‹ Portraits de maitresChapitre 4 sur 13 · AVANT-PROPOS XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XI

et quelques autres désignés par des succès de bon aloi. C'est contre les tendances naturalistes ou pessimistes delà génération qui nous suit que nous avons stipulé nos réserves et, sous forme d antithèse avec les grands morts, dirigé la polémique qui se dégage de notre travail *.

Outre ces prétentions à Torthodoxie littéraire, notre ouvrage ose revendiquer le mérite de suggérer des renseignements précis et nouveaux qui pour quelques-uns de nos portraits tiennent à la tradition reçue par notre enfance, pour la plupart à des relations précieuses contractées dans notre première jeunesse et poursuivies jusqu'à la perte de ceux dont nous invoquons le souvenir.

Nous ne parlerons pas des doctrines philosophiques et sociales que trahissent nos jugements sur les hommes et sur les faits. Elles se retrouvent telles que nos ouvrages antérieurs les ont fait connaltre.EUes n'ont varié jamais et nous croyons

1. Dans cette mêlée des littérateurs de 25 h 35 ans nous mettons à part quelques poètes franchement idéalistes, certains critiques qui résistent, et deux jeunes écrivains hors depair qui renouent les traditions de la délicatesse et de la fine intelligence, MM. Paul Bourget et Jules Lemaitre,

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qu'elles sont de nature à rallier sinon l'adhésion, du moins Testime de tous les honnêtes gens, étant aussi conciliantes que fermes et d'autant plus modérées qu'elles sont réfléchies et solides. Mais qu'il nous soit permis d'insister en terminant sur l'intention morale de ces études critiques. Nous sommes de ceux qui voudraient avec La Fontaine

Que le Bien fût toujours camarade du Beau.

Ouvrir cette galerie de portraits, c'était dans notre conception faire appel et rendre service à ces recrues de la France, à ces jeunes hommes qui viennent remplacer ou assister leurs aînés. Nous n'avons tenu à leur montrer les véritables Maîtres de notre siècle que pour les désigner à leur imitation féconde, à leur émulation passionnée. C'est à la jeunesse tout entière que s'adresse cet enseignement par l'exemple. Mais il vise surtout nos écrivains futurs. Puissent-ils s'inspirer de nos modèles et, sans rien abdiquer de leur « Moi », reproduire en eux l'austère fierté d'un Quinet, d'un Vigny, d'un Laprade, la ferveur pour TArt d'un Chateaubriand, d'un Gautier, d'un Sainte-Beuve, ou l'expansive pitié d'un

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Michelet, d'une George Sand, d'un Victor Hugo ! Puissent-ils se conformer aux types que nous leur proposons, et nous ne douterons pas de Tavenir des Lettres et de la grandeur de la Patrie ^

Chateaubriand fut le grand initiateur de ce siècle, rôle glorieux que Ton méconnaît trop souvent et que pour l'éducation de la jeunesse il sied de replacer dans toute son évidence et dans tout son éclat. Il ne convient pas de laisser dans un injuste oubli celui qu'ont salué comme un père les esprits les meilleurs et les plus divers, aussi bien Villemain que Victor Hugo, Ampère autant que Théophile Gautier, celui qui fut le fondateur de l'école moderne, le précurseur de tous les maîtres idéalistes, le génie nourricier des génies contemporains.

Rappelons-nous avant tout Turgence, on pourrait dire la fatalité d'une révolution littéraire au commencement du XIX® siècle, comme conséquence et corollaire de la révolution politique dont est sortie la France moderne. Cette révolution, aussi inévitable que son aînée, Chateaubriand ne l'a pas faite à lui seul, mais il l'a entreprise et pour ainsi dire lancée dans la voie, comme le char aux roues brû-

lantes dans la carrière d'Olympie. Fils du passé pai sa naissance, écrivain du XVIIP siècle par son éducation, nous voyons Chateaubriand partager avec Mirabeau dans un autre ordre d'idées la grandeur de créer en lui Thomme nouveau et par lui la vie nouvelle. S'il n'acheva pas dans notre littérature la transformation commencée, s'il faiblit, se lassa, dut s'arrêter à moitié chemin, ce fut, comme son devancier, par ce qu'il conserva de l'éducation première et des habitudes de son esprit. Nous ne songeons pas d'ailleurs à plus dissimuler les lacunes et les insuffisances de son génie que nous ne prétendons reléguer dans l'ombre les défauts qui l'ont entaché. Mais aucune des critiques auxquelles Chateaubriand peut donner matière n'empêcheront qu'il n'ait pris à notre époque l'initiative la plus hardie et la plus féconde. Certes il a fait preuve d'un bien rare courage ce pauvre émigré, perdu dans les brumes de Londres, qui vint rompre avec la routine pseudoclassique du XVIIP siècle à son déclin et, par son franc retour à l'antiquité et au XVIP siècle comme par ses innovations de style et de coloris, créer toute une littérature émancipée du présent, mais profondément enracinée dans le passé, dans la tradition nationale, en même temps que largement ouverte dans toutes les directions de l'avenir.

Quel était ce novateur, ce libérateur, la veille obscur ? Ici nous assistons au phénomène d'une vocation au génie pour ainsi dire formée et conduite par

les circonstances même en apparence les plus hostiles. Nous voyons un chétif enfant d'une famille aux origines illustres, mais appauvrie et amoindrie dans Téloignement de la cour, un enfant marqué pour la vie honorable mais modeste des gentilshommes de province, naître dans les conditions les plus propres à refouler Tambition mondaine, mais en même temps à susciter le génie poétique. Nous le voyons, ce François-René, croître et se former dans le milieu le plus sauvage, mais le plus inspirateur, en pleine Bretagne, devant la poésie puissante et profonde d'un ciel souvent triste et d'une mer fréquemment désolée. La rêverie, chez lui si fertile, ne devait-elle pas s'éveiller à la faveur d'une enfance solitaire oîi la contemplation du paysage et la promenade déjà méditative occupaient la plus grande part? L'isolement à peu près absolu dans lequel vivait François-René était fait pour développer par une concentration salutaire cette faculté, non seulement de rêver, mais de voir et de réfléchir, qui constitue le poète. Au contraire la vie trop active des familles de la ville eût assurément fait échec et peutêtre apporté d'insurmontables obstacles à la vocation de Chateaubriand. Il faut beaucoup de loisirs, beaucoup de silence pour devenir et surtout pour rester poète ; cette facilité de s'abstraire et de se posséder pendant de longues années d'enfance et d'adolescence fut, n'en doutez pas, l'occasion déterminante du génie de Chateaubriand.

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Tout devait du reste conspirer à réclosîon de ce génie, la plus étonnante des crises historiques et le moins commun des voyages, la Révolution française subie et TAmérique visitée. En Amérique, la nature, première conseillère, première inspiratrice du futur poète, se montrait à lui grandie et comme transfigurée, et achevait sur son esprit son œuvre de révélation. Cet éveil que la nature avait provoqué, le malheur le hâta. Rappelé d'Amérique par les nouvelles de France, croyant de bonne foi, comme tant d'autres gentilshommes, que l'émigration et l'attitude militante à l'étranger pouvaient servir les intérêts de la royauté, obéissant du reste à sa conscience, ce qui est toujours respectable, le jeune Breton venait chercher spontanément Texil, la ruine, la misère. Heureux choix pour la postérité ! Chateaubriand n'a va'* pas assez souffert pour exprimer la souffrance, ce qui allait être le grand besoin du siècle. La destinée qu'il avait acceptée lui fit éprouver en peu d'années toutes les amertumes et toutes les angoisses ; elle soumit sa vocation poétique au rude et salutaire noviciat du malheur.

En Allemagne, en Angleterre, partout où devait souffrir utilement le proscrit volontaire, son impatience de poésie longuement comprimée ne faisait que s'accroître dans l'épreuve : ses rêves le suivaient h toutes les étapes de sos chemin pénible, et surtout ceux qui devaient adopter des noms impérissables et prendre des formes immortelles. Dans les

savanes du Nouveau-Monde il avait, sous les traits d'obscurs sauvages et d'indiennes naïves, pressenti son Atala, deviné son Chactas. En sa courte campagne de Tarmée de Condé, soldat de la fidélité, combattant, hélas ! contre la patrie, il charmait ses rares loisirs par la lecture d'Homère et voyait déjà se dessiner à rhorizon Tapparition d'un Eudore exilé des « paysages éclatants de la Grèce sous un ciel sans lumière qui semble nous écraser sous sa voûte abaissée ».

En Angleterre, nous retrouvons Chateaubriand indigent et malade. A ses premières tristesses vint s'ajouter de plus en plus la tristesse réelle et pénétrante de l'exil, comparable à ces pluies fines et monotones qui semblent percer jusqu'à l'âme. Il apprit par une dure expérience à chanter Tune des plus grandes douleurs de son siècle, Tune de celles qui furent le plus profondément senties par l'élite de ses contemporains. Nul ne l'a mieux comprise, mieux dépeinte que Chateaubriand dans ses œuvres, où il a comme dispersé tout un poème de l'exil.

Seul, pauvre et triste, Chateaubriand n'eut d'autre refuge que le travail acharné. Son génie se chercha dans deux volumineux ouvrages, VEssai sur les Révolutions et les Natchez. Il ne devait se découvrir que dans Atala. L'on a trop souvent accoutumé de juger Chateaubriand d'après les Natchez, livre déclamatoire qui, je ne sais pourquoi, est mis d'abord dans les mains des jeunes gens; car les Natchez ne

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sont bons à lire que pour les lettrés cherchant à démêler les t&lonnements d*un génie qui s'essaie. Toute autre personne, moins au fait, peut céder à la tenlation de confondre Tauteur inexpérimenté des Natchez avec le poète de René et des Martyrs^ de plus en plus maître de sa pensée et de son style. Or c'est dans les Natchez, œuvre d'apprentissage, que se rencontrent toutes les périphrases bizarres, toutes les métaphores étranges et parfois ridicules sur la foi desquelles trop de gens se sont habitués à condamner Chateaubriand sans pousser plus loin leur enquête. La plus simple équité réclame contre cette confusion ; autant vaudrait estimer les grands poètes de tous les temps à la mesure de leurs débuts, Virgile parle Ciris, Horace par TÊ^oorf^ contre Canidie, Corneille par Mélùe, Racine par Alexayidre, Il n'y a que Molière qui puisse supporter cette confrontation des débuts avec les chefs-d'œuvre de la maturité ; quoique bien inférieur à ce qu'il deviendra, l'auteur étincelant de VÉiourdi, des Précieuses, de YÉcole des marisj est déjà le grand maîlre du rire et le dominateur du style comique. Comme la déesse dont parle Virgile, il s'est révélé en faisant ses premiers pas.

Au moment où Chateaubriand éclata plutôt qu'il ne parut, la situation des Lettres et d'autre part l'é-

tat des âmes dans notre pays étaient singulièrement propices à une rénovation de la littérature.

A parler franc, la situation des Lettres ne nous paraît pas à distance aussi désespérée qu'ont bien voulu le prétendre les disciples de Chateaubriand, surtout Lamartine, dans son discours de réception à l'Académie ; car tous les novateurs sont injustes envers leurs devanciers : le talent ne manquait pas alorg en France dans presque tous les genres de prose et m&me de poésie. Mais le talent ne suffit pas aux exigences ,du public, surtout au lendemain d'une des plus grandes commotions de l'histoire. Quoi ! tout avait été remué, secoué, bouleversé, et seule la littérature semblait être restée en place, immobile comme le dieu Terme !

Il est loin de notre pensée de déprimer les écrivains distingués de la période directoriale ou consulaire. Dans un juste souci d'être équitable envers toutes les écoles dignes de ce nom, je me plais à rendre hommage selon l'exacte mesure au talent des prosateurs et des poètes qui continuaient le XYIIl® siècle en 1801. Malgré ma foi dans la nécessité d'une transformation au moment où surgit Chateaubriand, je sais apprécier à sa stricte valeur la prose si nette, si pure, si limpide des Garât, des Suard, des Ginguené, des Cabanis, des Destutt de Tracy ; mais cette prose était insuffisante pour rendre tout un flux de pensées nouvelles, d'images pressenties, de sentiments éclos au fond des cœurs,

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que tous ces adeptes de la tradition voltairienne, aussi vieillie pour l'heure que toutes les autres traditions, étaient incapables de concevoir, à plus forte raison de traduire. De là le crédit légitime de tous ces prosateurs diserts parmi les lettrés d'Athénée et leur manque d'action sur un public même d'élite, mais dès lors vaguement indifférent à tout ce qui ne portait pas le caractère de nouveauté vivante, au lendemain de la plus prodigieuse des nouveautés qui s'appelait Quatre-vingt-neuf.

Il n'entre pas non plus dans mes intentions de dénier leur part de talent poétique aux plus renommés des écrivains en vers de cette époque, pas plus à Ducis qu'à Parny, à Delille qu'à Lebrun, à Fontanes qu'à Joseph Ghénier, à Gabriel Legouvé, surtout à Népomucène Lemercier. Je reconnais volontiers que dans quelques odes brèves et gracieuses Fontanes a surpris la docte nonchalance d'Horace, et Parny, dans quelques élégies, l'aimable mollesse de Tibulle ; je ne conteste pas à Ducis, d'ailleurs barbare écrivain, une sensibilité fervente, un don réel d'ardeur et d'émotion ; je ne refuse pas à Delille une prestesse, une ingéniosité qui, depuis Callimaque et Ovide ont toujours compté parmi les insignes appréciables du poète d'ordre secondaire. Je ne veux point ignorer qu'Écouchard-Lebrun a jeté des vers éclatants à travers des pages souvent illisibles et même fixé des strophes dignes de mémoire. Je me garderai d'omettre les solides mérites

de Joseph Chénier, qui n'était pas encore Tauteur de Tibère, mais qui avait construit deux monuments de forte poésie, le Discours sur la calomnie et le poème républicain de la Promenade. Je ne frustrerai point Gabriel Legouvé de certains grands traits de pathétique et de nuances déjà sensible de mélancolie moderne. Je me reprocherais surtout de laisser dans Tombre les rapides illuminations de génie qui courent sur les Quatre métamorphoses et VAgamemnon de Lemercîer.

