LA P£ITA DE TIBUU
poque de Tibulle, que Tou songe à Virgile, à Catulle, qui a non pas imité, mais traduit Sappbo; — à Horace, dans les odes duquel on retrouve la moitié des fragments connus des lyriques grecs 5— * à Properce, qui lui-même s'appelle le Callimaque romain, et qui s'est souvenu de son modèle au moins autant peut-être que Gallus d'Euphorion de Chalcis. Quelques historiens de la littérature latine, comme Bernhardy, ont remarqué que Tibulle est le seul poëte du siècle d'Auguste 4ont l'œuvre ne trahisse aucune trace d'imitation grecque. Un examen plus attentif des élégies et un plus grand souci de Tordre chronologique dans lequel elles ont été composées ne permettent plus de douter de l'influence très-réelle que les poëtes alexandrins ont exercée sur les premiers essais de Tibulle.
Ce qui est vrai, c^est qu'avec une connaissance très -étendue de la littérature grecque, Tibulle a su rester Latin, et de bonne heure s^est abandonné au cours paisible de ses douçep rêveries. Une très -grande paresse de mé-
moire s'allie très-bien au sentiment exquis de Tart le plus raffiné. TibuUe est allé à la posté* rite avec une vingtaine d'élégies dont la moitié seulement lui a paru digne d'être publiée. Toute son œuvre immortelle tiendrait dans deux colonnes du Times. Il n'écrivit pas pour écrire, comme Ovide ou Martial. En toute chose, Tibulle montra cette nonchalance de grand seigneur, disons mieux, de chevalier romain opulent et lettré, sans dédain ni amertume, qui n'est plus guère dans nos mœurs Uttéraire. Jamais il ne s' imagina qu'il avait charge d'âmes, que la poésie est un sacerdoce , que le poëte a pour mission d'éclairer et de conduire l'humanité. Tout ce pathos était réservé à d'autres temps. Il n'est pas fait une seule allusion à un événement politique dans l'œuvre de Tibulle. Malgré tout, si, plus heureux dans l'élégie amoureuse que dans l'ode , les Romains peuvent être sans trop d'infériorité comparés aux Grecs, c'est à Tibulle qu'ils le doivent. On ne peut dire en quelle année il connut Délia à Rome, mais ce fut sûrement avant l'époque
OÙ il suivit en Gaule M, Valerius Messala Corvinus, Tan de Home 723 (=31). BienquMl paraisse peu vraisemblable qu'en des temps aussi troublés les fils des chevaliers fussent encore astreints, comme au temps des Scipions, suivant Polybe, à servir pendant dix ans, on peut admettre que TibuUe avait passé quelques années dans les armées romaines : autrement on s'expliquerait peu Tespèce d'horreur que lui inspire tout ce qui rappelle la guerre et le métier des armes. Tibulle avait alors environ vingt-trois ans. Aucun document ne nous a transmis la date de la naissance dupoëte. Un vers de la cinquième élégie du livre III a longtemps fait reporter cette date à 711 (=43), Tannée même où naquit Ovide, où périrent les deux consuls Hirtius et Pansa dans la victoire de Modène remportée sur Antoine; mais le même vers se retrouve en propres termes dans les Tristes (IV, x, 6.) En appeler à Horace, qui nommait Tibulle c juge sincère de ses écrits, > pour soutenir que notre poëte devait être plus âgé qu'Ovide, et en con-
50 PORTEÀITS DE FEMMES.
dure avec Scaliger et Heyne que le vers en question est interpolé, voilà qui paridt assez inutile aujourd'hui, J. Heinrich Voss ayant établi^ il y a bientôt un siècle, que le troisième livre des Elégies n'est point authentique. Oe résultat de la critique, adopté par le plus docte des éditeurs de Tibulle, par Dissen, confirmé par bien d'autres fins connaisseurs de notre poëte et de la litr térature latine, comme Paldamus, Lachmann, Gruppe, Hertzberg, Biuder, Eberz, est désormais acquis à la science.
Le Romain inconnu qui s'est caché sous le nom grec de Lygdamus, inscrit en tête du troi* sième livre , a pu naître la même année que le poëte de Sulmone ; voilà tout. Aussi bien celuici a marqué lui-même sa place dai^s le cortège des poëtes ses contemporains et ses c aînés. > Il nomme le vieux Macer, qui lui lut ses Oiseaux; Ponticus et Bassus^ ses compagnons; Horace, Properce, qui n'avait que quatre ans de plus que lui. A peine a-t-il entrevu Vii^le. Quant à Tibnlle, les destins jaloux Ti^vaient ravi trop tôt ^
son amitié. Tibulle avait succédé à Gallus; Properce succéda à Tibulle. <r Dans la série des temps, dit Ovide, je vins le quatrième. > A la mort de Virgile et de Tibulle, en 735 (=19), Ovide n'avait que vingt-quatre ans, car, si Ton ignore Tépoque de la naissance de Tibulle, on connaît Tannée de sa mort par une épigramme d'un précurseur de Martial, Domitius Marsus, ami de Mécène, qui composa aussi des élégies, une épopée et d'autres écrits encore :
€ Toi aussi, Tibulle, la mort inique t*a envoyé jeune retrouver Virgile dans les champs Elysées, afin qu'il n'y eût plus personne ni pour pleurer les molles amours dans l'élégie ni pour chanter en vers héroïques les guerres des rois. »
Ainsi, quand Tibulle expira, peu après Virgile, en 735 ou 736, il était c jeune, > ou, suivant l'expression même de son ancien biographe, Hiéronymus d'Alexandrie, « dans la fleur de la jeunesse. lOomme on était ju'&enis au moins jusqu'à quarante ans^ Tibulle n'avait donc alors pas plus de trente -cinq à quarante ans, et partant il
doit être né en Tan 695 ou 700 de Rome (1).
