VIII PRÉFACE
les êtres dans un éclair, les fascine pour arriver à sa fin, la perpétuité de l'espèce, c'està-dire l'éternité de la douleur. Certes, la volupté existe, mais ceux-là la dédaignent qui l'ont connue : comme la nature, elle n'est qu'illusion et mensonge.
Tous n'ont pas besoin d'être consolés. Aux esprits réfléchis, la science suffit. Quant aux multitudes, elles suivront toujours les voyants qui leur apportent le salut. Pour qu'elles croient et espèrent, il faut qu'elles incarnent dans un sauveur les révélations de leur conscience obscure. Au fond, quel que soit le maître qu on ôdive, Epicure ou Bpictète, l'impassibilité est le commencement de la sagesse. Ni haine ni amour, ni désir ni passion, ni joie ni terreur, voilà ce qui, avec une universelle mansuétude, ouvre la voie de délivrance. Les bienheureux sont ceux qui, pour l'atteindre, s'absorbent dans la paix
suprême et s'y éteignent.
Septembre 1874.
LA
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lA DÊLIÂ DE TIBULLË
Le sourenîr que les belles âmes laissent après elles sur la terre s'éTanouirait tôt ou tard, si la piété de Thistorien n'aimait à recueillir jusqu'aux moindres reliques de ceux que l'humanité acclame comme ses héros et dans lesquels elle contemple l'idéal de sa propre nature. Le plus pur, le plus tendre^ le plus sympathique des poètes, le doux Tibulle, ne nous est connu que par ses poëmes et par quelques rers d'Horace et d'Ovide. Celui-ci n'était guère fait pour com^
prendre cette àme simple et candide, et celui-là n'avait point Tidée de cette exquise sensibilité, déjà un peu maladive, qui fait de TibuUe, comme de Virgile, un poëte presque tout moderne. Certes, ils sont bien tous deux de notre sang et de notre race. Notre langue est comme un écho affaibli de ridiome fort et sonore dans lequel ils chantèrent, et jusqu'au plus profond de notre conscience retentit et vibre toujours la note aimée que nul n'oublie lorsqu'il l'a une fois entendue.
Même langue, mêmes idées. Cette Italie romaine peut à peine s'appeler une moyenne antiquité^; notre civilisation moderne y plonge par toutes ses racines. Cet héritage de Rome, qui fit jadis notre force, fait aujourd'hui en partie notre faiblesse. Notre conception de l'Etat, notre idée de l'administration, notre façon d'entendre la liberté, nos formules naïves d'égalité, la creuse rhétorique à qui nous décernons les premiers honneurs de l'esprit français, tout, jusqu'à nos codes et à nos méthodes d'enseignement, est un
legs de l'antique génie romain. Voilà pourquoi^ lorsque nous lisons une églogue de Virgile ou une élégie de Tibulle, il nous semble par moments que c'est un compatriote, un ancêtre divin de notre Lamartine qui nous tient ainsi sous le charme.
Tandis que d'autres peuples ont eu de vraies épopées, une poésie lyrique et dramatique incomparable, une littérature originale, puissante^ éternelle comme la beauté et la vérité qu'elle reflète, la littérature des Romains n'a été, pour ainsi dire, qu'une littérature de seconde formation, comme la nôtre, dans la période classique, n'a été qu'une littérature tertiaire. Et cependant aucun des glorieux chantres de l'Ionie, aucun poëte de l'Hellade, aucun écrivain d'Athènes n'a trouvé, comme Virgile et Tibulle, ces accents pénétrants de tristesse sereine, de douce mélancoUe, qui nous font rêver des choses infinies.
C'est surtout dans cinq élégies célèbres du premier livre de Tibulle, toutes consacrées à Délia, que Ton retrouve cette note suave et at-
6 PORTBAITS DE FKMICSS.
tendrie de la muse latine. Tibulle est bien de cette famille de poëtes qui, comme Virgile, ont la rougeur prompte et la t tendresse du front (1), » Timide et réservé, un peu gauche et naïf peutêtre, l'âme sereine et constamment élevée, Tibulle a Tinnocence, la grâce chaste et suprême d un bel enfant pensif. A ne considérer que l'ensemble, ses compositions ne sont guère que des lieux communs poétiques, des réminiscences, très-affaiblies il est vrai, d'écrivains grecs, des thèmes d'école sans aucune originalité, qu'on a lus cent fois chez tous les poëtes du temps. Telle élégie n'est qu'une mosaïque où chaque pièce, travaillée avec un goût exquis, a été rapportée avec un art consommé. Tibulle avait évidemment dans ses tiroirs des descriptions du Tartare et des champs Elysées, des tableaux de l'Aurore et de la Nuit, des incantations et des malédictions de sorcière, petits chefs-d'œuvre de ciselure dont il se servait comme d'ornements pour relever la beauté de son œuvre immortelle.
(1) Mapfc., Sp., IV, VI.