Je dirai même mieux, tous ces hommes de talent étaient des poètes dans la signification sérieuse mais restreinte de ce mot. Aucun n'était le Poète, c'esi-à-dire l'interprète des rêves, le confident des loisirs, l'ami des âmes. Car aucun ne chantait vraiment des chants nouveaux, aucun ne venait traduire l'intime renouvellement des cœurs, aussi bien les prosateurs estimables dont nous avons parlé que tous les poètes asservis aux anciennes formes d'ode ou d'élégie, enchaînés à la tragédie, inféodés au poème didactique et qui tous pensaient, composaient, rimaient comme en 1788. Entre les générations nouvelles et la prose ou la versification représentée par Delille et Garât, Suard et Lebrun, la Révolution française avait passé comme un fleuve, et Suard et Lebrun, Garât et Delille étaient restés sur l'autre rivage.

Ce que représentaient tous ces écrivains, c'était l'ancien régime ; ce que l'on attendait impatiem-

ment, c'était la Révolulion poétique qui, faute de pouvoir encore se formuler en vers, s'exprima dans la prose essentiellement lyrique de Chateaubriand. Il fut le poète réclamé par le siècle à son aurore, homme de génie capable de ressentir et de rendre des maux et des aspirations que la philosophie de Condillac et le cours de littérature de La Harpe n'avaient pas même soupçonnés.

Telle se présentait la situation des Lettres ; plus difficile à définir, Tétat des âmes ne sera pas moins digne de notre attention.

Cet état des âmes qui n'était pas spécial à la France, qu'avait connu déjà l'Allemagne de Schiller et de Goethe et qu'allait connaître l'Angleterre de Byron, je le caractériserai par ces mots : Regret confus du passé, ennui du présent, anxieuse et vague impatience de l'avenir.

Ce regret confus du passé, même en dehors des attaches ou des récriminations de parti, s'expliquerait chez beaucoup d'esprits par l'ébranlement qui devait suivre une telle révolution. Beaucoup ne pouvaient voir encore que les ruines accumulées : bien peu savaient alors distinguer les fondations d'un édifice nouveau. L'esprit humain n'était pas remis de l'écroulement d'une société tout entière que la fatigue d'un régime de guerre à outrance

allait le suivre et Tétreindre. Aux uns le passé mal connu représentait les habiludes d'une monarchie traditionnelle ; pour les autres il signifiait les espérances déçues d'une ère libératrice. Pour ces deux sortes de mécontents qui se recrutaient dans l'élite, l'âge d'or dont s'éprennent le poètes, l'âge d'or restait toujours en arrière.

Le présent, sauf pour ceux qui se trouvaient ravis par la glorieuse activité des batailles et dont nous n'admirerons jamais assez l'héroïsme dans les triomphes et surtout dans les revers, ne pouvait que suggérer un insupportable ennui. Qu'était-ce pour toutes les âmes délicates, élevées, ambitieuses de grandeur morale, capables d'idéal, que le relâchement de la fin du Directoire ou plus tard la tension belliqueuse de l'Empire? Oui, l'ennui pesait lourdement sur tous ces êtres qui rêvaient autre chose pour la patrie que la sanglante monotonie des externainations sans trêve. Aussi dans l'analyse de l'âme humaine à cette époque, nous pourrions multiplier les témoignages de cet ennui léthargique, dépositions fournies par tous ceux qui sont nés à la vie de la pensée sous le Consulat ou l'Empire, par Yillemain, par Stendhal, par Vigny comme par Michelet, par Nodier comme par Jacquemont.

Elles ont été bien lourdes ces années, malgré les superbes éclairs Aoni les sillonnait le vol de la victoire, bien pesantes pour ceux qui jugeaient que la destinée d'un peuple ne réside jamais dans l'exclu-

sîve préoccupation des conquêtes. L'invincible ennui du présent fut donc un élément essentiel de Tétat mental de notre société au moment où la poésie de Chateaubriand vint répondre à ce vœu de Tâme française qui demandait à ne pas être étouffée.

Notons ensuite cette anxieuse et vague impatience de Tavenir si fréquente alors dans la poésie de l'Allemagne. Rêver un avenir meilleur à travers des perspectives illusoires d'abord, ensuite plus distinctes, ce fut en France comme dans les autres pays le tourment du dix-neuvième siècle à son début; depuis que ce rêve plus précis s'est uni à la pensée d'améliorer le sort des hommes, cette impatience de l'avenir, qui fut le malaise de notre époque, en -îst devenue l'honneur et la vertu.

Ramené de la sorte à ces trois modes, Tétat des âmes, aussi bien que la situation littéraire, appelait une révolution en poésie, et pour promoteur de cette révolution, le seul homme qui fût préparé à tenir ce rôle, François-René de Chateaubriand. Ce fut donc dans Atala que vint se révéler la poésie attendue. Atala n'était pas seulement un chefd'œuvre d'émotion et d'éloquence, mais comme le manifeste de cette rénovation en littérature dont nous avons fait sentir la nécessité.

Nous voyons d'abord dans cet ouvrage l'originalité et comme le moi de l'auteur s'accuser plus fortement que jamais il ne l'avait fait dans notre littéra-

lure, en dehors du genre épîstolaîre et des mémoires. C'est une grande innovation acquise et qui dans notre poésie a introduit toute une veine inconnue et bien abondante: le roman de 1830 à 1850, la poésie intime la plus récente en découlent.

Mais c'est à Chateaubriand que la source remonte, ne l'oublions pas. Son génie impérieux et fort voudra intervenir dans ses pensées et nous livrer ses confidences à travers les aveux de Chactas, d'Eudora, de René. La poésie personnelle qui s'attestera partant d'œuvres vivaces est instituée chez nous par Atala et par René. Qu'était-ce d'ailleurs que cette poésie personnelle accueillie avec tant d'éclat par le public, sinon l'expression souveraine des sentiments de tous chez un être privilégié, sinon le moi de tout le monde incarné dans un type supérieur ?

Que trouvons-nous aussi comme caractères dominants dans Atala, dans René ? La mise en œuvre d'un sentiment alors très répandu, très sincère, mais qui n'avait jamais eu tant de prise sur les âmes, le sentiment de la mélancolie, puis dans Atala et dans René encore, ensuite dans le Génie du Christianisme, une égale extension d'un sentiment plus familier au genre humain, mais jusque-là très rarement exprimé dans notre littérature française, je veux parler du sentiment de la nature. Enfin nous découvrons dans le Génie du Christianisme^ dans les Martyrs, un franc retour à la tradition de l'antiquité, une intelligence toute nouvelle de la poésie chré-

tienne, du moyen âge, de l'art gothique et de Tbistoire nationale, et dans le premier de ces deux ouvrages toute une foison d'idées critiques presque inconnues à nos concitoyens.

La mélancolie était fréquente et comme naturelle chez les contemporains de Chateaubriand. Il obtint la grâce d'exprimer admirablement pour la France ce que Gœtheet Schiller avaient supérieurement exprimé pour l'Allemagne, ce que Byron allait traduire pour l'Angleterre. Chactas aussi bien que René ne vint qu'après Werther, mais ils précédèrent Manfred et Lara ; l'on a pu depuis passer en revue tout leur cortège français, VObermann de Sénancour, V Adolphe de Benjamin Constant, le Didier à^ Yictorîîugo, le Stello de Yigny, le Célio de Musset, le Joseph Delorme et VAmaury de Sainte-Beuve.

Au commencement du siècle, dans l'état moral que nous avons indiqué, la mélancolie fut dominante. Elle trouva son expression complète et profonde dans l'œuvre de Chateaubriand, qui fut à la foisl'interprèle et le consolateur de ce fugitif et douloureux attendrissement des âmes. Sans doute il est de mode aujourd'hui de déprimer, de railler même cette mélancolie du siècle en ses débuts. A Dieu ne plaise que je la prône jusqu'à l'outrance» Pour ma part, en vertu de mes prédilections personnelles

comme de ma doctrine morale, je me déclare partisan de l'action et de l'enthousiasme, zélateur de l'harmonie grecque, de l'énergie stoïque, de la joie et de la vie renouvelées avec la Renaissance, par instinct comme par habitude d'esprit adversaire de toutes les tendances à la rêverie excessive, à la tristesse irréfléchie, à la souffrance mystique. Cependant, élève d'une époque de critique, je me dois à moi-même de savoir admirer et comprendre ce qui demeure le plus antipathique à mes propres affinités, le plus contraire à la tradition de mes préférences. Je n'hésite donc pas à comprendre, à savoir admirer dans les âmes de nos pères et dans l'œuvre de leur poète Chateaubriand, cette mélancolie exclusive et tyrannique.

On m'objectera le péril de cette souveraineté d'un sentiment maladif, le danger signalé par Shakespeare de la réflexion indécise venant à toute heure « décolorer l'action », les atteintes à la santé de Tintelligence, à la bonne humeur de l'esprit, si visibles dans certains excès du Romantisme, la rupture de l'harmonie entre les facultés, Téclipse fatale de la belle sérénité qui est la qualité divine de l'art et de la vie, le? pièges du doute et du découragement recelés sous les fleurs captieuses du rêve. Ces périls, ces dangers, ces atteintes, ces éclipses, ces pièges, je les reconnais', je les dénoncerais au besoin dans l'œuvre de Chateaubriand; je ne puis cependant m'empêcher de proclamer cette mélancolie de nos

pères légitime à son heure et d*en glorifier le règne éphémère dans les œuvres durables qu'elle a produites.

Rassurons-nous d'ailleurs ; car nous savons tous que le présent n'appartient plus à cette mélancolie arbitraire. Et quant au passé, les générations qui se sont formées à Técole de Chateaubriand ou de Lamartine ou plus tard sur le type de Didier et de Stello n'ont-elles pas fait leurs preuves de décision et d'héroïsme? Cette mélancolie romanesque pouvait par moments les exalter, les surexciter ; nous ne nous apercevons pas qu'elle les ait abaissées ou désarmées, Nous n'estimons pas surtout qu'elle les ait rendues inférieures à celles qui sont entrés dans la vie contemporaine sous des influences plus prosaïques et pour ainsi dire sous des astres subalternes. A l'heure où l'arc d'Apollon devient l'arme des guerres sacrées, la mélancolie de leur jeunesse a-t-elle empêché Lamartine, Hugo, Quinet, Laprade aussi, d'être les archers virils et résolus du combat civique, et de nos jours mômes le poète qui chez nous a créé pour ainsi dire une mélancolie nouvelle, notre cher Sully Prudhomme n a-t-ilpas interrompu maintes fois ses effusions rêveuses et plaintives pour lancer le cri du patriote, du citoyen, du penseur ému de tous les besoins de son siècle e\ sincèrement inspiré par ces muses actives qui s'appellent Patrie, Justice et Liberté?

Chateaubriand n'a pas moins innové par une intelligence élargie et une conception agrandie de la nature. L'homme et la nature, intimement unis dans l'art de la Grèce, dans l'épopée de Dante et le drame de Shakespeare comme dans l'ode de Ronsard, avaient été séparés, il faut bien l'avouer, séparés violemment par la littérature du XYIl* siècle. Réserves faites pour La Fontaine, dans une période d'ailleurs si riche et si grande, aucun poète, aucun prosateur ne témoigne le sentiment des beautés visibles de l'univers, des monts oîi des traces divines et primitives semblent encore imprimées, des flots qui suggèrent une image de l'infini, des bois d'oîi Tacite rapportait l'impression d'un secret et la sensation d'un mystère, des deux qui, selon la parole du psalmiste, racontent la gloire de Dieu. Psychologique, oratoire, démonstrative, la littérature du XVIP siècle et du XVIIP aussi, par son esprit cartésien puis voltairien, comme par sa mission de propagande qui fut identique malgré les tendances les plus opposées, avait autre chose à faire qu'à s'occuper de la nature: elle l'avait donc résolument exclue.