Nous laissons de côté l'hypothèse d'Oebeke, qui a cru reconnaître le poëte Cassius de Parme dans l'auteur du troisième livre des Elégies, et celle de Gruppe, pour qui Ljgdamus ne serait autre qu'Ovide, ce qui rendrait raison et du vers prétendu interpolé et des réminiscences de ce poëte, assez fréquentes dans ce livre : on abandonne bien vite cette manière de voir quand on connaît les arguments que Hertzberg a produits contre cette supposition, et qu'il a tirés de l'examen du style et de la versification. Lygdamus n'est pas plus Ovide que TibuUe, qu'il imite et suit comme des modèles.
Ce Bomain appartenait, comme notre poëte, à la société de Messala, dans la maison duquel doit être né le recueil des poésies de TibuUe. On connaît les vues de Fr. Haase à ce sujet. Messala, qui est avec Asinius PoUion et Mécène un des protecteurs des belles-lettres les plus éclairés et
(1) VosB etDissen ont adopté la première de oes dates, Eberz et la plupart des exégètes réœnts la seconde.
LA DÉLIA lt£ TTBULLE. 53
les plus magnifiques de Tépoque d'Auguste, Messala, Tami d'Horace, qu'il avait connu à Athènes, le patron de TibuUe, le guide d'Ovide en ses premières études, vivait au milieu d'une cour de lettrés et de beaux esprits qu'il aimait fort, protégeait au besoin contre les violents et les puissants de la terre. Sa maison, qui devait ressembler beaucoup à celle de Lucullus et des grands seigneurs romains du temps, était en petit une sorte de musée d'Alexandrie, un centre de culture raflinée, un collège de lettrés hellènes qui retrouvaient sous les portiques et dans les salles les chefs-d'œuvre incomparables de la sculpture et de la peinture grecques de tous les siècles. La bibliothèque devait être très-riche et renfermer les ouvrages les plus rares et les plus précieux. Orateur déjà illustre au temps des guerres civiles, puisque dès 711 Cicéron fait son éloge à Brutus, Messala avait une éloquence tem-^ pérée, élégante et sobre. Tibère, qui vit Messala dans sa vieillesse (il ne mourut qu'à soixantedouze ans, l'an 762 de Rome), goûtait fort son
M VùgfMnS PS FEMMES.
genre d'éloquence, et se le proposa pour modèle. Chrammairien érudit comme César, il connaissait à fond la langue latine, et estimait que Ton pou* yait tout dire en cette langue sans rien emprunter aux Grecs et sans recourir aux néologismes. n n*en recommandait pas moins avec Horace de lire, relire nuit et jour les livres grecs. A l'exemple de Crassus et de Cicéron, il conseillait de traduire les orateurs attiques ; lui-même fît sans doute un grand nombre de traductions de ce genre. Quintilien parle de sa version du discours d'Hypéride pour Phryné. Il écrivit en grec des poésies bucoliques ; peut-être rédigea-t-il aussi en cette langue ses mémoires sur la guerre civile, où Plutarque, Appien et Suétone ont maintes fois puisé. Je ne parle pas de Tbomme politique et de l'homme de guerre ; ce que je viens de dire du lettré peut donner une idée de la culture raffinée et étendue d'un patricien romain à cettQ époque.
Tibulle n'ayant publié lui-même, vers 728 (=36), que le premier livre de ses Elégies, les
LA DÉiU DE TIBULUB. 55
trois autres ont dû être mis au jour par les soins de Messala. Prêter à un patricien les scrupules et l'exactitude d'un éditeur moderne serait quelque peu naïf. Le recueil des poésies de Tibulle, dans l'état où il nous est parvenu, est une sorte de c livre de &mille > dans lequel les actions d'éclat, les honneurs et les triomphes de Messala et des siens occupent une très-grande place. A coup sûr, plusieurs poëmes ne sont pas de TibuUe : ils sont donc l'œuvre des poètes et des lettrés qui fréquentaient la maison de Messala. Le célèbre panégyrique, si étrangement feible, qui ouvre le quatrième livre, est d'un contemporain demeuré inconnu. Quant aux petites élégies vii-xii du livre IV, elles sont, comme on sait, de quelque grande et belle dame du temps qui vivait dans l'intimité de Messala. Elle-même se nomme c Sulpicia, fille de Servius. • Il est probable qu'elle descendait de la vieille gent patricienne des Sulpicii. Horace, en ses satires, parle d'un Servius qui est le même que celui que Pline le Jeune compte parmi les auteurs
de poésies erotiques ; ce Servius, sans doute fils du jurisconsulte Servius Sulpicius Rufus, est le père de la Sulpicia dont Toeuvre est venue jusqu'à nous dans le volume de vers qui porte en tête le nom de Tibulle. Rien de moins authentique, on le voit, que ce recueil pris en bloc. Depuis deux siècles, les plus doctes philologues de l'Allemagne se sont évertués à résoudre les mille problèmes de critique et d'histoire littéraire que soulèvent ces textes, et leurs descendants ont eu la piété de consacrer tant de savantes veilles en faisant passer dans les livres classiques les résultats principaux auxquels on est arrivé. Ainsi, dans une édition populaire de Teubner datée de 1870, revue par M. L. Mtiller, les élégies du livre III portent le nom de Lygdamus, le panégyrique de Messala est attribué à un auteur inconnu, et les petites élégies vii-xii du livre IV sont rendues à Sulpicia.