LA DELIA DETIBULLE. 7
Notez que ces ornements, qui nous semblent si artificiels, sont précisément ce qui valait déjà le plus d'applaudissements aux poètes dans les lectures publiques. La difficulté vaincue, l'habileté de main, la science approfondie de tous les secrets de la langue et du rbythme, étaient comme aujourd'hui bien plus estimées que l'inspiration véritable, La poésie d'Ovide nous donne une très-juste idée des goûts littéraires qui, dès Tépoque de TibuUe, commençaient à régner.
Nul doute que TibuUe lui-même n'ait cru s'immortaliser par le genre de perfection dont nous parlons. On voit de reste qu'il ne songe qu'à bien dire, et il y a pleinement réussi. Il est, comme dit Quintilien (1), le plus pur et le plus élégant des élégiaques.
Toutefois TibuUe ne nous ferait guère songer à Virgile, s'il n'avait été qu'un virtuose de la forme. Si nous associons volontiers ces deux noms, si le souvenir de Tamant de Délia nous paraît uni à la mémoire du ^chantre de Didon,
(1) Imt. orator., X, i, 93.
uu peu, il est vrai, comme le lierre au chêne, c'est que TibuUe est tout autre chose qu'un versificateur, c'est qu'il a laissé échapper, malgré lui peut-être, de ces cris du cœur qui retentissent jusque dans les âges futurs, c'est qu'il a aimé avec assez de puissance pour faire entrer dans l'idéal les êtres qui ont charmé et torturé son cœur, c'est qu'il a tressailli du frisson sacré qu'éprouvent les grands poètes devant la nature.
LA DÉLIA D£ TIBUILE« ' 9
« Marchand, jette Tancre, décharge ton vais* seau, tout est vendu (1). > C'était là un dicton passé en proverhe parmi les gens de mer, pirates ou marchands, qui des côtes de Phénicie, de Syrie, dePamphylie, deOilicie, abordaient avec leurs cargaisons d'esclaves dans Tîle de Délos. La traite des blancs, fort <iommune dans toute Vantiquité, était un trafic comme un autre, maïs plus lucratif, bien connu pour procurer des fortunes colossales. Les pirates de l'ancien monde. Phéniciens ou Grecs, de l'Asie antérieure aux colonnes d'Hercule, n'ont jamais cessé d'être les rois de la mer. Aux temps même où Rome était dans toute sa puissance, on vit ces audacieux marins pousser leurs barques jusque dans les
' (1) Strab., XIV, 668-69.
iO PORTRAITS DE FEMMES.
ports dltalie, enlever des préteurs romains.
Pompée, d'un coup terrible, fit tomber leur insolence ; mais le commerce des hardis écumeurs de mer n'en fut nullement atteint. D'ailleurs Rome consommait en quelque sorte à elle seule plus d'esclaves que le reste du monde, et ses pourvoyeurs étaient bien aises qu'il existât de grands marchés où, comme à Délos, on pouvait en un jour importer et exporter des « myriades » d'individus de cette espèce.
L'Asie Mineure et la Syrie, pays où la misère et la servitude semblent avoir été de tout temps des fatalités sociales, étaient naturellement les régions les plus riches en ce genre de denrée. On volait sans vergogne ce qui d'aventure ne voulait point se vendre. Là où le marchand avait échoué, le pirate triomphait, entraînant pêlemêle dans une razm des gens de tout âge et de toute condition, Si quelque homme Ubi»e, si quelque citadin romain se trouyait parmi eux, protestii^it, devenait un, emba^rras, ou lui rendait 1^ libei*té après l'avoir rançonné, ou Ton se dé-
LA I>£LU D£ TIBULLB. H
faisait de cette marchandise compromettante en la vendant à quelques receleurs discrets qui, avec le fouet et les supplices, tiraient presque autant d'un homme libre que d'un esclave véritable, et n avaient garde de laisser arriver aux magistrats la voix du malheureux.
i A Rome, dans les bouges de la voie Suburra ou de la voie Sacrée, près du temple de Castor, le Grec des îles, au fin et dur profil, montrait à l'acheteur des créatures de prix fort divers, les pieds blanchis à la craie, exposées sur une sorte d'échafaud tournant. Là, entassés comme un vil bétail, des troupeaux de Lydiens, de Cariens, de Mysiens, de Ciliciens, tous gens de peu de valeur, étaient parqués près des foules de Syriens, c l'espèce d'hommes la plus dure au mal (1) ; » de Sardes et de Corses d'un prix encore moindre, de Cappadociens , de Bithyniens, de Libumes, de Germains et de Gaulois, estimés comme porteurs de litières ; de Numides, coureurs excellents; d'Ethiopiens, baigneurs
(1) Plaut., TrimimuSf U, it, 599,
iâ PORTRAITS DE FEMMES.