Néanmoins une lacune existait dans l'art et dans le génie français, lacune qu'à tel ou tel moment il fallait combler. Rousseau, Bernardin surtout, eurent

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le don de reconquérir ce sentiment de la nature el de l'exprimer, le premier avec émotion et vivacité, le second avec un charme souvent ineffable et de façon à laisser au monde, comme Ta si bien dit Anatole France, « quelques belles visions à jamais fraîches ». Cependant Tinlerprélation, la description de la nature à la manière antique restait toute entière à ressaisir. Ce fut Chateaubriand qui reprit cette tradition au point où les Grecs et Yirgile l'avaient laissée. Ce fut lui qui le premier proscrivit de son vocabulaire les épilhètes vagues et banales, osa tout voir, tout exprimer. Les monts cessèrent d'être uniquement « sourcilleux », les ruisseaux <( limpides » et les vallons « riants ». L'épithèle redevint comme dans Homère une marque caractéristique destinée à fixer les nuances, à discerner les objets, à faire comprendre qu un bois vu à^'midi n'offre pas les mêmes aspects qu'à une autre heure du jour et qu'une rivière peut avoir son caractère physique (les anciens disaient plus hardiment, en parlant des choses, mores j des mœurs) aussi bien qu'un héros de tragédie a son âme distincte. En effet le spectacle des champs et de la mer n'est qu'une succession de scènes changeantes soumises à des lois immuables où les incidents mêmes les plus fugitifs méritent d'être fixés par l'expression précise et fidèle. Cette exactitude d'observation, cette équivalence d'expression, Chateaubriand le premier sut en réalité les transporter dans notre langue et notre

littérature. A cet art de décrire symétriquement qu^il avait enfin repris aux Grecs, ce même Chateaubriand a joint également pour la première fois en France le secret virgilien « d'animer et de passionner la nature », selon la belle expression deFénelon.

Au milieu de descriptions admirables nous le voyons, comme le faisaient les grands Anciens et Shakespeare, mêler la nature à l'action, la faire vivre et presque sentir, lui donner dans le poème le rôle que réellement elle occupe dans notre être ; car il y a bien des correspondances et des harmonies entre le paysage et la pensée, entre le climat et la réflexion, entre le temps et l'esprit, entre la nature et le cœur. Ainsi Chateaubriand a fait prévaloir chez nous ce principe de l'association continuelle de la nature avec l'homme. A partir de lui, la grande nature triomphe dans notre poésie : elle domine les œuvres les plus lyriques du siècle, depuis les romans de George Sand jusqu'aux fantaisies descriptives de Michelet, depuis les Préludes de Lamartine jusqu'au Satyre de Victor Hugo, depuis la Mort du Chêne de Laprade et le Centaure de Maurice de Guérin jusqu'à la Création d'Edgar Quinet; elle plane sur les monuments du génie contemporain comme la Cybèle du Bérécynthe apppelant sur son sein maternel tous les poètes et tous les hommes à leur suite, tels qu'autant d'enfants charmés par la splendeur de ses merveilles, guéris et consolés par la fraîcheur de ses enchantements.

Le Génie du Christianisme nous présentera la troisième nouveauté capitale due à Tinitialive de Chateaubriand, la création de la critique en France. Mais, avant d'arriver à cet objet important, signalons, au point de vue esthétique, une innovation des plus hardies, l'introduction du sentiment chrétien dans notre littérature nationale. Le Christianisme avait à coup sûr droit de cité dans la poésie française, mais jusqu'à Chateaubriand l'on ne s'en apercevait guère. Depuis le moyen âge, dont les productions imparfaites ne comptent pas comme œuvres d'art, sauf les beaux mouvements d' Agrippa d'Aubigné et certains morceaux de du Bar tas, à part le Saint Gcnest de Rotrou, le Polyeucte et Vlmitation de Corneille, le XVP et le XYIP siècles avaient passé à côté du Christianisme sans lui demander toutes les ressources poétiques qu'il tenait en réserve. Dans sa passion de lutteur le XVIII*' siècle déniait tout au Christianisme, même la poésie : car la poésie c'est le prestige et Tempire sur les âmes. Et le Christianisme, ainsi méconnu par les survivants de l'école voltairiene, avait pourtant, sans parler de pages éparses ch^z nous au moyen âge, suscité chez les autres peuples un grand nombre de belles œuvres, le lyrisme des Minnesinger^\t^Qhvc\e du Saint Graal, la Divine Comédie de Dante, les

« chapitres » de Pétrarque, les sonnets de Michel- Ange, le théâtre de Calderon, le poème biblique de Milton, l'évangélique épopée de Klopstock. La France seule restait étrangère à l'un des grands modes d'inspiration poétique officiellement rejeté par deux mauvais vers de Boîleau :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Tel était ce préjugé exclusivement français, issu d'un système que Chateaubriand attaqua vaillamment et renversa pari-autorité du Gé?iie du Christianisme et des Martyrs. Toujours par l'initiative et la volonté de Chateaubriand, la beauté poétique du Christianisme et sa puissance inspiratrice, complètemept ignorées par nos aïeux, se sont imposées h tous les écrivains illustres de notre âge. De 1820 à nos jours, parmi les œuvres qui en portent témoignage, je n'en citerai que deux qui tiennent les extrémités de la chaîne, les Méditations de Lamartine, nostalgique appel d'une âme anxieuse de croyances ; la Légende des siècles de Victor Hugo qui repose tout entière sur des idées chrétiennes, médiation du surnaturel, intervention de la Providence, pleine adhésion à l'espoir du salut par le repentir. Qu'il partage ou non ces idées, tout lettré de bonne foi, épris de \

la poésie, ami de la justice, doit saluer l'introduction du sentiment chrétien dans notre littérature comme une conquête et un agrandissement et en

reporter l'honneur h l'homme de toutes les initiatives.

On peut attribuer encore à Chateaubriand un service non moins grand que ces innovations poétiques, c'est-à-dire la création de la critique contemporaine. Il la créa en restituant le sentiment de l'antiquité, en intronisant le sens du moyen âge et de l'histoire nationale, en secondant le goût des littératures étrangères, enfin en découvrant une méthode de critique qui, depuis lui, n'a fait que se développer. Avant la partie purement littéraire du Génie du Christianisme, l'intelligence du passé n'existait pas dans ia critique française. L'on ne distinguait point ce que nous appellerions l'originalité des époques, l'on ne comprenait pas la corrélation de telle ou telle forme de l'art avec la passion de tel ou tel moment de l'humanité, la coïncidence des révolutions d'idées avec les révolutions littéraires. On appliquait à toutes les œuvres du passé un code uniforme, étroit et insuffisant.

Chateaubriand acquit une connaissance du passé peu profonde encore, mais très étendue pour cette époque. Ce fut surtout à la triple antiquité biblique, grecque et latine que s'appliqua son zèle studieux. Il reprit l'antiquité biblique à la suite de Milton et de Klopstock et sut y montrer une des plus grandes sources de poésie, une soi)rce toujours jaillissante, toujours ouverte aux chercheurs d'inspiration comme l'amphore de Rebecca aux lèvres d'un éter-

nel Éliézer. L'antiquité latine était alors bien connue, dûment estimée ; mais l'antiquité grecque semblait couverte d'un voile. Personne, au XVIP siècle, ne l'avait vue distinctement, sauf Fénelon ; personne au XVIIP, sauf André Chénier ; Boileau, Racine, sentaient la force et la simplicité de l'épopée et de la tragédie grecques : la couleur antique leur avait à peu près échappé. Quant à Voltaire et à ses contemporains, ils n'avaient fait qu'ignorer et conspuer la beauté des œuvres helléniques. Ce fut avec Chateaubriand, avec les pages du Génie du Christianisme consacrées à Homère et à Sophocle, avec ses épisodes des Martyrs, que l'antiquité grecque ressuscita. Depuis on l'a montrée dans sa pleine lumière, mais qui le premier a fait tomber le voile qui la cachait? Chateaubriand, toujours Chateaubriand.

Qu'à Chateaubriand revienne aussi l'honneur d'avoir introduit en France la curiosité de la poésie du moyen âge, le sens de l'architecture gothique qu'avant lui, croyants ou incrédules, tous se piquaient de mépriser. C'est ainsi qu'à la France insoucieuse il a rendu l'œuvre de ses pères, lui restituant ses héros épiques, les chevaliers, son épopée de pierre, les cathédrales, rétablissant et dans son intelligence et dans son amour ce passé du moyen âge que nos préférences pour le présent ne doivent jamais nous faire dédaigner, ce passé qui eut ses grandeurs et qui doit nous être cher pour nous avoir portés dans ses flancs douloureux ; car nous sommes les

26 PORTRAITS DE MAITKES

héritiers de ses eCTorts et les fils de ses souffrances. C'est encore Chateaubriand qui a provoqué le goût et la compréhension de notre histoire nationale. Tous les illustres historiens de ce temps lui ont reconnu le mérite d'avoir le premier fait reparaître, dans leur vie gallo-franke ou féodale, nos aïeux des temps mérovingiens, carlovingiens, capétiens, là où Ton ne présentait que l'uniformité des âges civilisés : l'un d'eux, et non le moins grand, Augustin Thierry, attribuait aux Martyrs Téveil de sa vocation historique et l'intelligence du passé suscitée dans sa conscience d'adolescent. Par contre le même Chateaubriand apporta ou garda bien des préjugés dans l'examen des littératures étrangères ; en cette partie de son œuvre il laissa l'avantage à Mme de Staël. Il méconnaît Shakespeare. Peut-on comprendre René dédaignant Hamlet? Un seul poète anglais devait trouver grâce devant les préventions de Chateaubriand, un seul, mais ce poète estMilton, et ce n'est pas peu de chose que d'avoir prêté son aide au lyrique du Samson agoiiistes et de V Allegro. En cette occasion, il vit juste et sut tourner nos regards vers un poète encore mal connu des Français. Dans son Génie du Christianisme^ il a fait admirer les vraies splendeurs du Paradis perdu. lï n'a pas négligé de mettre en relief ces beautés de détail qui se détachent si fréquentes dans l'œuvre inégale de Milton. Plus tard une traduction vint attester le goût passionné de Chateaubriand pour le

visionnaire de l'Éden. Cette œuvre, plus d'une fois discutée, commande l'attention du lecteur comme une interprétation hardie, pénétrante, et, pour tout dire, originale. C'est à la fois une traduction et une épopée jumelle. La langue du XVI* siècle y intervient souvent par des vocables heureusement rajeunis. L'écrivain français a surtout reproduit à merveille ces alliances de mots et ces bonheurs d'expression qui caractérisent le style éclatant de son modèle. Ainsi: « le tonnerre avec ses ailes d'éclairs... le silence était ravi... les ténèbres visibles... la gorge de bronze de la guerre... les abeilles répandent leur populeuse jeunesse... la lune dévoila sa lumière de perle et jeta son manteau sur l'ombre... » Traduire de la sorte, c'est encore créer. Enfin, et nous devons insister sur ce chapitre, la méthode de critique élargie par nos contemporains, depuis Villemain jusqu'à Taine et Montégut, est due pareillement à Chateaubriand. Elle arbore pour devise : « Comprendre et toujours comprendre. » Elle se résume dans cette formule : « Abandonner la petite et facile critique des défauts pour la grande et féconde critique des beautés. » C'est à partir de ce moment que le Critique nous est apparu sous sa forme actuelle, singulièrement agrandie. Ce n'est plus le faux Quintilien, tel que La Harpe ou Geoffroy, peseur de mots et de diphtongues, pointilleux, inquisiteur d'une syntaxe factice, gardien jaloux de la poétique de Batleux et de la tragédie de Campistron.

C'est un explorateur au service des intelligences. En effet Chateaubriand nous a par son exemple enseigné ce genre nouveau, désormais accrédité, tout de comparaison et de généralisation, qui rapproche les idées, groupe les faits, vise aux lois, et pour cela déplace sans cesse ses points de vue. Ainsi le critique moderne est, depuis lui et grâce à lui, le voyageur toujours en route qui fait participer ses compatriotes, non pas seulement aux richesses des âges classiques, mais aux trésors du passé tout entier. Ne Toublions pas, c'est Chateaubriand qui le premier a fait du critique le médiateur intellectuel de toutes les nations.

Cet homme étonnant, prodigieux, a tellement créé, tellement innové dans notre littérature du XIX* siècle, qu'une catégorie d'écrits alors des plus subalternes n'a pas échappé à la prise de possession de son multiple génie. Je veux parler du récit des voyages dont, pour la première fois, il a fait un genre littéraire. C'est encore par lui qne fut transformée cette narration que plus tard Xavier Marmier, Ampère, Gautier, Fromentin, Taine etMontégut ont pratiquée avec la séduction de talents qui tiennent à la fois de la peinture et de la poésie. Chateaubriand leur ouvrit la voie de substituer aux anciennes relations un mode de récit oîi la nature est sans cesse observée, même dans ses moindres accidents, oîi la physionomie du paysage est reproduite avec un soin jaloux, le génie local des peuples sans

cesse interprété par l'art de voir et d'écrire, Timpression même des climats rendue par la fidélité pittoresque du langage. Partout il introduisit la vie et la nouveauté. Toujours on le retrouve en exploration, à la recherche de Tinconnu, jusque dans ces Mémoires d'outre tombe, sa création suprême, un monde dans son œuvre ! J'ai pu le montrer sans cesse en avant sur presque tous les chemins de l'imagination et de la pensée, le faire voir à l'entrée de ce siècle le premier en marche, dépassé sans doute, presque jamais devancé, Puissè-je avoir utilement protesté contre la commune ingratitude en glorifiant l'âge héroïque de notre rénovation littéraire personnifié dans un génie souverain et qui n'est, à notre sens, dominé dans ce siècle que par celui de Victor Hugo ! Puissè-je avoir fait aimer en lui le promoteur des plus hautes entreprises, Tavantcoureur immortel, le grand aïeul.