C'est dans l'île de Corcyre, l'antique Phaeacia, en vue des côtes d'Epire, que Tibulle malade, seul, abandonné de ses compagnons d'armes, a
composé, en songeant à Délia, la première des élégies qui nous occupent (1). Depuis douze mois déjà (on était dans l'automne de 724), il avait quitté Rome pour suivre en Gaule son tout-puissant protecteur, M. Valerius Messala Corvinus, à qui il devait peut-être le rétablissement de la fortune de sa famille. Après avoir embrassé le parti du sénat, combattu à Philippes avec Brutus et Cassius et servi quelque temps Antoine, Messalà avait passé dans les rangs d'Octave, et, nommé consul avec le jeune dictateur à la place d'Antoine, il avait commandé à Actium le centre de la flotte. Agrippa et Mécène pouvaient seuls l'emporter sur Messala dans la faveur du maître. La lutte suprême pour l'empire du monde avait été livrée le 2 septembre 723 (s=31). Quelques jours ou quelques semaines après. Octave envoyait en Gaule Messala pour étouffer une formidable insurrection qui venait
(1) Tibul., 1. I, III. — L'ordre chronologique des cinq élégies déliennesy adopté par Lachmann et suivi par M. Otto Richter, est le suivant : m, i, ih v, vi.
5S PORTRAITS DE FBHMRS.
d'éclater dadë T Aquitaine. Tibulie) qui dans la guerre civile n'avait pris led armes pour aucuh parti, accompagna scmami dans les forêts et sur les monts des Pyrénées^ où les druides entretenaient un foyer de rébellions toujours renaissantes contre l'autorité romaine (1). Les coutumes et les cultes indigènes disparaissaient rapidement dès que le sol d'une province avait été colonisé et couvert de places fortes : les dieux gaulois qui persistaient devaient prendre des nonis latins comme Jupiter Axur et adopter les rites de la religion des vainqueurs ; mais la conquête était loin d'être achevée dans toute cette partie des Gaules, qui offirait aux révoltés des i^traites )^^es^ que inaccessibles. Toute révolution politique à Rome ou dans les provinces avait là son contre^ coupn On ne sait presque rien de cette campagne, qui 66 termina rapidement pai^ Une victoire remportée sur les bords de l'Aude, et pour laquelle Messala obtint le triomphe quatre ans
<1) B. Henof^ Oallùe narhonensis prot?. rôm. histoHa (Lips., 1864), p, 232.
LÀ DÉUA DE TIBULiS. 59
plus tetd, en 727 (1). C'est à cet év&ietneût, auquel un client de Messala ne pouvait rester indifférent, au moins eh aj^pàrence^ que nous devons là septiènie él^e du premier livre. Le poëté revendique sa part d'honneur dans les hauts &its qtii ont été accomplis :
Non sine mest tibi partus honos,
et il pretid h témoin les tribus de l'Aquitaine, au pied des Pyrénées^ les rivages de l'Océan qui baigne les côtes de Saintonge^ la Saône^ le Rhône rapide, la vaste Garonne, et la Loire, dont lès flots bleus arrosent le pays des blonds Camutes* Il parait probable qu'après la soumig^ion des montagnards, Messala parcourut avec TibuUe toute l'Aquitaine, quî s'étendait alors des Pyrénées à la Loire, pour pacifier toutes les tribus et recevoir leur soumission.
Tibulle ne revint pas immédiatement à Borne ; il s'embarqua avec Messala pour l'Orient : il fel-
(1) Fast. Capit.; App., B. C, iv, 38 1 Uy. cxxxv, 4; Tibul., ï, VII ; II, I, 33, V, 117; IV, i.
lait achever de soumettre à la domination d'Octave TAsie Mineure, l'Egypte et la Syrie ; mais à Corcyre il tomba malade, et ne put suivre Tarmée plus loin. C'est là, au milieu des flots de la mer Ionienne, que Tibulle dit adieu à Messala, et pensa mourir loin de tout ce qu'il aimait sur la terre, c mort, noire mort, je t'en supplie, retiens tes mains avides! Je n'ai point de mère ici pour recueillir dans son sein mes ossements brûlés, point de sœur pour verser sur ma cendre des parfums de Syrie, pour pleurer, les cheveux épars, devant mon tombeau. • Puis il songe à Délia.
Avant son départ, elle avait consulté tous les dieux. En vain les sorciers du Cirque, les oracles ambulants du Forum, les devins de carrefour, toute la tribu nomade des Chaldéens et des Egyptiens, lui assuraient qu'elle reverrait Tibulle. Elle pleurait, la pauvre Délia, et maudissait ces courses lointaines. Tibulle la consolait; il s'évertuait d'ailleurs à trouver mille prétextes pour retarder l'heure fatale : le vol des oiseaux, quelque sinistre présage, le jour de Saturne, tout lui était bon.