athlétiques; de Phrygiens, de Lyciens et de Grecs asiatiques, fort recherchés pour le service de tahle, les belles-lettres, la musique et la danse. On rencontrait dans ces bazars jusqu'à des Indiens, des Parthes, des Daces, des Alains. Quant aux Juifs, qu'on ne distinguait pas toujours des Syriens, des Phéniciens, des Egyptiens et des Chaldéens, ils devaient être fort nombreux. Tout cela payait l'impôt, les droits d'exportation, d'importation et de vente; mais les esclaves de choix, les sujets rares et de haut goût, les objets de luxe en un mot, que le marchand dérobait aux regards du vulgaire, c'étaient, avec les tout jeunes enfants d'Alexandrie, les nains difformes, les monstres, les fous, les bouffons, les pantomimes et les histrions, qui, depuis la fin de la république, formèrent avec les joueurs et les joueuses de flûte, de psaltérion et de sambuque, Taccompagnement obligé des repas et des fêtes de tout riche Romain.
Po.urquoi la sainte Délos, lieu de pèlerinage pour toute la Grèce du contiuent et des îles, où
tous les cinq ans des théories parties d'Athènes, de Milet, de Samos, célébraient encore à l'époque romaine ces fêtes d'Apollon et d'Artémis où des chœurs di^ jeunes gens et de jeunes filles, au son de la flûte et de la cithare, chantaient des hymnes et exécutaient ces danses fameuses dans lesquelles on représentait le drame sacré de la sombre Latone et la naissance de ses blonds enfants, — pourquoi l'île flottante de Délos, dont aucune sépulture ne souillait les flancs vierges, était-elle devenue un des plus célèbres marchés d^esclaves de l'ancien monde, une terre maudite où les captifs, entassés sur le sable des grèves, devaient laisser toute espérance? Je ne sais; mais, outre qu'il faut se bien garder de transporter dans l'antiquité notre philanthropie romantique, Délos devait à sa position géographique et à l'inviolabilité de son territoire le renom d'être une des places de commerce les plus sûres et les plus fréquentées. Après la destruction de Corinthe, c'est de Délos que l'Italie tira tous les articles de luxe d'origine orientale jusqu'à l'épo-
i4 PORTRAITS DE FEMMES.
que des guerres de Mithridate, époque où fut anéantie dans un épouvantable massacre presque toute la population commerçante de Tîle, composée surtout d'Italiens. C'est alors quePouzzoles, cette « petite Délos, » comme l'appelait le poëte Lucilius, trafiqua directement avec la Syrie et Alexandrie.
Délos n'est point la seule île de la mer Egée où le commerce d'esclaves ait été florissant. Chios, Samos, Lesbos, les grandes cités d'Epbèse et de Milet, sur les côtes de l'Asie Mineure, ont eu la même célébrité. Les esclaves gardaient souvent le nom du pays d'où ils venaient (1), et, bien que cet indice soit quelquefois trompeur, on doit cependant en tenir compte. Ainsi il pouvait arriver qu'on appelât c Lesbienne » une esclave achetée à Lesbos, mais venue d'une tout autre contrée, dont nul ne savait plus le nom, pas même l'esclave, laquelle avait peut-être été enlevée tout enfant, ou était née de parents déjà captifs. Cependant les noms d'esclaves que nous trouvons
(1) Movera, JHe Ph&nigier,Jdl, 81^
LA hÈLUL BS minXK. 15
dans Plaute et dans Térence, Jan, Bpàêsius^ TAessala, Ljfdus^ Syra^ L$$hia^ Phrygien etc., sont un bon critérium de Forigine ou de la pro* venance des classes serviles à Borne. Si l'esclave avait été élevée avec soin, si elle dansait avec la grâce voluptueuse des Ioniennes, si au son des crotales, du tambour de basque, des castagnettes de Bétique, elle était habile à imiter le pas et les mouvements lascifs des danseuses de Cadix ; si elle savait chanter avec charme une ode de Sappho, quelque molle mélodie, quelque légère chanson des bords du Nil, en frappant du plectrum d'ivoire les cordes d'une lyre, ou en promenant deux belles mains sur la harpe de Phénide, ou tout simplement si elle était jolie et plaisait à quelque Romain, celui-ci achetait au marchand la belle.captive et la faisait affiranchir. C'était là l'histoire de presque toutes les femmes du demi-monde (de celles du moins qui n'étaient pas étrangères et ne s'étaient point rachetées de leur propre pécule), de toutes ces affranchies^ adulée comme des reines par la jeunesse de
Rome, célébrées à Tenvi par les élégiaques latins, par Gallus, Tibulle, Properce et Ovide. Cette histoire-là était aussi ancienne que commune ; on était habitué à la voir représenter dans les comédies : c'est le sujet du Persan de Plante par exemple où Toxile, pour le dire en passant, conseille à un leTw (sorte de ruffiano antique) d'acheter une belle fille que des pirates sont censés avoir enlevée.