Si le XIX® siècle fut à ses débuts le disciple de Chateaubriand, il peut encore, à son déclin, prendre d'utiles leçons du vieux Maître, n'apprît-il à son école qu'à naépriser toutes ces œuvres rebelles à la beauté, que la vogue caresse trop fréquemment d'une brise complaisante. L'enthousiasme du Beau, le zèle de l'Art antique, l'amour de la tradition facile à concilier avec les hardiesses légitimes de l'innovation, la curiosité romantique unie au goût classique, telles sont les vertus littéraires dont Chateaubriand nous transmettra toujours le secret. Allons chercher

30 PORTRAITS DE UAITRES

ce secret dans ses œuvres impérissables, et, s'il le faut, au pied de cette tombe que le vieillard épique s'est si bien choisie, tombe solennelle et mystérieuse qui a la mer pour compagne de solitude, pour sentinelle d'éternité.

Si cette étude était destinée à n'avoir que des jeunes gens pour lecteurs, nous pourrions, sans viser au paradoxe, la commencer ainsi : « Je viens parler d'un grand poète inconnu qui s'appelait Alphonse de Lamartine. » Inconnu Lamartine Test à coup sûr pour les nouvelles générations : on ne le lit plus, on ne l'apprécie guère. Ses défauts, que nous n'avons pas intérêt à dissimuler, peuvent rebuter sans doute quelques esprits jaloux d'une plus constante netteté dans la pensée, d'une précision plus soutenue dans la forme. Mais ces imperfections, qui échappent à la plupart, sont amplement compensées par des qualités souveraines, faites pour imposer le respect à ceux dont elles ne ravissent pas Tenthousiasme : au reste nous avons bien peur que les qualités mêmes de Lamartine ne contribuent, beaucoup plus que ses défauts, au délaissement de son œuvre et de sa renommée. Pour goûter les beautés d'un pur génie, il faut se trouver ou se main^ tenir dans un certain état de grâce et d'élévation morale ; les âmes vulgaires qui trop souvent don-

nent le ton ne sont ni capables de le comprendre nî dignes de Tadmirer. A vrai dire ce grand poète, ce prosateur non moins grand, Tun des honneurs de la France, jusqu'à l'heure présente nous semble plutôt exalté ou dénigré que jugé dans la bonne mesure. On n'a même pas suffisamment démêlé ses origines, si bien qu'élucider avec soin la formation de son génie offre presque une nouveauté. Rechercher l'initiation intellectuelle d'un homme supérieur, ressaisir son point de départ dans la carrière, c'est expliquer déjà la suite de son existence, le développement de sa pensée, l'enchaînement de son œuvre.

Dans l'ordre littéraire pas plus que dans la nature, les créations n'apparaissent spontanées. Tout phénomène est préparé, toute production élaborée par un travail intime, une maturation lente. Ainsi Lamartine en 1820 avait vingt-neuf ans, quand il publia ses Premières Méditations. Or il faisait des vers depuis l'âge de quinze ans : ce qui constitue un apprentissage poétique de quatorze ans. Que de vers rejetés avant de composer son premier livre qui renferme encore plus d'une épave d'adolescence ! On en'retrouvera dans tous ses recueils jusqu'à la fin de sa course lyrique. Bon nombre de cesjuvenilia sont épars dans les correspondances éditées par

M""** Valenline de Cessîa, sa nièce. Ces vers sont en général insipides. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que Lamartine ait continué à en faire de tels au lendemain de ses Premières Méditations et toujours à en mêler à ses meilleurs. Ici nous touchons à un des points vulnérables de cette merveilleuse intelligence : le défaut de sens critique.

Par sa naissance, son éducation, le milieu dans lequel il grandit, Lamartine était destiné à chanter les hymnes de la foi, à soupirer la mélancolie du siècle renaissant, à glorifier par de larges effusions la beauté de la nature. 11 appartenait à une de ces familles qui avaient le plus souffert du renversement de l'ancienne société. De là comme pour tous les poètes d'alors, le regret du passé. Il fut longtemps pauvre et d'une santé languissante, triste de son désœuvrement involontaire. D'oîi cette mélancolie qui était la noble maladie de l'époque. Il eut cependant, pour se rasséréner et se rafraîchir en quelque sorte, le spectacle du paysage natal, site du Maçonnais, sans horizons vastes, sans perspectives indéfinies, sans mystérieux lointains, mais riche, reposé, délicieux. Aussi dans ses poèmes Tapaisement, le calme, nous reprennent-ils toujours après les élans nostalgiques ou les accès douloureux et nous laissent-ils l'impression définitive d'un mélodieux bercement.

Dans ce doux village de Milly, que nous avons visité depuis la mort du Maître avec le recueillement

36 PORTRAITS DK MAITRES

d'un pèlerin, Lamartine était né en 1791. Sa famille, excellente de tout point, était indulgente et tendre. Cela nous explique Tantithèse absolue du génie de Lamartine avec celui de Chateaubriand, bien autrement désolé, bien plus impétueux. Vinet a remarqué avec raison que Lamartine était plus sensible que passionné. Il se découvre en eQet plutôt plaintif comme un cygne qu'orageux comme un oiseau de mer. L'enfance et la jeunesse de Lamartine furent plus heureuses que celles de Chateaubriand qui, bien avant de subir l'émigration, la misère cruelle, l'isolement dans l'exil, reçut l'empreinte ineffaçable de parents bizarres et durs, d'une demeure assombrie, d'une nature tourmentée. Lamartine connut les peines précoces, jamais les chagrins incurables du premier âge. Ajoutons que parla date de sa naissance il put échapper au spectacle immédiat de la Révolution. Il fut dérobé de la sorte à ces accablements qui saisirent les écrivains de cet âge et qu'ont exprimés avec tant de profondeur Chateaubriand, Sénancour, Nodier à ses débuts et M"® de Staël, malgré ses retours à l'invincible espérance.

L'éducation intellectuelle de Lamartine implique ses préférences littéraires. Elle porta sur quelques classiques français et italiens, mais beaucoup aussi sur les pseudo-classiques du siècle dernier. Il éprouva, comme tous ses contemporains, l'influence du fabuleux et brumeux Ossian, non sans puiser en même temps une véritable éducation poétique dans

Fénelon, le Tasse, Racine. Comme Ossian, il combine le vague, qui est un défaut, avec le sentiment de l'infini qui en poésie est un don supérieur. Il mêle à des idées plus modernes la philanthropie chrétienne de Fénelon et le fier sentiment de dignité que possédait le Tasse.

Son enfance avait répugné résolument à La Fontaine: c'est qu'il n'a jamais existé deux natures de poètes plus dissemblables. Tout l'art de La Fontaine réside dans le mélange et le changement des tons, dans la variété qui est la vie. La poétique de Lamartine exige la noblesse de l'expression et la mélopée continue du style. La forme du poète contemporain est incontestablement plus large, sa pensée plus élevée, mais par la richesse de l'ensemble et la perfection du détail, par l'intérêt de tant de petits drames savamment composés, par des leçons d'expérience toujours applicables, l'œuvre de La Fontaine porte toujours la marque de la durée et comme le caractère de la nécessité. On se passerait plutôt de Lamartine que de La Fontaine, mais les beautés de Lamartine sont de celles qui portent plus haut les âmes. Avec La Fontaine vous préparez l'honnêle homme d'Horace, raisonnable et sage dans la commune mesure. Avec les meilleures pages de Lamartine^ vous créez l'homme de dévouement et de sacrifice, le juste, le chrétien, le citoyen, le héros. La Fontaine a la prise et l'efficacité du réel ; Lamartine Tascendant et la vertu de l'idéal.

Dans ses admirations juvéniles, Lamartine fut réfraclaire aux tragédies de Ducis et je i en félicite; mais il se laissa prendre aux poètes alors en vogue, à Delille, à Parny, deux hommes d'un talent secon-

daire mais réel, à qui Ton a fait tort en les admirant à l'excès, àFontanesque plus lard il a répudié trop vivement non sans en avoir profité. Mais il revient sans cesse à Racine pour son bien, à Voltaire pour son mal. Voltaire est quelque peu responsable de tous les mauvais vers qui se sont faits depuis la seconde moitié du XVIII* siècle jusqu'à nos jours. Autant le grand homme a rendu de services à l'histoire par ses enquêtes, à la société par son travail d'émancipation, autant il a causé de détriment à la poésie par la vogue de ses alexandrins

D'une moitié de rime habillés au hasard

et sans cesse oscillant de la molle platitude à l'emphase bouffie.

La correspondance de Lamartine nous le montre tout entier dans ces précieuses années de formation spirituelle. Ces lettres nous le révèlent ambitieux de succès poétiques et désireux de bien-ôlre, mais très ignorant de sa destinée future. Ses prétentions du reste sont très modestes. Il est ébloui de voir son ami de Virieu académicien de Mâcon à dix-huit ans. Il se préoccupe beaucoup d'envoyer des vers aux Jeux Floraux. Il convoite une églantine, une amavanthe; plus tard ce sera lui qui distribuera le laurier.

LÂMàRTINE 39

Il lisait beaucoup, ce Lamartine dont Sainte-Beuve a dit si promptement :

Lamartine ignorant qui ne sait que son &me.

Il avait au contraire beaucoup de littérature. Les Latins, les Italiens, les Anglais y passent. N'attendez pas les Grecs. Une connaît les grands Hellènes que par de mauvaises traductions. Aussi Lamartine n'eut-il rien de grec dans le talent. Nous pouvons en tirer cette conséquence : il lui manqua comme à presque tous les hommes de son époque la ligne arrêtée dans le style, la pureté des contours. On comprend qu'il ait osé dire en sa correspondance que Sapho l'ennuyait. L'art précis et sculptural des Éoliens n'a rien à démêler avec sa manière abondante mais un peu lâche et participant de la musique plutôt que de la statuaire.

Il se tient du reste au courant des publications. Les poésies apocryphes de Clolilde de Surville vien-

nent sous ses yeux, il les admire hautement. Un autre jour il paie tribut à Corinne, d'autres fois des enthousiasmes de moins bon aloi le surprennent. Ainsi M"® Cottin le fascine avec ses romans larmoyants, tandis que Montaigne, après l'avoir charmé, le dégoûte. Il ne se doute pas du travail (

d'innovation qui s'était opéré même chez les poètes du Directoire, du Consulat, de l'Empire (travaillent, mais constant et sûr), des fières tentatives de Népomucène Lemercier, des essais souvent hardis de

Chénedollé, de Saint- Victor, de Gabriel Legouvé, de Denne-Baron. Il en est encore à la tradition du dixhuitième siècle que les Premières Méditations continuent beaucoup plus qu'on ne le croit généralement. Plus tard il nous dira avoir brûlé deux volumes d'élégies composées dans le goût de Bertin et de Parny. N'en croyez rien. La sincérité des confidences littéraires est toujours relative. Les poètes brûlent leurs vers mais en conservent des copies. Lamartine n'a pas laissé perdre tant d'alexandrins ; il a mis quelques-unes de ces élégies dans les deux recueils des Méditations. Un coup d'œil exercé les reconnaîtrait aisément.

On a. récemment publié tout un volume de « poésies inédites » où se sont ramassées toutes les bribes de ces portefeuilles. Les vers qu'il produisait en 1808 sont uniformément détestables. On en peut conclure qu'il faut se garder de désespérer les débutants. Un jeune poète nous rappelle le marbre dont parle la Fontaine. Sera-t-il dieu, table ou cuvette? Les trois quarts du temps il ne dépasse pas la cuvette ou la table, mais si vous alliez empêcher de surgir un demi-dieu de l'art 1

Lamartine se faisait la main avec toutes ces bagatelles rimées. Il développa surtout son génie par ses lectures de poètes en tout sens et dans toutes les littératures. Ainsi les poètes étrangers, au moins italiens et anglais, furent lus et relus dans ses veilles studieuses. Mais là encore il sied de distinguer. Ce

LAMARTINE 4l

serait une grave erreur que de rattacher Lamartine au groupe des Lakistes. Il n'a rien de commun non plus avec Byron. Byron est un poète de doute et de désespoir, Lamartine un poète d'espérance et de consolation. Il descend plutôt des poètes de la reine Anne avec leur grande allure un peu solennelle mais pleine d'ampleur et d'élégance. Quant à l'Italie, il a par moments la grâce sévère de certains maîtres de ce pays. Il se plaisait surtout à la lecture d'Alfieri. Ce fut ainsi qu'il prit la fantaisie d'un Saûl qui le poursuivit pendant des années entières. Avant les P^^emières Méditations il vint à Paris pour montrer le AS«î//àTalma. De cette œuvre forcément sacrifiée nous n'avons que des fragments lyriques et dramatiques. Le style même n'offre aucune des qualités de premier ordre qu'il déploie ailleurs chez le poète. C'est du pseudo Racine avec beaucoup de Voltaire, un mélange informe de Campistron et de Brifaut, Ninus II épousant la veuve du Malabar ! Néanmoins, Lamartine s'abusa longtemps sur sa vocation tragique. Il comptait beaucoup sur ce Saûl. Il avait encore ébauché d'autres tragédies, parmi lesquelles une Médée. En 1811, un voyage en Italie développa l'imagination du jeune poète. La réflexion, l'expérience, la vie, achevèrent de la former. Le génie lui vint, qui est une collaboration du don et de la patience. Alors il mit son âme et ses études dans les Méditations qui, d'un jeune homme inconnu la veille, firent un grand homme le lendemain.

L'effet produit par les Méditations fut impérieux, irrésistible. Le public, pour la seconde fois, trouva dans un poète ce qu'il avait trouvé dans la prose de Chateaubriand, un confident de ses pensées, un interprète de ses émotions, un frère de ses douleurs et de ses espérances, exprimant avec génie ce que bien d'autres avant lui avaient essayé de rendre, mais avec un succès inégal et une intuition incomplète, c'est-à-dire les retours de la foi, la mélancolie moderne, la vision et l'intelligence de la grande nature, l'amour pur et enthousiaste et ce frisson de l'infini que, depuis Pascal, l'auteur de René avait seul fait passer dans noire littérature.

