T«6.J, 1,73, 74;II
LA DÉUA DE TIBULLB. 30
Parce qu'il mourut jeune, il ne faut point faire de TibuUe un poëte phthisique^maifl il ne faut pas oublier non plus que lui-même se donne comme étant d'une comjplexion délicate* Horace^ qui le connaissait^ parle de sa beauté (1). Un ancien biographe du poëte, Hiéronymus d' AlexMidrie, vatïte sa belle stature, la souplesse et Tagilité de ses membres, la grâce aimable de sa parole et la douceur de ses moeurs^ Le même i^uteur a bien raison de s'élever contre ceux qui prêtaient à notre po^îQ un visage triste et austère ; il e tort de le représenter hilare et joyeux. Sur le Visage de TibuUe^ où brillait alors l'heureuse sérénité de là jeunesse et de la force, il n'y avait que l'erpîèssion sérieuse et balaie d'un paysan latin^ hé à Borne, il est vrai, mais qui plus que personkiB tenait au sol de ses pères^ à sa terre et & ses b<^s de Pédum, à la rustique habitation de sa fttmiile, à la religion de ses ancêtres^ aux rites et aux cérémonies sacrées de sesl dieux lares.
(1) Epist.y I, IV, 6.
Tibulle réalisait pour Horace lldéal que cet esprit excellent s'était formé de rhomme. Il avait cette santé de l'esprit et du corps qui, en un temps où l'épanouissement harmonieux de la nature humaine était encore le but de la vie, paraissait être le souverain bien. Rarement Thomme accompli selon les idées grecques s'était développé avec plus de bonheur parmi les descendants plus ou moins civilisés des gens agrestes du Latium. Toutes les qualités de l'âme et du corps, toutes les c vertus > rares et précieuses dont Platon et Aristote ont doué à l'envi leur citoyen idéal, — beauté, force, santé, richesse, noblesse, tous les dons exquis de Tintelligence la plus cultivée, — Tibulle les avait reçus , ces biens, de la nature et des siens. Il y a dans cette existence naturellement heureuse je ne sais quoi d'antique qui fait qu'on songe aux paroles d'Hippias : « Ce qu'il y a de plus beau pour un homme, c'est d'être riche, bien portant, honoré par les Grecs, de parvenir àla vieillesse, défaire de belles funérailles à ses parents quand ils meurent, et de
recevoir lui-même de ses enfants une belle et magnifique sépulture (1). »
Toutefois on ne vit pas impunément en des temps aussi profondément troublés. La plante humaine a beau être forte et vivace, si tout change et se transforme autour d'elle, si la terre et le ciel se montrent incléments, elle s'arrêtera net dans son développement, elle languira, stérile, et mourra sans pousser de rejeton. Telle fut la destinée du poëte. Non-seulement il ne parvint pas à la vieillesse, mais, loin de faire de belles funérailles à ses parents, ce furent sa mère et sa sœur qui recueillirent ses cendres sur le bûcher. Ajoutez que, si les aflfaires publiques et la guerre sont la chose par excellence du citoyen antique, nul ne fut jamais moins citoyen que TibuUe.
Enfin, bien que rien ne nous ait été transmis sur Tenfance du poëte et sur son éducation, il suffit de lire dix vers de n'importe quelle élégie pour être intimement persuadé qu'il a été élevé par des femmes, et que jamais il n'a pu vivre,
(1) Platon., Hipp. ma/., 291.
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même en pensée, loin de sa mère et de sa sœur. Parfois on serait tenté de croire que ce sont peut-être les seules femmes qu'il ait aimées. Il est si facile de s'imaginer qu'on aime les autres, j'entends les Délia, les Némésis ! Lorsqu'on a la malheur de se survivre, que l'on a tout loisir de descendre en soi-même, les premiers êtres chers qu'on a aimés, et qui nous ont aimés pour nous* mêmes, se dressent seuls dans les lointains ftiyants de nos jours écoulés. Bien que la mère et la sœur du poëte ne soient nommées qu'une fois dans les élégies, on devine dans toute l'œuvre la présence sanctifiante de ces âmes élues, qui sans doute ont été la meilleure part du génie de Tibulle.