LÀ DÉLIA DE TIBVLLE. (Jf
Le jour de Saturne ! Nous savions bien que Tibulle était superstitieux; mais voilà qui le rend semblable au Fuscus Aristius d*Horace, aux têtes faibles, aux petites gens, urn^ nul" torum. A ses vieilles superstitions de paysan latin , il avait mêlé , dans une certaine mesure, les superstitions orientales des Juifs, de la horde fantastique qui tout le jour grouillait sur
les places ou dans les rues de Rome, étalait ses lèpres et ses haillons sur le pont Sublicius et à la porte Capène, mendiait à l'oreille des passants, vendait pour quelques as des prophéties renouvelées d'Ezéchiel ou de Jonas, interprétait les songes en vraie fille de Jacob, colportait des philtres et des amulettes dans les maisons des dames romaines ou échangeait des allumettes soufrées contre des morceaux de verre cassé. Il observait au moins le sabbat de ces hôtes étranges de la grande cité, qui, avec un panier pour tout mobilier, campaient en pleine civilisation comme des nomades dans le désert ; de ces créatures aux allures équivoques et lubriques, vives, souples.
6S FOftnAITS DE niofsg.
agileB et (sombres conime dee eerpeato^ qui, la nuit yeniiei disparaiflAaient dans les quartiere d'au delà du Tibre ainsi que dans les profondeurs de la terre, se blottissaient aux fentes obscures des vieiUes pierres, et faisaient qu'on disait de leur nation^ comme on le dira des chrétiens et de leur vie souterrrâie, t qu'elle fuyait le jour» > T^ bulle observait-il aussi les jeûnes^ les cérémonies judaïques, c^nme beaucoup d'autres Romains de ce temps, où, à côté d'esprits éclairés et cultivés^ surtout sceptiques, tels que Cicéron et Horace^ oa rencontnût tant d'hommes distingués, in* struits même, au sens qu'avait ce mot à Borne, eomme Varron et Nigidius FiguluS) qui étaient adonnés 4 toutes les pratiques de la magié^ de la théurgie et de la néeroman(He? Je ne crois pas, Hais peu de Bomains portant l'anneau d'or et l'angupticlave dev«^ent ôlm aussi comaus des sorcières de l'fisquilini
Qtiant à DéliH^ dès le premier mot que son amant nous dit d'elle, nous voyons qu'elle est nôn^seulementsuperstîtieuse^ maisdévote, qu'elle
LA Jftllk D£ TIBULLS. 63
est initiée à tous les cultes, ai&liée à toutes les confréries religieuses, qu'elle fréquente toute» les communautés monastiques, tous les couvents de moines mendiants, qui dès eette époque fldr. salent déjà de Rome la ville < sainte > par excd-e lencé (1). Le poôte consacre dix vers de la troi-^ sième élégie à nous montrer Délia venai^t asiistei^ chaque jour, le matin et le soir, aux offices dci la c Notre-Dame i du temps, de la grande déesse Isis, qui, depuis Sylla, avait à Home et dans les fkubourgs des sanctuaires et des prêtres égyptiens. Que de fois, mêlée à la foule des adorateurs, les cheveux couverts d'un voile, Délia agita le sistre d'airain, tandis que les prêtres à la tête rasée, aux blancs vêtements de Ijn, après l'ouverture des portes du temple, enton-i naient le salut du matin et consacraient les offrandes apportées sur l'autel ! La flamme jaillis-? sait , activée par le flabellum d'un desservant ; le chant des flûtes éclatait, les cymbales retentissaient, les tambours de basque mugissaient,
(1) Appui., Metamorph.y xi.
la statue peinte dlsis, habillée d'or et de pierreries, tenant d'une main le sistre et la croix ansée de Tautre, étincelait au fond du sanctuaire; le bambino'HBTT^craieSy un doigt dans la bouche, suivait d'un vague regard la cérémonie ; Anubis, lé dieu à la tête de chacal, paraissait flah*er quelque piste funèbre ; les longues files de bruns personnages sculptés sur des tables isiaques, couvertes de caractères hiéroglyphiques, semblaient s'animer et s'avancer en silence, d'un pas hiératique, vers le trône d'un Osiris infernal de couleur verte, au diadème blanc. Alors, l'âme envahie par mille terreurs, subjuguée par le sombre génie des dieux d'Egypte, écrasée sous le poids de ses souillures. Délia se traînait aux pieds des prêtres pour obtenir l'absolution de ses péchés ; elle donnait, promettait tout, faisait des vœux, se livrait à de longues et minutieuses purifications dans une cella du temple, éloignait ses amants, demeurait pure pendant un certain nombre de jours, puis, vêtue de lin, la chevelure dénouée, prosternée devant les portes du sanc-
tuaire, deux fois par jour elle disait les louanges dlsis (1). Ces dévotions à Isis, avec leur cortège de purifications, d'heures d'oraison et de retraite, n'étaient point rares d'ailleurs dans le monde des affranchies, presque toutes d'origine orientale,
et il serait facile d'indiquer dans les poëmes de Properce et d'Ovide plus d'un passage analogue. Bien qu'au milieu de ses langueurs maladives le poëte cherche à dissiper sa tristesse en évoquant de riantes visions d amour, bien qu'il se laisse aller à peindre en un ravissant tableau d'intérieur la scène de son retour dans la maison de Délia, un soupçon jaloux le mord au cœur, et il envoie dans son enfer quiconque a violé ses amours et désire qu'il reste longtemps dans les camps ; mais il sç rassérène bientôt. Le sentiment des basses réalités l'abandonne; d'un puissant coup d'aile, son génie l'emporte loin de ce monde. Grandie et puiftée dans l'idéal, Délia apparaît au poëte comme une < Gretchen au rouet, > et
(1) Tib„ 1. I,!ii, 27-32. Cf. Antiquités cTHerculanum, grSL' v^s par Th. Pipoli, Peintures, t. II, pi, xxx et xxxi.
