meulan en parle comme l'eût fait une d'entre elles, comme une de leurs contemporaines, un peu tardive. Elle dit de Min« Des Houlières : « Ses idylles n'ont « peut-être d'autre défaut que de vouloir absolument être des « idylles... Elle a mis de l'esprit partout, et des fleurs où elle a « pu. » — « Le talent de Mme Cottin ne permet guère de le ju- « ger, dit-elle, que lorsque les émotions qu'elle a fait naître sont « passées, et ces émotions durent longtemps. » Elle dit du style de Mi°e de Genlis qu't^ est toujours bien et jamais mieux. Avec tant de qualités délicates et ingénieuses qui faisaient d'elle une dernière héritière de W^^ de Lambert, elle avait des qualités fortes; la polémique ne l'effrayait pas; les coups qu'elle y portait, dans sa politesse railleuse, étaient plus rudes que ceux que le poëte attribue à Herminie. Que de fois elle s'est plu à rabattre, avec gaieté et malice, la cuistrerie de Geoffroy et consorts, même sur le latin qu'elle savait un peu ' ! Mais sa plus mémorable querelle, et qui mériterait d'être reproduite, fut celle qu'elle soutint en vendémiaire et brumaire an xiv contre M. de Donald. L'auteur de la Législation pnmitive avait démontré au long dans le Mercure, selon la méthode des esprits violents ou paradoxaux voués aux thèses absolues, qu'il y avait nécessité d'être athée pour quiconque

1 W^^ de Meulan, comme plusieurs écrivains français distingués, ne tenait à l'antiquité que par une tournure d'esprit latine; elle conflnait'un peo à Sénèque, c'est-à-dire qu'elle touchait TanUquité par les plus vraiment modernes des anciens. Sa réflexion la portail surtout à remarquer en quoi nous en différions. Dans un article des Archives littéraires (tome IH, page 395] : « Les anciens, écrivait-elle, ont dit souvent rapide tomme C éclair; mais, si je ne me trompe, rapide comme la pensée doit Hre d'une origine moderne. » Sur ce point parUculier elle se trompait, tomme Boissonade (édit. d'Aristœnète, page 318) et Dugas-Montbel (Ob- «ervaUons sur Tlliade, livre XV) l'ont montré par beaucoup d'exemples. , 12

2ôe PORTRAITS DE FEMMES.

n'était pas chrétien et catholique. MH« de Meulan^ sous le masque du DisputêHr, rele?a le raisonneur opiniâtre aTec un persiflage amer et sensé : « 11 faut bien se disputer^ monsieur : sans cela, n la Tie a beau être courte^ elle serait en yérité trop longue... « Cest un trésor pour moi que Totre raisonnement contre le « déisme... Quoi! monsieur^ la vérité nécessairement dam fim « ou Vautre extrême! et cela parce qu'tme même proposition ne « peut être plus ou moins vraie! etc. r> Un défenseur officieux de M. de Ronald intervint pendant la querelle^ et^ dans les lettres adressées au PublieUte, essaya de pallier le paradoxe de son ami, et aussi d'inculper le ton de raillerie dont avait usé le Disputeur. Cest alors que celui-ci répondit au tout par une dernière et vigoureuse lettre qui s'élève à des accents éloquents. Après avoir cité ce mot d'un ancien^ que toute pensée qui ne peut supporter f épreuve de la plaisanterie est au moins suspecte, après avoir rappelé Pascal sur la Grâce, Boileau sur V Amour de Dieu, et M. de La Harpe lui-même plaisantant les ThéophUanthropes, M»« de Meulan renvoie à ses adversaires le reproche du danger qu'ils croyaient voir pour les idées religieuses en ces prises à partie trop vives : « Vous traitez dans les joumaui ce que vous ne vou- « lez pas qu'on traite à la manière des journaux ! . . . Vous y parlez « de la religion! Qui ne peut en parler comme vous?... Un homme « pourra être l'opprobre de la littérature et se constituer le souft tien de la religion; et les amis de la religion applaudiront! et « il semblera que, trop heureuse qu'on lui trouve des défenseurs, d on l'abandonne aux mains qui daignent la servir !... Non^ mon- « sieur; vous réserverez à des discussions^ qui ne sont pas faites a pour la multitude, des asiles plus inviolables, des voix plus « incorruptibles..., etc.; » et toute la fin de la lettre. Ainsi le combat allait bien à celte âme; elle naissait à la passion sérieuse du vrai, à la chaleur de la raison.

Il était difficile qu'on ne parlât pas beaucoup dans le monde des articles de W^^ de Meulan, et qu'on n'en parlât pas en divers sens. Un talent si élevé, une franchise de plume si à l'aise en chaque sujet, n'éveillaient pas toujours une bienveillance trèssincère. On ne pouvait refuser l'estime à l'écrivain, on se rejetait sur les convenances particulières à la personne. Ces amis qu'on

a dan le malheur et qu'elle a si bien rekTés, ces 9ixfm de kh, en tout temps les mêmes^ la plaignaient asses haut de cette nécessité où elle était^ femme et ainsi née^ d'écrire des feuilletons, surtout des feuilletons de théâtre. Ennuyée de cette compassion maligne^ elle y répondit admirablement, le 18 décembre 1807, par une leltre d'une femme journaliste à ttn onU : « Ou censure « donc mes feuilletons, mon ami, c'est en Térité leur faire bien « de Thonneur; mais la critique s'étend, dites- vous, jusque sur « moi, sur le parti que j'ai pris d'écrire dans un journal, et sur- « tout d'y rendre compte des nouveautés théâtrales.... Ce re- « proche que l'on me fait, c'est donc que je suis femme, car ce ne « peut être de ce que je suis journaliste: ceux de mes censeurs « qui me connaissent savent trop bien pourquoi je le suis. Mais « ne craindraient-ils pas d'avoir un reproche à se £aire à eux- « mêmes, si, par une opinion légèrement énoncée, ils parvenaient « à m'ôtcr ou du moins à me rendre plus diftkile le courage a dont j'ai pu avoir besoin pour sacrifier, à ce que je regardais tt comme un devoir, des convenances que moa éducation et mes tt habitudes m'avaient appris à respecter? h les connais, vous a le savez, mon ami, ce^ convenaiices, qui font du rôle de jour* « naliste le plus bizarre peut-être que pût choisir une femme, si « elle pouvait l'adopter par choix,.* Oh! je vous #ssure qu'il ne « leur parait pas, à vos amis, si ridicule qu'à moi, car ils ne « l'ont pas vu de si près. S'ils connaissaient comme moi les graves « intérêts qu'il faut ménager, les importantes considérations « dont il faut s'occuper^ et les risibles ^ie£s auxquels il faut « répondre, et les hommages bien plus risibles qu'il faut rece* « voir, et tout ce tracas de petites passions dont la ^itude « d'une femme n'empêche pas que le bruit ne parvienne juaqu'à « elle; s'ils voyaient au milieu de tout cela un travail sans attrait « pour l'esprit et sans dédommagement pour l'amour-propre, « alors je leur permettrais de dire ce qu'ils en pensent, et de « penser^ si cela leur convenait, que je l'ai aitrepris pour moo tt plaisir. — Qu'ils ne songent pourtant pas à m'en {oindre, « cela serait aussi déraisonnable que de m'en blâmer :

« Ce ^ j'ai fait, Àboer, j'ai cm U devoir luire ;

« je le crois encore, et ne vois pas de raison pour'm'afRiger « maintenant des inconvénients que j'ai prévus d'abord sans m'en « effrayer. Vous savez avec quellejoie jem'y suis soumise, et <( dans quelle espérance ; vous m'avez peut-être vue même les « envisager avec quelque fierté, en prenant une résolution dont « ces inconvénients faisaient le seul mérite. Eh bien ! rien n'est « changé; pourquoi mes sentiments le seraient-ils? etc. , etc. » Voilà bien la femme saintement pénétrée des idées de devoir et de travail, telle que la société nouvelle de plus en plus la réclame, telle que Mn»^ Guizot sera toute sa vie; sortie des salons oisifs et polis du dix-huitième siècle, et l'exemple de la femme forte, sensée, appliquée, dans le premier rang de la classe moyenne.

C'est dans le cours de cette longue collaboration au Publiciste, qu'eut lieu un incident souvent raconté, presque romanesque, autant du moins qu'il était possible entre personnes d'ordre et d'intelligence, et qui eut des conséquences souveraines sur la destinée de W^^ de Meulan. Au mois de mars 1807, sous le coup de nouvelles douleurs domestiques, et dans un grand dérangement de santé, elle se vit forcée d'interrompre un moment son travail; mais une lettre arrive, qui lui offre des articles qu'on tâchera de rendre dignes d'elle durant tout le temps de l'interruption. L'auteur de la lettre non signée, et des articles qu'après quelque première difficulté elle agréa avec reconnaissance, était M. Guizot. Très-jeune, obscur encore, il avait entendu parler à M. Suard de M^e de Meulan, de Sa situation, et il avait écrit. On trouve en effet, dans le PubUeiste de ces mois, un certain nombre d'articles de mélanges, de littérature et de théâtre, signés F. Cette circonstance singulière lia bientôt ces deux esprits éminents, beaucoup plus que le rapport assez inégal des âges et même le dé^ccord des opinions ne l'eussent probablement permis sans cela. M. Guizot arrivait dans le monde avec des convictions philosophiques, religieuses, très-prononcées, et qui avaient quelque chose alors de la rigueur absolue de la jeunesse. Hostile au dixhuitième siècle et à son scepticisme, plus qu'à la Révolution dont il acceptait les résultats, sauf à les interpréter et à les modifier, il rencontrait une disposition assez contraire chez W^ de Meulan.

Celle-ci, de plus, avait un peu pour idée, nous l'avons vu, « que a le temps seul ramène les hommes à la raison et à la vérité; a mais que la raison et la vérité n'ont presque jamais convaincu « personne.» Elle disait encore que <& la raison, par malheur, n'est K faite que pour les gens raisonnables.» Le jeune homme, sorti de Nhnes et de Genève, ayant gardé des ferveurs du calvinisme une croyance de christianisme unitairien et une sorte d'enthousiasme rationnel, se sentait le devoir et le besoin d'aller à un but, d'y pousser les autres, de convaincre, de faire preuve au dehors de cette pensée avant tout influente et active. En un mot, en se rencontrant tout d'abord, M'i^de Meulan et lui, à une grande élévation d'idées, ils y arrivaient partis d'origmes intellectuelles diverses et presque contraires. Il est bien vrai que, durant ces années de long et sérieux travail, W^^ de Meulan avait de plus en plus appris à se vouer au vrai , à le croire utile, à le défendre, à se passionner au moins indirectement pour lui, en cherchant querelle à toute erreur, et aussi à régler chaque acte de sa vie sévère par l'empire, déjà religieux, de la volonté et de la raison. Ce ne fut pourtant pas le moindre triomphe de Tesprit de M. Guizot que de conquérir, d'échaufier par degrés à ses convictions, à ses espérances, et de renouveler enfin en se l'associant, cet autre esprit déjà fait, auquel longtemps le cadre de M. Suard avait sufG, et qui seniblait avoir atteint sa maturité naturelle dans une originalité piquante.

Au reste, en voyant ce qu'il donna, on conclurait ce que luimême il reçut. On ne conquiert, on n'occupe si intimement un esprit de la force de M'i^ de Meulan, qu'en modifiant le sien propre et en l'assouplissant sur bien des points. Dans ces sortes d'actions réciproques, chacun même tour à tour semble avoir triomphé selon qu'on examine l'autre. Et ici, tout en gardant la direction dans l'influence, l'esprit victorieux dut subir et ressentir une part essentielle dans le détail, en diminution d'idées absolues, en connaissance précoce du monde et maniement de la société et des hommes.

Le mariage n'eut lieu qu'en avril 4812. A partir de ce temps, une seconde époque, celle dans laquelle elle est plus connue, commence pourM^^Guizot. La chaleur des affections se fortifie

ee elle de Taiéeiir des eoDnctMBs, et ce doiiMe feu, mwoB briUaat qn'édMuifiuit, va jua^'au bout «aima' et BoyrnrMS aooées de séiieox boiyieQr. Ce a'est pluB à ua moraliste 4e b liD du xTHi« âèole qae 99m aurons albire, «'est àuu écnvaiade rère nouvelle et laborieuse^ à use jnëre atteutive et enaei^Mfltey qai sait les épreuves et ^lâ |irépare des àûaamm; à m ^ih^ sophe vertueux oocupé de ftkt saitir en chaque ordre l'aceûid du droit et du devoir» de rexaiBen etde Jafoi>deJia règle et de la liberté. Sa loTBie ^en Bioffis vive i|ue par le passé» moiafi à^cisiveoieot paradoide, bmmds tusoudafite avec lèg&te îtod^. Le sentimeiit contifiu du réel,duvr»^dubîeii»doiiiÎDaaetdirt9»« en toot point Tingéaieux. Avecdc» principes fixes et élev^^ tout d'elle tendra désoFflaais à un bot pratique. Elle prâuda en cette voie, dès après son mariage, par des articleSy€oateset diaki§^ies, insérés dans les Annales 4e VÉduicatwn, recueil qu'avaii fondé IL Guizot, et que les événements de 1^14 interrompire&t. Elle publia vers ce temps Us fit/ano, contes, premier ouvrage auquel elle attacha son nom, guidée par un sentiment de respoosajHlilé nKH-aie. Elle reprit en 1821 cette suite de travaux, natureU^aoeot suspendue durant les premières luu^es politiques de soa mari; elle les reprit par zèle du bien et pw faenorable néoesstié damestique, et l'en eut successi vemeat mm^ et Vicier <m VÉcolmr (4SSI), les A'auveaux Contes (i 823)^ les Lettres de Faame êur VÉéhtcatkm, son véritable monument (1826) ; une Famille ae |>arut 91^ i^8, après sa mort. Dans tous ces ouvrages (les LeUres de Camille exceptées, qu'il faut considérer à part), une invention heureuse, réalisée, attachante, où l'auteur ae perce jamsds, revêt un seas excellent. Celle qui, a Yingt^cinq ans, avait débuté par «e laine personne d*un certain dge ou même douairière du Marms, entre aOD moins exactement, à mesme qu'elle vieiltit, dans les divers personnages de ce petit monde de dix à quatorze ans,en y ^q^ortimt une morale saine, la morale évaogéliquep étemelle, qui s'y ffoportionne sans s'y rapetisser. « Son idée favorite, son idée cbérie, est-il dit dans la préface d'une Famj^/e, c'était que lamémeédacatioa morale peut et doit s'a^liquer à toutes les conditions; que, sous l'empire des circonstances extérieures les plus diverses, dans la mauvaise et dans la bonne fortune, au sein d'une destinée

MABABIË GUIZOT. 311

petite OQ grasëe^ moDotone ou agitée, rhoaune peut atteindre, Penfant peut être amené à un déploiement intérieur à peu pfès semblable, à la même rectitude, la même délicatesse, la mémt élévation dans les sentiments et dans les pensées; que l'âme humaine enfin porte en elle de quoi suffire à toutes les chances, à toutes les combinaisons de la condition huoiaine^ et qu'il ne s'agit que de lui révéler le secret de «es forces et de lui en enseigner l'emploi.» Comment W^ Guizot, de raison un peu ironique, d'habitudes d'esprit un peu dédaigneuses qu'elle était, se trouya-t-elle conduite si vite et si directement à cette idée pléoière de véritable démocratie humaine? Comment en fit-elle l'inspiration unique et vive de tous ses ouvrages qui suivirent? Elle était devenue mère. Son sentiment filial avait été très-ardent, très-pieui ; son amour maternel fut au delà de tout, comme d'une personne mariée tard, s'attachant d'une force sans pareille à un fils qu'elle n*avait pas espéré, et sur lequel, selon l'heureuse expression d'un père, elle a laissé toute son empreinte*. Ses ouvrages sur l'éducation furent donc à ses yeux un acte d'amour et de devoir maternel ; dans la préface des Lettres de Famille^ elle n'a pu se contenir sur ce cher tn^*^, coaune elle l'appelle. Avant d'être mère, elle travaiikit, elie écrivait pour soutenir sa mère, mais c'était tout ; elle pouvait dout^ de l'action de la vérité et de la raison parmi le monde; elle voyait le mal, le ridicule, la sottise, et n'espérait guère : une fois mère, elle conçut le besoin de croire à l'avenir meilleur, à l'homme perfectible, aux vertus des générations contemporaines de son enfant. Elle comptait médiocrement sur l'homine, elle «e vit de moyen de l'améliorer que par l'enfance et se mit à l'€euvre «ans plus tarder. Ceux qui ne sont ni mère ni père, et qui liront pas la foi pure et simple du catéchisme, s'ils savent un peu le monde et la vie, arrivés à trente ans, sont bien embarrassés souvent en face de l'enfance. Que lui dire, à cet être charmant et rieur, mais ayant le germe des défauts déjà? Comment l'initier par degrés à la vie, l'éclairer sans le troubler, le laisser heureux sans le tromper? On fait alors, si l'on est sensible, comme Gray qui, revoyant le

* U a été ravi depuis dana la fleur de la jeunesse*

collège d'Ëtoo et les jeux des générations folâtres, se dit, après avoir souri d'abord à leurs ébats et se les être décrits coroplaisamment :

Hélas ! devant la bergerie, Agncaax déjà marqués du feu, La troupe, de plaisir, s'écrie Sans regarder la fin du jeu.

Courant à si longue baleinée, Ils n'ont pas vu la Destinée Se tapir au ravin profond.

Oh ! dites-leur la suite amèro, Lot de tout être né do mère ; Homme, dites-leur ce qu'ils sont !

Faut-il en effet vous le dire,

Enfants? faut-il les dénombrer

Ces maux, ces vautours de délire

Que cbaque cœur sait engendrer?

Notre enfance aussitôt passée,

Au seuil l'injustice glacée

Fait révolter un jeune sang ;

Refus muet, dédain suprême,

Puis l'aigreur qu'en marchant on sème,

Ui51as ! que peut-être on ressent !

Chacun souffre; un cri lamentable Dit partout l'homme malheureux, L'homme de bien pour son semblable, Et les égoïstes pour eux.

Ce fruit aride des années, Qu'à nos seules tempes fanées Un œil jaloux découvrirait ) Ce fond de misère et de cendre, Enfants, faut-il donc vous l'apprendre?

En faui>il garder le secret?

Le bonheur s'enfuit assez vite, Le mal assez tôt est venu ] S'il est vrai que nul ne l'évite, Assez tôt vous l'aurez connu.

Jouez, jouez, àmesécloscs;

Croyez au sourire des choses Qu'un matin d'or vient empourprer !

Dans FaTenir à tort on creuse; Quand la sagesse est douloureose, Il est plus sage d'ignorer.

Mais, du moment qu'oD n'est plus, comme Gray, un célibataire mélancolique et sensible, du moment qu'on est père, qu'on est mère surtout, on ne s'en tient pas à ces vagues craintes, à ce quiétisme désolé; on est à la fois plus intéressé à la vigilance et plus accessible à l'espérance que cela. On sent que beaucoup de ces nuages d'épouvante, que l'imagination de loin assemble à plaisir, s'évanouissent dans le détail et à mesure qu'on aborde chaque sentier. M"« Guizot, qui, en toutes choses, était une nature opposée au vague et au tour d'esprit rêveur, l'ennemie de ce qui n'aboutit pas et de tout fantôme, eut un souci dès qu'elle fut mère, et elle alla droit à la difficulté qui se posait. Elle avait cru l'homme incorrigible, la raison un heureux hasard et presque un don; elle avait écrit, avec une raillerie ingénieuse, sur Vinutilitédes bonnes raisons: elle voulut alors répondre à sa prévention antérieure, se réfuter en abordant l'œuvre à la racine, par le seul endroit corrigible et sensible de l'humanité, par l'enfance; et tout le reste de sa vie d'intelligence fut voué au développement et à l'application de cette pensée salutaire.

