‹ Portraits de femmesChapitre 14 sur 19 · U MARQUISE DE CAYLUS · texte numérisé non relu

U MARQUISE DE CAYLUS

ET SES SOUVBIÎIRS

Ce livre eût ravi un Athénien du siècle de Périclès. On ne rencontre que dans les dialogues de Platon une telle légèreté de causerie, un at* ticisme aussi raffiné, tant dlronie et de gracieux enjouement. Les Souvenirs de Madame deCaylus sont moins un livre qu'une causerie ailée, saisie au vol et fixée par l'écriture^ On se dit : voilà comme on causait au grand siècle, à la cour et à la ville, dans les salons où fréquentaient Madame de La Fayette, Madame de Sévigné, Madame de Montespan, Madame de Maintenon, On prend dans

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ce commerce quelque teinture d'urbanité; on se fait une idée telle quelle de ce qu'était la politesse française.

Au dix-huitième siècle il est déjà trop tard pour cette délicate expérience : le monde est mêlé, à Versailles même, où de petites bourgeoises comme la Pompadour et la d'Estrades, sans parler de la du Barry, ignorantes et de peu d'esprit, font rougir les gens de la vieille cour par leur parler commun; les belles manières paraissent une singularité ; les n^œurs de Vienne et les modes d'Angleterre envahissent jusqu'à la famille royale : les courses de chevaux, les exercices du sport, les paris bruyants sur le turf passionnent le comte d'Artois et amusent Marie-Antoinette.

Les fêtes de Tesprit veulent des temps plus paisibles, une société plus choisie, des mœurs moins indiscrètes et de plus doux loisirs. Aujourd'hui, j'en ai peur, ces Souve7iirs sembleront un peu fades et monotones. S'il faut le dire, ils ont charmé Voltaire et Sainte-Beuve; mais que les temps sont changés ! On doit prendre ces Sou-

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venirs comme on fait un sachet, une boîte, un éventail de quelque grande dame inconnue; tout en feuilletant le livre ou en déployant Téventail, on rêve à autre chose, et quand on quitte ces reliques d'amour, on emporte avec soi, ainsi qu'un léger souvenir, un parfum rare et précieux. On ne trouvera rien en ce livre que le naturel, la grâce fine et charmante d'un esprit déhcat. Peu ou point de révélations très-piquantes sur la cour de Louis XIV qu'on ne connaisse déjà par les correspondances et les chroniques du temps.

L'auteur même nous échappe, se dérobe en souriant, par une malice suprême.

Quand on songe que cette créature enjouée et mondaine, de mœurs faciles, d'amours légères, était arrière -petite-fille de Théodore Agrippa d'Aubigné, on admire les jeux de nature. Ellemême fut élevée dans la religion réformée. Sa tante (à la mode de Bretagne), Madame de Maintenon, l'enleva tout enfant et la convertit. « Je pleurai d'abord beaucoup, avoue Madame de Caylus ; mais je trouvai la messe du roi si belle que je

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consentis à me faire cathoKque, à condition que je Tentendrois tous les jours et qu'on me garantîroît du fouet. C'est là toute la controverse qu'où employa, et la seule abjuration que je fis. >

Voilà le ton exquis et simple, mais toujours relevé d'une pointe d'ironie ou de moquerie.

Madame de Maintenon est tout entière, on le sait, dans ces Somenirs^ au moins pour qui comprend à demi-mot. La nièce n'a eu garde, sans doute, d'oublier ce qu'elle doit à sa vertueuse tante ; elle éprouve plus que du respect pour la femme supérieure qui forma, sinon son coeur, du moins son esprit. Elle est femme cependant, elle aussi, et femme d'esprit : on peut donc être assuré qu'elle ne résistera point au plaisir de laisser entendre tout ce qu'elle n'osera dire sur le chapitre de Madame de Maintenon. La sincérité de ses sentiments à cet égard ondoie et fuît en mille nuances.

Aussi bien elle ne respectait rien : elle s'était moquée du grand roi. Louis XlVne le lui pardonna iamais, la détesta comme on peut croire. Elle excellait dans la satire et faisait des portraits ma-

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licieux ou terribles, des femmes de la cour. Voici celui de Madame de Moutchevreuil, une eutiemîe : « Madame de Maintenon plaça encore, dans la maison de Madame la dauphine, Madame de Montchevreuil, femme de mérite, si Tou borne ridée du mérite à n'avoir point de galanteries. C'étoit d'ailleurs une femme froide et sèche dans le commerce, d'une figure triste, d'un esprit au-desâous du médiocre, et d'un zèle capable de dégoûter les plus dévots de la piété, mais attachée à Madatne de Mainteûôn, à qui il cônvenoitde produire à la cotir une ancienne amie, d'une réputation sans reproche, avec laquelle elle aVoit vécu daûâ toUs les temps, sûre et secrète jusqu*au mystère... »

Ces portraits étaient d'ailleurs dand les mœurg, et les gens du bel air qui se piquaient d'esprit cultivaient avec amour cet exercice littéraire. Les princesses, les plus graUdes dames n'avaient guère de passe-temps plus doux, surtout quand le roi et les seigneurs étaient dans les camps. Deux filles de Louis XIV, deux sœurs, pour ne . se point dire trop crûment ce qu'elles pensaient

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l'une de l'autre, empruntaient volontiers à Thistoire ancienne des allégt)ries tout à fait galantes.

Le roi alla hd-même faire le siège de Mons, en 1691 , raconte Madame de Gaylns. Les princesses demeurèrent à Versailles, et Madame de Maintenon à Saint-Gyr, dans une si grande solitude qu'elle ne vouloit pas même que j*y allasse. Je demeurai à Versailles avec les princesses ; et, comme il n*y avoit point d*hommes, nous y étions dans une grande liberté. Madame la princesse de Gonti et Madame la duchesse avoient chacune leurs amies différentes ; et, comme elles ne s*aimoient pas, leurs cours étoient fort séparées. CTest là que Madame la duchesse fit voir cette humeur heureuse et aimable, par laquelle elle contribuoit elle-même à son amusement et à celui des autres. Elle imagina de faire un roman, et de transporter les caractères et les mœurs du temps présent sous les noms de la cour d* Auguste. Celui de Julie avoit par lui-même assez de rapport avec Madame la princesse de Gonti, à ne le prendre que suivant les idées qu^Ovide en donne, et non pas dans la débauche rapportée par les historiens ; mais il est aisé de comprendre que ce canevas n'étoit pas mal choisi, et avec assez de malignité. Nous ne laissions pas d'y avoir toutes nos épisodes, mais en beau, au moins pour celles qui étoient de la cour de Madame la duchesse. Get ouvrage ne fut qu'ébauché et nous amusa, et c'étoit tout ce que nous en voulions (1).

(1) Souvenirs de la marquise de Caylus, nouvelle édition, par M. de Lescure (Paris, 1873), p. 186 et 187.

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