La haute société fut très favorable aux Méditations. Les salons amenèrent à Lamartine ses partisans les plus chaleureux, ses plus ferventes admiratrices. Mounier, Talleyrand, Mole, Pasquier, les plus graves personnages donnèrent le signal des applaudissements. Mathieu de Montmorency, Tami de Mme de Staël et de Mme Récamier, devint un protecteur pour lui, le duc de Rohan un ami. Le roi Louis XVIII, quoi qu'en ait dit Jules Janin, témoigna hautement le plaisir que lui avait fait cette lecture, car il fit envoyer au jeune poète la collection des classiques latins de Lemaire et celle des classiques français de Didot. La coterie des riuieurs surannés essaya vaine-

LAMARTINE t3

ment de faire échec au succès des Méditations. Au premier rang dans cette impuissante cabale figuraient ces libéraux de contrebande, la veille encore censeurs et policiers sous Bonaparte. Que pouvaient faire ces misérables digues emportées par un torrent de poésie !

Ce livre eut la valeur d'une révélation ; il la conserve encore, mais, pour établir le droit de la critique, qui doit tour à tour admirer et comprendre et, selon nous, être faite de clairvoyance et d'enthousiasme à la fois, on aurait lieu de discerner dans cette œuvre une certaine part d'imitation et de réminiscence. Ainsi la troisième méditation à Elvire et y Hymne au Soleil rappellent la manière et le mouvement de Parny ; V Adieu nous semble affecter la molle nonchalance d'une poésie légère de La Fare et de Chaulieu. L'épîlre à M. de Maisonfort, Philosophie^ quoique avec plus de correction, est écrite sur le ton des discours de Voltaire. Les odes, assez nombreuses dans ce recueil, et qui présentent de fféquentes beautés, ne s'affranchissent pas plus des anciens modèles que celles de Pierre Lebrun. Ainsi La Providence à thomme nous reproduit du Jean-Baptiste Rousseau ; la Gloire^ du LetVanc de Pompignan ; le Génie, de l'Écouchard Lebrun. De même l'Enthousiasme, la pièce intitulée Ode, sont jetées toujours dans le moule classique. Dans cette partie de son œuvre élégiaque ou lyriqup, Lamartine ne serait donc que le plus inspiré des poètes

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de la vieille école, un Jean-Baptiste sublime.

Ce n'est pas davantage dans les méditations en alexandrins sur des sujets philosophiques ou religieux qu'éclate, ànotreavis, son originalité sérieuse. Dès le principe, il remet en vers les idées de Chateaubriand. Voilà pour la pensée. Quant au style, DieUj la Prière^ la Foi, le Temple, sont avec plus de mouvement écrits dans la langue des poètes de TEmpire. Mais alors, oîi donc réside la nouveauté de ce livre? Pour le fond, dans l'élévation de la pensée et du sentiment que proclament sept pièces magistrales, soit philosophiques, soit élégiaques ; pour la forme, dans Tampleur musicale du rythme, Téclat des images, Tefifusion ardente et précipitée des périodes, en un mot, dans le Lyrisme jusqu'alors inconnu aux Français, qui n'avaient obtenu, mêjne de leurs meilleurs poètes, que l'élégie erotique, l'ode sonore et pompeuse, la philosophie didactique sans idéal et sans souffle divin.

Ces pièces, inouïes dans la poésie française, révélatrices du Lyrisme, et qui suffisaient à constitue un grand poète novateur et créateur, c'étaient V Isolement, le Soir, le Vallon, le Lac, V Automne. Est-ce réduire les Méditations à trop peu de chose que de les concentrer dans six ou sept pièces vraiment neuves ? Ce peu de chose nous semble immense. Remarquez que nous n'infirmons pas les beautés qui fourmillent dans le reste du volume, mais, quand ainsi nous mettons à part sept poèmes, nous

voulons parler de sept chefs-d'œuvre indiscutables, de sept types de perfection. Sept chefs-d'œuvre ! est-il beaucoup de recueils poétiques qui en renferment autant ? Notez que, dans le triple genre de Féliégie, de l'ode, du poème philosophique, c'étaient jusque-là les plus beaux modèles de la poésie française. Il fallait remonter jusqu'à la fin du XVP siècle, au commencement du XVIP pour retrouver des stances aussi nombreuses. Depuis le Sommeil d'Endymion, de des Portes, les strophes aux ombres dun ami perduy de Malherbe, depuis la Belle vieille^ de Maynard, on n'avait jamais entendu des vers d'une telle suavité pénétrante, d'un enchantement aussi mélodieux. Tous les poètes semblaient rauques et durs auprès de ce maître chanteur. Qui pouvait lui disputer le prix de l'harmonie ? Ce n'était pas Delavigne, avec ses cantates pompeuses et saccadées, ni Déranger, avec ses chansons au souffle aisé mais restreint, pas même Soumet, avec son vers de tragédie et d'épopée qui parle à l'imagination, mais résonne rarement dans le cœur. En 1820, Victor Hugo, qui devait tout surpasser, n'était encore que « l'enfant sublime ». Et Alfred de Vigny n'offrait que des mérites naissants. Partout du reste à cette date, on cessa d'écouter les autres poètes pour entendre cette lyre lamartinienne, dont les cordes étaient faites avec les fibres du cœur humain et d'où s'échappaient les paroles ailées. Les voix firent silence quand retentit le Chant.

Tel au fond des bois, dans le calme des belles soirées d'été, tout à coup le peuple musical des oiseaux, le peuple arliste se tait, comme sous l'ascendant d'un triomphe, comme par l'aveu d'une défaite. C'est que le rossignol vient de préluder, essayant parmi les rameaux ses strophes d'or et de cristal. A moitié baigné par l'ombre, à demi éclairé par les rayons de lune, le rossignol chante et son chant s'élance avec le ruissellement des flots ou l'ardeur de la flamme. Il chante et déroule ses coups de gosier, ses batteries, ses fusées, ses roulades, ses trilles, ses vocalises, et des sons qui semblent des soupirs et d'autres sons qui semblent des sanglots, comme s'il voulait dédier à la limpidité du ciel, à la majesté de la nuit, tout un poème de rêverie, de tendresse, tout un hymne d'élégance, de féerie et d'amoureuse beauté. Alors dans le bois qui tressaille la nature écoute et avec elle les hôtes mystérieux de la forêt, dryades, silvains, faunes et fées, tout le cortège d'Artémis, toute la suite de Titania. Tels, en 1820, poètes étonnés et ravis, hommes attentifs, vieillards émus, jeunes hommes enthousiastes, jeunes femmes pensives, toute l'élite de notre France, écoutaient en grand silence et s'arrêtaient extasiés pour surprendre, pour capter, pour boire le chant du rossignol des Muses, Alphonse de Lamartine.

Les Premières Méditations n'avaient pas même été discutées à leur apparition. Les Nouvelles Méditations^ publiées en 1824, devaient être plus contestées, bien que M. Villemain ait cru devoir dire dans ses Souvenirs Contemporains : « Devant le début si » brillant et }a personne si privilégiée de M. de La- » martine, la critique avait perdu toutes ses ri- » gueurs. » De telles assertions ne sont jamais exactes qu'à moitié. Il est rare d'ailleurs qu'un second ouvrage soit accueilli comme le premier. La malignité humaine a besoin d'une revanche. Les admirateurs eux-mêmes faisaient leurs réserves. Sainte-Beuve a traduit, sans s'y associer, des impressions passagères dans son étude de 1832 sur l'œuvre de Lamartine :

« Durant plusieurs années, à chaque nouvelle » publication de Lamartine, c'était un murmure peu » flatteur où Tétourderie entrait de concert avec » l'envie et la bêtise; on avait l'air de vouloir dire » que l'astre baissait. »

Sans vouloir affecter le puritanisme on comprend pourtant que Sainte-Beuve ait pu reprocher à Lamartine d'avoir fait avoisiner dans ce dernier recueil des vers dédiés à ses amantes par les stances qui avaient suivi son récent mariage, dictées en quelque sorte par le charme 4e sa jeune épouse. Il eût dû, sans

rien sacrifier, réserver pour les Harmonies ces effusions d*un bonheur plus pur. Il ne sied pas de confondre ainsi les visions et les souvenirs. C'est détruire Tunité d'une œuvre et son intégrité morale. Nous y voyons un manque d'art autant qu'un défaut de tact.

Cette insuffisance d'unité dans l'inspiration se retrouve dans la composition des recueils poétiques.

C'est ainsi que Lamartine, dans les Nouvelles Méditations comme dans les Premières, a, par complaisance envers soi-même ou pour l'achèvement de son volume, inséré plus d'un morceau seulement passable ou même médiocre. Telle pièce que l'on a cependant admirée, Sapho, que M. Vinet déclare « remarquable par la perfection du style », nous paraît la plus faible de toutes. Ce poème n'a rien surpris de Tinspiration antique; rien n'y fait reparaître cette pâle et frémissante figure de la poétesse éolienne. Rien n'y trahit l'ardeur de ces strophes rares et immortelles où passe « le vent d'été qui court là bas vers Mitylène. » C'est de l'antique à la Millevoye, comme on en forgeait en 1816 avant la résurrection d'André Chénier, de l'antique sans intelligence du génie grec avec quelque réminiscence de vers latins.

Les pièces élégiaques, intimes, dont nous avons parlé à propos du jugement de Sainte-Beuve, ne sont pas toutes non plus de la même valeur « Lorsque seul avec toi pensive et recueillie » et la « Con-

solation » nous paraissent assurément les deux meilleures. Le crucifix reste sans doute un chefd œu-vre, mais où Ton peut contester ce mélange d'inspirations religieuses et d'amoureuses peintures poussé jusqu'à la confusion par les poètes et les romanciers de 1830. Laissons à la religion et à Tamour leurs domaines distincts sur lesquels le mysticisme de la chaire, il faut bien l'avouer, a pratiqué souvent des empiétements plus téméraires que ceux de Lamartine et de ses continuateurs.

Dans cet ordre de souvenirs personnels, se détache et s'envole en quelque sorte l'adorable pièce à'Ischia. Ici l'alliance toujours heureuse des impressions que suggère la nature avec les émotions du cœur a produit un des chefs-d'œuvre de la poésie humaine. Quelle musique du vers et quel chant de l'âme ! quel rythme à jamais suave et murmurant I

Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime : La vague en ondulant vient dormir sur le bord, La fleur dort sur sa tige et la nature môme Sous le dais de la nuit se recueille et s'endort.

Vois : la mousse a pour nous tapissé la vallée :

Le pampre s'y recourbe en replis lorîueux

Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée

De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

A la molle clarté de la voûte sereine Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin Jusqu'à l'heure où la lune en glissant sur Misène Se perd en pâlissant dans les feux du matin.

Dans le genre religieux et philosophique les

Nouvelles Méditations renferment des pages d'une beauté sans égale encore dans noire langue, le Passé, le Poète mourant, trop long mais de beaucoup supérieur à Télucubration de Millevoye, Y Esprit de Dieu ({UQ remplit une éclatante description du combat de Jacob avec l'ange, la Solitude, la Sagesse d'où jaillit cette strophe merveilleuse :

Gomme un lis penche par la pluie Courbe ses rameaux éplorés,- Si la main du Seigneur vous plie, Baissez votre tête et pleurez.

Une larme à ses pieds versée Luit plus que la perle enchâssée Dans son tabernacle immortel Et le cœur blessé qui soupire Rend un son plus doux que la lyre Sous les colonnes de Tautel.

Les Préludes et Bonaparte brillent au premier rang dans ce volume. Les Préludes nous offrent une puissante symphonie oîi, avec des prodiges de souplesse, d'ampleur, de diversité, le poète fait passer devant nos yeux une invocation, un chant d'amour relevé d'une note élégiaque, une méditation : << Oh! qui m'emportera sur des flots sans rivage»^ la superbe description d'une bataille, un retour à la vie rustique. Tout se développe également mélodieux, pareillement élevé, divinement poétique. En vain Lamartine a-t-il voulu lui-même rabaisser son œuvre. C'est « une sonate de poésie » nous dit-il, qu'il aurait composée en 1822 comme simple délas-

sèment littéraire. Ne fût-ce qu'un jeu de versification, il n'est donné qu'au génie de reproduire en se jouant de tels effets et de construire une œuvre avec des fragments détachés. Un tel morceau suffirait à démontrer la supériorité de Lamartine sur Musset. Les épisodes successifs de RoUa ne ressemblent qu'à des digressions juxtaposées. Ici tout pourrait se détacher en apparence : en réalité tout est fondu, tout est composé dans l'ensemble de cette pièce selon les lois de l'art le plus harmonieux.

L'ode à Bonaparte demeure une des plus belles parmi les inspirations nombreuses qu'a suscitées cette étonnante destinée. Nous savons ce qu'ont fait à tour de rôle pour glorifier le captif de Sainte- Hélène, Béranger, Delavigne, Jules Le Fèvre, Pierre Lebrun, Victor Hugo. Pour presque tous, selon le vers du plus enthousiaste d'entre eux.

Cet homme étrange avait comme enivré Phistoire

et la poésie en même temps. Seul avec Auguste Barbier, Lamartine, sans méconnaître l'immense génie de Bonaparte, ne fut jamais le courtisan de ce génie et l'esclave de cette gloire.