M"* de Meulan avait eu fréquemment l'occasion d'écrire quelques pages sur l'éducation et d'essayer ses idées à ce sujet. Dès 1802, nous trouvons un article d'elle à propos d'une réimpression du petit traité de Fénelon; elle y disait : « Les préceptes sur l'éducation m'ont toujours paru la chose du monde la plus incertaine. L'application des principes varie si souvent, les règles sont sujettes à tant d'exceptions, qu'un trdité de ce genre ne saurait être trop court, parce qu'on ne peut le faire assez long ni le composer d'idées assez générales pour qu'il soit susceptible de s'adapter à toutes les idées particulières. » Sous forme de lettres d'une belle-mère à son gendre (thermidor an xiii), elle avait parlé du plus ou moins de convenance de l'éducation publique pour les femmes, et s'était prononcée contre, avec un sens parfait, mais avec beaucoup de gaieté aussi ou plutôt de piquant, et de

son ton le plus dégagé d'alors. Dès la première dee Lettres de Famille, que le ton est autre, lorsque Mn« d'Attilly ouvre son cœur qui se fond, dit-elle, de tendresse à regarder ses enfants l Le mordant se fait jour encore par places, par points, comme quand il s'agit de Toncle de Revey, qui, en se mettant à son whist, prétend qu'on est toujours élevé; mais le fond est en entier sérieux, ce qui n'empêche pas la finesse de ^ien des traits de s'y détacher. Pour bien juger un tel livre, surtout d'utilité et d'qn plication, il faudrait avoir autorité, expérience, et s'être formé ses propres idées sur le sujet. « Le moment des réformes poli- ^ tiques est celui des plans d'éducation, » a dit une femme spirituelle et généreuse, M">« de Rémusat, qui elle-même a payé sa dette utile avec charme^ Depuis Emile, en efifet, les plans d'éducation n'ont pas manqué ; ils ont redoublé dans ces derniers temps, ou du moins les plaintes contre l'éducation et la situation particulièrement des fenunes, se sont renouvelées avec une vivacité bruyante* Du milieu de tant de déclamations vaines, où figurent pourtant çà et là quelques difficultés con^dérables et des griefs réels, le livre de M>ne Guizot, qui embrasse l'éducation tout entière, celle de l'homme conune celle de la femme, ofire une sorte de transaction probe et mâle entre les idées anciennes et le progrès nouveau. Ce que j'appelle transaction n'était à ses yeux que la vérité même dans son ménagement humain nécessaire, mais sur sa base inébranlable. Les lettres xii et xui, d'une grande beauté philosophique, démontrent les principes àe conscience et de raison sur lesquels elle fonde le devoir, et expliquent comment tout son soin est de faire apparaître et se dessiner par degrés la règle à la raison de l'enfant, pour qu'il y dirige librement de bonne heui^e, et dans les proportions de son exis* tence, sa jeune volonté. — Faire régner de bonne heure autour de ces jeunes esprits une atmosphère morale, où ils se dirigei^ par le goût du bien, les fûre gens de bien le plus tôt possible, c'est là son buf , son effort, et, à moins de préjngés très-contnûres, on lui accorde, en l'étendant, qu'elle a et qu'elle indique les vrais moyens de réusrir. Il est certain du aaoins que, daos la plupart des cas, quand l'enfant est bien né, comme on dit, quand U ne recèle pas en lui de faculté trop excentrique ou de passioa

MADAME GUIZOT. 2t&

trop obstinée qui déjoue, le bon résultat doit s'obtenir d'après les soins qu'elle fait prendre. Au reste, la raison de M.^ Guizot, qui a pied dans le fait même, admet, pressent les cas dlnsuffisanec et en ayertit : « Je le vois plus clairement chaque jour, dit M^ d'Attilly, la jeunesse est de tous les âges de la Tîe celui que Tenfance nous révèle le moins; une influence indépendante du caractère la domine avec un empire contre lequel on peut d'ayance lui donner des forces, mais sans prévoir de quelle ma- Mère elle aura à s'en servir. » M»* Guîzot relève en un endroit une assertion de mistress Hannah More sur la nature déjà coreompue des enfants, et elle la combat. En ce point, notez-le, M"* Guizot est fermement du siècle, de la philosophie, de Veipérience qui examine, va jusqu'au bout et ne se rend pas; elle ne fait intervenir aucun élément mystérieux et irrationnel dans fédueation. Cest par là qu'il la faut distinguer assez essentiellement de M"»* Necker de Saussure, cet autre auteur excellent, et avec laquelle elle s'est rencontrée d'ailleurs sur tant de détails, comme M"« Necker elle-même se plaît à le fkire remarquer en maint endroit de son second volume. Elle tient une sorte de milieu entre Jean-Jacques et M"« Necker, à la fois pratique comme Jean-Jacques ne Test pas, et rationaliste comme M"»» Necker de Saussure ne croit pas quil suffise de l'être. Au tome second, les lettres xlix, l et suivantes traitent à fond, dans une admirable nsesnre, toute la question si déficate, si embarrassante, de Téducation religieuse à donner aux enfants. Si la manière de voir de M^ Guizot ne peut atteindre ni satisfaire ceux qui ont là-dessus uiie opinion très-arrêtée, de pure foi et rangée à la tradition rigoureuse, elle a cet avantage de répondre, de s'adapter à toutes les autres opinions et situations plus ou moins mélangées qui sont l'ordinaire de la société actuelle, et d'offrir un résultat praticable à M"* Mallard comme à M"» de Lassay. A un endroit de cette discussion, le nom et l'autorité de Turgot sont mvoqués, et l'on sent comment les prédilections de l'auteur reviennent encore et s'appuient par un bout au xviii« siècle, mais relevées et agrandies. Le Kvre de M™» Guizot restera après VÉnUle, marquant en cette voie le progrès de la raison saine, modérée et rectifiée de DOS temps, sur le génie hasardeux, comme en politique la Dé-

2\t PORTRAITS DE FEMMES.

moeratie de M. de Tocqueville est un progrès sur le Contrai social. Essentiel à méditer^ comme conseil^ dans toute éducation qui voudra préparer des hommes solides à notre pénible société moderne^ ce livre renferme encore, en manière d'exposition, les plus belles pages morales, les plus sincères et les plus convaincues, qu*à c6\é de quelques pages de M. JoufTroy les doctrines du rationalisme spiritualiste aient inspirées à la philosopbie de notre époque.

Jusqu'à quel point, indépendamment de ses travaux personnels, M"** Guizot prenait-elle part à ceux de son mari, à tant d'honorables publications accessoires dont il accompagnait son œuvre historique fondamentale, et dans lesquelles, à partir de la traduction de Gibbon, elle put être en effet son premier auxiliaire? Qu'il nous suffise de savoir qu'elle avait épousé tous ses intérêts, ses labeurs studieux comme ses convictions, et n'essayons pas de discerner ce qu'elle a aimé à confondre. Son bonheur fut grand : sa sensibilité, qui s'accroissait avec les années, délicat privilège des mœurs sévères! le lui faisait de plus en plus chérir, et, je dirai presque, regretter. Cette sensibilité de qui elle avait dit si délibérément dans sa jeunesse : « La sensibi- « lité épargne plus de maux qu'elle n'en donne, car elle détruit « d'un coup les chagrins de l'égoïsme, de la vanité, de l'ennui, « de l'oisiveté, etc., » cette sensibilité à qui elle dut tant de pures délices, fut-elle toujours pour elle une source inaltérable; et, en avançant vers la fin, ne devint-elle pas, elle, raison si forte et si sûre, une âme douloureuse aussi? Sa santé altérée; au milieu de tant d'accords profonds et vertueux, le désaccord enfin prononcé des âges ; ses vœux secrets (une fois sa fin entrevue) pour le bonheur du fils et de l'époux avec une autre qu'elle, avec une autre elle-même; il y eut là sans doute de quoi attendrir et passionner sa situation dernière plus qu*elle ne l'aurait osé concevoir autrefois pour les années de sa jeunesse. Son rajeunissement exquis d'impression se développait en mille sens et se portait sur toutes choses. Elle n'avait guère jamais voyagé» à part quelque tournée en Languedoc et dans le Midi, où M. Guizot l'avait conduite en 1814; elle n'avait que peu habité et peu vu la campagne; mais elle en jouissait dans ses dernières sai-

Madame guizot. !îi7

8008/ comme quelqu'un qui^ forcé de Tivre aux bougies, n'aurait aimé que la verdure et les champs. Le moindre petit arbre de Passy et du bois de Boulogne lui causait une fraîcheur d'émotion vivifiante.

Elle n'a pourtant jamais décrit la nature. De tout temps elle a moins songé à décrire, à peindre ce qu'elle sentait, qu'à exprimer ce qu'elle pensait. Elle n'aimait pas l'art avant tout, et voyait le fond plutôt que la forme, préférant la pensée moderne i la beauté antique. Son idée ingénieuse, et trop vraie peut-être, était même que la sensibilité ne passe si bien dans les œuvres de l'art qu'en se détournant un peu de la vie. Je lis dans un morceau d'elle (il juillet 1810) : « Notre flambeau s'allume au feu du sentiment, a dit le poète de la Métromaniey et je crois bien qu'on peut en effet regarder la sensibilité comme l'aliment de la poésie; mais c'est lorsqu'elle n'est pas employée à autre chose, et que, tout entière au service du poète, elle sert à éveiller son imagination, non à l'absorber. 11 faut sans doute qu'un poète soit sensible, je ne sais s'il est bon qu'il soit touché. » Et elle continue, réfutant ou interprétant le vers de Boileau sur l'élégie. Cette idée qu'elle avait de l'espèce d'illusion, ou même de mensonge, inhérent à l'art, ne l'empêchait pas, vers la fin, d'être extraordinairement émue, et au delà du degré où l'on en jouit, de certaines représentations ou lectures, et de n'en pouvoir supporter l'effet. Personne de réalité, de pratique et d'épreuves, eUe ne se prêtait pas volontiers à la mise en œuvre de la douleur, et ne se laissait pas contenir et bercer dans l'idéale région. M. de Rémusat a cité d'elle ce pathétique aveu (i82i} : « L'effet des œuvres de l'art doit être tel qu'aucune idée de réalité ne s'y joigne ^ car, dès qu'elle y pénètre, l'impression en est troublée et devient bientôt insupportable. Voilà pourquoi je ne puis plus soutenir au spectacle, ou dans les romans, ou dans les poèmes, sous les noms de Tancrède, ou de Zaïre, ou d'Othello, ou de Delphine, n'importe, la vue des grandes douleurs de Tâme ou de la destinée. En fait de bonheur et de malheur, ma vie a été si pleine, si vive, que je ne puis, sans que la main me tremble, toucher à quelqu'une de ses profondeurs. La réalité perce pour

moi tous les voiles dont l'art peut s'envelopper; mon imagination,

318 POBTRÂÎTS 1>£ PBVMËS.

une fois ébranlée, y arrm dn premier boôA. Il ll'y a depuit Joùgtempc que la musique qui ait produit sur mot, ^ÈmfiVÀftmny 4'effet attaché en général aux œuTre» de Tairt. Je n'avais pu supporter le Gnale de Roméo et Juliette; celui de VA^àêsê sealum'â fait pleurer sans me déchirer le oœùr. »

Est-ce par Teffet d'un choix sympathique et de quelque pfédi*iection, qu'elle se donna, vers la fin, à traiter ce sujet d'ÂélolBê et d'Abeilard, où la passion traterse et pénètre l'austérilé, oà i'abbesse savante, qui a des soupirs de Sapho^ les exprimé sou^ Te^ en des traits de Sénèqoe? Cet essai, auquel «'attachi^ sa -plume sérieuse, et si bien mené jusqu'au milieu, a été idter»- Tompuparla mort.

Bu moins, si la sensibilité de M"^ Guizot se subtilisait, s'endo^ 4orisait, pour ainsi dire, de plus en plus^, sa religion en 8'4teBr dant n'eut jamais de ces inquiétudes qui, trop souvent, l'a^ccff»pagneût au sein des âmes tendres ou graves. Née catMlique, atteinte de bonne heure par rindtfiérence qu'on respirail ésM l'atmosphère du siède, revenue, après des doutes qui ne furent .jamais hostiles ni systématiques, à un déisme chrétien très-fervent, à une véritable piété, elle s'y reposa, elle s'y apaisa. Le6 abîmes de la grâce, du salut, nela troublèrent point en s'ooiyunt ,aux bords de sa voie. Elle avait ooiifiance. La prière, comme un -entretien avec l'Être lout»pc^ssant et bon, la forliiait, la consolait Un jour, peu après son retour de Plombières, où elle avait ,en vain cherché quelque soulagement, conrnie la conversation, .près d'elle, s'était engagée et roulait depuis quelque temps sur Ja question de savoir si l'individualité persiste après la mort ou si rame s'absorbe dans le grand Être, elle sortit de son abattement déjà extfêne, et, d'une voix par degrés raffermie, résumant les ^diverses opiiùons, elle conclut avckî vivacité et certitude pour .la persistance de l'âme individuelle au sein de Dieu^ Le l*' août 18^, au terme de sa lente maladie, à dix heures du matin, elle pria son mari de lui foke quelque bonne lecture; il lui lut une lettre de Pénelon pour une personne malade, et, l'ayant finie, il passa à un sermon dé Bossuet sur l'immortalité de

1 Voir l'arUcle du Gh^, 7 aOât tB37, de M. de Gufftard.

l'âme : pendant qu'il lisait, elle expira. On Tenseirelit, comme elle l'avait désiré, selon le rit de l'Église réformée à laquelle appartient son mari, et dont les cérémonies funèbres ne contrarient pas cette croyance simple qu'elle avait. Personne de vérité jusqu'au bout, elle ne voulut mêler, même aux devoirs qui suivent la mort, rien de factice et de convenu, rien que de conforme à l'intime pensée.

Elle avait un goût vif pour la conversation; elle l'aimait, non pour y briller, mais par mouvement et exercice d'intelligence. On l'y pouvait trouver un peu rude d'abord; sa raison inquisi" tive, comme elle dit quelque part, cherchait le fond des sujets. Bais l'intérêt y gagnait, les idées naissaient en abondance, et, nns y viser, elle exerçait grande action autour d'elle. Que dire encore, quand on n'a pas eu l'honneur de la connaître personnellement, de cette femme d'intelligence, de sagacité, de mérite {ffofond et de vertu, qui, entre les femmes du temps, n'a eu que Mn« de Staël supérieure à elle, supérieure, non par la pensée, mais seulement par quelques dons? Le sentiment qu'elle inspire éfX tel que les termes d'estime et de respect peuvent seuls le rendre, et que c'est presque un manquement envers elle, toujours occuf^ d'être et si peu de paraître, que de venir pix)noDcer à son sujet les mots d'avenir et de gloire.

15 mal t836.

Du temps de M"^ de Sévigné, à côté d'elle et dans son intimité la plus chère, il y eut une femme dont Thistoire se trouve presque confondue avec celle de son aimable amie. C'est la même que Boileau désignait pour la femme de France qui avait le plus d'esprit et qui écrivait le mieux. Cette personne n'écrivit pourtant qu'assez peu, à son loisir, par amusement, et avec une sorte de négligence qui n'avait rien du métier : elle haïssait surtout d'écrire des lettres, de sorte qu'on n'en a d'elle qu'un très-petit nombre, et de courtes; c'est dans celles de M"^ de Sévigné plutôt que dans les siennes qu'on la peut connaître. Mais elle eut en son temps un rôle à part, sérieux et délicat, solide et charmant, un rôle en effet considérable, et dans son genre au niveau des premiers. A un fonds de tendresse d'âme et d'imagination romanesque elle joignait une exactitude naturelle, et, comme le disait sa spirituelle amie, une divine raison qui ne lui fit jamais faute ; elle l'eut dans ses écrits comme dans sa vie, et c'est un des modèles à étudier dans ce siècle où ils présentent tous un si juste mélange. On a récemment cherché, en réhabilitant l'hôtel de Rambouillet, à en montrer l'héritière accomplie et triomphante dans la personne de M*^ de Maintenon; un mot de Segrais trancherait plutôt en faveur de M""* de La Fayette pour cette filiation directe où tout le précieux avait disparu ; après un portrait asseï étendu de M'°« de Rambouillet, il ajoute incontinent: « M"** de La « Fayette avoit beaucoup appris d'elle, mais M"* de La Fayette « avoit l'esprit plus solide, etc. » Cette héritière perfectionnée de M"»* de Rambouillet, cette amie de M«« de Sévigné toujours,

de M"» de Maintenon longtemps, a son rang et sa date assurée en notre littérature^ en ce qu'elle a réformé le roman, et qu*une part de cette divine raison qui était en elle, elle l'appliqua à ménager et à fixer un genre tendre où les excès avaient été grands, et auquel elle n'eut qu'à toucher pour lui faire trouver grâce auprès du goût sérieux qui semblait disposé à l'abolir. Dans ce genre secondaire où la délicatesse et un certain intérêt suffisent, mais où nul génie (s'il s'en rencontre) n'est de trop; que ÏArt poétique ne mentionne pas; que Prévost, Le Sage et Jean-Jacques consacreront ; et qui, du temps de M"** de La Fayette, confinait, du moins dans ses parties ékvées, aux parties attendrissantes de la Bérénice ou même deVlphigénie, M"* de La Fayette a fait exactement ce qu'en des genres plus estimés et plus graves ses contemporains illustres s'étaient à l'envi proposé. VAstrée, en implantant, à vrai dire, le roman en France, avait bientôt servi de souche à ces interminables rejetons, Cyi^s, Cléopâtrey Polexandre et Clélie. Boileau y coupa court par ses railleries, non moins qu'à cette lignée de poèmes épiques, le MdMe sauvé, le Saint Louis, la Pucelle; M*« de La Fayette, sans paraître railler, et comme venant à la suite et sous le couvert de ces devanciers que Segrais et Huet distinguaient mal d'elle et enveloppaient des mêmes louanges, leur porta coup plus que personne par la Princesse de Clèves. Et ce qu'elle fit, bien certainement elle s'en rendit compte et elle le voulait faire. Elle avait coutume de dire qu'une période retranchée d'un ouvrage valait un louis d'or, et un mot vingt sous : cette parole a toute valeur dans sa bouche, si l'on songe aux romans en dix volumes dont il fallait avant tout sortir. Proportion, sobriété, décence, moyens simples et de cœur substitués aux grandes catastrophes et aux grandes phrases, tels sont les traits de la réforme, ou, pour parler moins ambitieusement, de la retouche qu'elle fit du roman ; elle se montre bien du pur siècle de Louis XIV en cela.

La liaison si longue et si inviolable qu'eut M'"^^ de La Fayette avec M. de La Rochefoucauld fait ressembler sa vie elle-même à un rpman, à un roman sage (roman toutefois), plus hors de règle que la vie de M"^ de Sévigné, qui n'aime que sa fille, moins

322 P0RTRÂ1T8 DE FKMMS6.

calculé et concerté que celle de M°"' de Maintenon» qui se \ist qu'au sacrement avec le roi. On aime à y voir un coeur tendre s'alliant avec une raison amère et désabusée qu^il adoueit^ unf passion tardive^ mais fidèle, entre deux âmes skieuses, où la plus sensible corrige la misanthropie de l'autre; de la délicatesse, du sentiment, de la consolation réciproque, de la douceur, plutôt que l'illusion et de la flamme; }A^^ de Glèves, ea un mot, maladive et légèrement attristée, à côté de M. de Nemours Tieilli et auteur des Maximes : telle est la vie de JA^ de La Fayette et le rapport exact de sa personne à son roman. Ce peu d'illusion qu*on remarque en elle, cette raison mélancolique qui fait le fond de sa vie, a passé un peu dans l'idéal de son roman même, et aussi, ce me semble, dans tous ces autres romans en quelque sorte émanés d'elle et qui sont sa postérité, dans EugèM de bothelin, MademoUelle de Clermmt, Edouard, Quelle que soit la tendresse qui respire en ces créations heureuses, la raiscm y est, l'expérience humaine y aouflle par quelque coin et attiédit la passion. A côté de l'âme aimante qui déjà s'd)aiKlonne, il y a aussitôt quelque chose qui avertit et qui retient; M. de La Rochefoucauld au fond est toujours là.

Si Mm« de La Fayette réforma le roman en France, le roman chevaleresque et sentimental, et lui imprima cette nuance particulière qui concilie jusqu'à un certain point l'idéal avec l'observation, on peut dire aussi qu'elle fonda la première un exemple tout à fait iUustre de ces attachements durables, décents, légitimes et consacrés dans leur constance <, de tous les jours, de toutes les minutes pendant des années jusqu'à la mort; qui tenaient aux picBurs de l'ancienne société, qui sont éteints à peu près avec elle, mais qui ne pouvaient naître qu'après cette société établie et perfectionnée, et elle ne le fut que vers ce tempslà. La Princesse de cièves et son attachement avec M. de La Rochefoucauld, ce sont deux titres presque égaux de M»» de La Fayette à une renommée touchante et sérieuse; ce sont deux endroite qui marquent la littérature et la société de Louis XIV.

J'aurais laissé pourtant le plaisir et la fantaisie de recomposer cette existence, bien simple d'événements^ aux lecteurs de M"** de

' Esemplum eam simus mflrfttc eomat cvaU dit Téléglaque antique.

Sérifinéy si mi petit ë«euiiie»t inédit, mais trèMiifiime, ne m'avait eoga§é a mettre la bordiure pour Teiicadrer.

Le père de M°^ de La FafeHe, marédial dejcamt> et goti vemeur. du HaTre, aff ait^ dit^n, du mérite> et mpi», fort TédoeatioD de sa We. Sa mère (néei de Péaa) était de Provenee^ et comptait quek|ue> troQbadoui^lauréat parmi ses aieux> M^*« Marie Madeleine Pioche de La Vergue eut de bomieheute plus de lecture et d'étude que. Ineo des perscmoes, même spirituelles, de la génération précédente, n'en avaient eu dans leur jeunesse. M»® de Choiay, par exemple, avait prodigieusement d'esprit naturel, ^ conversation ou par lettres, mais pas même d'orthographe. M"»<^ de Sévigaé, et M»^ de La Fayette, plus jeune de six ou sept ans que son amie, ajoutèrent dimc à un fonds excellent une culture parfaite. On a pour ténungnages directs de cette éducation les transports^ de Ménage, qui d^ordinaire, comme on sa% toinbatt amoureux de ses beHes élèves : il célébra, sous toutes les forain de vers latin», la beauté, les grâces, l'élégance du bien dire et du bienécrire de Mm« de La Fayette ou de M^i» «le La Tergne, imermi, comme il disait ^ Plus tard, il lui présenta son ami le docte

' Laverna en lutin signifle la déesse des voleurs; cela lui fit faire tontes sortes de ptaisanileriès galantes ; il put crier auL voleur ! au voleur .' comme MasekrHle :

Omine fellot Qomep prsesaga dedere Fkià tibf; Partis pulera Laverna prsesl.

JfSk Teoeret oataes ooncUs fomosa pttéUii^ Tu cuoctis s«nsui surripis uoa virls.

Il adreiM aiiMi d« vet^ à M«4 de Sévigné, à MUe de Scudéry, à M»« Seafron ; m«i« e'ett hieB M°>^ de La Fayette qui reste déddémeat sa beauté eo litfe, La Jolie éditioii elfévirieniie de ses Poénes (1663) offre ce nom à chaque page : diiains, baltades, églqgoes, élégie», lui somt eoup sur coup adressés. J*y cherche quelque chose qui ne soit pes trop fade, et je m'arrête à ce madrigal, qui peut-être ne me parait UD peu plu» senti que

parce qu'il est en italien :

In van, Filli, tu chiedi . '

Se lungamente durera Tardore . - r

Che '1 fùo bel gnardo mi destô hel core.

Chi Id potrebbe dife?