66 PORT&ÀITS DE FSMMES.
rhorrible vieille qui la garde comme une mère attentive et tendre qui, pendant la veillée, ra:conte à son en&nt toute aorte d0 merveillei^sea légendes des anciens temps i
c Reste chaste, ma Délia, je t'ep prie ) gar« dienne de la sainte pudeur, que ta vieille mère veille toujoi^ra auprès de toi. Qu'elle te oçnte des histoires à la lueur de la lampe , tout en dévidant sa quenouille. Et toi, toute à ta tAghe, cédant peu à peu au sonmieil, laisse tomber rtn^r vrage de tes mains. Puissé-je venir tout à ooup, sans être annoncé, et apparaître à tes oôtés comme un envoyé du ciel { Alpfs, comipe tu sa* ras, tes longs pheveux en désordre, acooura au* devant de moi, ma Délia, les pieds nus. Voilà ma prière : que sur ses coursiçrs de rose XAxbf rore bl^chissante m'apporte ce jour radieux t m Je ne voudrais point affaiblir Timpression sijave et pure que laissent dans râm# les beaux vers de TibuUe; cependant il ne faut pas âtra 4upe des apparences. Kfon-seyle^i^eïit le pQëte iàéftUse ici des choses et des personnes qu'il sait ft)rt ter-
restres, mais il compose son tableau aveo des réminiscences et des lieux communs poétiques. Sa Délia est une Lucrèce quelconque qu'Ovide ou tout autre artisan de poésie vous montrera, la quenouille en main, entourée de corbeilles et de flocons de laine, distribuant Touvrage à ses servantes, avec lesquelles elle s'entretient, h la rouge lumière d'une lampe fumeuse, des hauts fiftits de Oollatin. En l'absence de l'ami, éloigné pour une cause ou pour une autre, toute jeune amante doit filer solitaire au milieu de ses esclaves, être vêtue de vêtements sombres, avoir les cheveux épars ou rejetés négligemment autour de la tête, et laisser dans Técrin les colliers d*or et les pierreries. Oe type était classique, populaire même, depuis que Ménandre et ses imitateurs Pavaient mis sur la scène (1). Vérité et poésie sont les deux éléments constitutifs de toute œuvie d'art. Dans l'éclosion inconsciente des images et des rhythmes, le poëte confond ces élé-
(1) Terent., Heautontimorumenos, II, m, 44. Cf. Prop., |U, VI, &-18; Ovid., Fast., II, 74?.
ments dans une synthèse supérieure et crée ainsi des formes immortelles, des types héroïques ou divins, des modèles de vertu, de grâce ou de bonté, dans lesquels Thumanité aime à se contempler comme en une sorte d'apothéose. L'office de la critique, après avoir isolé ce que le génie avait combiné d'instinct, est de faire la part de vérité et de poésie qui entre dans ces grands composés organiques qu'on nomme œuvres
d'art.
Quand Tibulle put supporter la mer, il quitta l'île de Corcyre, s'embarqua pour Tltalie, et alla sans doute passer quelques semaines auprès de sa mère et de sa sœur dans son domaiïie de Pédum. C'est là, dans l'automne de 724, qu'il écrivit les premiers vers de la seconde élégie dé- Henné (1). Tout entier au bonheur de retrouver ce qu'il aime, les êtres chers, les dieux du foyer, la vieille maison latine, ses bois, ses champs, le poëte convalescent s'abandonne d'abord à un sentiment de bien-être, de joie intime et profonde
(1) Tib., 1. I. I.
qui lui inspire ses plus beaux vers. Nul doute qu'en suivant Messala, TibuUe n'ait eu, comme tout Romain, Tespoir de s'enrichir à la guerre. Gloire et butin sont deux mots qui ne vont guère l'un sans l'autre chez les écrivains latins. Patriciens et chevaliers, divisés surtout le reste, s'entendaient à merveille pour piller les pays conquis, c'est-à-dire les provinces. TibuUe savait sans doute à quoi s'en tenir sur la promenade militaire que Messala faisait alors dans la Cilicie, là Syrie et l'Egypte. Lui, revenu pauvre comme devant, car il s'en fallait qu'on lui eût rendu tous les biens de sa famille, il charme ses loisirs en chantant l'heureuse médiocrité de sa fortune, aussi éloignée de l'opulence que de l'indigence. C'est là en effet, comm^le poëte d'ailleurs nous le dit lui-même, ce qu'il faut entendre par ce qu'U appelle «^sa pauvreté. » Nous verrons plus tard, en relisant l'épître qu'Horace lui adressa vers la fin de sa vie, que la « pauvreté » d'un chevalier à cette époque serait la richesse de plus d'un grand seigneur de notre temps.