Le poème qui nous semble résumer le mieux les Nouvelles Méditations, c'est l'incomparable pièce des Étoiles. Beauté de la forme poétique, grâce souveraine, lyriques élans, spacieuse rêverie, s'y trouven* avec l'intelligence de la nature et la pénétration di secret des nuits. Cette pièce nous paraît accomplie

Elle ne comporte pas de ces négligences que Lamartine laisse trop souvent échapper et que, suivant l'expression de Charles Nodier, « il jetait de son char à la foule en expiation de son génie » :

Hélas ! combien de fois seul, veillant sur ces cimes Où notre âme plus libre a des yeux plus sublimes, Beaux astres, fleurs du ciel dont le lis est jaloux, Pai murmuré tout bas : « Que ne suis-je un de vous ! Que ne puis-je, échappant à ce globe de boue, Dans la sphère éclatante où mon regard se joue, Jonchant d'un feu de plus les parvis du saint lieu, Éclore tout à coup sous les pas de mon Dieu Ou briller sur le front de la beauté suprême Gomme un pâle fleuron de son saint diadème.

Ces vers sont ineffables, mais nous voudrions aussi désigner à l'admiration ce commeniaire qui les accompagne, non moins poétique, dans un genre plus familier: « J'écrivis cette méditation sur un )) étang des bois de Monteulot, château de ma » famille, dans ces hautes montagnes de Bour- » gogne, à quelque distance de Dijon, pendant ces » belles nuits de Tété où l'ombre immobile des peu- » pliers frissonne de temps en temps au bord de » l'eau transparente. Je détachais la barque du » rivage et je me laissais dériver au hasard ou » échouer au milieu des joncs. Ce lieu que j'ai été » obligé de vendre m'est resté sacré. J'y ai tant lu, » tant rêvé, tant soupiré, tant aimé, depuis l'âge de » onze ans jusqu'à l'âge d'homme : j'ai vendu le » château, mais pas les mémoires, les bois, mais

» pas Tombre, les eaux, mais pas les murmures. » Tout cela est dans mon cœur et ne mourra qu'avec » moi. »

La Mort de Socratea été plus critiquée à son apparition que ces méditations nouvelles. On reprochait alors h Lamartine d'avoir fait une élégie de Phédon. Ce grief nous paraît injuste. Le poète a la faculté d'interpréler, comme il l'entend, les grandes scènes de l'histoire, les grandes manifestations de l'esprit humain. Le bonheur de son interprétation est seul appréciable. Il est vrai que Lamartine transfigure Socrate, mais on ne peut lui contester le droit de considérer seulement dans son héros l'auteur de la plus décisive révolution d'idées accomphe dans le monde avant le christianisme. C'est le Socrate idéal contemplé dans son œuvre historique. Quant au Socrate réel, c'était, comme on l'a dit, un « bourgeois d'Athènes », courant sur les places, arrêtant le premier venu, insinuant la vérité par interrogations et discussions, apprenant de la sorte à ses interlocuteurs la méthode de l'examen. Avec des allures si simples ce bourgeois a transformé le monde civilisé. Il s'ensuit que le vrai Socrate, fidèlement exprimé par Xénophon, embelli déjà par Platon, n'est qu'un sage familier. Lamartine en a fait un sage inspiré, Proclus, Porphyre, Edésius. C'est un agrandissement de proportions, mais qui est permis au poète à plus forte raison, puisque l'humanité ne fait pas autre chose. Chaque siècle

Sjî PORTRAITS DE MAITRES

transfigure les personnages de l'histoire en Jeur découvrant des traits que n'avaient pas soupçonnés leurs contemporains et qui peut-être ne pouvaient être démêlés qu'à distance.

A la fin le poète illumine en quelque sorte le visage de Socrate. Il lui fait voir à l'horizon l'avènement du christianisme, l'apparition du Verbe incarné. C'est un développement de la page de Platon sur le Juste crucifié où les Pères de l'Église avaient "cru reconnaître un pressentiment du Christ, mais ce développement est magnifique et la filiation entre ces théories platoniciennes et le Christianisme semble trop manifeste pour qu'on ne puisse admettre une aussi poétique fiction. En amplifiant ainsi le mythe de Platon, le poète français ne le trahît pas: il établit cette communication, cette transmission de la pensée qui fait passer l'idée de Dieu de plus en plus épurée de l'Inde à l'Egypte, de l'Egypte à la Judée et à la Grèce, de la Grèce et de la Judée au monde moderne, travail éternel de la conscience qui mûrit de srîècle en siècle sous le soleil divin.

A peu d'intervalle se succédèrent je Pèlerinage dHarold et le Chant du Sacre. Le pèlerinage d'Harold est un poème éloquent, mais trop fastueux d'allure et qui parfois confine à la rhétorique, ce fléau de la poésie française. Ajoutez l'inconvénient d'offrir un parallèle non plus avec un prosateur comme Platon, mais avec un poète et un des plus grands poètes de l'époque, Byron, qui s'est peint

80US le nom d'Harold. D'une façon générale, nous préférerions le Voyage en Grèce de Pierre Lebrun qui se distingue par une plus franche couleur. L'invocation à la liberté, les louanges d'Homère, le discours d'Harold, n'en sont pas moins de remarquables morceaux, mais dans la continuation de ToBuvre inspiratrice Lamartine est resté inférieur à Byron. Fils des climats tempérés il n'a pas, comme son devancier, l'entente et même l'accoutumance de la mer ; il n'est pas le descendant de ces Normands ou de ces Saxons qui se jouaient sur les flots et faisaient alterner leurs chants avec la voix sinistre de la tourmente.

Le Chant du Sacre nous représente une de ces productions de circonstance qui ne survivent guère à leur prétexte. Ce malheureux /^«îcre chanté par les trois plus grands poètes du siècle, Hugo, Soumet et Lamartine, n'a vraiment inspiré que les muses à demi railleuses de Béranger, Pierre Lebrun, M™* Tastu. Ce poème établit un litige entre Lamartine et un prince du sang qui devait être roi, le duc d'Orléans, le futur Louis-Philippe. Lamartine avait risqué une allusion un peu vive au conventionnel Égalité. Il refusa les excuses demandées. Qui se serait alors douté dans la cathédrale de Reims que ce Lamartine, illustre en tant que poète, mais obscur dans l'État, apprenti diplomate, hier simple garde du corps, modeste assistant d'une cérémonie où Chateaubriand était l'un des douze pairs, serait à

56 POHTKAllS DE MAITRE»

vingt-trois ans de distance le successeur provisoire mais utile et glorieux de ce roi et de ce prince du sang, que ce petit gentilhomme maçonnais deviendrait Théritier momentané de quatorze siècles de monarchie, d'un interrègne républicain, d'un intermède impérial et de deux périodes de royauté constitutionnelle.

Quand on passe des Méditations^ aux Harmonies^ on croit quitter le déroulement d'un de nos grands fleuves d'Europe pour se voir emporté sur un de ces fleuves d'Amérique qui ressemblent à des Océans. C'est un Meschacébé de poésie. Aussi plus d'un a-t-il résisté longtemps à l'entraînement de ce vaste volume. Il y a souvent dans ces pièces débordantes, on ne peut en disconvenir, comme un excès de facilité, comme une pléthore musicale. Mais que de mouvement et de souffle ! Et combien ces qualités qui caractérisent le poète de race ont, sauf exception, disparu de la poésie contemporaine 1 Ce fut en Italie que ces nouveaux poèmes furent jetés au gré d'une inspiration parfois trop hâtive et trop complaisante, mais si large et si riche. Telle de ces Harmonies a été dictée à Florence dans l'église de Santa-Croce parmi les tombeaux des grands poètes toscans; telle autre sous les chênes verts du cap de Montenero, une autre enfin au sommet des Apen-

nîns, à l'abbaye de Vallombreuse, dans un pêlemêle de rochers, de précipices, de torrents et de sapins. Cette poésie s'accorde avec les sites imposants, les « paysages historiques » qui Tont encadrée.

Ce flot prodigieux de lyrisme roule assurément du limon. Les négligences et les incorrections ne sont point assez scrupuleusement évitées. Cependant, quoique sensibles par moments, elles sont plus rares que ne voudraient le prétendre les puristes du vers fait à la loupe, les peseurs de diphtongues, comme eût dit le bon Régnier. Les imperfections dont on souhaiterait l'absence restent après tout intermittentes, et les franches, les grandes beautés de style et dépensée dominent et enlèvent Tadmiration comme une barque lancée sur un rapide courant. Par instants on voudrait se reprendre; mais l'impulsion donnée est trop puissante. Il n'appartient pas aux poêles médiocres de s'emparer ainsi du lecteur. Ce souffle dont Lamartine parle dès la première page :

Les cieux l'appellent grâce et les hommes génie,

il le possédait en sa plénitude. A peine a-t-on ouvert le livre que Yinvocation nous a saisis tout entiers, ravis sans retour possible. V hymne de ianuit, V hymne du matin coulent dans leur mélodieuse facilité comme un ruissellement de fraîcheur :

Toi qui donnes sa voix à Poiseau de l'aurore

Pour chanter dans le ciel l'hymne naissant du jour,

Toi qui donnes son àme et son gosier sonore A l'oiseau que le soir entend gémir d*amour ;

Toi qui dis aux forêts : « Répondez au zéphyre! » Au ruisseau : « Murmurez d'harmonieux accords! » Aux torrents : « Mugissez! » à la brise : « Soupire! » A l'Océan : « Gémis en mourant sur tes bords ! »

Et moi, Seigneur, aussi pour chanter tes merveilles, Tu m'as donné dans l'âme une seconde voix, Plus pure que la voix qui parle à nos oreilles. Plus forte que les vents, les ondes et les bois.

L Infini dans les deux, ia source daiis les bois produisent la même impression de béatitude idéale. Dans cette abondance de sons argentins et de gracieux détails relevés par de hautes pensées les vers libres et hardis ne manquent pas :

Un matin que s'éveille étincelant de joie.

Le navire, enfant des étoiles,

Luit comme une colline au bord de l'horizon.

Sur les paî^ de la nuit l'aube pose son pied ; L'ombre des monts lointains se déroule et recule.

Et ce huitain éclatant :

Montez sur ces hauteurs d'où les fleuves descendent Et dont les mers d'azur baignent les pieds dorés, A l'heure où les rayons sur leurs pentes s'étendent. Comme un filet trempé ruisselant sur les prés;

Quand tout autour de nous sera splendeur et joie. Quand les tièdes réseaux des heures de Midi, En vous enveloppant comme un manteau de soie, Feront épanouir votre sang attiédi

ff

Ce sont des images comme en trouvent seulement les premiers poètes à l'imagination encore vierge,

les aèdes légendaires ou les chanteurs du Rig Véda. De même ici plus encore que dans les Méditations la nature a révélé son secret au poète des Harmonies. Toutes les vo}x chantent ou soupirent dans ces odes : tout s'anime, tout se passionne dans l'univers à rappel du maître lyrique : Fétoile dialogue avec la source, la vague consulte le rivage, la foudre interroge l'aquilon. Mais il n'y a pas que des symphonies descriptives ou des paysages méditatifs dans ce recueil débordant *. Plus conforme à notre goût personnel, à nos préférences pour la beauté proportionnée, le Premier regret précise des sentiments plus distincts avec un plus grand succès de la composition dans une des belles élégies de la langue française. Quejs vers divins! car aucune autre épithète ne convient h cette musique sentimentale :

Un arbuste épineux à la pâle verdure F!st le seul monument que lui fît la nature, Battu des vents de mer, du soleil calciné, tlomme un regret funèbre au cœur enracine, Il vit dans le rocher sans lui donner d'ombrage; La poudre du chemin y blanchit son feuillage; n rampe près de terre où ses rameaux penchés Par la dent des chevreaux sont toujours retranchés.

1. Nous devons mettre à part une fort belle pièce, VOccident, qui sort entièrement de la manière de Lamartine. Elle est écrite supérieurement dans la langue de Victor Hugo comme la pièce moins heureuse sur « le cachot de Tasse à Ferrare » non loin des strophes « à la princesse d^Orange » est travaillée dans un faire plus moderne. Ce sont des accidents dont la critique ne peut tenir compte.

60 POKTBAITS DE MAITRES

Une fleur au printemps, comme un flocon de neige. Y flotte un jour ou deux; mais le vent qui l'assiège L'effeuille avant qu'elle ait répandu son odeur, Comme la vie avant qu'elle ait charmé le cœur. Un oiseau de tendresse et de mélancolie S'y pose pour chanter sur le rameau qui plie. Oh! dis, fleur que la vie a fait si tôt flétrir, N'est-il pas une terre où tout doit refleurir?