Ineerla, FUli, è ror»4el Boorire^

Haet^ qui devint aussi pour elle un conseiller littéraire. Segrais, qui^ avec Mme de Sévigné^ suffit à faire connaître M^^ de La Fayette, nous dit : « Trois mois après que M«n« de La Fayette « eut commencé d'apprendre le latin, elle en savoit déjà plus <c que M. Ménage et que le Père Rapin, ses maîtres. En la faisant « expliquer, ils eurent dispute ensemble touchant Texplication n d'un passage, et ni l'un ni l'autre ne vouloit se rendre au senti timent de son compagnon ; M>«e de La Fayette leur dit : « Vous a n'y entendez rien ni l'un ni l'autre; » en effet, elle leur dit la « véritable explication de ce passage; ils tonû)èrent d'accord « qu'elle avoit raison. Cétoit un poëte qu'elle expliquoit, car elle « n'aimoit pas la prose, et elle n'a pas lu Cicéron ; mais comme <c elle se plaisoit fort à la poésie, elle lisoit particulièrement Virgile « et Horace; et comme elle avoit l'esprit poétique et qu'elle sa- « voit tout ce qui convenoit à cet art, elle pénétroit sans peine le « sens de ces auteurs. r> Un peu plus loin il revient sur les mérites de M. Ménage : « Où trouvera-t-on des poètes comme M. Ménage, <c qui fassent de bons vers latins, de bons vers grecs et de bons « vers italiens? Cétoit un grand personnage, quoique ses envieux « en aient voulu dire : il ne savoit pourtant pas toutes les finesses « de la poésie; mais Mm« de La Fayette les entendoit bien. » La personne qui préférait à tout et sentait ainsi les poètes, était à la fois celle-là même qui se montrait vraie par exceUence, comme M. de La Rochefoucauld plus tard le lui dit, employant pour la première fois cette expression qui est restée : esprit poétique, esprit vrai, son mérite comme son charme est dans cette alliance. Avec cela, Mme de La Fayette avait grand soin (Segrais nous en avertit encore) de ne faire rien paraître de sa science ni de son latin, pour ne pas choquer les autres femmes. Ménage nous apprend qu'elle répondit un jour à M. Huyghens qui lui demandait ce que c'était qu'un ïambe, que c'était le contraire ^vn trochée; mais il fallait M. Huyghens et sa question, croyez-le bien, pour lui faire prendre ainsi la parole sur le trochée et sur llambe *.

* Tallemant des Réaux, ce rapporteur ordinaire des mauTaises paroles, en attribue une à W^^ de La Vergne sur son maître Ménage : « Cet importun Ménage va venir tantôt, » U la rapporte au reste à bonne fin» et

Elle avait perdu son père à quinze ans. Sa mère, bonne personne, nous dit Retz, mais assez vaine et fort empressée, s'était remariée, peu après, au chevalier Renaud de Sévigné, si mêlé aux intrigues de la Fronde, et qui se montra des plus actifs à faire sauver le cardinal du château de Nantes. On lit dans les Mémoires du cardinal, à propos de cette prison de Nantes (1653) et des visites divertissantes qu'il y recevait : a M>ne de La Yergne, qui avait épousé en secondes noces M. le chevalier de Sévigné, et qui demeuroit en Anjou avec son mari, m'y vint voir et y amena mademoiselle de La Vergne sa fille, qui est présentement Mme de La Fayette. Elle étoit fort jolie et fort aimable, et elle avoit de plus beaucoup d'air de Mm« de Lesdiguières. Elle me plut beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus guère, soit qu'elle n'eût pas d'inclination pour moi, soit que la défiance que sa mère et son beau-père lui avoient donnée dès Paris même, avec application de mes in(K)nstances et de mes différentes amours, la missent en garde contre moi. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m'étoit assez naturelle... » M"« de La Vergne, âgée de vingt àD»y n'eut besoin que de sa raison pour tenir peu de compte au prisonnier entreprenant de ce caprice désœuvré et banal, si vite consolé.

Mariée en 1655 au comte de La Fayette, ce qu'il y eut probablement de plus remarquable et de plus d'accord avec l'imagination dans ce mariage, ce fut qu'elle devint ainsi la belle-sœur de la Mère Angélique de I^ Fayette, supérieure du couvent de Gbaillot, autrefois fille d'honneur d'Anne d'Autriche, et dont les parfaites amours avec Louis XIII composent un roman chaste et simple, tout semblable à ceux que représente M°»e de Clèves. Son mari, après lui avoir donné le nom qu'elle allait illustrer et qu'une si tendre lueur décorait déjà, s'efface et disparait de sa vie, pour ainsi dire; on n'apprend plus rien de lui qui le dis-

pour montrer que le pédant galant n'était pas du dernier bien avec ses belles élèves. On n'avait pas besoin de ce témoignage pour conclure que M°>« de La Fayette ne se faisait aucune illusion sur les défauts du pauvre Ménage, et Je crains même qu'elle n'ait songé à lui, entre autres, et à toutes ses platitudes, le jour où elle dit « qu'il étoit rare de trouver de la probité parmi les eavants. «

%U PORTRAITS D£ FfiilllË8.

tio^e K Elle en eutdeui^ fitequ*eUp forait beauewp» Tiin tnililaire^ dont rétfthlissement Tavait fipit oceupée^ el §tti mottnil peu de temps après elle, et un autre, Tabbé de La FayeMe, pourvu de bonnes ahbayea et dont on sait surtout qu'il p^rétail Bé|. ligemi^nt le^ manus^its de sa mèara et les perdait.

Ma« de La Fayette fut introduite jeune àrbôtal de ilm« bouillety et elle y apprit beaucoup de la marquise. M. Aœderery qui a intérêt à ee qu'aucune des plaisantoriet dé Molière n'atteigne l'hôtel de lUmbouillet, le lait se dépeupler et finir un peu plus tôt qu'il ne con?ient. Mm« de La Fayette eut le temps d*y aUer dès aTant son mariage, et d'y profiter, aus^ bl^ que M^ de Sévigné. M. Auger, dans la notice, d'ailleurs exacte et intififeèsante, mais sècbe de ton, qu'il a donnée sur M"»^ de La Fayette, dit à ce propos : « Introduite de bonde beure dm la àooi^ de' « rhôtel de Rambouillet, la justesse et la solidité naturelles de « son esprit n'auraient peut-être pas résisté à la contagion du « mauvais goût dont cet hôtel était le centre, si la lecture des « poètes latins ne lui eût offert un préservatif, etc. , etc. « Le préservatif eût bien dû agir sur Ménage tout le premier. Cela est de plus injuste pour Tbôtel Rambouillet, et M. Rœderer a empiétement raison contre ces manières de dire; mais il s'abuse lui-même assurément quand il fait de cet hôtel le berceau légitime du bon goût, quand il nous montre M"^ de Scudéry comme y étant plutôt tolérée qu'exaltée et admirée. 11 oublie que Vm* ture, tant qu'il vécut, tint le dé en ce monde-là; or on sait, en fait d'esprit, mais aussi en fait de goût, ce qu'était Voiture. Quant à M"e de Scudéry, il suffit de lire Segrais, Huet et autres, pour voir quel cas (m faisait de cette incomparaUe fiUe, et de Villustn Bossa, et du 9ran4 Cymi, et de ses irm'S ^ naturels, si tendres, que dénigriût Despréaux, mais oà II ne saurait mwàrei et ce que Segrais et Huet admiraient en de pareils termes devait n'être pas jugé plus sévèrement dans un monde dont ils étaient comme les derniers orades. M"« de La Fayette, qui avait l'esprit

* • Il j a telle femme qui anéantit ou qui enterre «on mari au point qu'il nVn e9t fait dans le monde aucune mention : vit-ii encore, ne \it*U plus? on en doute... » (La Bruyère, dei Fcmmet.)

MADAME ]>fi LA FAYETTR 2Î7

sotide et èb, t'en tira à la maHière de M»« dé Sétignè^ en n'en > prcoanl; qu« le mieui. Par son âge^ elle appartenait toat à fait à la jeune eeur; et même avec meine de solidité dlans f esprit, elle n'aurait pas manqué d'en posséder encore les phis justes* élégmees. Dès les premiers temps de son mariage, elle sfaH eu* l'oecasieo de voir ft^équemment au Souvent de Ghaillot (a jeune princesse d'Anf^eCerre près de la reine Henriette, qui, alors en^ eiil, s*!^ était retirée. Quand la jeune princesse fût devenue Ma^ dame et l'ornement le plus animé de la eour, W^ de La Fayette, bien qae de dix ans son aînée, garda l'ancienne familiarité avetf elle, eut toujours ses entrées particulières et put passer pour si^ favorite. Dans Ftiistoire charmante qu'elle a tracée des année» brillantes dQ cette princesse, parlant d'elle-même 4 la troisièmes personne, elle se juge ainsi : « W^ dé La Trimouille et Mm de « La Fayette étoient de oe nondwe (au nombre dss perfotmes gué « voyaient »ouvm( Madame). Laprennère lui platsoit par sa bcmté « et par une certaine ingénuité à conter tout ce qu'elle avoit « dans le cœur, qui ressentoit la simplicité des premiers siècles; « l'autre lui avoit été agréable par son bonbeur ; car, bien qu'on « lui trouvât du mérite, c'étoit une sorte de mérite si sérieux en « apparence, qu'il ne sembloit pas qu'il dût plaire à une prin* « cesse aussi jeune que Madame. » A l'âge d'environ trente ans, Mm« de La Fayette se trouvait donc au centre de cette politesse et de cette galanterie des plus florissantes années de Louis XIV; elle était de toutes les parties de Madame à Fontainebleau ou à Saint-Cloud ; spectatrice plutôt qu'agissante ; n'ayant aucune |mrt, comme elle nous dit, à sa confidence sur de certaines affaires, mais, quand elles étaient passées et un peu ébruitées, lefe «nte nr dant de sa boucbe, les écrivant pour lui complaire : « Vous écri*- « vez bien, lui disait Madame ; ècrivex, je vous fournirai dé bons « mémoires. )» — « C'était un ouvrage assez difficile, avoue M>ie de La Fayette, que de tourner la vérité eu de certains ei>droits d*une manière qui la fît coim^tre et qui ne fût pas néan«moins offensante ni désagréable à ht princesse, v Un de ces endroits, entre autres, qui aiguisaient tonte la délicatesse de Mdm de La Fayette et qui excitaient le badinage de Madame pour Ut peine que l'aimable écrivain s'y donnait, devait être, j*imagine,

celui-ci : « Elle (Madame) se lia avec la comtesse de Soissons... « et ne pensa plus qu'à plaire au roi conune belle-sœur ; je crois « qu'elle lui plut d'une autre manière^ je crois aussi qu'elle « pensa qu'il ne lui plaisoit que comme un beau-frère» quoiqu'il « lui plût peut-être davantage; mais enfin» comme ils étoient « tous deui infiniment aimables» et tous deux nés avec des dis- « positions galantes» qu'ils se voyoient tous les jours au milieu « des plaisirs et des divertissements» il parut aux yeux de tout « le monde qu'ils avoient l'un pour l'autre cet agrément qui préci cède d'ordinaire les grandes passions. » Madame mourut dans les bras de Mme de La Fayette, qui ne la quitta pas à ses derniers moments. Le récit qu'elle a fait de cette mort égale les beaux récits qu'on a des morts les plus touchantes; il s'y trouve en chemin de ces mots simples et qui éclairent toute une scène : « .... Je montai chez elle. Elle me dit qu'elle étoit chagrine» et la « mauvaise humeur dont elle parloit auroit fait les belles heures « des autres femmes» tant elle avoit de douceur naturelle et tant « elle étoit peu capable d'aigreur et décolère.... Après le dîner» « elle se coucha sur des carreaux... ; elle m'avoit fait mettre au- « près d'elle» en sorte que sa tête étoit quasi sur moi... Pendant « son sommeil elle changea si considérablement» qu'après l'avoir « longtemps regardée j'en fus surprise» et je pensai qu'il falloit « que son esprit contribuât fort à parer son visage... J'avois tort tf néanmoins de faire cette réflexion» car je l'avois vue dormir fc plusieurs fois» et je ne l'avois pas vue moins aimable. » Et plus loin : « Monsieur étoit devant son lit; elle l'embrassa» et lui dit c( avec une douceur et un air capable d'attendrir les cœurs les « plus barbares : Hélas! Monsieur» vous ne m'aimez plus, il y a « longtemps : mais cela est injuste; je ne vous ai jamais man- <K que.— Monsieur parut fort touché» et tout ce qui étoit dans a la chambre l'étoit tellement» qu'on n'entendoit plus que le « bruit que font des personnes qui pleurent... Lorsque le roi fut « sorti de la chambre» j'étois auprès de son lit; elle me dit : « M"^ de La Fayette» mon nez s'est déjà retiré. y> Je ne lui rém pondis qu'avec des larmes... Cependant elle diminuoit toua jours... » Le 30 juin 1673, Mme de La Fayette écrivait à Mn>« de Sévigné ; «i II y a aujourd'hui trois ans que je vis mQurir Va*

« dame : je relus hier plusieurs de ses lettres; je suis toute « pleine d'elle. »

Au milieu de ce monde galant et brillant^ durant dix années^ Mme de La Fayette jeune encore, avec de la noblesse et de l'agrément de Tisage, sinon de la beauté, n'était-elle donc qu'obser- Tatrice et attentive, sans intérêt actif de cœur, autre que son attachement pour Madame, sans choix singulier et secret? Vers Tannée 1665, comme je conjecture, et comme je l'expliquerai plus bas, elle avait choisi hors de ce tourbillon pour ami de cœur M. de La Rochefoucauld, âgé déjà de cinquante-deux ans^

Elle écrivit de bonne heure par goût, mais avec sobriété toujours. C'était le temps des portraits : M«« de La Fayette, vers 1639, en fit un de M«»« de Sévigné, qui est censé écrit par un inconnu : a 11 vaut mieux que moi, disait celle-ci en le retrouvant « dans de vieilles paperasses de M"« de La Trémouille en 1675, « mais ceux qui m'eussent aimée il y a seize ans l'auroient pu « trouver ressemblant. » Cest toujours sous ces traits jeunes et à jamais fixés par son amie, que M°>^ de Sévigné nous apparaît immortelle. Quand Madame, engageant Mme de La Fayelte à se mettre à l'œuvre, lui disait. Vous écrivez bien, elle avait lu sans doute la Princesse de Montpensier, première petite nouvelle de notre auteur, qui fut imprimée dès 1660 ou 1662*. Comme élégance et vivacité de récit, cela se détachait des autres nouvelles et historiettes du moment, et annonçait un esprit de justesse et de réforme. L'imagination de M^e de La Fayette, en composant, se reportait volontiers à l'époque brillante et polie des Valois, aux règnes de Charles IX ou de Henri II, qu'elle idéalisait un peu et qu'elle embellissait dans le sens où les gracieux et discrets récits de la reine Marguerite nous les font entrevoir. La Princesse de Montpensier, la Princesse de C lèves, la Comtesse de Tende, ne sortit pas de ces règnes, dont les vices et les crimes

> Petitot, dans sa notice épudite sar M<n« de La Fayette [Collection des Mémoires relatifs à VHisloire de France^ seconde série, tome LXIV), a fait commencer l'étroite liaison dix ans trop tôt, à ce qu'il me semble.

^ Le Dictionnaire de Aloréri dit 16C2, et Quérard 1660. Ce qu'il y a de certain, c'est que la première édition publique, avec privilège du roi; est de lC62y sans aucun nom d auteur.

2^ POHTHAIT^ DE FEMMES*

QOt trop éclipsé peui^re à noe yeni la sphilueUe culture, het cour de Madame^ pour l'esprit, pour les intrigots, pour les ^ioea aussi^ n'était pas sans rapp<H*t aTae cette époqve des Valois^ et l'histoire qu'en a essayée Mo»« de La Fayette rappelle plus d'une^ fois les Mémoires de cette reine ai aimable en son temps, qu'il ne faut pourtant pas croire toujours. Le perfide Yardes et le lier M. de Guiche sont bien dm figure» qui siéraient d'emblée à la cour de Henri II ; et, à cette cour de Madame, il ne manquait pas même de chevalier de Lorraine. M»® de La Fayette avait dans ce monde une sorte de rôle d'autorité, et exerçait pour le ton une critique sage. Deux mois avant la malheureuse mort de Madame, U^^ de Montmorency écrivait à M. de Bussy, en manière de plaisanterie (!•' mai 1Ç70) : « M^e de La Fayette, favorite de Ma- « dame, a eu la tête causée par une corniche de cheminée qui « n'a pas re^ecté une tête si brillante de la gloire que lui don^ m nent les faveurs d'une si grande princesse. Avant ce malheur^ « on a vu une lettre d'elle qu'elle a donnée au publi^^pour se « moquer de ce qu'on appelle les mots à la nK)de et dont l'usage « ne vaut rien ; je vous l'envoie. » Suit cette lettie, qui eat toute composée du jargon amphigourique dont elle voulait corriger le beau monde; c'est un amant jaloux qui écrit à sa maîtresse; Boileau en son genre n'eût pas mieui fait. M>"« de La Fayette, à un degré radouci, était un peu le Despréaux de la politesse de cour. A la fin de cette même année 4670, parut Zapde, le premier ouvrage véritable de M"* de La Fayette, car la Princesse cfe Monipenmr n'était pas un ouvrage et n'avait d'ailleurs été remar-* quée dans le temps que d'assez peu de personnes. Za^^ portait le nom de Segrais, et ce ne fut pas une pure fiction transparente; le public crut aisément que Segrais était l'auteur. Bussy reçut le livre comme étant de Segrais, se disposa à le lire avec gramf plaisir; << car Segrais, disait-il, ne peut rien écrire qui ne soit joli ; » après l'avoir lu, il le critique et le loue toujours dans la même persuasion. Depuis lors, il n*a pas manqué de '^rsonnes qui ont voulu maintenii^ à Segrais l'honneur de la paternité ou dâ moins une grande part. Adry, qui a donné une édition de ta ptin^ cesse de Clèves (1807), en remettant et laissant la question dans le doute, semble incliner en faveur du poêle bel-esprit.

MA0AMK DK LA KAYlCTTi:. 291

Um le digne Adryi qui &il «ulorité oemnae bibliographe, a l'esprit UQ peu esclate dç la lettre. Segrais pourtant nous dit assez netteinent» ee gemble^ dans les conversations et propos qu'on a recueillis de lui : a La Princesse de Clèim est de M"** de « La Fayette.,.. iBoyiN, qui a paru sous mon nom^ est aussi tt d'elle. U est vrai que j'y ai eu quelque part, mais seulement (1 dans la dispo^ion du roman, où les règles de l'art sont obser* « Tées avep grande exactitude, » Il est vrai de plus qu'à un autre HKMBent S€|[rai^ dit : «Après que ma Zofde fut imprimée, « M"*» de La Fayette .en flt relier uv exemplaire avec du papier « blanc entre chaque page, aiin de la revoir tout de nouveau et « d'y faire.des corrections, particulièrement sur le langage \ mais I elle ne trouva rien à y corriger, noême en plusieurs années, et « je ne pense pas que Ton y puisse rien changer, même encore « stujourd'hui. > 11 est évident que Segrais, comme tant d'édi* tsurs de bonne loi, se laissait dire et rougissait un peu quand on lui parlait de sa gqyde. La confusion de l'auteur à Téditeur est ehose facUe et insensible. Au moyen âge et même au seizième siède, une phrase de latin cq)iée ou citée faisait autant partie de l'aïuoor'propre de l'auteur qu'une pensée propre. S'il s'agit d'un romaa ou d'un poëte qu'on a mis en circulation le premier, on ^8t phii diatoiÀl^x encore : ces parrains-là ne haïssent pas le soupçon.malin et ne le démentent qu'à demi. Même sans cela, à (orée d'entendre unir son nom à la louange ou à la critique de l'ceuvre, on Tadopte pAus étroitement. On m'a, s'il m'm souvient, Satiété à la tète Ronsard,, que J'ai de la peine à ne pas dire moji Ronsard. On est flatté d'ailleurs, d'avoir porté le premier une bonne nouvelle, et même une mauvaise. Le bon Adry, faute d'y entendre malice» s'embarrasse donc bien ^atuitement de ce mot <le Segrais, nui zayde, Huet est asses formel à ce sujet dans ses Orif^nes de Çain; il l'est ^core plus dans son Commentaire hiin 6ur lui-même : <tDes gens mal- informés, y dit*il, ont pris pour we injure que j'aurois voulu causer à la renommée de Segrais bs que j'ai écrit dans Us Orifines de Coën ; mais je puis attester le fait wr la foi de mes propres yeux et d'après nombre de lettres de M«« de La Fayette elle-même; car elle m'en voyoit chaque partie ^cel ouvrage successivenaent, fiu fur et à mesure de la çompo-

sîtion^ et me les faisoit lire et refoir. » Enfin M"* de La Fayette di8ait80u?entàHuet,qmaTaitmi8en(MedeZoir(le son traité de rorigine des Baman* : « SaTei-TOus que nous avons marié nos enfants ensemble? »

n est yrai qu'après tout, le genre de Zagée ne diflCère pas si notablement de celui des Nouvelles de Segrais, qu'on n'ait pu dans le temps prendre le ebange. Zof de est encore dans l'ancien et pur genre romanesque^ quoiqu'elle en soit le plus (in joyau; et si la réforme y commence, c'est uniquement dans les détails et la suite du récit, dans la manière de dire plutôt que dans la conception même. Zoyde tient en quelque sorte un milieu entre Vàstrée et les romans de l'abbé Prévost, et fait la cbatne de l'une aux autres. Ce sont également des passions extraordinaires et subites, des ressemblances incroyaiiles de visages, des méprises prolongées et pleines d'aventures, des résolutions formées sur un portrait ou un bracelet entrevus. Ces amants malbeureux quittent la cour pour des déserts horribles, où ils JM manquent de rien ; ils passent les après-dtnées dans les bois, contant aux rochers leur martyre, 'et ils rentrent dans les galeries de leurs maisons, où se voient toutes sortes de peintures. Ils rencontrent à Timproviste sur le bord de la mer des princesses infortunées, étendues et comme sans vie, qui sortent du naufrage en habits magnifiques, et qui ne rouvreut languissamment les yeux que pour leur donner de l'amour. Des naufrages, des déserts, des descentes par mer, et des ravissements : c'est donc toujours plus ou moins Tancien roman d'Héliodore, celui de d'Urfé, le genre romanesque espagnol, celui des Nouvelles de Cervantes. La nouveauté particulière à Mme de La Fayette consiste dans l'extrême finesse d'analyse; les sentiments tendres y sont démêlés dans toute leur subtilité et leur confusion. Cette jalousie d'Alphonse, qui parut si invraisemblable aux contemporains, et que Segrais nous dit avoir dépeinte sur le vrai, et en diminuant plutôt qu'en augmentant, est poursuivie avec dextérité et clarté dans les dernières nuances de son dérèglement et conmie au fond de son labyrinthe fait sentir le mérite ; là l'observation, par endroits, se retrouve. Un beau passage^ et qui a pu être qualifié admirable par d'Aiem

mtant, uances

rouve.J AiemJ

tort, est celui où les deux amants, qui ataient été séparés peu de mois auparavant sans savoir la langue l'un de l'autre, se rencontrent inopinément, et s'abordent en se parlant chacun dans la langue qui n'est pas la leur, et qu'ils ont apprise dans l'intervalle , et puis s'arrêtent tout à coup en rougissant comme d'un mutuel aveu. Pour moi, j'en aime des remarques de sentiment comme ceUe-ci, que M"« de La Fayette n'écrivait certainement pas sans un secret retour sur elle-même : « Ah ! don Garcie , TOUS aviez raison : il n'y a de passions que celles qui nous frappent d'abord et qui nous surprennent; les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre cœur. Les véritables inclinations nous l'arrachent malgré nous. )»