Le poëte ne parle pas de son père. Il semble l'avoir à peine connu. Peut-être périt-il dans les proscriptions et dans les épouvantables massacres qui ensanglantèrent le monde après le meurtre de César, à l'avènement du triumvirat d'Octave, d'Antoine et de Lépide, dans les mois (711-43) qui précédèrent la bataille de Philip-
pes (712-42). Au rapport d'Appien, deux mille chevaliers et trois cents sénateurs furent tués. Lltalie fut livrée aux vétérans, qui brutalement dépossédèrent les anciens msatres du sol et se partagèrent les terres. Virgile et Properce furent atteints comme TibuUe sans doute par ce fléau terrible; d'ailleurs ceux qui avaient échappé au € partage > de 711 n'échappèrent pas h celui de 713. Avant comme après Philippes, et plus tard encore, après Actium (723-31), nul ne fut sûr de posséder en paix le champ paternel. L'enfence de Tibulle s^écoula dans le domaine, certainement amoindri (1), de ses ancêtres (il était d*une ancienne famille de chevaliers latins), entre sa mère et sa sœur, sous la protection des bons vieux dieux en bois que l'on vénérait de génération en génération dans la chapelle de famille.
Dans la dixième élégie du premier livre, laquelle trahit çà et là quelque inexpérience, et en tout cas est bien de la première manière de Ti-
(1) I, I, 19 sqq.
4i PORTRAITS DE FEMMES.
bulle, le poëte nous a parlé de son Milly, ou si l'on veut de âes Feuillantines, mais en quelques vers seulement, avec le tact et le bon goftt d'un ancien. Nous le voyons, tout enfant, dans la vieille maison de Pédum, courir sous les beaux arbres du verger que garde quelque Priape rougi de vermillon, eflFroi des oiseaux du ciel. Il passe, repasse tout le jour devant ces antiques dieux lares qui l'ont nourri, dit-il, et dont la bienfaisante providence n'a cessé de veiller sur lui du berceau à la tombe. Ces premières impressions, à la fois douces et religieuses, déposèrent dans l'âme de l'enfant un fonds de piété qui devait très-bien s'allier avec sa nature tendre et sérieuse. TibuUe sera pieux, superstitieux même, comme un vieux paysan du Latium. S'il voit en un champ une poutre isolée, une borne antique dans un carrefour, il adore (1). Chaque année, il ne manque pas de purifier ses bergers et d'asperger de lait le simulacre de la bonne déesse Paies, patronne des troupeaux.
Tous les dieux ont leur part des fruits nouveaux de Tannée : il la leur oflEre dans les vases d argile de ses pères. Lui-même en de blancs vêtements, le front couronné de myrte, et tenant dans ses mains la corbeille sacrée, il suit la victime qu'il va immoler. Quant aux lares, il sait qu'on les apaise avec une grappe de raisin ou une couronne d'épis placée sur leur chevelure vénérée. Un vœu a-t-il été exaucé, ces divinités amies se contentent de quelques gâteaux et d'un rayon de miel qujune petite fille, — la sœur du poëte, j'imagine, — leur apporte dans la rustique chapelle. Le culte officiel de Eome, avec ses pompes et ses cérémonies, laisse Tibulle assez froid et indifférent; mais tous les vieux cultes naturalistes des ancêtres revivent avec une étrange puissance dans cette âme antique. Certes voilà un vrai descendant de ces graves Latins, de ces nobles tribus aryennes, qui, comme les Germains, adoraient dans les mystérieuses solitudes des bois et des forêts ce que leurs yeux
ne voyaient point, et tenaient leurs assem-
Ait PORTRAITS DE FEMMES.
bléerf auprès des sources et des fleuves sacrés. Tous les ans, TibuUe venait sans doute avec sa famille passer l'hiver à Home. Nous avons vu qu'il était né dans cette ville. Il y suivit certain nement les cours des maîtres les plus célèbres du temps. Â Tftge où les fils de sénateurs et de chevaliers allaient achever leurs études à Athènes, TibuUe demeura auprès des siens. Il semble bien que, moins heureux qu'Horace, le fils du digne affranchi, il descendit chez les ombres sans avoir visité la ville sainte d'Athéné. Naturellement il n'en appliqua pas moins son esprit à cette étude approfondie des modèles grecs, qui était le fond et la substance même de toute éducation libérale. Tout Romain bien élevé savait écrire et déclamer dans Tune ou l'autre langue. Il n'y avait d'autre littérature proprement dite que celle des Grecs. Les Italiens s'étaient essayés dans tous les genres, ils avaient même créé quelques œuvres admirables; mais, pour être écrite en latin, leur littérature n'en restait pas moins toute grecque d'inspiration. Pour ne pas nouQ écarter de Té-