Milly on la terre natale nous apparaît comme une œuvre de poésie familière et descriptive à la fois, dont certaines parties ont bien vieilli, mais qui a son charme et son émotion, écrite dans ce ton de l'épître qui convient à merveille au génie de la poésie française, quand elle descend des sommets oîi ses plus grands maîtres l'ont portée. Néanmoins nous estimons beaucoup moins une pièce de ce genre que dans ce même recueil V Hymne à la douleur et surtout les Novissima verba qui développent avec ampleur Thistoire de l'âme humaine à ses heures de lassitude : profonde fatigue, pensée envahissante de la mort, ressouvenirs d'amour, reflux des déceptions passées, inanité du désir, désespoir de conquérir la vérité, velléités d'anéantissement, retour d'espérance. Ces Novissima verba ce sont avec certaines Contemplations les chefs-d'œuvre de notre poésie élégiaque singulièrement agrandie depuis « la plainte aux nymphes de Vaux », de même que VOde sur les révolutions qui termine ce volume nous figure un des chefs-d'œuvre de la poésie lyrique. Elle est pleine de force et d'éclat. On a sou-

\-eni contesté la force à Lamarline, comme on le fait pour tous les poètes qui se respectent en préservant la dignité de l'expression. Cette fausse manière de voir a prévalu de nos jours. Quand le cri ne remplace pas la parole, comme le faisait déjà remarquer Sainte-Beuve, un poète ne passe point pour vigoureux. Et pourtant il y a plus de force réeîîe chez Lamartine que chez un naturalisl'e coutumier d'accumuler les expressions violentes, les termes d'argot, et de puiser à pleines mains dans le vocabulaire de la populace et le lexique des bagnes. Ce naturaliste n'exagère que pour déguiser son impuissance à rendre ses idées avec l'énergie sereine des grands maîtres. Ainsi l'hercule de foire, ne pouvant égaler Talhlète antique dans sa robuste élégance, multiplie les contorsions démesurées et les grimaces musculaires. C'est donc à grand tort que l'on taxe de mollesse un poète tel que Lamartine. Quand il eut affaire au sottisier de l'époque, au satirique Barthélémy qui souvent confondait l'invective avec le tou de la polémique, quoique nos modernes Archiloques l'aient de beaucoup dislancé, quel a été le plus fort, le plus mâle des deux dans ce duel de rimes? Ce ne fut pas le faiseur de tours, le jongleur hebdomadaire, mais bien le chaste et grave serviteur de la grande Muse.

Parmi les poésies diverses de Lamartine, publiées dans ce volume des œuvres complètes, l'ode contre la peine de mort en politique, dédiée au peuple du

19 octobre 1830, vérifie cette assertion. Aucun iambe d'Auguste Barbier ou même d'André Chénier, le maître incomparable, ne déploie plus d'énergie rythmique et d'élan généreux.

Les Recueillements, qui font suite aux Harmonies dans l'édition deFurneetqui parurent en 1837, ne sont guère qu'un bouquet mal rattaché de fleurs cueillies aux détours de la route dans une vie entraînée par la politique. Les beautés n'y manquent pas, surtout dans le Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie et dans le Rhin allemand dont nous désapprouvons d'ailleurs la donnée illusoire et dangereuse, mais la plupart des pièces sont plus inégales que jamais, languissantes d'expres^n, marquées du signe fugitif de la circonstance, et dans l'ensemble le recueil n'ajoute rien à la gloire du poète alors à son apogée.

Celte publication, en effet, avait été précédée par le chef-d'œuvre de Lamartine, poème d'une invention rare et d'une verve d'exécution sans égale. Nous voulons parler de Jocelyn qui, si les générations nouvelles savaient lire, leur paraîtrait, comme à nos aînés, une des merveilles de la poésie française.

Les réserves de style que nous avons cru devoir émettre pour un grand nombre de méditations et à! harmonies^ s'atténuent considérablement quand il

s'agît d'un poème de longue haleine, d'une des œuvres les plus larges de notre poésie. L*importance du détail diminue, et c'est par grandes masses que Ton juge d'un tel ouvrage. Or Jocelyu représente Tune des conceptions poétiques les plus puissantes de notre époque; il n'en est môme pas de plus hautes. Mettons à part le monument de Hugo qui dépasse toute autre construction comme les cathédrales gothiques dominent les édifices d'une cité. Nous rangerions ensuite à peu près sur une même ligne Jocelyn^ la Divine épopée^ la Psyché, de Laprade, et à quelque distance trois ou quatre poésies d'Alfred de Vigny: ce sont à notre avis, pour ne parler que des poètes disparus, les plus purs exemplaires de la beauté dans la première moitié de notre siècle. A la capacité de sentir et d exprimer se joint ici la faculté de faire vivre, le don créateur. C'est ce don qui éclate dans Jocelyn.

Lamartine a créé un type immortel, un héros aussi \ivant, aussi durable que ceux des épopées classiques et qui dans sa diversité n'est pas moins complet comme expression de la nature humaine que l'Énée de Virgile ou le Renaud du Tasse.

L'homme en effet pris dans ses modes les plus relevés, passion et sacrifice, tient tout entier dans ce personnage de Jocelyn autour duquel vit la nature grandiose des Alpes et s'agite l'orage solennel de la Révolution française. C'est une donnée toute mo-

derne d'épopée, un héros qui pourrait être notre frère, difficulté et supériorité en même temps que nous devons noter à Tavantage de Lamartine.

Tous les autres essais épiques de nos contemporains ne sont jusqu'ici, ne Toublions pas, à peu d'exceptions près, que des reconstructions archaïques du passé. A. Lamartine donc revient l'honneur d'une innovation que personne n'a soutenue comme lui et qui constitue peut-être la plus grande hardiesse poétique de notre siècle. D'autres l'ont suivi dans la même voie, mais il s'y est engagé le premier et il y a imprimé le pas du conquérant et du vainqueur. Ce fut un triomphe que cette publication de Jocelyn^ et, si le retentissement s'en est affaibli à distance, la victoire n'en demeure pas moins bien et dûment gagnée ; car, pour qui lit sans parti-pris cette œuvre captivante et frémissante à la fois, cette œuvre sentie, vécue, pensée dans la plénitude de ces termes, il est impossible de ne pas être comme ravi par une continuité d'admiration. On est transporté dans la région supérieure de l'héroïsme, dans le monde de la grandeur et de la pureté par la vertu d'un poème constamment noble, élevé, profond, d'une des poésies les plus divines qui aient enchanté les tristesses de l'existence humaine.

11 serait superflu d'analyser Jocelyii, Rappelons les plus caractéristiques morceaux d'un poème où nous ne comptons ni les descriptions marquées du signe d'un des plus grands peintres de la nature, ni les

pages nombreuses où le récit se développe avec une aisance élégante et ferme. Nous citerions de préférence la fête de village, tableau d'une couleur si fraîche et si juste ; le départ de Jocelyn, dans la suite rinvocation à la beauté, le dialogue dans la prison avec l'évêque, la scène de Jocelyn retrouvant Laurence; enfin la mort de Laurence. Les paraboles de la caravane, du fleuve, des deux frères, de Taigle et du soleil, les épisodes des laboureurs, du tisserand, l'image grandiose du chône blessé, sont les vrais modèles de la haute poésie, et dans l'ensemble ce poème reste une des œuvres dont le génie de Thomme peut s'enorgueillir.

Combien il est regrettable que Lamartine n'ait pas persisté dans ce genre de la grande poésie familière, du récit contemporain ! Que de ressources il a vainement prodiguées dans la conception malheureuse, le pénible enfantement de la Chute d'un Aiigel En cette œuvre inégale et démesurée, le poète éminent se retrouve, mais par intervalles, au milieu d'obscurités, de négligences de toute sorte, de rudesses inaccoutumées, et parmi des détails et même des épisodes d'un goût douteux auquel Lamartine ne nous avait pas habitués. Et pourtant, malgré ses défauts immenses autant que ses prétentions, cette œuvre avortée n'a pas été sans influence sur la poésie contemporaine; elle a pu contribuera incliner vers les sujets bibliques des poètes plus fortunés dans leur interprétation que le chantre de

66 PORTRAITS DK MAITRES

Cédar et de Daidha. La Conscience de Victor Hugo, rAkhab de Leconte de Lisle, ces poèmes parfaits, ne sont venus, ne Toublions pas, qu'après Tiniliative d'Alphonse de Lamartine. Là encore il a fait acte de génie créateur.

Depuis, à part quelques inspirations fugitives et le drame parfois retentissant de Toiissaint-Loiiverhirej Lamartine n'a plus été poète que dans sa prose, prose supérieure peut-être à ses vers par la qualité de langue, tant elle est nombreuse et solide à la fois. V Histoire des Girondins^ malheureusement déparée tant par les fréquentes inexactitudes que par les sophismes robespierristes, n'en offre pas moins un répertoire de pages à l'éloquence cicéronienne, un musée de portraits que revendiquerait Tacite. Cette alternative d'abondance et de concision fait l'originalité de la prose de Lamartine, prose toute latine et que ne surpasse aucune autre élocutioh. En poésie Lamartine a rencontré un maître après lequel il reste le plus grand; en prose il n'a que peu d'égaux et pas de supérieur.

Ce génie de prosateur déborde dans les vingt volumes du cours de Littérature dont on pourrait extraire un livre exquis et essentiel, dans les romans de Geneviève et de Grazieiia, dans les harangues politiques dû l'orateur s'élève aussi haut que le poète. Les discours sur l'émancipation des esclaves et la propriété littéraire demeurent des chefs-d'œuvre de raison éloquente et généreuse, comparables

aux plus harmonieuses inspirations de Vergniaud et de Gensonné. Son discours sur le retour des cendres de Napoléon P' ne donne pas seulement les sensations d'un chef-d'œuvre oratoire, mais une expression souveraine de la justice historique et de la clairvoyance du patriote. Quoi de plus prophétique en réalité que cette argumentation aussi méconnue d'ailleurs que les objurgations des Voyants hébreux:

« Recevons celte cendre avec recueillement, mais » sans fanatisme, et qu'au milieu de ce concert d'ad- » miralion où l'on n'entend que la voix de l'apo- » Ihéose on laisse entendre aussi au peuple la voix » de la raison publique. »

« Je n'ai pas un enthousiasme sans souvenir et » sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant » cette mémoire; je ne suis pas de cette religion » napoléonienne, de ce culte de la force que l'on » veut depuis quelque temps substituer dans l'es- » prit de la nation à la religion sérieuse de la li- » berté. »

« J'ai peur, je l'avoue, qu'on ne fasse trop dire » ou penser au peuple : Voyez au bout du compte, » il n'y a de populaire que la gloire ; il n'y a de mo- » ralité que dans le succès ; soyez grand et faites » tout ce que vous voudrez ; gagnez des batailles et » faites-vous un jeu des institutions de votre pays. » E:5t-ce là qu'on veut en venir? Kst-ce ainsi que » Ton apprend à une jiation à apprécier ses » droits ? »

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« Je n'aime pas ces hommes qui ont une foi et un » symbole opposés ; non je n'aime pas ces hommes » qui ont pour doctrine ofâcielle la liberlô, la légale lilé, le progrès, et qui prennent pour symbole un » sabre et le despotisme. Oui, je l'avoue, je ne » m'explique pas cela. Je ne me fie pas à ces con- » tradictions. J'ai peur que cette énigme n'ait un » jour son mot. »

Quelle admirable éloquence et quelle profondeur de sagacité ! et comme tous ces prétendus hommes d'État, ces politiciens de tous les temps, qui traitent de si haut les hommes de pensée et de style, témoignaient ce jour-là moins de prévoyance et de sagesse que le poète qui déchirait les voiles de l'avenir comme le repaire de Cacus et découvrait le retour du Césarisme consacré d'avance par le vote des députés du centre et de toutes les gauches! Coalition bien trouvée pour ménager l'avènement du 2 décembre dans l'apothéose du 18 brumaire ! Cette éloquence de Lamartine évoque les plus beaux souvenirs des temps antiques; il ressuscitait Périclès quand pendant trois mois il gouverna par l'ascendant de sa parole tout un peuple frémissant d émotion révolutionnaire. A lui seul peut-être nos pères ont dû de n'avoir pas assisté à quelque sotte et sanglante parodie du Terrorisme réclamé à cette époque par des hommes qui sont devenus sénateurs de Napoléon III. Le gouvernement provisoire dirigé par Lamartine fut un « comité de clémence ».

Sa république fut une république de liberté, de concorde civique, d'évangélique fraternité, de civilisation expansive. Si le pays n'en était pas digne, s'il préféra les douteuses promesses d'un conspirateur à la sécurité des institutions libérales, n'en rendons responsable que le pays ivre de légende et d'aventure, ne faisons pas retomber sur le poète homme d'État l'inintelligence et l'aveuglement de nos devanciers. Disons seulement que par sa divination Lamartine s'est montré politique habile en même temps que grand orateur et que notre jeune République doit ainsi le vénérer comme un de ses pères et de ses docteurs. Ce n'est pas seulement une inspiration de poésie, c'est une tradition d'expérience et de sagesse que nous devons aller chercher sur ce tombeau. Comme aux temps anciens les oracles se rendaient en vers, de notre temps un poète se révéla le prophète des destinées nationales. La gloire n'est pas médiocre pour Lamartine d'avoir vu juste là où tous se sont trompés et de partager en ce siècle le monopole dé la clairvoyance avec un autre poète, Edgar Quinet. L'un disait: « Prenez garde au Despotisme ! » L'autre : « Prenez garde à l'Allemagne ! » La France ne ^e repentira jamais assez d'avoir négligféle double avertissement de la Mus^.