M^ de La Fayette ne connut pas, je pense, ces passions qui nous arrachent avec violence de nous-même, et elle apporta volontairement son coeur. Lorsqu'elle fit choix de M. de La Rochefoucauld pour se lier avec lui, j'ai dit qu'elle devait avoir trente-deux ou trente-trois ans à peu près, et lui cinquante-deux. BUe le voyait et le rencontrait depuis déjà longtemps sans doute, mais c'est de la liaison particulière que j'entends parler. On va voir par la lettre suivante (inédite jusqu'ici) S et qui est une des plus confidentielles qu'on puisse désirer, que vers le temps de la publication des Maximes et lors de la première entrée du comte de Saint-Paul dans le monde, il était bruit de cette liaison de M»* de La Fayette et de M. de La Rochefoucauld comme d*une chose assez récemment établie. Or la publication dés Maximes, et l'entrée du comte de Saint-Paul dans le monde, en la rapportant à l'âge de seize ou dix-sept ans, concordent juste, et donnent l'année 1665 ou 1666. M^e de La Fayette écrit cette lettre à

' Résidu de Saiot-Germain, paquet 4, n. 6. Btt>liothèqae du Roi. —J'ai déjà recommandé h M. Moomerqué ce paquet qui lui convient si bien par une quantité de lettres de l'abbé de La Victoire, de la comtesse de Maure et de M»»e de Sablé. Madegaoiselle, dans la Princesse de Paphlagonie, tra- Çsot des portraits de ces deux dames, a dit ; « G*est de leur temps que récriture a été mise en usage. On n'écrivoit que les contrats de mariage; de lettres, on n'en entendoit pas parler. » Kh bien ! bon nombre des lettres de ces dames, devancières de M»» de Sévigné, sont là. — M. Cousin en a, ^d^uis, tiré parti avec bontieur, et aussi, selon son babitode, avec fanfare.

r^ P0I|T«1A1T$ PË FEMMBa

U^ de Sablée adcieoDe amie 4» M. do La Roèhëfolitoauld, la même quv.eut tant départ à la confection de» Mwpmu»^ et qui^ depuis quelque temps, s'était tout i fait liée avec Pori-Royal^ par intention de réforme et pevr de la mort, à ce qu'il ses^e, plutôt que par conversion bien entière : -- « Ce lundi au $oir. 'm Je ne pus hier répcmçlre à votre billet, parce que j'avois du, « monde, et je crois que je n'y répondrai pas aujourd'hui,. parce « que je le trouve trop obligeant, i^ suis honteuse de» louanges '<( que vous me donnez, et d'un autre côté, j'aime que vous ayei u bonne opinion de moi, et je ne veux vous rien dire de contraire a à ce que vous en pensez. Ainsi je ne vous répondrai qu'en vous « disant que M. le comte de Saint-Paul sort de céans > et que « nous avons parlé de vous^ une heure durant, comme vous savez a que j'en s^ia parler. Nous avons aussi parlé d'un homme que <( je prends, toujours la liberté de mettre en cemparaismi avec « vous pour l'agrément de l'esprit Je ne sais si la comparaison « vous offense, mais quand elle vous ofifenseroit dans la bouche « d'un autre, elle est une grande louange dans la mienne si « tout ce qu'on dit est vrai. J'ai bien vu que M. le comte de « Saint-Paul avait ouït parler de ces dits-* là, et j'y suis un peu « entrée avec lui* Mais j'ai peur qu'il n'ait pris tout sérieuse- <t ment ce que je lui en ai dit. Je vcms conjure, la première foift^ « que vous le verrez, de lui parler de veii8<in^e de ces bruits-? tt là. Cela viendra aisément à prbpôs, car je lui ai dcmnë lef a Maximes^ et il vous le dira sans doute. Mais je vcous prie de^ u lui en p^hv comme il faiit, pour lui mettre dans la tète que « ce n'est autre chose qu'une plaisanterie; et je ne suis pas <t asse^ assurée de ce que vous en p^sea pour, répondre (p^ a vous direz bien , et je pense qu'il faudroit commencer par « persuader ran^)assaiâeur. Néanmoins il faut s'eâ fier à rott^ « habileté,- elle est au-dessus des maximes ordinaires; mais' « enfin persuadez-le. Je hais comme la mort que les gens de' « son âge puissent croire que j'ai des galanteries. Il leur semblé « qu'on leur parott cent ans dès qu'on est plus vieille qu'eux, « et ils sont tout propres à s'étonner qu'il soit encore question. « des^ gens ; et de plus il croiroit plus aisément ce qu'on lui « diroit de M. de La Rochefoucauld que d'un autre. Ëofin je ne

MADAME Pf; IX FAYEf TS. 38&

« veux pas qu'il en pease rien, sinon qu'il est de mes ami$, et «je vous prie de n'oublier non plus de lui ôter cela de la téte$ « si tant est qu'il l'ait^ que j'ai oublié votre message. Gela n'est « pas généreux de vous l'aire souvenir d'un service en vous en K demandant un autre.

« (En marge. ) — Je ne veui pas oublier de vous dire que j'ai « trouvé terriblement de l'esprit au comte de Saint*-Paul. )»

Pour ajouter à l'intérêt de cette lettre^ qu'on veuille bien se rafler la situation précise : M. de Saint-Paul, fils.de M"» de Lûi^ueville et probablement aussi de M. de La Rochefoucauld, venant voir Mp^^ de La Fayette, qui passe pour l'objet d'une dernière passion tendre, et qui voudrait le voir détrompé... ou trompé là -dessus. — Le terriblement d*etprit du jeune prince allait droit, je pense, au cœur de M"*« de Longueville, à qui le post-scriptum au moins , et le reste aussi sans doute , fut bien vite montré. Ce mot cbarmant de la lettre, et que devraient méditer toutes les amours un peu tardives : « Je hais comme la mort que les gens de son âge puissent croire que j'ai des galanteries, » répond exactement à cette pensée de la Princetse de cièves : « M""*" de Clèves, qui étoit dans cet âge où l'on ne croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a pass^ vingt-cinq ans, regardoit avec un extrême étonnement l'attache* ment que le roi avoit pour cette duchesse (de Yalentinois). »? Cette idée-lâ, comme on voit, était familière à M^e de La Fayette, Elle craignait surtout de paraître inspirer ou sentir la passion à cet âge où d'autres l'affectent. Sa raison délicate devenait une dernière pudeur.

Je tiens d'autant plus à ce que la liaison intime et déclarée de M. de La Rochefoucauld et d'elle ne commence qu'à cette époque, qu'il me semble que l'influence sur lui de cette amie affectueuse est expressément contraire aux Maximes; qu'elle les lui eût fait corriger et retrancher si elle l'avait environné avant comme depuis, et que le La Rochefoucauld misanthrope, celui qui disait qu'il n'avait trouvé de l'amour que dans les romans, et que, pour lui, il n'en avait jamais éprouvé, n'est pas celui dont elle disait plus tard : «M. de la Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mai^ j'ai réformé son cœur, »

Dans un petit billet de sa main (inédit) à M»« de Sablé, qui avait elle-même composé des Maximes, je lis : « Vous me donneriez le plus grand chagrin du monde si vous ne me montriez pas ?os Maximes. W^ Du Plessis m'a donné une curiosité étrange de les voir, et c'est justement parce qu'elles sont honnêtes et raisonnables que j'en ai envie, et qu'elles me persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale que l'est M. de La Rochefoucauld. » Cest cette idée de corruption générale qu'elle s'attacha à combattre en M. de La Rochefoucauld et qq'elle rectifia. Le désir d'éclairer et d'adoucir ce noble esprit fut sans doute un appât de raison et de bienfaisance pour elle aux abords de la liaison étroite.

L'ancien chevalier de la Fronde, devenu amer et goutteux, n'était pas au reste ce qu'on pourrait se figurer d'après son livre seul. Il avait peu étudié, nous dit Segrais, mais son sens merveilleux et sa science du monde suppléaient à l'étude. Jeune, il avait donné dans tous les vices de son temps et s'en était retiré avec l'esprit plus sain que le corps, si l'on pouvait appeler sain quelque chose d'aussi chagriné. Cela n'empêchait en rien la douceur de son commerce et son agrément infini. 11 était la bienséance parfaite, continue, et gagnait chaque jour à être vu de plus près. Homme de la conversation particulière, un ton de plus ne lui allait pas. S'il lui avait fallu parler devant cinq ou six personnes un peu solennellement, la force lui aurait manqué, et la harangue qui était d'usage pour l'Académie française l'en détourna. En juin 1672, quand, un soir, la mort de M. de Longue ville, celle du chevalier de Marsillac son petit-fils, et la blessure du prince de Marsillac son fils, quand toute cette grêle tomba sur lui, nous dit M"»* de Sévigné, il fut admirable à la fois de douleur et de fermeté : « J'ai vu son cœur à découvert, ajoutet-elle, en cette cruelle aventure ; il est au premier rang de ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison.» A peu de distance de là, elle disait de lui encore qu'il était patriarche et sentait presque aussi bien qu'elle la tendresse maternelle. Voilà le La Rochefoucauld réel, et tel que M"* de La Fayette le réforma.

De 1666 à 1670, la santé de M»»* de U Fayette, qui n'était pas

MADAME DE LA FAYETTE. m

eacore ce qu'elle devint Inentôt aprës^ et la faveur qu'elle possé* dait auprès de Madame^ lui donoaient occasion et moyen d'aller assez souvent à la cour ; ce n'est guère qu'après la mort de Madame, et h répoque aussi de cette diminution de santé de M<n« de La Fayette, que la liaison, telle que Mi»« de Sévigné nous la montre, se régla complètement. Les lettres de l'incomparable amie, qui vont d'une manière ininterrompue précisément à partir de ce temp&-là, permettent de suivre toutes les moindres circonstances et jusqu'à l'heureuse monotonie de cette habitude profonde et tendre : «Leur mauvaise santé, écrit-elle, les rendoit comme nécessaires l'un à l'autre, et... leur donnoit un loisir de goûter leurs bonnes qualités qui ne se rencontre pas dans les autres liaisons... A la cour, on n'a pas le loisir de s'aimer : ce tourbillon qui est si violent pour tous étoit paisible pour eux, et donnoit un grand espace au plaisir d'un commerce si délicieux. Je crois que nulle passion ne peut surpasser la force d'une telle liaison...)) Je ne rapporterai pas tout ce qui se pourrait extraire de chaque lettre, pour ainsi dire, de M>°« de Sévigné; car il y en a peu où M'"^^ de La Fayette ne soit nommée, et plusieurs sont écrites ou fermées chez elle, avec les compliments tout vifs de M. de La Rochefoucauld que voilà. Aux bons jours, aux jours de santé passable et de diner en lavardmage ou bavardinage, c^est un gracieux enjouement, ce sont des roulades de gaietés malicieuses sur cette folle de M>°e de Marans, sur les manèges de Mme de Brissae et de M. le Duc. 11 y a des jours plus sérieux et non moins délicieux, où, à Saint-Maur, dans cette maison que M. le Prince avait prêtée à Gourville, et dont M"»® de La Fayette jouissait volontiei-s, on entendait en compagnie choisie la Poétique de Despréaux qu'on trouvait un chef-d'œuvre. Puis une autre fois, en dépit de Despréaux et de sa Poétique, on allait à Lulli, et, à de certains endroits de l'opéra de Coâmus, on pleurait : « Je ne suis pas seule à ne les pouvoir soutenir, disait M°»« de Sévigné; l'âme de M™* de La Fayette en est tout alarmée.» Ck)mme cette âme alarmée est bien la déticatesse même ! Zayde, Zayde, on sent à vos alarmes la tendresse romanesque qui n'est satisfaite qu'à demi et qu'il ne faut pas trop réveiller! — Il y a des jours aussi où M»*» de La Fayette va encore faire une petite visite à la cour, et le roi la

nt PORTU AtTS DE FKIIÎlES.

place dans sa calèche avec. les dames et lui montre les beautés de Versailles comme ferait un simple particulier ; H un tel voyiige, un tel succès, si sage qu'on soit, fournit matière, au retour, à des conversations fort longues, et même à des lettres moins courtes qu'à Tordioaire de la part deM"»* de La Fayette qdi aime peu à écrire ; et M^ de Gngnan de loin est un peu jalouse ; elle Test encore à propos de quelque éoritoire de bois de Sainte^Aide dont Mm« de Montespan fait présent à M"» de La Fayette »^; mais W^ de Sévigné raccommode tout cela par les compliments et les douceurs qu'elle arrange et qu'elle échange sans cesse entre sa Mlle et sa meilleure amie. Même quand M"» de La Fayette n'alla plus à Versailles et n'embrassa plus en pleurant de reconnaissance les genoux du roi, même quand M. de La Rochefoucauld fut tnort,elle garda son crédit, sa considération : «Jamais femme àens sortir de sa place, nous dit M»« de Sétigné, n'a fkit de si bonnes affaires..)» Louis XlVaima toujours en elle la favorite de Madame, un témoin de cette mort touchante et de ces belles années avec lesquelles elle restait liée dans son souvenir, n'ayant plus guère reparu à la cour depuis.

Mais Versailles, et là Poéiique de Despréaux, et Topera de Lulli, et les gaietés sur la Marans, sont toujours vite interrompus par cette misérable santé qui, avec sa fièvre tierce, ne permet pas qu'on l'oublie, et devient peu à peu l'occupation principale. iDanâ son beau et vaste jardin de la rue de Vaugirard, si verdoyant, si embaumé, dans la maison de Gourville à Saint-Maur, oit elle s'habitue en amie franche, à Fleury*sous-Meudon, où elle va

^ 11 ressort des lettres de M^o de Se vigne que M™» de Grigpan défait assez souvent lui répéter ; « Voye«, voyez ! votre M"»* de La Fayette voua alme-t-elle donc si eitraordinairement? elle ne vous écrfroU pas deux lignes en dix ans ; elle sait faire ce qui raccommode, elle garde ses aises et son repos, et, du milieu de cette indolence, surveille très-bien de rœil ion crédit. • Gourville, avee qui Mne de La Fayette eut le tort d <n liser trop longtemps tans réserve, comme on fait d'on ami fur, s écrit d'elle quelque chose en ce «eos, et plus malicleuz. ^- Laseay, d4n4 iM espèces de Mémoires qu'il a fait imprimer/inlenle aussi toute une accusation contre M™» de La Fayette, en tant qu'intéressée et sachant prendre ses avantages : mais, pour se prononcer, il faudrait avoir pu entendre l^ deux son?.

Nipim l'kif ded bois, btt la suit malade, mélaneolique; on Toit eettè igore longue et sérîQine sTaindgriF et ee dév^brer. Sa vie, lunmtTingtigro, se oo^e^tit eÉ «se petite fiètre pluB ou moîM tente, et les btdlrànd reviennent toujours & ceéi : « W^ de La Fayette ^en ^â» demain à une petite maison auprès de Meudon où elle a déjà été. Elle y passera quinze jours pour être comme fiaspemkie entre le ciel et la terre; el|e ne veut pas penser, ni parier, ni répondre, ni écouter; elle est fatiguée de dire bonjour et bonsoir; elle a fous les jours la fi^re, et le i«pos la guérit; il lui fout doiic du repos; je l'urai voir quelcpiefoîs. V. de La Rd(ii«foueiiuld est dans cette cbaise que vous connoisses : Il est d'une tristesse incroyable, et l'on comprend bien aisément ce qu'il a.» Ce qu'a sans doute M. de La Rocbelbucauld de pire que la goutte et que s^ mauit otKMnaires, c'est de manquer de M** La Fayette- La tristesse qu'un tel état nourissait naturellenient n'empê^^it pas Ti^ment et le sourire de reparaître aux moindres intervalles. Dans les sobriquets de société qu'on se donnait, et qui fusaient de Mi>» Scarron U ùégêi, de Oolbert le Adird, de M. de Pompoone la Hme, M*« de Là Fayette avait nom h MnkiHasitt: le brouillard se levait quelquefois, et l'on avait des bbriisons tharttaiits. Une raison doube,r^ignée, mélancolique, attadlnmte et détachée, reposée de ton, semée de mots justes et frappants qu'on retenait, composait l'allure habituelle de sa conversation, de sa pensée* Cest estez fMe d'Urt, disaitrelle d'onMnaire, en acceptant son état inactif. Ce mot, qui la peint tout entièFe, est bien de celle qui disait aussi, à propos de Montaigne, qu'il y aurait plaisir à avoir un voisin comme lui*.

Une sensibilité extrême et pleine de larmes reparaissait par instants toute coup à travers cette raison continue, comme une source qui jaillit d'une terre unie. On l'a Vue tont alarmée par rémotion de la musique. Quand M*^ de Sévigné partait pour les Rochers ou pour la Provence, il ne fallait pas qu'elle lui fît ses

* Elle n*iaurait pas dît la même chose de Malebranche, el, en digne amie de Huet, elle avouait à Ménage, sur la Recherche delà Vérité^ qu'elle n avait pu y rien comprendre. Gela, en effet, lui devait paraître à la fois trop dogmaUque et trop alambiqué.

UO POftTRAlTS DE FEMMES.

adieux et que sa Tisite eût Tair d'être la dernière : la délicatesse de Urne de La Fayette ne pouvait supporter le départ d'une telle amie. Un jour on parlait devant elle^ M. le Duc présent, de la campagne qui devait s'ouvrir dans cinq ou six mois; Tidée soudaine des dangers que M. le Duc aurait à courir alors lui tira aussitôt des larmes. Ces effusions avaient un charme plus grand et plus de prix, on le conçoit, dans une personne si judicieuse et avec un esprit si reposé.

Son attention, du sein de sa langueur, ne se portait pas moins sur les points essentiels; sans bouger elle veillait à tout. Si elle réforma le cœur de M. de La Rochefoucauld, elle répara aussi ses affaires. Elle s'entendait bien aux procès, et l'empêcha de perdre le plus beau de ses biens en lui fournissant les moyens de prouver qu'ils étaient substitués. On conçoit avec cela qu'elle écrivait peu de lettres, et seulement pour le nécessaire. C'était son seul coin orageux avec M«n« de Sévigné. Le petit nombre de lettres de M^de La Fayette sont presque toutes pour dire qu'elle ne dira que deux mots, qu'elle dirait plus si elle n'avait la migraine. On voit même reparaître un jour M. de La Fayette en personne, qui arrive tout exprès je ne sais d'où, comme motif d'excuse. 11 suffit de lire la jolie lettre : Bé bien! hé Men! ma belle, qu'avetvous à erier comme un aigle? etc., etc., pour bien connaître le train de vie de M"» de La Fayette et saisir sa différence de ton d'avec Mme de Sévigné. On y lit ces mots souvent cités : « Vous êtes eu Provence, ma belle ; vos heures sont libres, et votre tête encore plus; le goût d'écrire vous dure encore pour tout le monde; il m'est passé pour tout le monde ; et si j'avois un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprois avec lui.i»

M""» de La Fayette était irè^-vraie et très-franche ; il falMt la croire sur parole^ : « Elle n'auroit pas donné le moindre titre â qui que ce fût, si elle n'eût été persuadée qu'il le raéritoit;et c'est ce qui a fait dire à quelqu'un qu'elle étoit sèche, quoiqu'elle fût délicate». » M°»« de Maintenon, avec qui M"« de La Fayette avait eu liaison étroite, était d'un esprit aussi merveilleusement

• M"« de Sévigné.