70 POATRAITS DE WVMMM.
Qu'importe? voici les froides soirées d'au-^ tomne, et la flamme brille dans l'fttre antique (1). Le podte s'abandonne avec délices à une de oea rêveries délicates et tendres où rimagination et le sentiment l'emportent tour à tour, et finissent par s'unir dans une prière.
c Qu'il est doux d'entendre de son lit les venta furieux et de presser son amie contre son sein ! ou, quand le vent d'hiver répand à torrent Teau glacée, de s'endormir libre de souci au bruit monotone de la pluie ! Que ce bonheur soit le mien!... Je n'ai cure de la gloire, ma Délia; pourvu que je sois près de toi, qu'on m'accuse, si l'on veut, de mollesse et d'oisiveté 1 Quand mon heure suprême sera venue, puissé-'je te contempler , t'embrasser mourant de ma main dé-> faillante ! Tu pleureras. Délia, quand on me placera sur le bûcher, tu me couvriras de larmes et de baisers, tu pleureras... Pourtant n'afflige point mes mânes : épargne tes chQveux dénoués, tes tendres joues, ma Délia! »
(1) Tib., 1. 1, 6.
Là &tUk B£ TIB^IiUS* 71
Tibulle, on le voit, aie don heureux, le parfait bon goût de sourire dans les larmes : telle cette statue mélancolique du t Sommeil éternel » que j'ai si souvent admirée au Louvre. Jeune et triste comme elle, il a la grâéè touchante de ceux qui meurent à la fleur de l'âge parce qu'ils sont aimés des dieux. Je ne connais pas de meilleur commentaire de l'œuvre de Tibulle que le charme éaervanti la suprême morbidesse de ce doux génie funéraire*
A Rome, TibuUe trouva Délia souffrante, peutêtre très-malade. Il semble qu'elle était en proie à ces fièvres d'automne si fâcheuses à Rome (1), alors qu'un froid vif succédant brusquement à une chaleur accablante on se sent affaibli, énervé, brisé de langueur. Le bon TibuUe fut navré. De sa tristesse, il ne dit rien, mais il n'a garde d'oublier toutes les cérémonies religieuses qu'il célébra auprès du lit de la dolente créature. Tandis que quelque sorcière de l'Esquilin murmure des paroles magiques, il promène trois fois le soufre purificateur autour de la malade. Vêtu de lin et la tunique flottante, 11 fait neuf vœux à
(1) P. Menière, Etudes médicales éur les poètes latins^ J); 243. — Ovid,, A, amat»^ II, où cette maladie est décrite; tuêmes circonstances, mêmes incantations magiques^ etc.
Hécate dans le silence de la nuit. Que ne fit -il pas dans sa ferveur mystique de poëte et d'amant ! (1) Enfin Délia guérit, et pendant quelques jours au moins TibuUeput croire qu'il allait voir revenir les jours heureux dont le souvenir avait charmé et torturé son cœur depuis douze mois, douze siècles pour lui ! Il revoyait Délia telle qu'elle lui était apparue pour la première fois, semblable à Thétis portée sur les vagues par un dauphin, ses blonds cheveux lissés comme ceux des nymphes océanides, entrelacés d'algues marines, de corail et de violettes (2). Comme à un vrai poëte antique, il suffit à TibuUe d'un seul trait pour nous montrer la beauté du visage de Délia, ses bras souples et nerveux et sa blonde chevelure ; mais c'est moins un portrait qu'une légère vision aussi vite évanouie qu'évoquée. Délia n'est rien moins qu'une créature unique de sou espèce, une sorte de déesse descendue des hauteurs de l'Olympe, à laquelle aucune mor-
(1) Tibul., I, V, 9-17.
(2) Ihid,, 45, 46,
7i PORTRAITS DE PEMMB8.
telle ne saurait être comparée sans impiété.
Ses pareilles n'étaient point rares sous les portiques, rendez- vous habituel du monde élégant, au théâtre, dans le cirque, au temple dlsis, partout où Ton allait pour voir et être vu. On ne rencontrait qu'elles à la promenade, précédées et sui\ies par des esclaves noirs, ou, si elles redoutaient le pavé de basalte des rues, en chaised à porteurs et en litières. Vêtues d'écarlate, de violet et de toutes les sortes de pourpre^ on les apercevait de loin. Le goût des belles et richeâ affranchies n'était pas toujours très-pur et rap* pelait leur origine asiatique. Beaucoup ne savaient pas assortir et marier les couleurs ; les tons rouges ou jaunes du vêtement de desôUô tranchaient parfois avec une crudité excessive stir les teintes bleues ou blanches de celui de dessous. Que dire de celles qui, comme des reines d'Orient, portaient de lourdes étoffes de brocart d'or constellées de pierreries? (1) La plupart au contraire préféraient de beaucoup ces fins tissus de
(1) Ovid,, A. amat»t HT.
LA DiUA DE TIBULLE. 75
soie, d'un vert tendre comme celui de la vague marine, apprêtés dans Tîle de Cos, si légers et si transparents qu'on voyait luire doucement, ainsi qu'à fleur d'eau, les blanches nudités de ces Néréides,
Presque toutes, à Rome, étaient blondes. La Délia de TibuUe avait de blonds cheveux comme la Cynthia de Properce. Cela ne laisse pas d*abord que de paraître étrange en Italie, ou, puisqu'il s'agit d'aflfranchies, en Syrie, en Judée, à Alexandrie ; mais chacun sait qu'on donnait aux cheveux la couleur d'un brun roux ou l'éclat fauve de l'or en les teignant au moyen de certaines préparations caustiques, souvent trèô-fti* nèstes à la conservation de la chevelure, témoin la jeune fille devenue chauve dont parle Ovide* Les femmes riches aimaient mieux acheter dans les tavernes élégantes des portiques de Minucius ces chevelures postiches d'un blond ardent qui venaient de la Germanie. Toute dame romaine un peu soigneuse de sa parure, à moins qu'elle n'affectât l'austérité d'une antique matrone, avait
(le faux cheveux de cette nuance ou dune couleur plus foncée. Les blondes chevelures soyeuses en eflFet ne furent d'abord portées que par des courtisanes. Quand Messaline, devenant Lycisca, quittait pour une étroite cellule mal odorante son lit d'ivoire d*impératrice, elle avait soin de rouler les tresses rudes et épaisses de ses lourds cheveux noirs sous une perruque blonde (1). D'ailleurs, avec les mille façons de se coiffer alors connues, par exemple avec la coiffure étagée en forme de tour, aucune femme n'aurait eu assez de cheveux si elle n'en avait emprunté à autrui . Voilà comment Délia était blonde. Pas plus aveugle que Properce ou Ovide n'était TibuUe lorsqu'il chantait les blonds cheveux de sa maîtresse; il acceptait en toute simplicité une gracieuse fiction consacrée par la mode.