Si quelque fîère matrone romaine, très-pure encore dans quelques grandes familles, les cheveux noués avec la mtta^ superbement drapée dans les longs plis de la stola, et de la falla tombant jusqu'aux talons, écrase d'un regard hautain la petite affranchie d'hier, — vile esclave qui peut-être porte encore au sein et sur les bras la trace des coups de fouet et des piqûres d'épingle, créature vénale qu'un beau fils a tirée à prix d'or de quelque impur repaire, mais qu'on ne saurait sans doute ni aimer ni prendre au sérieux, — celle-ci, l'affranchie, n'a pas moins de mépris pour les malheureuses aux bottines
. LA DÉLIA^ DE TIBULLE. il
crottées, à la mitre peinte, qui parcourent la voie Sacrée ou se tiennent aux environs du Cirque. Bennes amies de gardes-moulins, reste de galants enfarinés, délices des canailles d'esclaves, horreurs parfumées de lavande que jamais homme libre n'a voulu toucher, filles à deux oboles, scorta dioholaria^ quelles injures les affranchies ne jettent-elles pas à la face des pécheresses de bas étage! Elles se vengent ainsi du dédain des matrones. « Elles font de nous grand mépris parce que nous ne sommes que des affranchies, » s'écrie une femme de cet ordre dans la CaS" sette (1). « Oui, moi et ta mère, dit-elle à Silenium, nous avons fait le métier de courtisane. Elle t'a élevée comme j'ai élevé ma fille, pour moi; vos pères étaient de rencontre. Ce n'est point par dureté de cœur que j'ai fait prendre à ma fille l'état qu'elle exerce, mais je ne voulais pas mourir de faim. » Et comme Silenium insinue avec une naïveté touchante qu'il aurait mieux valu la marier : « Par Castor ! ricane la
(1) Plaut., CUtell.^ I, I, 39 sqq.
vieille, elle se marie tous les jours. » Bien des^ affranchies ne pensaient point ainsi et préféraient marier leur fille. Elles-mêmes allaient avec leur enfant habiter la maison du mari.
Voilà précisément comme Délia et sa mère nous apparaissent dans les poèmes de Tibulle. Nous savons d'une manière positive que ces deux femmes appartenaient à la classe des affranchies. Après comme avant son mariage, Délia n'attacha jamais ses blonds cheveux avec la vitta des matrones, jamais elle n'embarrassa ses pieds dans les plis de la < longue stola. > C'est un de ses amants, Tibulle lui-même, qui nous l'apprend dans des vers où il n'y a pas ombre de dépit ou d'amertume d'aucune sorte (!)• On pense bien d'ailleurs qu'un poëte comme Tibulle, dont les manières étaient naturellement grandes et délicates, se serait bien gardé de faire une telle allusion, si elle avait pu blesser Délia ; mais ja-
(1) I, Yi, 6S-69. ^ Turnèbâ, Voss, Heyne et Dissen, sans parler des derniers éditeurs de Tibulle, sont unanimes sur ce point.
U ViUk DE TIBULLE. 49
mais ganfi doute il ne vint à l'idée de cette jeune femme de vouloir passer pour une patricienne. BUe connaissait sa condition, et savait qu'il lui ' manquait bien plus qu'une longue robe et des bandelettes pour devenir l'égale de la mère et de
la soBur de Tibulle.
Délia parait avoir été une étrangère, une fille de l'Asie Mineure ou des îles de l'Archipel, peut* être une Syrienne. Il n'est pas dit un seul mot de son père, qui semble bien aussi c avoir été de rencontre. » Sans avoir la prétention de dire avec certitude quelle fut la patrie de Délia, on peut supposer qu'elle ou sa mère venait des pays d'Orient, d*où la plupart de ces femmes tiraient leur origine. Etait-elle de Délos ? Elle y naquit peut-être, mais elle n'était certes pas plus Grecque qu'Italienne, Oontentons-nous de ce résultat négatif. Telle autre amie de poëte à jamais immortelle, dont on croit savoir le vrai nom, n'est guère mieux connue. Je ne voudrais pas ébranler la foi de ceux qui voient dans la Lesbia de Catulle la patricienne Clodia, la sœur
du fameux agitateur Clodîus, la femme de Q. Metellus Celer; mais il faut bien reconnaître que nous n'en avons aucune preuve directe, aucun témoignage contemporain, et que Topinion actuelle demeure une supposition vraisemblable, sinon une pure hypothèse (1). Je ne pense pas qu'il faille tenir grand compte du fameux passage d'Apulée (ApoL, p. 106, Oud.), où Ton a cru retrouver les noms des amantes de Catulle, de Ticidas, de Properce et de Tibulle. C'était un esprit prodigieusement actif et curieux que celui d'Apulée, mais si faux et si bizarre que le personnage semble avoir quelque chose de fantastique, d'équivoque, de glissant et de peu sûr, comme ces gros serpents sacrés qu'il dut voir bien souvent au fond des vans mystiques, enroulés sous des feuilles de lotus, dans les innombrables mystères auxquels il se fît initier.