^ Segraisiana,

éroiiy mai8 d'un- caractère moins franc; aussi judicieuse^ mais moins vraie; et cette différence dut contribuer à leur refroidissement. En 1672, quand M"^ Scarron élevait en secret les bâtards de Louis XIY, au bout du faubourg Saint-Germain, près de Vaugirard, bien au delà de la maison de M"^ de La Fayette, celle-ci était encore en liaison particulière avec elle; elle recevait quelquefois de ses nouvelles ainsi que M"** de Coulanges ; elles durent même la visiter ensemble. Mais la confidence de M<ne Scarron se resserrant par degrés, il en résulta de ces paroles rapportées et de ces conjectures qui déplaisent entre amis : « L'idée d'entrer en religion ne m'est jamais venue dans l'esprit, écrivait Mme de Maintenon à l'abbé Testu; rassurez donc M°*« de La Fayette.» Donnant à son frère des leçons d'économie, M*»* de Maintenon écrivait en 1678 : a J'aurois cinquante mille livres de rente que je n'aurois pas le train de grande dame, ni un lit galonné d'or comme M^e de La Fayette, ni un valet de chambre comme Mme de Coulanges. Le plaisir qu'elles en ont vaut-il les railleries qu'elles en essuient?» Je ne sais si le lit galonné de M"»» de La Fayette prêtait beaucoup aux plaisanteries; mais, couchée là-dessus, comme il lui arrivait trop souvent, elle y était plus simple à coup sûr que son amie sous ce manteau couleur de feuille morte qu'elle affecte d'user jusqu'au bout. Enfin toute amitié cessa entre elles; M"»* de Maintenon le déclare : « Je n'ai pu conserver l'amitié de Mme de La Fayette, elle en mettoit la continuation à trop haut prix. Je lui ai montré du moins que j'étois aussi sincère qu'elle. Cest le duc qui nous a brouillées. Nous l'avons été autrefois pour des bagatelles ^ » Et dans les Mémoires de Mme de La Fayette sur les années 1688 et 1689, à propos de la comédie d'Esther, on lit: « Elle (madame de Maintenon) ordonna au poëte de faire une comédie, mais de choisir un sujet pieux : car, à l'heure qu'il est, hors de la piété point de salut à la cour aussi bien que dans l'autre HKmde... La comédie représentoit, en quelque sorte, la chute de M"" Montespan et l'élévation de M"»« de Maintenon ;

' Lettre à M^^^ de Saiot-Géran, août 1684. De quel duc s'agit-il ? e.^lce du nouveau duc de La Rochefoucauld? On voit, par une lettre Ue !!•« de Maintenon à la même, d'ayril 1679, qu^elle ne pouvait souffrir les Marsillac, père et fils.

242 fORTtlAlTS' DE FEMMES.

toute la différence fut qu'Ësther étott un peu plus jeune et moins précieuse en fait de piété.» En citant ces paroles de deux temmes Hlustres, je ne me plais pas à en foire ressortir l^aigrear (lui gât^ une longue affection. En somme, M*»» de Maintepbn et M«e dô La Fayette étaient deux puissances trop considérables, et qui faisaient trop peu de frais, pour he pas se ipefh)idir à l'égard l'une de l'autre. M»« de Maintenon, en grandissant la dernière, dut par degrés changer envers M** de La Fayette qui resta la même; «'est ce procédé uniforme que iS.^^ de Maintenon aurait peutôtré voulu voit changer un peu avec sa fbrtuufe*. M™* dé La Fayette mourante était celle encore dont M«« Scarron, écrivant à M"»»de €hântelou sur sa présentation à M"*' de Montespan, avait dit en 1666 : «M*"» de Thianges me présenta à sa sœur... Je peignis ma misère... sans me ravaler;... enfin M"»® de La Fayette àuroit été contente du vrai de mes expressions et de la brièveté démon récit.)) En fait de société aimable et polie, unissant le sérieux et le vrai à la grâce, si j'avais été de M. Roederer, yen aurais vu et placé le triomphe le plus satisfaisant dans le cercle de M«»e» de Sévigué et de La Fayette, plutôt que dans l'élévation et le mariage de M*« de Maintenon. Celle-ci nuisit en un sens à la société polie, comme certains révolutionnaires ont nui à la liberté, en la poussant trop loin et jusqu'aux excès qui appellent la réaction contraire. Il fallait s'arrêter avant la ^uderie ou la rigidité, sous peine de provoquer la Régence.

En juillet 1677, un an avant la Princesse de Clèves, on voit que la santé de M"^ de La Fayette semblait au pire, bien qu'elle dût encore aller quinze ans à dépérir ainsi sans relâche, étant de êelles qui tfainent leur misérable vie jusqu'à la dernière goutte d'huile*, Cest pourtant dans l'hiver qui suivit, que M. de La Rochefoucauld et elle s'occupèrent finalement de ce joli roman

1 La BeaumeUe, dan? \u MimoirH qui préoèdent seti édtttiM d«s Lettres de U^^ 4e MainkeQoa, auppaae à Um de La Faye(|te je m aaii quelB torts de caractère et quelles prétentions de vouloir remplacer M<u« de Sablé, qat éloignèrent d'elle ses amis et rendirent sa maison dé^ serte : on ne peut trancher ateo plus d'impertinence à rencontre de toui les témoignages.

* M"»* de Sévigné.

qui parut chez Barbin le 16 nuurs 1675 ^ Segrais, que aous tr<Hi«- YODS encore sur notre chemin, dit> en un endroit, qu'il n'a pas pris la peine de répondre à la critique que Ton fit de ce roman*; et à un autre endroit, que M™' de La Fayette a dédaigné d'y rér pondre ; de sorte qu'il y aurait doute, si on le voulait, sur son degré de coopération. Mais, pour \er coup, nous ne le discuterons pas, et ce roman est trop supérieur à tout ce qu'il a jamais écrit pour permettre d'hésiter. Personne, au reste, ne s'y méprit cette fois; les lectures couûdentielles avaient fait bruit, et le Kvre fut bien reçu comme l'œuvre de la seule M"« de La Fayette, aidée du goût de M. de La Rochefoucauld. Dès que cette Princesse, ainsi annoncée à l'avance, parut, elle fut l'objet de toutes les conversations et correspondances; Bussy et M»' de Sévigné s'en écrivaient; ou était partout sur le qui-vlve à son propos; on s'abordait dans la grande allée des Tuileries en s'en demandant des nouvelles. Fontenelle lut le roman quatre fois dans la nouveauté; Boursault en tira une tragédie, comme à présent on en eût fait des vaudevilles. Yalincour écrivit trèd-incognUo un petit volume de critique qu'on attribua au Père Bouhours, et un abbé

* Bans ane leUre de M^ de Sévigné à sa nile (16 mars 1672), on lit : • le rais an désespoir que vous ayez eu Bajazel par d'autres que par moi : e*«t ce ehlen de Barbin qui me hait, parce que je ne fais pas des PrinoessQB de Glèvei «t de Mentpemîér. » H en faut conclure que le roman de la Prine$êS9 éê Clèvêè él«il éé|à m motaii en projet et en élM^ehe à cette premier* date ( qu'il «a litait été queition dans la soeiélé intime de Tauteur ; que U'^»* de Sévigpé et de Grignan en «vateni peutrêtre entendu le commencement. Dans une lettre, je crois, de U^ de Scudéry à Bassy, on voit d'ailleurs que, pendant Thiver qui précède la publication, M. de La Rochefoucauld et M">« de La Fayette s'enferment et préparent quelque chose. La conciliation est simple ; la Princesse de Ctètes ébauchée lomiileilla de 1672 h 1677, et alors seulement Tauteur s'y remit de concert avec M. de La Rochefoucauld, pour l'adiever.

Ml est à remarquer qu'à l'endroit où en lui fiiit dire cela, dans le SegraUUmat im lui prête uae erreur an ii^et du roman qui aurait été le sien : il parle en effet de la rencontre de M. de Nemours, et de Ji«i« de Qères chez le joatUler, tandis que c'est M. de Glèves qui y rencontre celle qui doit être sa femme. On ne peut donc prendre ce propos, mal recoeilii, pour une autorité.

de Charnes riposta par un autre petit volume qu'on supposa de Barbier d'Aucourt^ critique célèbre d'alors et adversaire ordi* naire du spirituel jésuite. La Princesse de Clèves a survécu à cette vogue qu'elle méritait^ et est demeurée parmi nous le premier en date des plus aimables romans.

Il est touchant de penser dans quelle situation particulière naquirent ces êtres si charmants, si purs, ces personnages tiobles et sans tache, ces sentiments si frais, si accomplis, si tendres; comme M")® de La Fayette mit là tout ce que son âme aimahtç et poétique tenait en réservé de premiers rêves toujours chéris, et comme M. de La Rochefoucauld se plut sans doute à retrouver dans M. de Nemours cette fleur brillante de chevalerie dont il avait trop mésusé, et, en quelque sorte, un miroir embelli où recommençait sa jeunesse ^ Ainsi ces deux amis vieillis remontaient par l'imagination à cette première beauté de l'âge où ils ne s'étaient pas connus, et où ils n'avaient pu s'aimer. Cette rougeur familière à M"*« de Clèves, et qui d'abord est presque son seul langage, marque bien la pensée de l'auteur, qui est de peindre l'amour dans tout ce qu'il a de plus frais et de plus pudique, de plus adorable et de plus troublant, de plus indécis et de plus irrésistible, de plus lui-même en un mot. Il est question à tout moment de cette joie que dorme la première jeunesse jointe à la beauté, de cette sorte de trouble et d'embarras dans toutes les actions que cause V amour dans l'innocence de la première jeunesse, enfin de tout ce qui est le plus loin d'elle et de son ami, en leur liaison tardive. Dans la teneur de la vie, elle était surtout sensée; elle avait le jugement au-dessus de son esprit, lui disait-on, et cette louange la flattait plus que le reste : ici, la poésie, la sensibilité intérieure reprennent le dessus, quoique la raison ne manque jamais. Nulle part comme dans la Princesse de Clèves, les contradictions et les duplicités délicates de l'amour n'ont été si naturellement exprimées : « M">* de Clèves avoit d'abord été tt fâchée que M. de Nemours eût eu lieu de croire que c'étoit

' « M. de La Rochefoucauld, a dit Tabbé de Longuerue, a été touie sa vie fidèle aux romans. Tous les après-midi il s*assembloit avec Segrais chez M»» de La Fayette, et od y faisoit une lecture de YAstréc, » Il lui était resté, à travers tout, un coin de goût romanesque.

« lui qui Tavoit empêchée d'aller chez le maréchal de Saint* « André; mais^ ensuite^ elle sentit quelque espèce de chagrin < que sa mère lui en eût entièrement 6té Topinion...» — « M"** de « àèves s'étoit bien doutée que ce prince s'étoit aperçu de la « sensibilité qu'elle avoit eue pour lui; et ses paroles lui firent « Toir qu'elle ne s'étoit pas trompée. Ce lui étoit une grande c douleur de Yoir qu'elle n'étoit plus maîtresse de cacher ses « sentiments^ et de les avoir laissés parottre au chevalier de « Guise. Elle en avoit aussi beaucoup que M. de Nemours les « connût; mais cette dernière douleur n'étoit pas si entière, et « elle étoit mêlée de quelque sorte de douceur. » — Les scènes y sont justes, bien coupées, parlantes, en un ou deux cas seulement invraisemblables, mais sauvées encore par Ta propos de rintérêt et un certain air de négligence. Les épisodes n'éloignent jamais trop du progrès de l'action, et y aident quelquefois. La plus invraisemblable circonstance, celle du pavillon, quand M. de Nemours arrive singulièrement à temps pour entendre derrière une palissade l'aveu fait à M. de Clèves, cette scène queBussy et Valincour relèvent, faisait pourtant fondre en larmes, au dire de ce dernier, ceux même qui n'avaient pleuré qu'une fois à Ip^génie. Pour nous, que ces invraisemblances choquent peu, et qui aimons de la Princesse de Clèves jusqu'à sa couleur un peu passée, ce qui nous charme encore, c'est la modération des peintures qui touchent si à point, c'est cette manière partout si discrète et qui donne à rêver : quelques saules le long d'un ruisseau quand l'amant s'y promène ; pour toute description de la beauté de l'amante, ses cheveux coi^fusément rattachés; plus loin, des yeux un peu grossis par des larmes, et pour dernier trait, cette vie q^ fut assez courte, impression finale elle-même ménagée. La langue en est également délicieuse, exquise de choix S avec des négligences et des irrégularités qui ont leur grâce et que Valincour

' Un critiqae que nous aimons à citer a dit : « Il est très-remarquable de voir combien, sons Lonis XIV, la langue française dans toute sa pureté, et teUe que récrivaient M«"» de La Fayette, de Sévigné, M. de La Bochefoncauld, se composait d'un petit nombre de roots qui revenaient sans cesse avec une sorte de charme dans le discours ; et quelle était la généralité des expressions qu^on employait... On peut dire particulière^

24^ ^^^RÏRAITS DE FEMMES.

n'a notées eu détail qu'en les «UK^teaàl déneoeéès pâor iin gnÉi« mairien de saooimaissaDoe^ e(avee unl^sortedehoiile d'en faire un reproche trop direct à f aimable auteur. Je n'y dtetiogliequedeui locutions qui ont vieilli : a Le<roi ne survécut guère 1^ prime son iib; n et : a Milord Gourtenay étoit aussi aÎDiéde la feineMme/ qui Tauroit épousé du consentement de toute TAnglefenrev mm* qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa acnir Elisabeth 1» touchoient davantage que Te^ranee de régn^; > pour^ Hten'es^ qu'elle connue, etc. ; cette dernière loeution revieBtplubfeurt foisv

Le petit volume de Yalincour, qu'Adry a réimprimé dans son» édition de la Princesse de Clèves, est un échantillon distingué de lîi critique polie^ telle que les amateurs de goût se la permet-^ (aient sous Louis XIV. Valincour n'avait alors que vingt-oiaq ans;' il aimait peu le monde de Huet^ de Segrais ; il arrivait {^us tard, et représente au net les jugepdents de Racine et de Boileau. Sa. malice, qui se tempère toujours, n'etnpéehe pas en lui l'é- (|utté^ et qu'il ne fasse la part à la louange ; il n'a pas évité pourtant la minutie et la chicane du détail. Ceux qui attribuaient la critique au Père Bouhours avaient droit de trouver plaisant que le censeur reprochât à la première rencontre de M. de Clèves et de W^^ de Chartres d'avoir, lieu dans une boutique de joaillier plutôt que dans une église. Qgoi .qu'il en soit, l'ensemble iUteste un esprit exact et lin, décemment ironique, et tel que Fontanes l'aurait pu consulter avec plaisir et profit avant de critiquer M^n^ de Staël. L'abbé de Çbarnes, qui reprend cette cri* tique mot à mot pour la réfuter avec injure, m'a tout Tair d'un provincial qui n'avait pas demaiMlé à U^^ de La Fayette la permission de la défendre ; Barbier d'Aucourt, sans avoir rien de bien attique, s'en fût tiré autrement. On peut voir dans YaKiicour une théorie complète du roman historique très-bien exposée par un savant qu'il introduit, et cette théorie n'est autre que* celle que Walter Scott a en partie réalisée.

Dussy, qui, dans ses lettres à M"»« de Sévigné, parle assez Ion-, guement de la Princesse de Clèves, ajoute avec cette incroyable,

roent du style de U^^ de La Fayelle qoMI e<t \k pureté et la tran.«t)a«' rence même ; c'eit le liquida vo» d'Horace, a . . i

MADAME DB LA FAYISTTf:. %n

faUiUé i|ui gâtait tout ;, « Notre critique est 4e gens de qusMté f qui ont -de Tesprit : ceUe qui est impriBiée est plus eueie et <t plaisante en beaucoup d'endroits* t» Pour venget Mn« de La Fayette de quelques nu^goités de cet avantageux personoagey il suHit de citer de lui ce trait-ià^

En avançant dans la composition dç UêPrincesMe de Clè$es, les pensées de M""» de La Fayette^ après ce premier essor vers la jeunesse et ses joies ^ redeviennent graves; l'idée du devoir augmente et l'emporte. L'austérité de la lin sent bien ctUe tm« si Umgue et $i prochaiM de la mort, gui fait paraître les choses de cette vie de cet œil M différent '^ dont on les voit en santé. Dès l'été de i677, elle avait elle-même éprouvé cela^ et^ comme l'indique M«« de Sévigné> tourné son âme à finir. Le désabuseraent de toutes choses se montre dans cette crainte qu'elle prête à M"" de Clèves^que le mariage ne soit le tombeau de l'amour 4u prince, et n'ouvre la porte aux jalousies ; cette crainte, en effet, autant que le scrupule du- devoir, s'oppose dans Te^it de M»* de Clèves au mariage avec l'amant. En achevant leur roman idéal, il est dair que les deux amis, que M. de La Rochefoucauld et elle, en venaient à douter de ce qu'il y aurait eu de félicité imaginable pour leurs cbers personnages, et qu'ils se repre^ naient encore à leur douce liaison réelle comme au bien le pki& consolant et le plus sûr.

Ils n'en jouirent phis longtemps. Dans la nuit du i 6 au 17 mars 16B0, deux ans jour pour jour après la publication de la Princesse de Clèves, M. de La Rochefoucauld mourut : « J'ai la tête « si pleine de ce malheur et de Textrème affliction de notre; « pauvre amie, écrit M*"« de Sévigné, qu'il faut que je vous en a parle... M. de Marsillac est dans une affliction qui ne peut se « représenter; 'cependant, ma fiUe^il retrouvera le roi et la <! cour; toute sa famille se retrouvera à sa place; mais où

* Od peut voir au tome 11, T>age 304, des Œuvre» diverses de Bayle, m% cfUif ue U*è4^péahle de la Princesse de Ctèvês, qui s*e«t allée loger daos les Nouvelles Lettres critiques sur l'Histqire du Calvimtme : cette cri-i Uqoe de Bayle est ranti{>odd de Fidéal, et tout au point de vue de oe qu'on a appelé la bonne grosùèreté naturelle,

^ Valincour remarque avec raison qu'il faudrait : de celui dont.

« Mw« de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle soft ciété, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une « considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme, elle « est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. « M. de La Rochefoucauld étoit sédentaire aussi : cet état les « rendoit nécessaires l'un à l'autre, et rien ne pouvoit êtVe com- « paré à la confiance et aux charmes de leur amitié. Songez-y, « ma fille, vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte « plus considérable et dont le temps puisse moins consoler. Je « n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci; elle n'al- « loit point faire la presse parmi cette famille, en sorte qu'elle « avoit. besoin qu'on eût pitié d'elle. M«>e de Coulanges a (rès- « bien fait aussi, et nous continuerons quelque temps encore...)) Et dans chacune des lettres suivantes : « La pauvre M"»* de La « Fayette ne sait plus que faire d'elle-même... Tout se conso- « lera, hormis elle. » Cest ce que M"® de Sévigné répète en cent façons plus expressives les unes que les autres : u Cette pauvre femme ne peut serrer la file d'une manière à remplir cette place. » Madame de La Fayette ne chercha pas à la remplir; elle savait que rien ne répare de telles ruines. Même cette amitié si tendre avec Mi°« de Sévigné ne suffisait pas, elle le sentait bien : il y avait trop de partage. Pour se convaincre de Finsuffîsance de telles amitiés, même des meilleures et des plus chères, qu'on lise la lettre de M<n« de La Fayette à M«ne de Sévigné, du 8 octobre 1689, si parfaite, si impérieuse et si sans façon à force de tendresse, et qu'on lise ensuite le commentaire qu'en fait M"* de Sévigné écrivant à sa fille : « Mon Dieu ! la belle proposition de n'être plus chez moi, d'être dépendante, de n'avoir point d'équipage et de devoir mille écus ! » et l'on comprendra combien il ne faut pas tout redemander à ces amitiés qui ne sont point uniques et sans partage, puisque les plus délicates jugent ainsi. Après l'amour, après l'amitié absolue, sans arrière-pensée ni retour ailleurs, tout entière occupée et pénétrée, et la même que nous, il n'y a que la mort ou Dieu.

M«ne de La Fayette vécut treize années encore : on peut s'enqu^ rir chez Mn»« de Sévigné des légers détails de sa vie extérieure durant ces années désertes, Une vive entrée ep liaisop avec la

jeune Mn« de Schomberg donna quelque éveil curieux et'jaloux aux autres amies plus anciennes : on ne voit pas que cet effort d'une âme qui semblait se reprendre à quelque chose ait duré. Cest peut-être par Teffet du même besoin inquiet que^ dès les premiers mois de sa perte, elle fit augmenter encore^ du côté du jardin, son appartement déjà si vaste, à mesure, hélas! que son existence diminuait. Il parait aussi que, pour remplir les heures. Ml» de La Fayette se laissa aller à plusieurs écrits, dont quelques-uns ont pu être égarés. La Comtesse de Tende doit dater de ces années-là. Le plus fort de la critique de Bussy et du monde en général, au sujet de la Princesse de Clèves, avait porté sur Taveu extraordinaire que l'héroïne fait à son mari : Mm« de La Fayette, en inventant une nouvelle situation analogue, qui amenât un aveu plus extraordinaire encore, pensa que la première en serait d'autant justifiée. Elle réussit dans la Comtesse de Tende, bien qu'avec moins de développement qu'il n'eût fallu pour que la Princesse de Clèves eût une sœur comparable à elle : on sent que l'auteur a son but et qu'il y court. Les Mémoires de la Cour de France pour les années 1688 et 1689 se font remarquer par la suite, la précision et le dégagé du récit : aucune divagation, presque aucune réflexion ; un narré vif, empressé, attentif; une intelligence continuelle. L'auteur d'un tel écrit était, certes, un esprit capable d'affaires positives. J'ai cité le mot assez piquant sur Mme de Maintenon à propos û'Esthér, Racine, par contrecoup, y est un peu légèrement traité avec sa comédie de couvent: « Mb« de Maintenon, pour divertir ses petites-Olles et le roi, fit « faire une comédie par Racine, le meilleur poète du temps, « que l'on a tiré de sa poésie où il est inimitable, pour en faire, « à son malheur et celui de ceux qui ont le goût du théâtre, un « historien très-imitable. » M"»® de La Fayette avait été d'un nH)Dde qui préféra longtemps Corneille à Racine ; elle avait aimé et pratiqué dans Zayde ce genre espagnol, si cher à l'auteur du Cid, et que Racine et Boileau avaient tué. Elle voyait Fonteuelle, elle comptait pour amis particuliers des hommes comme Segrais, Huet, qui avaient des antipathies et même des haines ^ contre

' Voir Huet sur Boileau dans ses Mémoires latins.