D'ailleurs, comme tous les jeunes élégants, il avait dû assister souvent au petit lever et à la toilette de Délia, alors qu'une esclave enfermait ses cheveux dans un réseau d'or, ou les enser-
(1) Juv,, 5«e., VI, 120.
rait dans un bandeau de lin onié de broderies qui rétrécissait le front. Le front bas et mat des dames romaines a passé dans tous nos rêves d'adolescents !
Insignem tenui fronte Lycorida,
a dit Horace précisément dans Tode qu'il adressa àTibuUe (1). Il savait de reste comment on donne à la peau des tons d'ambre ou des teintes nacrées, avec quels philtres préparés par ses bonnes amies de TEsquilin on dilate la pupille de l'œil pour lui faire lancer des flammes. Les sourcils, les cils, les lèvres, les veines des tempes de sa maîtresse exerçaient tour à tour l'industrie délicate des belles esclaves empressées au milieu des boîtes à parfums en ivoire avec un amour ciselé en basrelief, des magnifiques peignes de bronze incrustés de pierres de couleur, des aiguilles à cheveux d'or ou d'ivoire, terminées par une petite statue de Vénus sortant des flots et tordant sa chevelure ruisselante.
(1) If xxxnx, 5.
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Quand elle se regardait dans un de ces grands miroirs de métal poli où elle se voyait des pieds à la tête, combien Délia devait se trouver différente des filles de sa nation qu'elle avait pu connaître dans son enfance ! Le front étoile de pierreries, les poignets, les bras et les chevilles serrés dans des nœuds de serpents d'or incrustés d'émaux, les oreilles ornées de grosses perles blanches venues des pêcheries du golfe Persîque ou de rOcéan indien , les doigts chargés d'anneaux et de bagues où brillaient enchâssés des diamants et des pierres gravées, le cou et la poitrine couverts de colliers à plusieurs rangs, composés d'étoiles d'or, de vipères enlacées ou de feuilles de lotus, séparés par des perles, dés pendeloques de rouge corail, de vertes émeraudes ou de bleues turquoises, et terminés par une chaînette à laquelle pend une petite bulle, merveilleux chef-d'œuvre de ciselure, où sa vieille mère a enfermé quelque grimoire de papyrus contre le mauvais œil, qu'elle ressemblait peu, la Délia de Tibulle, à la Syrienne des Moisson^
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neurs de Théocrite, à la pauvre joueuse de flûte, maigre et brûlée du soleil ! (1)
Le moyen d'imaginer qu'une fille aussi pieuse, livrée corps et âme aux sombres cultes d'Egypte et de Syrie, n'ait point aimé parfois, dans ses mystérieuses retraites, à se couvrir d'habits somptueux comme une Notre-Dame, je veux dire comme la statue d'Isis ou de Cybèle, qu'elle ▼oyait les prêtres stolistes coiffer de la cidaris haute et droite assyrienne, charger de colliers, de bracelets et de périscélides, habiller de la tunique sacro-sainte que serrait une ceinture ornée de gemmes, de l'éphod et de la longue stola talaire couverte de broderies ? Avec ses grands yeux vagues, avivés d'antimoine, noyés d'effluves mystiques, ses mollesses infinies, ses langueurs et ses fièvres. Délia n'avait pas même besoin de ses jolis bras souples et nerveux dont parle Tibulle pour l'entraîner au pâle séjour des ombres avec les derniers fils épuisés de la Grèce et de Rome.
(1) Théocr^ IdylL, X, 36, 27.
Pour Tibulle, Délia n'était que tendresse, et il semble bien en effet qu'elle fiit toute d'amoureuse et sensuelle bonté. J'ai noté que le mot tener se rencontre sous le calame du poëte toutes les fois qu'il parle d'elle. Peut-être, comme il arrive, lui prêtait-il un peu du sentiment dont son cœur débordait ; mais en même temps il sait, à ne s'y point tromper, que dans cette fille rêveuse et douce , en proie à quelque mal sacré , humble comme une esclave , il y a une créature singulièrement fine, habile, rusée, perfide (1), qui, instruite par les leçons de sa mère, trouvera peut-être un jour que plusieurs amants rapportent plus qu'un seul, et montre déjà une habileté pratique au moins aussi rafi^ée que l'est sa piété et sa science profonde de la volupté.