Songez que le passage en question est dans un
(1) Rad. Westphal., Catulls Gedichte in ihrem geschichtli-' chen Zusammerûiange iiberseUt und erUiutert, p. 34, 35. Breslau, 1867.
lA DÉLIA DE TIBULLE. 2i
plaidoyer, sorte d'écrit où Ton se pique rarement de critique historique, que notre avocat se propose uniquement d*écarter une accusation, et déclare que, si ses adversaires ont raison, ils devront aussi incriminer Catulle, Ticidas, Properce et Tibulle, lesquels ont tous chanté leurs belles sous des noms fictifs, c Plania est dans son cœur, Délia dans ses vers, » s'écrie-t-il en parlant de Tibulle. L'antithèse est jolie, et de cette élégance recherchée qu'on aimait fort dans les écoles d'Afrique ; mais qui donc a révélé à ce rhéteur carthaginois tant de choses précieuses sur la biographie intime des plus grands poètes latins? Où les a-t-il prises? Comment personne ne paraît-il les avoir connues avant lui? Je ne dis pas qu'il a forgé les noms qu'il cite ; il les a sans doute tirés de quelq^ue insipide recueil anecdotique de ces temps absoluments dénués de critique.
En somme, on comprend la réserve de Catulle, si ce poëte a été l'amant de la patricienne Clodia ; mais quelle apparence que Tibulle ait eu
22 ^RTRAITS DE ÏBlQÛBâ.
les mômes scrupules à Tendroit d'une affranchie? Dira-t-on que cette affranchie était mariée? Ouï, certes, elle Tétait : un excellent travail de M. Otto Richter (1) a surtout pour objet d'établir que les cinq élégies où il est fait mention de Délia s'adressent toutes à une femme mariée; mais à Rome comme à Paris il y avait bien des sortes de mariage. C'est peu de dire que Délia était mariée, si Ton ne demande tout aussitôt : comment l'enfendez-vous?
On n'attend pas de nous sans doute quelque nouvelle déclamation sur cette fameuse c orgie romaine, » qui n'a jamais existé que dans Timagination des ascètes, des rhéteurs et des poëtes, tous gens de peu de critique. Les mœurs de Rome au temps de César et d'Auguste ne différaient guère des nôtres. Elles rappelaient celles qu'on a toujours observées dans les grands centres de population cosmopolite aux époques de
(1) Deliay éin BHtrag xur Lebensgeschichte TiJbulVsi (Rheinischea Muséum fur Philologie. N, F. zxv, 508^6!87; -^ 1870).
LA DÉLIA DE TIBULLE. Sd
civilisation très-avancée. Il y avait à Rome des patriciens, des chevaliers, des afiranchis, dont les richesses prodigieuses, accrues par l'usure, le fermage des impôts publics et les rapines de toute sorte exercées sur le monde entier, dépassaient de beaucoup les plus grandes fortunes de ce temps-ci. Il y avait dans la même ville trois cent vingt mille citoyens inscrits sur les registres de distribution de vivres. César réduisit en vain ce nombre à cent cinquante mille. Le t paupérisme, B sorte de maladie sociale qui se développe fatalement avec le luxe au sein des grandes agglomérations d'hommes, n'est point chose qui cède à des mesures administratives. Aveo l'opulence des uns, la misère des autres avait augmenté. En haut, sur les sommets inaccessibles d'un lumineux olympe, loin, bien loin de la terre où les nations leur dressent des statues, le chœur des dieux et des demi-dieux^ pour qui l'existence est une fête étemelle; en bas, aux plus obscures profondeurs, misérable et famélique, la vile multitude, oh I la plus vile et la
24 PORTRAITS DE FEIOIES.
plus hideuse qui fut jamais, dirais-je, si elle s*était saturée d'alcool autant que notre populace! Quant à la classe moyenne, il y avait longtemj^s qu'elle avait entièrement disparu à Rome, c Grands seigneurs et mendiants, cosmopolites à égal degré, voilà, dit Mommsen, tout ce qui restait dans la ville. > Lorsqu'à Tavénement du principat ce qu'on appelait encore le peuple romain perdit le prix de ses votes et de ses cris dans les émeutes, il fallut bien le nourrir, ce peuple , et l'amuser. Juvénal a dit le mot, mais la chose existait depuis longtemps. Il suffit de relire l'inscription d'Ancyre pour se bien persuader qu'Auguste amusa le peuple par les jeux du cirque qu'il donna, les spectacles de gladiateurs, les combats d'athlètes, les chasses de bêtes d'Afrique, de même qu'il le nourrit par ses innombrables distributions de blé, de sester* ces et de deniers. Ce peuple-là n'a-vait plus de jomain que le nom. « Depuis longtemps, dit Appien, le peuple romain n'était plus qu'un mélange de toutes les nations. Les affiranchis étaient
confondus avec les citoyens, l'esclave n avait plus rien qui le distinguât de son maître. Enfin les distributions de blé qu'on faisait à Rome y attiraient les mendiants, les paresseux, les scélérats de toute l'Italie. >
Admirez maintenant la naïveté des historiens modernes qui, après le meurtre de César, après la mort d'Auguste, de Tibère, et, j'imagine, de tous les empereurs, s'étonnent et s'indignent de ne pas voir renaître la république ! Il ne manquait pour cela que des citoyens. Quelques misérables hallucinés, sorte de maniaques dangereux, un fou furieux, Cassius, un hypocondriaque, Brutus, un esprit étroit et borné, Caton, purent bien éteindre en un instant l'immortel génie qui avait assuré pour des siècles la durée de la puissance romaine et propagé jusqu'aux limites de l'Occident une civilisation supérieur^ d'où est sorti le monde moderne : l'univers, étonné de tant d'impiété, laissa aux dieux euxmêmes le soin du châtiment, et, loin de répondre aux cris de délivrance qu'avaient pous-
i6 PORTRAITS DE FSHHtt.