560 PORTRAITS DE FËMMEIS,

ces deux poëtes régnants, M. de La Bpchefoucauld, ^ui les goû* tait run et l'autre comme écrivains, ne leur trouYait qu'une seule sorte d'écrit et les jugeait pauvres d'entretien hors de leurl vers. Yalincour enfin, qui avait attaqué la pr'mcesseï de Clènti, était ri'lève, Vami intime de tous deux. Après cela, M(°e de La Fayette avait trop d'esprit et d'équité pour ne pas admirer dignement des auteurs dont la tendresse ou la justesse trouvait en elle des cordes si préparées. Au moment où elle révère le moins Racine, elle l'appelle encore le meilleur poète et ininUtable. On a vu qu'elle i-coutait chez Gourville, c'est-à*dire chez elle, la Poétique de Boileau K Elle avait, nous l'avons dit, avec Boileau plus d'un rapport de droiture d'esprit et de critique irréfragable, et ^ait à sa manière un oracle de bon sens dans son beau mcmde. Les mots à la Despréaux qu'on a retenus d'elle sont nombreux : nous en avons cité beaucoup, auxquels il faut en ajouter encore ; p»r exemple : «Celui qui se met au-dessus des autres, quelque esfNrit « qu'il ait, se met au-dessous de son esprit. » Boileau, causant un jour avec d'Olivet, disait : u Savez-vous pourquoi lea anciens (( ont si peu d'admirateurs? c'est parce que les trois quarts tout (( au moins de ceui qui les ont traduits étoient des ignorants oa tt des sots. M<»e de La Fayette, la femme de France qui avoit le (( plus d'esprit et qui écrivoit le mieux, eomparoit un sot tra- « ducteur à un laquais que sa maîtresse envoie faire un compli- « ment à quelqu'un. Ce que sa maîtresse lui aura dit en termes « polis, il va le rendre grossièrement, il l'estropie; plus il y avoit « de délicatesse dans le compliment, moins ce laquais s'en tire u bien; et voilà en un mot la plus parfaite image d'un mauvais (( traducteur. » Boileau parait donc certifier, en quelque sorte, lui-même cette ressemblance, cet accord d'elle à lui, que nou9 iudiquons. M. Rcederer a mille fois raison au sujet des relations de Molière avec le monde de M««« de Sévigné, de La Fayette, et

Ml y a mîenx. Madame, on le sait, avait été à la cour la première protpclriee des nouTeaux poâtee; Racine lui aralt dédié Andromaqut, Or, M»« de La Finette éUit le eontell de Madame en toatee eee eheêes de 1 ettprii ; ioHji iiffloeoee li^éraire, h ee «ornent dédsiC, dut ôlre trèenlireds el deë plue puiseante». Seulement elle jugeait ceux qu'elle avait pro*

lûgéé.

MADAME DÉ LA FAYETTE. 2Sl

eâ ôKmtrànt que la pièce des Femmes savantes ne les regardait en rtefi. Quant à La F'ontaine^ il est constant qu'à une époque il lit for€ e» femiliftritô atec M^* de La Fayette ; on a des vers UbMêttii qui! lui adressait en lui envoyant uA petit billard : ce dlfiit être du teffips où il dédiait une fable à l'auteur des Maximes^ et une autre à M\^^ de Sévigné *.

Depuis la lAott de M. de La Rochefoucauld^ les idées de M<ne de La Payetté se tournèrent de plus en plus à la religion ; on eu a un témoignage ptécieux dans une belle et longue lettre de Du Guet, qui est à elle. Elle l'avait choisi pour directeur. Sans être liée dffcctemeiit avec Port-Hoyal, elle inclinait de ce côté, et l'hypocrisie de la cour 1^ poussait encore plus. Sa mère, on l'a vu, lui avait donné pour beau-père le chevalier Renaud de Sévigné, OBcle de M«« de Sévigné, et l'un des bienfaiteurs de Port-Royaldes-Ghamps, dont il avait fait rebâtir le cloître : il n'était mort ^u'en 1676*. M"»* de La Fayette connut Du Guet, qui commen-

* W^ de La Fayette était donc bien réellemeot du roêroe groupe et oorome du même Parnasse que La Fontaine, Racine et De^préaux; el le petit récit suivant n'est que Timage un peu enfantine du vrai : « En 1675, dit Ménage, Mme de Ttilanges donna en étrennea une chambre toute derée, grande eomme une table, à M. le duc du Maine. Au-dessus de la porte, il y avoit en grossefr lettres Ghtmbte du SHbHme. Au dedans, un Ut et an balvatre, avee un grand fautevil, datts le^el éMii assis M. le dae du Maine» Ciit^n cire, fort resteatHànt. Auprès de lui M. de La Rochefoucauld, auquel il donnoit des vers peur les examiner. Autour du fauteuil M. de Marsillac et M. Bessuet, alors évèque de Gondom. A l'autre bout de Talcôve, Mi°e de Thiangeset W^^ de La Fajrelte lisoient des verii ensemble. Au dehors du balustre, Despréaux avec une fourche empêchoit tept on huit méchants poètes d'entrer. Racine étoU auprès de Despréaux, ât un peit'pltis Idln La Fontaiâe, auquel 11 faisoit signe d'avancer. Timies <^.%iiee9 éU»i0nt de ciré, «n petit, et ehaeun :d6 eeux qu'elles cepr^ntoient avoit donné ht sienne. «Ménage ne sens dit pohit s'il a posé pour Vwà des cinq oit six, mauvais po«les ehassés par Bolleau.

' Vers la Un les roUtions de M"» do La FayeUe avee Port-Rojal furent plus direetes qoo j« ne l'avais cru d'abord, ie lis dans une lettre de

ftaône à M. de Bonrepaux (18 juiUet 1693) cette partie qui n'est pas dSM l'imprimé et que je transcris d'après Torlgitlal (Golleotion de

M. Veoiiiet deCoiMdies) ; il s'tfgit d'un sOuper chex la comtesse de Gram-

mont, où se trouvaient U^ de GaylUs, Cavoyp, Yalincour, Despréaux et

çait à prendre un grand rôle spirituel pour la direction des consciences, et qui, dans cette décadence de Port-Royal, n'en avait que les traditions justes et intimes, sans rien de contentieux ni d'étroit. Voici quelques-unes des paroles sévères qu'adressait ce prêtre selon l'esprit, à la pénitente qui les lui avait demandées:

<( J'ai cru, madame, que vous deviez employer utilement les a premiers moments de la journée, où vous ne cessez de dormir « que pour commencer à rêver. Je sais que ce ne sont point a alors des pensées suivies, et que souvent vous n'êtes appliquée « qu'à n'en point avoir : mais il est difficile de ne pas dépendre « de son naturel, quand on veut bien qu'il soit le maître; et « l'on se retrouve sans peine , quand on en a beaucoup à se « quitter. Il est donc important de vous nourrir alors d'un pain « plus solide que ne sont des pensées qui n*ont point de but, « et dont les plus innocentes sont celles qui ne sont qu'inutiles; « et je croirois que vous ne pourriez mieux employer un temps « si tranquille qu'à vous rendre compte à vous-même d'une vie « déjà fort longue, et dont il ne vous reste rien qu'une réputa- « tion dont vous comprenez mieux que personne la vanité.

« Jusqu'ici les nuages dont vous avez essayé de couvrir la « religion vous ont cachée à vous-même. Gomme c'est par rapt( port à elle qu'on doit s'examiner et se connoître, en affectant (( de l'ignorer vous n'avez ignoré que vous. 11 est temps de « laisser chaque chose à sa place, et de vous mettre à la vôtre. <f La Vérité vous jugera , et vous n'êtes au monde que pour la « suivre, et non pour la juger. En vain l'on se défend, en vain « on dissimule : le voile se déchire à mesure que la vie et ses « cupidités s'évanouissent ; et l'on est convaincu qu'il en fau-

Radne lai-mème : « Votre amie M">« de La Fayette, écrit ce dernier, nous a étéd'oD bien triste entretien. Je n'avoie malheureasement point ea l'honneur de la Toir dans les dernières années de sa vie. Diea «voit Jeté une amertume salutaire sur ses occupaUons mondaines, et elle est morte après avoir souffert dans la solitude, avec une piété admirable, les rigueurs de ses infirmités, y ayant été fort aidée par M. l'abbé Du Guet et por quelques-uns de Messieurs de Pori'Royal qu'elle avoit en grande vénération, ce qui a fait dire mille biens d'eux par M"** la comtesse àe Grammont qui c»tim« fort Port-Royal et ne s'en cache pas... »

« drmt mener une toute nouyelle^ quand il n'est plus permis de « Tivre. Il faut donc commencer par le désir sincère de se voir « soi-même comme on est yu par son Juge. Cetle vue est acca- « Mante même pour les personnes les plus déclarées contre le t déguisement. Elle nous ôte toutes nos vertus et même toutes « nos bonnes qualités^ et l'estime que tout cela nous avoit ac- « quise. On sent qu'on a vécu jusque-là dans Tillusion et le « mensonge ; qu'on s'est nourri de viandes en peinture ; qu'on a n'a pris de la vertu que l'ajustement et la parure, et qu'on « en a négligé le fond, parce que ce fond est de rapporter tout « à Dieu et au salut, et de se mépriser soi-même en tout sens, « non par une vanité plus sage et par un orgueil plus éclairé et « de meilleur goût, mais par le sentiment de son injustice et de « sa misère. »

Le reste de la lettre est également admirable , et de ce ton approprié et pressant. — Ainsi, vous qui avez rêvé, cessez vos rêves! Vous qui vous estimiez vraie entre toutes, et que le inonde flattait d'être telle, vous ne l'étiez pas; vous ne l'étiez qu'à demi et qu'à faux : votre sagesse sans Dieu était pur bon goût ! — Je lis plus loin une phrase sur ces années « dont on ne s'est point encore sincèrement repenti, parce qu'on est assez injuste pour excuser sa foiblesse et pour aimer ce qui en a été cause * / »

Un an avant de mourir. M»© de La Fayette écrivait à M"»" de ^vigné un petit billet qui exprime son mal sans repos nuit et jour, sa résignation à Dieu, et qui finit par ces mots : « Croyez, ma très-chère , que vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée. » L'autre aflection qu'elle ne nommait plus, qu'elle ne comptait plus, était-elle donc enfin ensevelie, consumée en sacrifice?

Tout concorde jusqu'au bout et tout s'achève : M"»® de Sévigné écrit à M"*» de Guitaud, le 3 juin 1693, deux ou trois jours après le jour funeste , et déplore la mort de cette amie de quarante ans : « Ses infirmités, depuis deux ans, étoient deve-

' Bu Guet, jeune, 8*était essayé au roman tendre et avait fort aimé l*A<irée; c'étaU en tout le directeur comme il le fallait à l'auteur de la frincesie de Clèves.

« nues extrêmes ; je la défendois toujoofSy car on disoit qu'elle tt étoit folle de ne vouloir point sortir. Elle afoit une trisiesse « mortelle : Quelle folie encore ! n'est-elie pas la plus heureuse <( femme du moBde? Mais je disois à ces personnes si préei- « pitées dans leurs ju^ments : M«« de La Fayette n'est pas « folle ; et je m'en tenois là. Hélas î madame , la pauvre fenune « n'est présentement que trop justifiée... Elle avoit deux polypes « dans le cœur^ et la pointe du cœur flétrie. N'étoit-ce pas assez <c pour avoir ces désolations dont elle se plaignoit?... Elle a eu « raison pendant sa vie , et elle a eu raison après sa mort^ et « jamais elle n'a été sans cette .divine raison, qui étoit sa qualité « principale... Elle n'a eu aucune connoissance pendant les *i quatre jours qu'elle a été malade... Pour notre consolation^ « Dieu lui a fait une grâce toute particulière , et qui marque « une vraie prédestination : c'est qu'elle se confessa le jour de a la petite Fête-Dieu, avec une exactitude et un sentiment qui a ne pouvoient venir que de lui, et reçut Notre -Seigneur de la a même manière. Ainsi, ina chère madame, nous regardons cette « communion, qu'elle avoit accoutumé de faire à la Pentecôte, « comme une miséricorde de Dieu , qui nous vouloit consoler « de ce qu'elle n'a pas été en état de recevoir le viatique. » — Ainsi mourut et vécut dans un nlélange de douceur triste et de vive souffrance, de sagesse selon le monde et de repentir devant Dieu, celle dont une idéale production nous enchante. Que peuton ajouter de plus comme matière de réflexion et d'enseignement? La lettre à M"»" de Sablé, la Princesse de Clèves, et la lettre de Du Guet, n'est-ce pas toute une vie ?

1" septembre 183C.

n faut savoir montrer l'esprit de son âge et le fruit de sa saison. 11 yient un moment dans la fie où La Rochefoucauld plaît beaucoup et où il paraît plus vrai peut-être qu'il ne Test. Les mécomptes de Tenthousiasme jettent dans le dégoûi. M>»« de Sévigné trouve qu'il serait joli d'avoir un cabinet tout tapissé de dessous de cartes; dans son imprudence aimable > elle n'en voit que le piquant et l'amusant. Le fait est qu'à un certain jour toutes ces belles dames de cœur, ces nobles et chevaleresques valets de carreau, avec lesquels on jouait si franc jeu, se retournent ; on s'était endormi en croyant à Hector, à Berthe ou à Lancelot; on se réveille dans ce cabinet même dont parle M"»*' de Sévigné, et on n'aperçoit de tous côtés que l'envers. On cherche sous son chevet le livre de Isl veille ; c'étaient Elvire et Lamar^ tine; on trouve en place La Rochefoucauld. Ouvrons-le donc; il console, a force d'être chagrin comme nous; il amuse. Ces pensées, qui aux jours de la jeunesse révoltaient comme trop fausses ou ennuyaient comme trop vraies, et dans lesquelles on ne voyait que la morale des livres, nous apparaissent pour la première fois dans toute la fraîcheur de la nouveauté et le

' M. de La Rocheroucauld ne hous à point paru pouvoir se séparer des âeiix Tcmmes qui ont tenu une si grande place dans sa vie; en ie mettant, par ËXcepUon, dans ce volume iônt consacré à des gloires plus douces, nous ne sommes pas pottf ctila de l'avis que son Buecës a été un saccès de femmes, comme il nous revient dé temps éiî temps qu'on le mtirmure auteur de nous : noui entendons simplement lui faire une faveur défit ii est digne et dont, certes* il ne se plaiodfaK paa*

montant de la vic^ elles ont aussi leur printemps à elles ; on les découvre : Que c'est vrai! s'écne-t-on. On en chérit la secrète injure^ on en suce à plaisir Tamertume. Cet excès même a de quoi rassurer. S'enthousiasmer pour elles^ c'est déjà en quelque façon les dépasser et commencer à s'en guérir.

M. de La Rochefoucauld lui-même, il est permis de le conjecturer, en adoucit sur la lin et en corrigea tout bas certaines conclusions trop absolues ; durant le cours de sa liaison délicate et constante avec Mme de La Fayette, on peut dire qu'il sembla souvent les abjurer, au moins en pratique; et cette noble amie eut quelque droit de se féliciter d'avoir réformé, ou tout simplement d'avoir réjoui son cœur.

La vie de M. de La Rochefoucauld , avant sa grande liaison avec M"»« de La Fayette, se divise naturellement en trois parties, dont la Fronde n'est que le milieu. Sa jeunesse et ses premiers éclats datent d'auparavant. Né en 1613, entré dans le monde dès l'âge de seize ans, il n'avait pas étudié, et ne mêlait à sa vivacité d'esprit qu'un bon sens naturel encore masqué d'une grande imagination. Avant le nouveau texte des Mémoires y découvert en 1817, et qui donne sur cette période première une foule de particularités retranchées par l'auteur dans la version jusqu'alors connue, on ne se pouvait douter du degré de chevalerie et de romanesque auquel se porta tout d'abord le jeune prince de Marsillac. Buckingham et ses royales aventures paraissent lui avoir fait un point de mire, comme Gatilina au jeune de Retz. Ces premiers travers ont barré plus d'une vie. Tout le beau feu de La Rochefoucauld se consuma alors dans ses dévouements Ultimes à la reine malheureuse , à W^ d'Hautefort, à M"»* de Chevreuse elle-même : en prenant cette route du dévouement, il tournait, sans y songer, le dos à la fortune. 11 indisposait le roi, il irritait le cardinal ; qu'importe? le sort de Chalais, de Montmorency, de ces illustres décapités, semblait seulement le piquer au jeu. Dans un certain moment (1637, il avait vingttrois ou vingt-quatre ans), la reine persécutée, « abandonnée a de tout le monde, nous dit -il, et n'osant se conGer qu'à i( M"^ d'Hautefort et à moi, me proposa de les enlever toutes « deux et de les emmener à Bruxelles. Quelque difficulté et

I quelque péril qui me parussent dans un tel projet^ je puis f dire qu'il me donna plus de joie que je n'en avois eu de « ma vie. J'étois dans un âge où Ton aime à faire des choses I extraordinaires et éclatantes^ et je ne trouvois pas que rien « le fût davantage que d'enlever en même temps la reine au roi «son mari et au cardinal de Richelieu qui en étoit jaloux, et « (fôter W^ d'Hautefort au roi qui en étoit amoureux. » Toutes ces fabuleuses intrigues finirent pour lui, à la fuite de M">« de Chevreuse, par huit jours de Bastille et un exil de deux ou trois ans à Yerteuil (1639-1642) : c'était en être quitte à bon compte avec Richelieu, et cet exil un peu languissant se trouvait encore agréablement diversifié , il l'avoue , par les douceurs de la famille * , les plaisirs de la campagne, et les espérances surtout d'uQ règne prochain où la reine paierait ses fidèles services.

Cette première partie des Mémoires était essentielle, ce me semble, pour éclairer les Maximes, et faire bien mesurer toute la hauteur d'où l'ambitieux chevaleresque étoit tombé pour creuser ensuite en moraliste ; les Maximes furent la revanche du roman.

11 résulte de plus de cette première période mieux connue, que Marsillac, qui, en effet, avait trente-trois ans bien passés lors de son engagement avec Vi^^ de Longueville, et trente-cinq ans à son entrée dans la Fronde, n*y arriva que déjà désappointé, irrité, et, pour tout dire, fort perverti : et cela, sans l'excuser, explique mieux la détestable conduite qu'il y tint. On le voit gâté tout d'abord. 11 ne se cache pas sur les motifs qui l'y jetèrent : « Je ne balançai point, dit-il, et je ressentis un grand plaisir de voir qu*en quelque état que la dureté de la reine et la haine du cardinal (Mazarin) eussent pu me réduire, il me restoit encore des moyens de me venger d'eux. -» Mal payé de son premier dévouement, il s'était bien promis qu'on ne l'y prendrait plus.

La Fronde présente donc la seconde période de la vie de M. de la Rochefoucauld ; la troisième comprend les dix ou douze années qui suivirent, et durant lesquelles il se refit, comme il put, de ses blessures au physique, et s'en vengea, s'en amusa, s'en

' Il afait épousé fort jeune M"« de Yivonne, dont je ne vois pas qu'on ^ rien de plus par rapport à lui, sinon qu'il en eut cinq fils et trois flUes.

releva au rooFal danggeg Maximes. Liptirae liaison avec Mne de La Fayette^ qui les adoucit et les consola véritablement^ ne vint guère qu'après.

On pourrait donner à chacune des quatre périodes de la vie de M. de La Rochefoucauld le nona d'une feinme^ comme Hérodote < donne à chacun de ses livres le nom d'une muse. Ce seraient W»^ de Chevreuse, Mme de Longueville, M»» de Sablé, Mp>« de La Fayette ; les deui premières^ héroïnes d'intrigue et de roman; la troisième, amie moraliste et causeuse; la dernière, revenant, sans y viser, à Théroïne par une tendresse tempérée de raison, repassant, mêlant les nuances, et les enchantant Ci^mme dans un dernier soleil.

M<°« de Longueville-fut la passion brillante : fut*elle une passion sincère? M«fi de Sévigné écrivait à sa fille (7 octobre ^ 676) : a Quant à M. de La Rochefoucauld, il alloit, comme un enfant, revoir Verteuil et les lieui on il a chassé avec tant de plaisir; je ne dis pas ou il a été amoureux, car je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il Tait jamais été. » Lui-même, au rapportée Segrais, disait qu'il n'avait trouvé de l'amour que dans les romans. Si la maxme est vraie : a 11 n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes copies, y» celui de M. de La Rochefoucauld et de M(n^ de Longuevilie pourrait bien n'être, en effet, qu'une copie des plus flatteuses. Marsillac, au moment où il s'attacha à M^>« de Longuevilie, voulait, avant tout, se pousser à la cour et se venger de l'oubli ou on l'avait laissé : il la jugea propre à son dessein. Il nous a racopté pomment il traita d'elle, en quelque sorte, avec Miossens^, qui av^it les devai^ts : «J'eus sujet de croire que je pourrois faire un usage plus considérable que Miossens de l'amitié et de la confianee de M<ne de Longueville ; je l'en fis coqvenir lui^m^ntô. 11 ^voit l'état où j'étois à la cour; je lui dis mes vues, mais a^^ sa considération me retiendroit toujours, et que je n'essaierois point à prendre des liaisons avec Mi»0 de Longuevilie, s'il ne m'en laissoit la liberté. J'avow même que je Vaigris exprès centre elle peur Vobienir, sans lui rien

< Hérodote ou plutôt QMelqqç ^iM^iefi gP«n)miMn9l> et critique (SQinine n9D»^rpjgn)a.

' Depuis maréchal d'Albret,

dire teut^is qui ne fui vrai ^. Il me la donna tout entière^ mais il se repentit... » L'attrait s'en mêla sans doute; llmagination et le désir s'y entr'aidaient. M. de La Reehefoucauld aimait les belUs passions et les croyait du fait d'un hmmiu homme. Quel plus bel objet pour s'y appliquer ! Mais tout eela^ à l'origine du moins, n'est-ce pas du parti pris?