Tibulle eut bientôt tout loisir de méditer sur cette étrange fille c à double langue, » dont la grâce tour à tour languissante et vive, les allures équivoques et sinueuses, rappelaient le colubrinum ingenium du vieux poëte comique. La
(1) Tib., I, VI, 5, 6 et 15,
porte de Délia se ferma devant celui qui n'avait pas même su rapporter d'Orient quelques millions de sesterces. Nul doute qu'à sa manière Délia n'ait aimé TibuUe ; peut-être Taimait-elle encore. Elle ne Tavait pas vu partir sans douleur. Quand son amant la trouvait seule, il lui suffisait sans doute d'un long regard muet, tout chargé de tendresse et de reproches, pour l'amener à ses pieds, aimante et dévouée comme une prêtresse introduite dans la cella du dieu. Elle devait éprouver une sorte de vénération pour cet honame d'une autre race dont la belle âme, les grandes manières et le contact exquis semblaient purifier et ennoblir. Elle avait certainement une conscience obscure de l'immense supériorité morale de son amant. Toutefois elle était plutôt étonnée que touchée. Elle avait porté avec amour le doux joug du maître, mais l'idée ne lui était jamais venue qu'elle pût être de la même espèce que lui. Dans les premiers jours, quand TibuUe comprit qu'il avait une sorte de rival, il bondit
sous l'aiguillon de l'orgueil et de la douleur, parla
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en maître, se rendit impossible ; on se sépara (1).
Rien ne prouverait mieux au besoin que l'affection deTibuUepour Délia n'avait rien de commun avec les banales amours des jeunes élégants pour les belles affranchies. Celles-ci avaient naturel^ lement beaucoup d amis. Le trouver mauvais eût paru d'un Scythe. Le premier précepte du code de la haute gialanterie, c'est qu'on doit avoir le bon goût de supporter un rival, et que le mieux est de paraître tout ignorer (2). Tibulle connaissait les maximes de ce code : il les pratiquera plus tard avec Némésis ; mais il aime Délia avec la simplicité sérieuse d'une âme neuve et naïve. Il Taime assez pour faire taire son ressentiment et pour étouffer son orgueil ; il revient le premier aux pieds de son amie, il s'y roule avec des emportements de tendresse enfantine, veut qu'elle le foule sous ses sandales de papyrus (3).
Il était trop tard. Pendant les douze longs mois
(1) Discidiumt Tib»i I, v, l-*8.
(2) Ovid., A. ainaU, II, 539, (8) ïib., I, Y, 1 sqq;
qu'il avait passés loin d'elle. Délia, obsédée par sa mère, par son mari peut-être, céda sans ré« BÎstance, se soumit, passive. Un amant plus riche possédait Taffranchie. TibuUe s'avoue qu'alors que Délia était sienne, il a follement agi en lui préférant t le butin et les armes (1). » Qu'un autre triomphe des Ciliciens et revienne à Home couvert d'or et d'argent ; quant à lui, pourvu qu'il soit près de Délia, volontiers il attellerait luimâme ses bœufs, ferait paître ses troupeaux sur un mont solitaire. Malheureusement (qui le sait mieux que Tibulle ?) la mère de Délia ne partage point ces goûts champêtres. Aussi n'estce point l'amant qui parle ainsi, c'est le poôte, l'artiste, qui se livre à son génie et trouve de beaux vers dans sa tristesse.
Les plus beaux à mon sens sont encore des vers inspirés par un profond sentiment religieux. Le paysan latin que nous connaissons, l'Italien d'une dévotion un peu étroite et bornée, foncièrement superstitieux, perce tout à coup avec une
(l)Tib., I, II, 65sqq.
certaine grandeur antique sous le brillant cavalier qui gémit à la porte des belles donM. Voici, comme toujours, le sens littéral de ces vers, car je n'ai pas la prétention de traduire les poëtes : c Ai-je offensé par un mot la puissante Vénus, et ma langue expie-t-elle maintenant son impiété? M accuse-t-on d'avoir approché impur du séjour des dieux , et d'avoir dépouillé de leurs guirlandes les foyers sacrés? Je n'hésiterais pas, si l'avais péché, à me prosterner dans les temples et à baiser le seuil consacré ; je n'hésiterais pas à me traîner à genoux, suppliant, sur le sol^ et à frapper misérablement de ma tête la porte sainte (1). »
Un moyen presque infailhble restait cependant au pauvre poëte pour se faire ouvrir la porte de l'amie : c'était d'y frapper les mains pleines (2). C'est là, on le comprend, une simple figure poétique; Tibulle n'est point un personnage de comédie qui n'entre chez le r«^^a^o qu'en lui jetant
(1) Tib., I, II, 79-S6.
une bourse à la tête ; il est fort probable que la € porte (1), » — cette fameuse porte tant exécrée, tant célébrée chez les poëtes lyriques et élégîaques (2), — n'est ici qu'un prétexte à variations sur im thème classique. Il faut en dire autant et des vers de la trmsième élégie détienne (u), dans lesquels il croit devoir enseigner à Délia l'art de tromper un mari jaloux, et des distiques de la cinquième (vi), où il s'adresse au mari pour l'instruire de tout ce qu'il doit faire pour surveiller la perfide Délia, Feindre d'admirer la pierre gravée ou le cachet d'une bague pour pouvoir, à l'ombre de ce prétexte, presser la main de l'amie, faire certains signes de tête muets dont le sens échappe au mari, tracer des caractères sur la table avec le vin d'une coupe renversée dans un festin, connaître les herbes propres à effacer les taches livides qu'ont laissées au sein ou sur les bras les