sé6 les conjurés, les peuples se rangèrent en silence pour éviter jusqu'au contact des parri* cides.
Dans une telle société, il y avait longtemps que le caractère sacré, essentiellement religieux du mariage antique avait disparu des mœurs. En se mariant, l'homme n'associait plus la femme au culte secret de ses ancêtres et des dieux de sa famille : il suivait la coutume, recherchait quelque avantage, ou obéissait aux lois. D'ancêtres, il ne pouvait en être question pour cette tourbe cosmopolite d'afflranchis, sans passé et sans tra* dition, qui à la troisième génération devenaient dans leurs petits-fils des citoyens romains, des chevaliers, voire des sénateurs. Tout homme né libre, à moins qu'il ne fût sénateur ou fils de sénateur, pouvait épouser une afeanchie; il en avait des enfants légitimes. La loi Julia permit aux chevaliers cette sorte d'union. Rome fut ainsi peuplée d'étrangers qui servirent à recru* ter les tribus, les décuries , les cohortes même de la ville. Par contre, on ne voyait que Bo-
lA PÉLIA DE TIBUllK. 37
mains et Italiens dans les provinces , en Gaule, en Asie Mineure, en Afrique.
La vie commune h Borne était celle d'une ville où le luxe et le plaisir sont la grande affaire, où s'enrichir, faire fortune à tout prix, paraît à chacun le commencement de la sagesse, où les classes serviles, — nous dirions aujourd'hui les classes industrielles, — pâles et frémissantes de désirs, trouveraient douce la mort, s'il leur était donné de s'étendre un instant sur le lit d'or des voluptés banales où se vautrent leurs patrons.
Les élégants, les petits-maîtres, tous les gens du bel air ne se mariaient plus. Avoir des enfants, procréer des t citoyens » pour l'Etat, cela paraissait grossier et presque ridicule à de fins lettrés comme Properce, Le mal, on le sait, da* tait de loin. Bien avant Tépoque de TibuUe et d'Horace, le censeur Q. 0. Métellus le Macédonique, cent trente et un ans avant notre ère , exhortait déjà les Romains à ne pas s'exempter d'une charge publique, bien lourde sans doute, mais qu'il fallait subir par devoir et en bon pa-
triote. Auguste, qui lut danil le sénat et fit con* naître au peuple par un édit le discours de Métellus, Auguste, qui se présente à nous, dans l'inscription d'Ancyre, comme un réformateur des mœurs , qui , par de nouvelles lois, entreprit de faire revivre les coutumes et les usages des ancêtres, essaya vainement, dès 727 de Rome, de combattre le célibat cbez les deux sexes. Neuf ans après, il ne fut guère plus heureux avec les lois juliennes, ni plus tard encore avec la loi Papia Poppxa^ qui frappait de peines très-sévères les hommes de vingt à soixante ans non mariés, ou qui, au delà de vingt-cinq ans, n'avaient point d'enfants, et les femmes de vingt à cinquante ans non mariées, ou qui, au delà de vingt ans, étaient sans enfant. Cette loi, dit Tacite, ne fit pas contracter plus de mariages ni élever plus d'enfants. On s'en douterait bien un peu , même sans ce grave témoignage.
Là où nous ne voyons aujourd'hui qu'un assez lourd contre-sens d'Auguste, une faute de goût
toute romantique qui surprend fort dans un esprit si lucide et si juste, les contemporains que la loi atteignait ont vu un véritable attentat contre ce que les modernes devaient appeler la liberté individuelle, notion encore bien confuse, mais dont on commençait d'avoir un vague sentiment. En cessant d'être citoyen, le Romain devenait homme. Une très-haute philosophie, peu comprise, bien que très-répandue à Rome, la doctrine d'Epicure, présentait volontiers le céUbat comme une condition de paix, de sérénité, d'indépendance spirituelle et de vraie liberté. Sans doute, chacun usait de cette liberté d'une manière un peu diflEérente, et ce n'était pas toujours la philosophie qui gagnait ce que l'Etat perdait.