Du côté de M^e de Longue?ille^ il n'y aurait pas moins à rai^ sonner, à distinguer. On n'a pas à craindre de subtiliser avec elle sur le sentiment, car elle était plus que tout subtile. En dévotion, nous avons par Port-Royal ses examens secrets de conscience c les raffinements de scrupules y passent toute idée. En amour, en galanterie, c'était de même, sauf les scrupules '. Sa vie et son portrait ne sauraient être ici brusqués eu passant : elle mérite une place à part et elle l'aura. Sa destinée a de tels contrastes et de telles harmonies dans son ensemble, que ce serait une profanation d'y rien dégrader. Elle est de celles d'ailleurs dont on a beau médire ; la raison y perd ses droits; il en est de son cœur comme de sa beauté, qui, avec bien des défauts, avait un éclat, une façon de langueur, et un charme enfin, qui attachaient.

Ses vingt-cinq ans étaient déjà passés quand sa liaison avec M. de La Rochefoucauld commença. Jusqu'alors elle s'était assez peu mêlée de politique : Miossens avait pourtant tâché de l'initier. La Rochefoucauld s'y appliqua et lui donna le mouvement plus que l'habileté, qu'en ce genre il n'atteignit lui-même qu'à peu près.

Le goût naturel de Mi°« de Longueville était celui qu'on a appelé de l'hôtel de Rambouillet : elle n'aimait rien tant que les conversations galantes et enjouées, les distinctions sur les sentiments, les'délicatesses qui témoignaient de la qualité de l'espiit. Elle tenait sur toutes choses à faire paraître ce qu'elle en avait de plus fin, à se détaeher du commun, à briller dans l'élite.

' N'adiBir6i-vou8 pas la frandiiseP Bamnt la Fvoade, k fobriqud^ d« La Rochefoiieauld é(4it le camarade la Frmehise; ii l'a mlfuj^ jmliôé dep«M.

^ « Les femmes croient souvent aimer, encore qu'elles n'aiment pas: Voccupalion d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion^ lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie. » [Maximes.)

Quand elle se crut une personne politique^ elle n'était pas fâchée qu'on l'estimât moins sincère^ s'imaginant passer pour plus habile. Les petites considérations la décidaient dans les grands moments. Il y ayait chimère en elle, fausse gloire, ce que nous baptiserions aussi poésie : elle fut toujours hors du positif. Sa belle-fille *, la duchesse de Nemours, qui, elle, n'en sortait pas. Argus peu bienveillant mais très-clairvoyant, nous la montre telle dans les Mémoires si justes, qu'on voudrait toutefois moins rigoureux. La Rochefoucauld, à sa manière, ne dit pas autre chose, et lui, si bien posé pour le savoir, il se plaint encore de cette facilité qu'elle avait à être gouvernée, dont il usa trop et

dont il ne resta pas maître : « Ses belles qualités étoient

moins brillantes, dit-il, à cause d'une tache qui ne s'est jamais vue en une princesse de ce mérite, qui est que, bien loin de donner la loi à ceux qui avoient une particulière adoration pour elle, elle se transformoit si fort dans leurs sentiments qu'elle ne reconnoissoit plus les siens propres. » En tout temps, que ce fût M. de La Rochefoucauld, ou M. de Nemours, ou à Port-Royal M. Singlin, qui la gouvernât, M">« de Longueville se servit moins de son esprit que de celui des autres.

M. de La Rochefoucauld, pour la guider dans la politique, n'y était pas assez ferme lui-même : « Il y eut toujours du je ne sais quoi, dit Retz, en tout M. de La Rochefoucauld. » Et dans une page merveilleuse où l'ancien ennemi s'efface et ne semble plus qu'un malin ami', il développe ce je ne sais quoi par l'idée de quelque chose d'irrésolu, d'insuffisant, d'incomplet dans l'action au milieu de tant de grandes qualités : a II n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très-soldat. Il n'a jamais été par^lui-même bon courtisan, quoiqu'il eût toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. » Et il le renvoie à être le plus honnête homme dans la vie privée. Sur un seul point j'oserai contredire Retz : il refuse l^imagination à La Rochefoucauld, qui me semble l'avoir eue

' Fille de M. de LongueviUe, d'un premier lit.

' La Rochefoucauld a laissé un portrait de lui par lui-même ; U y tourne ses défauts même à lopan^e. Retz, dans celui quMl tnice, détourne Vé\f>^e m^me en malip@,

grande *. Encore ane fois, il commença par pratiquer le roman, da temps de M""* de Chevreuse; sous la Fronde, il essaya ndstoire, la politique, et la manqua. La vengeance et le dépit Fy poussaient plus qu'une ambition sérieuse : de beaux restes de roman venaient à la traverse ; la vie privée et sa douce paresse^ par où il devait finir, l'appelaient déjà. A peine embarqué dans une affaire, il se montrait impatient d'en sortir : sa pensée essentielle n'était pas là *. Or, avec la disposition entraînée de M*"* de Longueville, qu'on songe à ce qu'elle dut devenir en conduite dès rinstant que ce je ne sais quoi de M. de La Rochefoucauld fut son étoile : et autour de cette étoile, comme autant de lunes, ses propres caprices.

Ce serait trop entreprendre que de les suivre; et, à l'égard de M. de La Rochefoucauld, ce serait souvent trop pénible et trop humiliant •, pour ceux qui l'admirent, que de l'accompagner. Le résultat chez lui vaut mieux que le chemin. Qu'il suffise d'indiquer que, durant la première Fronde et le siège de Paris (1649), son ascendant fut entier sur M^"*" de Longueville. Lorsque, après l'arrestation des princes, elle s'enfuit en Normandie, puis de là par mer en Hollande, d'où elle gagna Stenay, elle se déshabitua un peu de lui ^. A son retour en France et à la reprise d'armes, on la retrouve gouvernée encore quelque temps par les avis de M. de La Rochefoucould, qui cette fois les donne meilleurs à mesure qu'il va être plus désintéressé. Elle lui échappe enfin tout à fait (1652), et prête l'oreille à l'aimable duc de Nemours.

' Même comme écrivain, quand il dit : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. •

' Matha disait de M. de La Rociiefoucauld, « qu'il Taisoit tous les matins une brouillerie, et que tous les soirs il travailloit à un rhabillement (c'étoitson mot). •

' Ce moi û* humiliant ne semblera pas trop fort à ceux qui ont lu sur son compte les Mémoires de la duchesse de Nemours, le récit surtout de cette triste scène au Parlement, où il tint Retz entre deux portes, et les propos qu'il y lâcha et qu'il essuya. Oh ! que de sensibles déchirures au noble et galant pourpoint !

* « L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu, » {Maximes,)

262 PORTRAITS DB FEMMBS.

M. de Memouni friamit surtout à M"* de LonguefiUe en oq

qu'il lui sacrifiait M<"« de Ghâtiiion.

« On a bien de U peine à rompre^ quand on ne s'aime p1us.« On en était à ce point de difficulté t M. de Nemours le trancha, et M. de La Rochefoucauld saisit avec joie une oceasion d'être libre» en faisant l'offensé ( « Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nou3 devienne infidèle pour nous dégager de notre fidélité, t»

Il fut donc bien ttse, mais non pas sans mélange ni sans des retours'amers t « La jalousie, il l'a dit, naît avec l'amour; mais elle ne meurt pas toujours avec lui. » Le diâtiment de oes sortes de liaisons, c'est qu'on souffre également de les port^ et de les rompre. 11 voulut se venger et maneeuvr^ si bien, que W**^ de Châtillon reconquit M. de Nemours sur Mn< de Longueville, et qu'en veine de triomphe, elle fit encore perdre à celle-ci le cœur et la confiance du prince de Condé qu'elle s'attacha également. Entre M«« de Châtillon, M. le Prince et M. de Nemours, La Rochefoucauld, qui était l'âme de cette intrigue, s'applaudissait cruellement. Vue et blessure trois fois aigrissante pour M**' de Longueville!

A peu de temps de là^ M. de Nemours fut tué en duel par M. de Beaufort, et (bizarrerie du cœur!) M»» de Longueville le pleura comme si elle l'eût encore possédé. Ses idées de pénitence suivirent de près.

M. de La Rochefoucauld fut puni tout le premier de sa vilaine action; il reçut, au combat du faubourg Saint-Antoine, cette mousquetade qui lui perça le visage et lui fit perdre les yeux pendant quelque temps. On a cité maintes fois, et avec toutes sortes de variantes, les vers tragiques qu'il tourna et parodia à ce sujet. Ils ne furent sérieux à aucun moment, puisqu'à celle époque il était déjà brpuillé avec M"»* de Longueville :

l£ Pour ce eonr ineonstant qu'enfin ]e connois mieui} « J'ai lait la gaerra aax Rois : j'en ai perdu les yeux !

Chacun est ainsi. Du jour où on ne répond au jeu du sort quQ par une moquerie de cette devise héroïque de la jeunesëe :

J'ai fait la guerre aux Rois, je Taurols faite aux Dieux;

de ce jour^; pluB de tra^édia ai d'acte aérieui; on tfBt entré dans Firooie profonde.

Ce My à lui^ le terme de set actives erreurs. Il a près de quarante ans : la goutte le tient d^à, et le voilà presque aveugle. Il retombe dans la vie privée et «-enfooee d»m le fauteuil pour n'en plus sortir. Les aaiift empreisés rentourent* et U^ de Sablé est aux petits $oin& L'bonnftte Itomme aoam^li copimeoee> et le moraliste «e déclare.

M. de La RocbefoucauLd va nous paraître tout %f^, du mo^ went <pi'il est tout désintérêt» Ainsi des hommes: sagesse d'un côté, et action de Tautre* Le bon sens est au comble quand m n'a plus qu'à juger ceui qoi n'en ont pas.

la je ne sais quoi dont Hets cherchait Teiplicatiim en M. de La Bocbefoucauld se réduit à ceci, autant que j'ose Le préciser ; c'est que sa vocation propre consistait à être observateur et écrir vaia. Ce fut la fin à quoi lui servit tout le reste. Avec ses diverses qualités essayées de guerrier, de politique, 4e courtisan, il n'était dans aucune tout entier; il y avait toujours un coin essentiel de sa nature qui se dérobait et qui déplaçait l'équilibre. Sa nature, sans qu'alors il s'en doutât, avait son arrière-pensée dans toates les entreprises : cette arrière-pensée était d*y réfléchir quand ce serait passé. Toutes les aventures devaient finir chez kii, non eomme la Fronde par des chansons, mais par des maximes ; une moquerie aussi, couverte et grave. Ce qui semblait un débris ramassé par l'expérience après le naufrage, composa le vrai centre, enfin trouvé, de sa vie '.

Un léger signe très-singulier me paraît encore indiquer en 4* de La Rochefoucauld cette destination expresse de la nature. Pour un howme de tant de monde, il avait (Retz nous le dit)

' C'est en pUin« Fronde qu'il lui écbappa un moi souvent cité, et qui rétélait en lui le futur auteur des Maa;imes, Pendant les conférences de Bordeaux (octobre 1650], comme il se trouvait arec M. de Bouillon et le oonseiller d*État Lenet dans le carrosse du cardinal Mazario, celui-ci se nilàrire en disant; « Qui auroitpu croire, il y a seulement l)i|it jours, que

• nous serions tous quatre aujourd'hui dans un même carrosse? » — Tqui

• ùrriveen France, • reparlille frondeur moralisle; et pourlani, remarque M. Bazin, il étoit loin eacora d'avoir vu tout ce qui pouvait y arriver.

un air de honte et de timidité dans la vie civile. Huet (dans ses Mémoires ) nous le montre comme tellement embarrassé en public, que, s'il avait eu à parler d'qfflce devant un cercle de six ou sept personnes, le cœur lui aurait failli. L'effroi de la solennelle harangue Tempêcha toujours d'être de l'Académie Française. Nicole était ainsi, et n'aurait pu prêcher ni soutenir une thèse. Un des traits du moraliste est dans cette observation à la dérobée, dans cette causerie à mi-voix. Montesquieu dit quelque part que s'il avait été forcé de vivre en professant, il n'aurait pu. Combien l'on conçoit cela de moralistes surtout, comme La Rochefoucauld, comme Nicole ou La Bruyère ! Les Maximes sont de ces choses qui ne s'enseignent pas : les réciter devant six personnes, c'est déjà trop. On n'accorde à l'auteur qu'il a raison, que dans le tête-à-tête. A l'homme en masse, il faut plutôt du Jeau^acques ou du La Mennais^

Les Réflexions ou Sentences et Maximes morales parurent en 1665. Douze ans s'étaient écoulés depuis la vie aventureuse de M. de La Rochefoucauld et ce coup de feu, sa dernière disgrâce. Dans l'intervalle, il avait écrit ses Mémoires qu'une indiscrétion avait divul-

* M. de La Rochefoucauld n'était pas sans se rendre très-bien compte, 80U8 d'autres noms, de ces différences. Segrais (en ses Mémoireê'anecdotes) raconte ceci : « M. de La Rociieroucauld étoit l'iiomme du monde le plus poli, qui savoit garder toutes les bienséances, et surtout qui ne se louoit jamais. M. de Roquelaure et M. de Miossens avoient beaucoup d'esprit, mais ils se louoient incessamment : ils avoient un grand parti. M. de Ia Rochefoucauld disoit en parlant d'eux, bien loin pourtant de sa pensée : « Je me repens de la loi que je me suis imposée de ne me pas louer; « j aurois beaucoup plus de sectateurs si je le faiàois. Voyez M. de Ro- « queiaure et M. de Miossens, qui parlent deux heures de suite devant « une vingtaine de personnes en se vantant toujours,* il n'y en a que « deux ou trois qui ne peuvent les souffrir, et les dix-sept autres les ap- « plaudissent et les regardent comme des gens qui n'ont point leurs scm- « blables. » Si Roquelaure et Miossens avalent mêlé à leur propre éloge celui de leurs auditeurs, ils se seraient encore mieux fait écouler. Dans un gouvernement constitutionnel, où il faut tout haut se louer qoelfoo peu soi-même (on en a des exemples] et louer à la fois la majorité des assistants, on voit que M. de La Rochefoucauld n'aurait pu être antre bose que co qu'il fût de son temps^ un moralisle toujours.

gués (1662)^ et auxquels il dut opposer un de ces désaveux qui ne prouvent rien '. Une copie des Maximes courut également^ et s'imprimait en Hollande. Il y para en les faisant publier chez Barbin. Cette première édition, sans nom d'auteur, mais où il est assez désigné, renferme un Avis au Lecteur très-digne du livre, un Z>t«cours qui Test beaucoup moins, qu'on a attribué à Segrais, qui me semble encore trop fort pour lui, et où l'on répond aux objections déjà courantes avec force citations d'anciens philosophes et de Pères de l'Église. Le petit avis au lecteur y répond bien mieux d'un seul mot : « 11 faut prendre garde..., il n'y a rien de plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur et la subtilité que l'on témoignera pour les combattre*. » Voltaire, qui a jugé les Maximes en quelques lignes légères et charmantes, y dit qu'aucun livre ne contribua davantage à former le goût de la nation : <( On lut rapidement ce petit recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'avait eu avant lui, en Europe, depuis la renaissance des lettres. » Trois cent seize pensées formant cent cinquante pages eurent ce résultat glorieux. En 1665, il y avait neuf ans que les Provinciales avaient paru; les Pensées ne devaient être publiées que cinq ans plus tard, et le livre des Caractères qu'après vingt-deux ans. Les grands monuments de prose, les éloquents ouvrages oratoires

' Il fallait aUer au-devant du mécontentement do M. le Prince pour certains passages où il était touché. Il y avait d'autres mécontesntements plus violents de personnages secondaires, qui pourtant n'auraient pas laissé d*eml>arras8er : on en peut prendre idée par la furieuse colère du duc de Saint-Simon, racontée dans les Mémoires à» son fils, tome I, p. 91.

' Et encore : « Le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d*abord dans Tesprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles paroissent générales. Après cela, je lui réponds qu'il sera le premier à y souscrire... » Pourquoi ce malin petit Avis ne se trouve-t-il reproduit dans aucune des éditions ordinaires de La Rochefoucauld? En général, les premières éditions ont une physionomie qui n'est qu'à elles, et apprennent je ne sais quoi sur le dessein de l'auteur, que les autres, augmentées et complétées, ne disent plus. Cela est vrai surtout des premières éditions de \a Rochefoucauld et de La Bruyère.

qui consacrefil le règofi de l^CHjis XIY, m BOftitent qu^ i^ puis 1669, à eoiumenceF par rOraifioo ftioèbre de la reine à'Jksh gleterre. Oo était donc, eu 166^ , an vr^i ^euil du beau siède, au premier plan du portique, à ra?ant-veiUe d'Andremaque; Tescaiier de Versailles s'inaugurait d»ns les £^tes : Boil^au, accostant Racine, montait les degrés; M jP'oQtjBine en vue s'our bliait encore ; Molière dominait déjà, et la TarMs, acbefé dans sa première forme, s'essayait sous le fnenteoM» A «se n^osiaH décisif et d'entrain unifersei, M. de La Biochefou0!iul4> qui aimait peu les hauts discours, et qui ne croyiaiit que eauser, dit son met : un grand silence s'était fait; il se trouva avoir parlé pour tout le monde, et chaque parole demeura.

C'était un misanthrope poli, insinuant, souriant, qui précédait de bien peu et préparait avec charme l'autre Misanthrope,

Dans rfaistoire de la langue et de la littérature française, là Rochefoucauld vient en date au premier rang après Pascal, et comme en plein Pascal S qu'il devance même en tant que pur moraliste. Il a cette netteté et cette concision de tour que Pascal seul, dans ce siècle, a eues avant lui, que La Bruyère ressaisira, que Nicole n'avait pas su ^rder, et qui sera le cachet propre du xyiu« siècle, le triomphe perpétuellement aisé de Voltaire.

Si les Maximes peuvent sembler, à leur naissance, n'avoir été qu'un délassement, un jeu de société, une sorte de gageure de gens d'esprit qiM jouaient auii^ proverbes, combien elles s'en détjichent par le résultat, et prennent un carfuitère au-dessus de la circQnstancel Si^nt-Évremond, Bussy, qu'on a comparé^ jà La Rochefoucauld pour l'esprit, la brayoure et les disgrâii^3, sput aussi des écrivains de qualité et de société; ils ont de l'agrément parfois, mais je ne sais quoi de corrompu; ils sentent leur Régence. Le moraliste, chez La Rochefoucauld, est sévère, grand, simple, concis; il atteint au beau; il appartient au pur Louis XIV.

On ne peut assez louer La Rochefoucauld d'une chose, c'est

* Celui-ci était mort dès 1662 ; mais la mise en ordre et la publication de ses Pensées furent retardées par suite des querelles jansénistes Jusqu'à l'époque dite de la paix de t Église (1669). 11 résulte de ce retard que La Rochefoucauld ne put rien lui emprunter : tous deux restent parfaitement originaux et collatéraux.

M. DE LA ROCHEFOUCAULD. 26t

qu'en àiami beiuicoup il n'eippime pas trop. Sa montre, sa forme est toujours hooorable pour ThoBiB^^ quand le fond Test si peu.

ËoeorrectioD il est de i'éeole d^ Boileau^ et bien avant ['Art poétique. Quelques-unes de ses maiimes ont été refaites plus de trente fois, jusqu^à ce qu'il fut arrivé à l'expression néeessaire. Avec oeia il n'f pavslt aucun tourment. Ce petit volume original, dans sa primitive ardounanceiqui s'est plifs tard rompue, oflrant ses trois emi quiqze pensées m brèves, encadrées entre les eon* sidérations générales sur Vamour-prepre au début et tes réflexions sur le mépris de la mort à la (In, me figure eneore mieux que les éditions suivantes un tout harmonieux, où chaque détail espacé arrête le regard. Le parfait moderne du genre est là : c'est l'aphorisme aiguisé et poli. Si Racine se peut admirer après Sophocle, on peut lire La Rochefoucauld après lob, Salomon, flippocrate et Marc-Aurèle.

Tant d'esprits profonds, solides ou délicats, en ont parlé tour à tour, que c'est presque une témérité d'y vouloir ajouter, findiquarai parmi ceux dont j'ai sous la main les notices particulières, Suard, Petitot, M. Vinet, tout récemment M. Gérusez. A peine s'il y a à glaner encore.

Nul n'a mieux traité de la philosophie des Maximes, que M. Vinet ^ Il est assez de l'avis de Vauvenargues, qui dit : « La Bmyère étoit un grand peintre, et n'étoit pas peut-être un grand philosophe. Le duc de La Rochefoucauld étoit philosophe et n'étoit pas peintre. » Quelqu'un a dit en ce même sens : a Chez La Bruyère, la pensée ressemble souvent à une femme plutôt bien mise que belle : elle a moins de corps que de tournure. >» Mais, sans prétendre diminuer du tout La Bruyère, on a droit de trouver dans La Rochefoucauld un angle d'observation plus ouvert, un coup d'œil plus à fmid. Je crois même qu'il eut plus de système et d'unité de principe que M. Vinet ne voudrait lui en reconnaître, et que c'est par là (ju'il justifie en plpin ce nom de philosophe que l'ingénieux critique lui accorde si expressément. Les souvent, quelquefois, presque toujours^ d'ordinaire, par lesquels il modère ses conclusions fâcheuses, peuvent être pris pour des

* Essetis de Philotophie morale^ 1637.

précautions polies. Tout en mettant le doigt sur le ressort^ il faisait semblant de reculer un peu; il lui suffisait de ne pas lâcher prise. Après tout, la philosophie morale de La Rochefoucauld n'est pas si opposée à celle de son siècle, et il profita de la rencontre pour oser être franc. Pascal, Molië^, Nicole, La Bruyère, ne flattent guère l'homme, j'imagine ; les uns disent le mal et le remède, les autres ne parlent que du mal : voilà toute la difiérence. Yauvenargues, qui conmiença Fun des premiers la réhabilitation, le remarque très-bien : « L'homme, dit-il, est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera le plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus... et bien au delà^ » Jean-Jacques s'est chargé de cet au delà-, il Ta poussé si loin, qu'on le pourrait croire épuisé. Mais non; on ne s'arrête pas en si beau chemin ; la veine orgueilleuse court et s'enfle encore. L'homme est tellement réhabilité de nos jours, qu'on n'oserait lui dire tout haut ni presque écrire ce qui passait pour des vérités au xvii* siècle. C'est un trait caractéristique de ce temps-ci. Tel rare esprit qui, en causant, n'est pas moins ironique qu'un La Rochefoucauld*, le même, sitôt qu'il écrit ou parle en public, le prend sur un ton de sentiment et se met à exalter la nature humaine. On proclame à la tribune le beau et le grand dont on fait des gaietés dans Fembrasure d'une croisée, ou des sacrifices d'un trait de plume autour d'un tapis vert. Le philosophe ne pratique que l'intérêt et ne prêche que l'idée pure».