Mais il faut avouer que le mariage, tel que l'avaient fait les nouvelles mœurs, n'était guère de nature à tenter les gens déUcats, amoureux du repos et de l'étude, ou simplement soucieux de leur honneur. Dans les derniers temps de la
république, le mariage était devenu une union
30 PORTRAITS DE PKlflCES.
passagère, une sorte de contrat de louage aussi facilement rompu que conclu ; renouvelé à volonté sans le moindre empêchement, il laissait aux deux époux toute liberté de se livrer à leurg fantaisies. Le divorce, si contraire à Tinstitution religieuse du mariage et à peu près inconnu à Home jusque-là, était maintenant un événement de tous les jours. Les registres publics étaient couverts d'actes de divorce. Les grands avaient donné l'exemple. Sylla, comme Pompée, épousa cmq femmes, César quatre comme Antoine, sans compter Cléopâtre. La fille bien^aimée de Cicôron, Tullia, eut trois maris.
On comprend que Sénèque , avec sa manière de dire un peu exagérée qui rappelle le convu tium sseculi de nos prédicateurs, ait eu quelque raison d'écrire que certaines femmes de noble race ne comptaient plus leurs années par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maria. La grande liberté qui régnait dans ces sortes d'unions dégénérait bien vite en une toléranod réciproque souvent très-large. Un moycoi io-
faillible de se couvrir de ridicule, de passer pour un rustre qui n'entend rien aux belles manières de la ville, c'était de paraître jaloux. Ovide et Sénèque, le poëte libertin et l'austère moraliste, notent tous deux à leurs points de vue les mê* mes traits de mœurs. < Amusez-vous, 6 belles, dit la Dipsas du poëte de Bulmone ; celle-là seule est chaste que personne ne prie d'amour. Si elle n'est point novice, c'est elle qui fait le premier pas... Se fâcher contre une épouse adultère, quelle grossièreté!... Si tu es sage, sois indulgent, quitte cet air sévère et ne revendique pas tes droits d'époux. Cultive les amis que te donnera ta femme (elle t'en donnera beaucoup!).
Honneur et crédit te viendront ainsi sans fati-» gue aucune. Tu seras de tous les festins de la jeunesse, et tu verras dans ta maison mille oïy jets que tu n'y auras point apportés (1). » Et le philosophe : « A-t-on aujourd'hui la moindre honte de l'adultère? On en est venu au point qu'une femme ne prend un mari que pour irri-
(1) Ovid., Amor.f I, viii, 43; Ilf, iv, 37,
32 POETIULITS PE FEMMES.
ter les désirs de Tamant. La chasteté est une preuve de laideur (1) . . . . >
L'homme du monde le mieux doué pour la vie innocente et facile, pour les studieux loisirs, un Virgile, un Tibulle, échappait difiScilement à l'élégante corruption d'une telle société. Tout ^'eune homme bien né qui ne se serait pas affiché avec une courtisane célèbre, qui n'aurait pas entretenu une femme mariée, aurait passé aux yeux des dames romaines pour un débauché de bas étage, pour un coureur de servantes. Les lois juliennes semblèrent surtout tyranniques à cette classe de délicats et de raffinés qui avaient appris à conn^^ître aux dépens d autrui tous les inconvénients du mariage.
Quant aux femmes, on pense bien qu'elles avaient trouvé le moyen d'éluder ces lois tout en paraissant s'y soumettre. Prendre pour mari un homme pauvre, sans autorité dans la maison, qui supporte sans plainte les amis de sa femme et sache à merveille qu'au moindre signe de ré-
(1) Senec, De Benef^ III, xvi.
bellion il sera mis à la porte comme un amant ruiné, voilà un des artifices dont usaient souvent les riches affranchies. D'autres au contraire avaient un mari avide, une vieille mère rapace, qui les poussaient en quelque sorte dans les bras de l'amant. L'adultère passait dans les mœurs de la famille; on en vivait. Horace nous montre l'épouse qui se lève devant l'époux, son complice, pour suivre quelque vil fuffiano ou quelque patron de navire dont la ceinture renferme assez d'or pour payer toutes les hontes (1). Dans Juvénal, cet honnête homme (je parle du mari) a Tair de compter les solives ou de ronfler sur les verres (2). Il ne voit rien, ne sait rien, n'entend rien; il dort. Pour tout le monde? Non, certes. De là le vieux proverbe : non omnibus dormio. Que le mot soit de Cepius ou d'un autre, il peint fort bien en sa brièveté l'intérieur de certaines maisons romaines. Le madré compère distingue très-nettement dans son rêve le geste furtif de
(1) Horat., Od., HI, vi, 29.
(2) Juv.,Sat.,I, 55 sqq.
Tesclave qui s*apprète à Baisir quelque coupe de falerne; mais ce qui parfois le fait vaguement sourire, ce qui Tempêche en apparence de voir et d'entendre , c'est la vision de son propre nom qui luit en lettres d*or dans le testament des g^ lants de sa femme.
Telle se montre Délia entre son mari, ga mère et ses amants. TibuUe se vante en propres termes d'avoir plus d'une fois endormi le mari : il lui faisait boire du vin pur; lui, il mettait de l'eau au fond de sa coupe , si bien que la victoire lui restait (1), Tibulle était-il dupeî J'ai bien peur que le mari eût pu dire avec Ovide :
Ipse miser vidi, quum me dormire putares.
Le poëte était jeune et sans doute fort novice lorsqu'il connut Délia. Que lui importait d'ailleurs? Jamais il n'a été jaloux du mari. Celui-ci tenait peu de place dans ht maison, il s'effaçait à
(1) Tib., I, vj, 27, 28.
U DÉLIA SE TIBÛLUS. 35
propos, et n'était mis en avant par la vieille mère que lorsqu'il s'agissait d'éloigner un amant importun ou îniiné.
Nous avons eu la mère d'actrice ; les anciens avaient la mère d'affranchie et de courtisane. Dans les poëmes de TibuUe, la mère de Délia n'est appelée qu'une seule fois de son nom de € mère* 3 Selon que le poète est dans la joie ou dans la douleur, c'est une « bonne et douce vieille, attentive, précieuse comme l'or, » ou une € sorcière rapace, 3 et même « une entremetteuse, > Alors il accumule sur le chef branlant de la misérable bes malédictions terribles dont tous les poëtes du temps se montrent si prodî* gués à l'endroit des vieilles de cette sorte : € Que les âmes dolentes des amants malheureux voltigent autour d'elle, et qu'en tout temps la chouette sinistre crie du haut de son toit ! Bondissant sous l'aiguillon de la faim, qu'elle aille arracher l'herbe des tombes et ramasser les ossements abandonnés par les loups voraces I Qu'elle coure nue par les villes en hurlant^ poursuivie
36 PORTRAITS DE FElCfSS.
(le carrefour eu carrefoui* par des chiens furieux (1). >
Au contraire, si des ressentiments plus ou moins graves ne Tégarent point, Tibulle reconnaît volontiers tout ce que la mère de Délia a fait pour le rendre heureux. Dans la sixième élégie, il a laissé percer un sentiment affectueux très-réel sous l'expression dédaigneuse de sa reconnaissance : c Si je t'épargne, ce n'est pas pour toi, ma Délia ; mais ta mère me touche, et cette excellente vieille désarme ma colère. C'est elle qui t'amène vers moi dans les ténèbres, qui, toute tremblante, nous met dans les bras l'un de l'autre. C'est elle qui la nuit m'attend immobile à la porte, et de loin reconnaît mon pas. Vis longtemps pour moi, douce vieille ! Combien je voudrais pouvoir ajouter mes années aux tiennes! Toi, et ta fille à cause de toi, toujours je vous aimerai. Quoi qu'elle fasse, c'est ton sang (2). >
(1) Tib., I, V, 51-56.
(2) Tib., I, VI, 57-66.
Je ne sais, mais il me semble que la mère de Délia revit pour nous avec des traits au moins aussi nets et accusés que le triste mari de la belle enfant. Décrépite, hideuse comme toutes les vieilles femmes des pays méridionaux, elle aime sa fille comme une louve, et la défendrait avec ses ongles contre tout le genre humain.
Misérable esclave de Syrie ou des îles de l'Archipel, vendue, revendue peut-être à des maîtres cupides et cruels, elle hait les hommes , ignore profondément la morale des gens qui naissent libres et riches, et n'a d'estime au monde que pour le fauve éclat des pièces d'or. A la vue des dariques, ses petits yeux perçants comme des vrilles s'allument et pétillent, son cou se gonfle comme celui d'un reptile, et sur son front teiTeux s'agitent quelques rares cheveux gris qui semblent jaunes sous l'étoffe rouge dont se coiffaient à Rome les femmes de cet âge et de cet état.
Quand il vit Délia pour la première fois, Tibulle n'était guère qu'un enfSant. Tibulle était alors un gentil cavalier, riche, élégant, de manières douces et distinguées. Bien que, par bon ton, il affecte parfois d'avoir les mœurs des Cœlius, des Dolabella et des Curion, il ne paraît pas que la débauche, même brillante et de no* ble apparence, ait jamais eu pour lui un attrait réel et durable. Quoi qu'il en dise, on ne l'imagine guère enfonçant la nuit les portes des belles Romaines, faisant tapage dans les rues et provoquant le passant attardé dont le falot jette une lueur indiscrète sur ses traits qu'il s'efforde de dissimuler dans l'ombre (1). Il n'y a là que réminiscences de Plante et de Térence.