Les Maximes de La Rochefoucauld ne contredisent en rien le Christianisme, bien qu'elles s'en passent. Yauvenargues, plus généreux, lui est bien plus contraire, là même où il n'en parle pas.

1 Yauvenargues répète eetle pensée en deux endroits, presque dans les mêmes termes.

^ Benjamin Constant, par exemple.

' Un descendant de l'auteur des Maximes, le duc dé La Rochefoucauld, Vami de Coodorcet qui était son oracle, et nourri de toutes les idées et les illusions du dix-huitième siècle (voir son Portrait au tome 111 des Œuvres de Rœderer, et au tome 1 dos Mémoires de Dampmarlin}, a écrit une lettre à Adam Smith (mai 177S) sur les Maximes de son aïeul ; cette lettre où, tout en cherchant à l'excuser sur les circopstanees où il a vécu,

M. DE LA ROCUEFOLGAULD. 269

L'homme de La Rochefoucauld est exactement l'homme déchu, (mon comme l'entendent François de Sales et Fénelon, du moins :omme Testiment Pascal, Du Guet et Saint-Cyran. Otez de la morale anséniste la rédemption, et vous avez La Rochefoucauld tout pur. )'il parait oublier dans l'homme le roi exilé que Pascal relève, et es restes brisés du diadème, qu'est-ce donc que cet insatiable NTgueil qu'il dénonce, et qui, de ruse ou de force, se ^eut l'unique louyerain? Mais il se borne à en sourire; et ce n'est pas tout l'être mortifiant, dit M. Yinet, il faut être utile. Le malheur de La Rochefoucauld est de croire que les hommes ne se corrigent [)as : « On donne des conseils, pense-t-il, mais on n'inspire pas de x>nduite. » Lorsqu'il fut question d'un gouverneur pour M. le dauphin, on songea un moment à lui : j'ai peine à croire que i. de Montausier, moins aimable et plus doctoral, ne convenait pas mieux.

Les réflexions morales de La Rochefoucauld semblent vraies, exagérées ou fausses, selon l'humeur et la situation de celui qui lit. Elles ont droit de plaire à quiconque a eu sa Fronde et son (X)up de feu dans les yeux. Le célibataire aigri les chérira. L'honnête homme heureux, le père de famille rattaché à la vie par des liens prudents et sacrés, pour ne pas les trouver odieuses, a besoin de ne les accepter qu'en les interprétant. Qu'importe si aujourd'hui j'ai paru y croire? demain, ce soir, la seule vue d'une famille excellente et unie les dissipera. Une mère-qui allaite, une aïeule qu'on vénère, un noble père attendri, des cœurs dévoués et droits, non alambiqués par l'analyse, les fronts hauts

il lui donne tort sur Tensemble, est d*un homme qui lui-même, à cette date, n'avait encore vu les hommes que par le meilleur côté. Le duc de. La Rochefoucauld fut depuis vicUme des journées de septembre 1792, et massacré à Gisors par le peuple, derrière la voiture de sa mère et do la femme qui entendaient ses cris. Un philosophe de nos jours qui, s'il n*y prend garde, conçoit plus vivement qu'il ne raisonne juste, a cru trouver dans tout ceci une réfutation suffisante des Maximes, et il s'est écrié : « Admirables représailles exercées par le petit-fils contre les écrits et la conduite de son grand-père ! • Je ne puis rien voir d'admirable en toute cette desUnée du duc de La Rochefoucauld, et, si elle prouvait quelque chose, c'est que son aYcul n'avait p«s pi tort en définitive de juger les hommes comme U l'a fait.

des jeunes hommes, les froots candides et vou^saats des jeunes ûlies, ces rappels directs à une nature francbe^ onéreuse et saine, recomposent une heure TÎvifiante, et toute subtilité de raisonnement a disparu.

Du temps de La Rochefoucauld et autour de lui, on se faisait les mêmes objections et les menées réponses. Segrais, Huet, lui trouvaient plus de sagacité que d'équité, et ce dernier même remarquait très-finement que l'auteur n'avait intenté de certunes accusations à l'homme que pour ne pas perdre quelque expression ingénieuse et vive dont il les avait su revêtir ' . Si peu ûutewt qu'on se pique d'être en écrivant, on l'est toujours par un coia. Si Balzac et les académistes de cette école n'ont jsunais l'idée que par la phrase, La Rochefoucauld lui-même, le ^rict penseur, sacrifie au mot. Ses lettres à Mm«de Sablé, dans la temps de la confection des Maximes, nous le montrent plein de verve, mais de préoccupation littéraire aussi ; c'était une émulation enti-e elle et lui, et M. Esprit, et l'abbé de La Victoire : a Je sais qu'on dîne diez vous sans moi, écrivait-il, et que vous faites voir des sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire...» Et encore, de Verteuil où il était allé, non loin d'Angoulérae : <c Je ne sais si vous avez remarqué que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume s il y a ici des disciplesde M. de Balzac qui en ont eu le vent et qui ne veulent plus faire autre chose. » La mode des maximes avait succédé à celle des portraits : La Bruyère les ressaisit plus tard et les réunit toutes les deux. Les post'scriptum des lettres de La Rochefoucauld sont remplis et {assaisonnés de ces sentences qu'il essaie, qu'il retouche, qu'il retire presque en les hasardant, dont il va peut-être avoir regret, dit-il, dès que le courrier sera parti : « La honte me prend de vous envoyer des ouvrages, écrit-il à quelqu'un qui vient de perdre un quartier de rentes sur llIôtel-de-Ville; tout de bon, si vous les trouvez ridicules, renvoyez-les-moi saris les montrer à M™« de Sablé.» Mais on ne manquait pas de les montrer, il le savait bien. Courant ^insi d'avance, ces pensées excitaient des contradictions, des critiques. On en ^ um deM>"^4§ Schon)ber£>

' Bueliana, page 251.

M. Ofi Lk ROCHEFOUCAULD. 371

œUa même M^i«d'Hautefort^ o^jet d'un chaste amour de LouisXUI, et dont Mar&iilaf!^ au temps de sa cheyalerie première, a^ait été Kami et le serviteur dévoué c « Oh! qui l'auroit cru alors, pouvait-elle lui dire; et se peut^il que vous vous soyez tant gâté depuis? » Oo leur reprochait aussi de Tobscpiité ; M"*» de Schombei^ ne leur en trouvait pas, et se plaignait plutôt de trop les Gomprendre; M"* de Sévigné écrivait à sa fille en lui envoyant rédition de 1672 : a II y en a de divines ; et, à ma honte, il y en a que je n'entends pas.» Gorbinelli les commentait. M"« de Maintenus, à qui elles allaient tout d'abord, écrivait en mars 1666 à MUa de Lenclos, à qui elles allaient encore mieux : « Faites, je vous prie, mes compliments à M. de La Roc^foucauld, et diteslui que le livre de Job et le livre des Maximes sont mes seules Ifictur-esK)»

Le succès, les contradictions et les éloges ne se continrent pas dans les entretiens de société et dans les correspondances; les journaux s*en mêlèrent; quand je dis journaux, il faut entendre le Journal des Savants, le seul alors fondé, et qui ne l'était que depuis quelques mois. Ceci devient piquant, et j'oserai tout révéler. En feuilletant moi-même' les papiers de M<?* de Sablé, j'y ai trouvé le premier projet d'article destiné tu Journal des Savants et de la façon de cette dame spirituelle. Le voici :

« C'est un traité des mouvements du cœur de l'homme qu'on «peut dire avoir été comme inconnus, avant cette heure, au a œur même qui les produit. Un seigneur aussi grand en esprit « qu*en naissance en est l'auteur. Mais ni son esprit ni sa gran- « deur n'ont pu empêcher qu'cm n'en ait fait des jugements bien

tt Les uns croient que c'est outrager les hommes que d'en faire « une si terrible peinture, et que l'auteur n'en a pu prendre l'ori-

' Od peut ajouter à ces homipages et témoigDages, au #ujet des Maxime ^ la fable de La Fontaine (onzième du }ivre 1), une ode et des moralité^ de M"* Des Houlières, l'ode de La Molle sur VAmour-propref et la réponse en vers du marquis de Sainte-Âulaire (voir sur ce dernier débat les Mémoires de Trévoux, avril et juin 1709).

' Sur le conseil de M. Libri, si doote en toutes choses.— Bibliothèque doHoi, mes. résidu de Sainl-GermaiDy paquet 3, n« t.

<t ginal qu'en lui-même. Ils disent qu*il est dangereux de mettre a de telles pensées au jour, et qu'ayant si bien montré qu'on ne « fait les boqiies actions que par de mauvais principes^ la plupart « du monde croira qu'il est inutile de chercher la yertu, puisa qu'il est comme impossible d'en avoir si ce n'est en idée ; que « c'est enfin renverser la morale^ de faire voir que toutes les vertus « qu'elle nous enseigne ne sont que des chimères^ puisqu'elles « n'ont que de mauvaises fins.

« Les autres, au contraire, trouvent ce traité fort utile, parce' a qu'il découvre aux hommes les fausses idées qu'ils ont d'eux- « mêmes, et leur fait voir que, sans la religion, ils sont incapa- « blés de faire aucun bien ; qu'il est toujours bon de se connoitre « tel qu'on est, quand même il n'y auroit que cet avantage de « n'être point trompé dans la connoissance qu'on peut avoir de a soi-même.

« Quoi qu'il en soit, il y a tant d'écrit dans cet ouvrage et a une si grande pénétration pour connoitre le véritable état de « l'homme, à ne regarder que sa nature, que toutes les per- « sonnes de bon sens y trouveront une infinité de choses qu'ils « (sic) auroient peut-être ignorées toute leur vie, si cet auteur ne ii les avoit tirées du chaos du cœur de l'homme pour les mettre <t dans un jour où quasi tout le monde peut les voir et les corna prendre sans peine, n

En envoyant ce projet d'article à M. de La Rochefoucauld, M"**" de Sablé y joignait le petit billet suivant, daté du 18 février 1665:

c( Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour mettre « dans le Journal des Savants. J'y ai rois cet endroit qui vous est « si sensible..., et je n'ai pas craint de le mettre parce que je a suis assurée que vous ne le ferez pas imprimer quand même le « reste vous plairoit. Je vous assure aussi que je vous serai plus « obligée, si vous en usez comme d'une chose qui seroit à vous, « en le corrigeant ou en le jetant au feu, que si vous lui faisiez a un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres grands auteurs t sommes trop riches pour craindre de rien perdre de nos prott ductions...»

Notons bien tout ceci ; M"*^ de Sablé dévote, qui, depuis des

années, a pris un logement au faubourg Saint- Jacques, rue de la Bourbe, dans les bâtiments de Port-Royal de Paris ; !!•« de Sablé, tout occupée, en ce temps-là même, des persécutions qu*on fait subir à ses amis les religieuses et les solitaires, n'est pas moins très-présente aux soins du monde, aux affaires du bel-esprit : ces Maximes, qu'elle a connues d'avance, qu'elle a fait copier, qu'elle a prêtées sous main à une quantité de personnes et avec toutes sortes de mystères, sur lesquelles elle a ramassé pour l'auteur les divers jugements de la société, elle va les aider dans un journal devant le public, et elle en travaille le succès. Et, d'autre part, M. de La Rochefoucauld, qui craint sur toutes choses de faire fauteur, qui laisse dire de lui, dans le Discours en tète de son livre, « qu'il n'auroit pas moins de chagrin de savoir que ses Maximes sont devenues publiques, qu'il en eut lorsque les Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés; » M. de La Rochefoucauld, qui a tant médit de l'homme, va revoir lui-même son éloge pour un journal ; il va ôter juste ce qui lui en déplaît. L'article, en effet, fut inséré' dans le Journal des Savants du 9 mars; et si on le compare avec le projet S l'endroit que M^ de Sablé appelait sensible y a disparu. Plus rien de ce second paragraphe : «Les uns croient que c'est outrager les hommes, etc. » Après la fin du premier, où il est question des jugements Hen différents qu'on a faits du livre, on saute tout de suite au troisième, en ces termes : « L'on peut dire néanmoins que ce traité est fort utile, parce qu'il découvre, etc., etc. » Les autres petits changements ne sont que de style. M. de La Rochefoucauld laissa donc tout subsister, excepté le paragraphe moins agréable. Le premier journal littéraire qui ait paru ne paraissait encore que depuis trois mois, et déjà on y arrangeait soi-même son article. Les journaux se perfectionnant, l'abbé Prévost et Walter Scott y écriront le leur tout au long.

La part que M""* de Sablé eut dans la composition et la publication des Maximes, ce rôle d'amie moraUste et un peu littéraire qu'elle remplit durant ces années essentielles auprès de l'auteur,

' C*e8t ce qae n*a pas fait Petitot, qui a donné, dans ea Notice sur La Boehefoucauld, le projet d'article comme étant Tarticle même : il o*en a pas tiré parti.

donnerait ici le droit de parler d'elle plus à fond, si ce n'était du côté de Port-Aoyal qu'il nous convient surtout de l'étudier : esprit charmant, coquet, pourtant solide; femme rare, malgré des ridicules^ à qui Arnauld envoyait le Discours manuscrit de la Logique en lui disant i « Ce ne sont que des personnes comme vous que nous voulons en avoir pour juges;)» et à qui presque en même temps M. de La Rochefoucauld écrivait : a Vous savez que je ne crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les replis du cœUr» b Elle forme comm^ le vrai lien entre La Rochefoucauld et Nicole.

Je ne dirai qu'un mot de ses Maximes à elle, car elles sont imprimées; elles peuvent servir à mesurer et à réduire ce qui lui revient dans celles de son illustre ami* Elle fut conseillère) mais pas autre chose i La Rochefoucauld reste l'auteur tout entier de sou œuvre. Dans les quatre^vingt-une pensées que je lis sous le nom de M'**' de Sablé, j'en pourrais à peine citer une qui ait du reJief et du tour. Le fond en est de morale chrétienne ou de pure civilité et usage de monde ; mais la forme surtout ikit dé* faut; elle est longue, traînante; rien ne se termine ni ne se grave. La simple comparaison fait mieux comprendre à quel point (oè à quoi autrement on ne songe guère) Là Rochefoucauld est un éct'ivain.

M°»« de La Fayette, dont il est très-peu question jusque-là dans la vie de M. de La Rochefoucauld^ y intervient d'une manière in^ time aussitôt après les Maximes publiées^ et s'applique en quelque sorte à les corriger dans son cœur. Leurs deux existences^ dès lors, ne se séparent plus. J'ai raconté, en parlant d'elle^ les douceurs graves et les afflictions tendrement consolées de ces quinze dernières années. La fortune, en même temps que Tamitié, semblait (^urire enlin à M. de La Rochefoucauld; il avait la gloire ; la faveur de son heureux tils le relevait à la cour et même l'y ramenait : il y avait des moments où il ne bougeait de Yersailles> retenu parce roi dont il avait si peu ménagé l'enfance. Les joies, les peines de famille le trouvaient incomparable. Sa mère ue mourut qu'en 1672 : « Je l'en ai vu pleurer, écrit M™«de Sévigné, avec une tendresse qui me le faisoit adorer* » Sa grande douleur, on le sait, fut à ce coup de grêle du passage du Rhin.

Il y eut un de ses fils tué, et Tautre blessé. Mais le jeune duc de Lrâgueyille, qui fut des Ytctimesy né durant la preiiiière guerre de Paris^ lui était pks cher que tout. Il aTait fait son entrée dans le monde yers i666, à peu près Tannée des Maximes : le livre chagriné et la jeune espérance^ ces deux enfans de la Fronde ! Dans la lettre si connue où elle raconte Tefifet de cette mort sur M<"« de Longuefille, M"^« de Sévigné ajoute aussitôt : « Il y a un homme dans le monde qui n'est guère moins touché^ j'ai dans la tête que s'ils s'étoient rencontrés tous deux dans ces premiers moments^ et qu'il n'y eût eu personne avec eux^ tous les autres sentiments auroient fait place à des cris et à des larmes que l'on auroit redoublés de bon cœur : c'est une vision. »

Jamais mort^ au dire de tous les contemporains, n'a peut-être tant fait verser de larmes et de belles larmes que celle-là. Dans sa cbambre de l'hôtel Liancourt, à un dessus de porte, M. de La Rochefoucauld avait un portrait du jeune prince. Un jour, peu de temps après la fatale nouvelle, la belle duchesse de Brissac, qui venait en visite, entrant par la porte opposée à celle du portrait, recula tout d'un coup; puis, après être demeurée un moment comitie immobile, elle fit une petite révérence à la compagnie^ et sortit sans dire une parole. La seule vue inopinée du portrait avait réveillé toutes ses douleurs , et, n'étant plus maîtresse d'elle-même, elle n'avait pu que se retirer ^

Dans ses soins et ses conseils autour des gracieuses ardeurs de la princesse de Clèves et de M. de Nemours, M. de La Rochefoucauld songeait sans doute à cette fleur de jeunesse moissonnée , et il retrouvait à son tour à travers une larme quelque chose du portrait non imaginaire. Et même sans cela, le front du moraliste vieilli, qu'on voit se pencher avec amour sur ces êtres romanesques si charmants, est plus fait pour toucher que pour surprendre. Lorsqu'au fond l'esprit est droit et le cœur bon, après bien des efforts dans le goût, on revient au simple ; après bien des écarts dans la morale, on revient au virginal amour, au moins pour le contempler.

Cest à Mme de Sévigné encore qu'il faut demander le récit de

' Voir tout le récit dans les Mémoire» de l'abbé Arnauld, à Tannée 1G72.

8a dernière maladie et de ses suprêmes moments; ses douleurs, Taffliction de tous, sa constance : il regarda fixetnmt la mort'. Il mourut le 17 mars 1680, avant ses soixante-sept ans accomplis. C'est Bossuet qui l'assista aux derniers moments, et M. de Bausset en a tiré quelque induction religieuse bien naturelle en pareil cas. M. Yinet semble moins convaincu : on fera, dit-il > ce qu'on voudra de ces passages de M°^« de Sévigné, témoin de ses derniers moments : « Je crains bien pour cette fois que nous ne perdions M. de La Rochefoucauld ; sa fièvre a continué ; il reçut hier Notre-Seigneur : mais son état est une chose digne d'admiration. Il est fort bien disposé pour sa conscience ; voilà qui est fait.,. Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie ; il s'est approché de telle sorte de ses derniers moments, qu'ils n'ont rien de nouveau n d'étranger pour lui. » 11 est permis de conclure de ces paroles, ajoute M. Yinel, qu'il mourut, comme on l'a dit plus tard, avec bienséance.

On a rassemblé dans les pages suivantes un certain nombre de pensées qui ont paru plus ou moins analogues de forme ou d'esprit aux Maximes, Si , au premier vent qu'on en eut, l'envie en prenait c<m,me un rhume vers 1665, rien d'étonnant que nous l'ayons gagnée à notre tour par un long commerce avec le livre trop relu. 11 faut y voir surtout un dernier hommage à l'auteur, et même d'autant plus grand qu'on aura moins réussi.

' Dans rode sérieuse qu'elle lui adresse, Mn>« Des Houlières, lui parlant de la mort en des termes virils, avait dit :

Oui, soyez alors plus ferme Que ces vulgaires humains Qui près de leur dernier terme De vaines terreurs sont pleins.

En sage que rien n'offense, Livrez- vous sans résistance A d'inévitables traits ; Et d'une démarche égale Passez cette onde fatale Qu'on ne repasse jamais.

Dans la jeunesse , les pensées me venaient en sonnets; maintenant c'est en maximes.

En entrant au bal masqué, tout paraît nouveau ; mais il vient un moment où Ton peut dire à toute cette bigarrure : Beau masque. Je te connais!

La vanité dans Thomme est comme du vif-argent : chez les uns en masse, en globules chez d'autres. Quelques-uns se flattent de la détruire. Dès qu'ils voient le moindre globule , ils y mettent le doigt et le réduisent en parcelles : mais il y a toujours le même poids et la même quantité.

Les humeurs et les mœurs sont diverses; mais elles rentrent toutes dans une certaine quantité de formes qui se reproduisent invariablement.

L'étude de la nature humaine est inGnie : au moment où l'on croit la tenir et se pouvoir reposer un peu, elle échappe, et c'est à recommencer.

Nos opinions en tout résultent de la nature individuelle de notre esprit bien plus que des choses.

L'infirmité de l'esprit humain est telle que les impressions reçues des mêmes objets diffèrent selon les personnes, selon les âges et les moments : la forme ou le fotid du vase fait la couleur de l'eau.

Ceci est bon, pour moi, quant à présent, disait l'abbé de Saint- Pierre quand il approuvait quelque chose. Le sage qui sait le revers de la trame humaine parle ainsi.

Si nous serrions bien de près notre persuasion la plus chère , nous verrions que ce que nous appelons plus ou moins fàlie dans

les autres^ c'est tout ce qui n'est pas purement et simplement notre pensée propre et elle seule > tout ce qui n'est pas m»i : fou, c'est le synonyme intime de toi.

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