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« Je n'aime pas ces hommes qui ont une foi et un » symbole opposés ; non je n'aime pas ces hommes D qui ont pour doctrine officielle la liberté, la légale lité, le progrès, et qui prennent pour symbole un » sabre et le despotisme. Oui, je l'avoue, je ne » m'explique pas cela. Je ne me fie pas à ces con- » tradictions. J'ai peur que cette énigme n'ait un » jour son mot. »

Quelle admirable éloquence et quelle profondeur de sagacité ! et comme tous ces prétendus hommes d'État, ces politiciens de tous les temps, qui traitent de si haut les hommes de pensée et de style, témoignaient ce jour-là moins de prévoyance et de sagesse que le poète qui déchirait les voiles de l'avenir comme le repaire de Cacus et découvrait le retour du Césarisme consacré d'avance par le vote des députés du centre et de toutes les gauches 1 Coalition bien trouvée pour ménager l'avènement du 2 décembre dans l'apothéose du 18 brumaire I Cette éloquence de Lamartine évoque les plus beaux souvenirs des temps antiques; il ressuscitait Périclès quand pendant trois mois il gouverna par l'ascendant de sa parole tout un peuple frémissant d émotion révolutionnaire. A lui seul peut-être nos pères ont dû de n'avoir pas assisté à quelque sotte et sanglante parodie du Terrorisme réclamé à cette époque par des hommes qui sont devenus sénateurs de Napoléon 111. Le gouvernement provisoire dirigé par Lamartine fut un « comité de clémence ».

Sa république fut une république de liberté, de concorde civique, d'évangélique fraternité, de civilisation expansive. Si le pays n'en était pas digne, s'il préféra les douteuses promesses d'un conspirateur à la sécurité des institutions libérales, n'en rendons responsable que le pays ivre de légende et d'aventure, ne faisons pas retomber sur le poète homme d'État l'inintelligence et l'aveuglement de nos devanciers. Disons seulement que par sa divination Lamartine s'est montré politique habile en même temps que grand orateur et que notre jeune République doit ainsi le vénérer comme un de ses pères et de ses docteurs. Ce n'est pas seulement une inspiration de poésie, c'est une tradition d'expérience et de sagesse que nous devons aller chercher sur ce tombeau. Comme aux temps anciens les oracles se rendaient en vers, de notre temps un poète se révéla le prophète des destinées nationales. La gloire n'est pas médiocre pour Lamartine d'avoir vu juste là où tous se sont trompés et de partager en ce siècle le monopole dé la clairvoyance avec un autre poète, Edgar Quinet. L'un disait: « Prenez garde au Despotisme ! » L'autre : «Prenez garde à l'Allemagne! » La France ne ^e repentira jamais assez d'avoir négligféle double avertissement de la Mus^.

68 PORTHÂITS DE MÂITRKS

« Je n'aime pas ces hommes qui ont une foi et un » symbole opposés ; non je n'aime pas ces hommes » qui ont pour doctrine ot'ûcielle la liberté, la légale lilé, le progrès, et qui prennent pour symbole un » sabre et le despotisme. Oui, je Tavoue, je ne » m'explique pas cela. Je ne me fie pas à ces con- » tradictions. J'ai peur que cette énigme n'ait un » jour son mot. »

Quelle admirable éloquence et quelle profondeur de sagacité ! et comme tous ces prétendus hommes d'État, ces politiciens de tous les temps, qui traitent de si haut les hommes de pensée et de style, témoignaient ce jour-là moins de prévoyance et de sagesse que le poète qui déchirait les voiles de l'avenir comme le repaire de Cacus et découvrait le retour du Césarisme consacré d'avance par le vote des députés du centre et de toutes les gauches! Coalition bien trouvée pour ménager l'avènement du 2 décembre dans l'apothéose du 18 brumaire I Cette éloquence de Lamartine évoque les plus beaux souvenirs des temps antiques; il ressuscitait Périclès quand pendant trois mois il gouverna par l'ascendant de sa parole tout un peuple frémissant d émotion révolutionnaire. A lui seul peut-être nos pères ont tiû de n'avoir pas assisté à quelque sotte et sanglante parodie du Terrorisme réclamé à cette époque par des hommes qui sont devenus sénateurs de Napoléon III. Le gouvernement provisoire dirigé par Lamartine fut un « comité de clémence ».

Sa république fut une république de liberté, de concorde civique, d'évangélique fraternité, de civilisation expansîve. Si le pays n'en était pas digne, s'il préféra les douteuses promesses d'un conspirateur à la sécurité des institutions libérales, n'en rendons responsable que le pays ivre de légende et d'aventure, ne faisons pas retomber sur le poète homme d'État l'inintelligence et l'aveuglement de nos devanciers. Disons seulement que par sa divination Lamartine s'est montré politique habile en même temps que grand orateur et que notre jeune République doit ainsi le vénérer comme un de ses pères et de ses docteurs. Ce n'est pas seulement une inspiration de poésie, c'est une tradition d'expérience et de sagesse que nous devons aller chercher sur ce tombeau. r4omme aux temps anciens les oracles se rendaient en vers, de notre temps un poète se révéla le prophète des destinées nationales. La gloire n'est pas médiocre pour Lamartine d'avoir vu juste là où tous se sont trompés et de partager en ce siècle le monopole dé la clairvoyance avec un autre poète, Edgar Quinet. L'un disait: « Prenez garde au Despotisme ! » L'autre : «Prenez garde à l'Allemagne! » La France ne ^e repentira jamais assez d'avoir négligféle double avertissement de la Mus^.

68 PORTHÂITS D£ MAITRES

« Je n'aime pas ces hommes qui ont une foi et un » symbole opposés ; non je n'aime pas ces hommes D qui ont pour doclrine officielle la liberté, la légax> lilé, le progrès, et qui prennent pour symbole un » sabre et le despotisme. Oui, je l'avoue, je ne » m'explique pas cela. Je ne me fie pas à ces con- » tradictions. J'ai peur que cette énigme n'ait un » jour son mot. »

Quelle admirable éloquence et quelle profondeur de sagacité ! et comme tous ces prétendus hommes d'État, ces politiciens de tous les temps, qui traitent de si haut les hommes de pensée et de style, témoignaient ce jour-là moins de prévoyance et de sagesse que le poète qui déchirait les voiles de l'avenir comme le repaire de Cacus et découvrait le retour du Césarisme consacré d'avance par le vote des députés du centre et de toutes les gauches 1 Coalition bien trouvée pour ménager l'avènement du 2 décembre dans l'apothéose du 18 brumaire ! Cette éloquence de Lamartine évoque les plus beaux souvenirs des temps antiques; il ressuscitait Périclès quand pendant trois mois il gouverna par l'ascendant de sa parole tout un peuple frémissant d'émotion révolutionnaire. A lui seul peut-être nos pères ont dû de n'avoir pas assisté à quelque sotte et sanglante parodie du Terrorisme réclamé à cette époque par des hommes qui sont devenus sénateurs de Napoléon III. Le gouvernement provisoire dirigé par Lamartine fut un « comité de clémence ».

Sa république fut une république de liberté, de concorde civique, d'évangélique fraternité, de civilisation expansive. Si le pays n'en était pas digne, s'il préféra les douteuses promesses d'un conspirateur à la sécurité des institutions libérales, n'en rendons responsable que le pays ivre de légende et d'aventure, ne faisons pas retomber sur le poète homme d'État l'inintelligence et Taveuglement de nos devanciers. Disons seulement que par sa divination Lamartine s'est montré politique habile en même temps que grand orateur et que notre jeune République doit ainsi le vénérer comme un de ses pères et de ses docteurs. Ce n'est pas seulement une inspiration de poésie, c'est une tradition d'expérience et de sagesse que nous devons aller chercher sur ce tombeau. r4omme aux temps anciens les oracles se rendaient en vers, de notre temps un poète se révéla le prophète des destinées nationales. La gloire n'est pas médiocre pour Lamartine d'avoir vu juste là où tous se sont trompés et de partager en ce siècle le monopole dé la clairvoyance avec un autre poète, Edgar Quinet. L'un disait: « Prenez garde au Despotisme ! » L'autre : «Prenez garde à l'Allemagne! » La France ne ^e repentira jamais assez d'avoir négligféle double avertissement de la Mus^*

En résumé, l'on peut à bon droit reprocher à Lamartine certains abus d'improvisation et surtout dans ses deux premiers recueils des négligences de forme, des impropriétés de style, qui se sont atténuées dans les Harmonies et ont presque disparu dans Jocelyn; mais on ne saurait lui ravir les pages incomparables qui remplissent tous ses poèmes et l'honneur des deux ou trois livres immortels qui survivront à son œuvre. Est-il à part l'exception prodigieuse de Victor Hugo, beaucoup de poètes contemporains qui soient assurés d'une telle prolongation d'eux-mêmes dans la postérité? Il nous semble en effet que cette postérité toujours équitable remettra Lamartine à la hauteur oîi l'avait porté l'enthousiasme de nos pères et de nos aînés. Image du Poète tel que le rêvaient les Anciens, ailé, sacré, sublime, il nous paraît dans la première moitié de ce siècle symboliser la toute-puissance du génie, deux fois semblable aux héros mystiques de la pensée grecque, ayant comme Amphion construit un monde aux sons de sa mélodieuse cithare et comme Orphée dompté non plus les lions et les ours, mais les passions plus farouches, les appétits plus fauves encore des hommes déchaînés. Le poète de 1820, le citoyen de 1848, sont à titre égal éternellement légendaires. Le jour où sa statue se dressera triomphale sur une

LAMARTINE 7t

place de notre Paris deux fois enchanté par son génie, il sera juste que Lamartine apparaisse noble, élégant et beau, comme il le fut avant les suprêmes accablements de la vieillesse, tenant à la main la grande Lyre qu'il a reconquise, enveloppé dans les plis du drapeau national qu'il a repris sur la tempête et fait luire dans un ciel rasséréné.

L'homme essentiellement distingué qu'un petit nombre de poèmes admirables, plus encore que ses ouvrages en prose, maintiendront au premier rang des écrivains de ce siècle, a eu la conscience de sa vraie gloire et comme la vision d'une renommée qui dépasserait ce qu'il avait obtenu durant son existence. En effet des éditions répétées, de fréquentes études rétrospectives, le zèle des nouveaux poètes et des critiques de récente venue ont mis autour de l'œuvre d'Alfred de Vigny comme un rajeunissement et justifient à coup sûr l'horoscope qu'il avait porté dans son poème symbolique de Y Esprit pur.

Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées, Je reste et je soutiens encor dans les hauteurs Parmi les maîtres purs de nos savants musées L'idéal du poète et des graves penseurs.

J'éprouve sa durée en vingt ans de silence Et toujours d'âge en âge encor je vois la France Contempler mes tableaux et leur jeter des fleurs.

Jeune postérité d'un vivant qui vous aime!

Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés ; Je peux en ce miroir me connaître moi-même, Juge toujours nouveau de nos travaux passés !

Flot d'amis renaissants : Puissent mes destinées Vous amener à moi, de dix en dix années, Attentifs à mon œuvre, et pour moi c'est assez

Ce vœu prophétique s'est réalisé. Nul plus quo nous ne s'en réjouit. Car nous sommes de ceux qui ont toujours pris et proposé de Vigny comme un modèle. Nous avons répété avec conviction ce mot de Carrel à son sujet: « C'est une belle âme, il faut la montrer. » Mais, en lui marquant sa place dans la groupe des génies exemplaires, en déterminant la valeur de ses écrits, en indiquant les côtés de son caractère vraiment dignes d'imitation, nous tenons à stipuler certaines réserves. Car nous craignons que dans les nouvelles générations d'écrivains ce retour d'enthousiasme ne s'attache plutôt aux défaillances intermitlenles d'Alfred de Vigny qu'à ses fortes qualités et que le pessin^isme final du poète n'exerce un funeste attrait, quand ses idées généreuses devraient suffire à ravir la sympathie, à enlever l'admiration. Ce que nous aimons, ce que nous mettrons en lumière dans Alfred de Vigny, ce sont les généreuses parties de son âme et de son talent ; ce que notro ami Paul Bourget ou tel autre des jeunes hommes d'élite recherche et préfère chez l'auteur des destinées^ c'est le grain de Schopenhauer que contient cette poésie parfois si désenchantée.

Pour nous qui voyons dans le pessimisme autant que dans le scepticisme un des principaux obstacles au relèvement de l'esprit français, cette tendance

mérite d'être combattue chez un homme qui tant de fois a fait honneur à la nature humaine par la propagande salutaire des plus nobles sentiments. Nous estimons le génie d'Alfred de Vigny assez élevé, assez bienfaisant, pour qu'on puisse, sans lui faire tort, discerner ses moments d'erreurs et ses faiblesses périlleuses. Nous essaierons de démêler dans cette étude le mal fortuit qu'il serait opportun de rejeter daiis l'ombre et le bien qui rayonnera toujours comme une lueur de phare ou la lampe inextinguible d'une pure Vestale.

Chez nos illustres contemporains le génie est apparu mélancolique. Une pouvait naître dans d'aulres conditions : car sur presque toutes ces enfances de poète et de romancier ont pesé des tristesses de famille, aussi bien pour Michelet que pour Lamartine, pour Quinet autant que pour Victor Hugo. Seulement les plus robustes de ces génies ont réagi contre ces premières influences qui chez les moins rigoureusement doués ont persisté dans l'arrière-saison. Se déclarer optimiste et prêcher le courage, l'action, la foi dans l'avenir, tout en se rendant compte des misères et des bassesses humaines, c'est le signe de la force et la supériorité des Hugo, des Michelet, des Quinet, des Lamartine, sur un Alfred de Vigny ou (out autre contemporain à jamais empoisonné parle doute et le découragement. D'ailleurs il convient de dire que dans l'œuvre de Vigny le fatalisme désespéré ne s'est développé qu'à la dernière heure.

c'est-à-dire dans ses poésies suprêmes et dans son Journal d'un poète.

Les débuts d'Alfred de Vigny sont intéressants à connaître et peu connus généralement: ils font prévoir les privilèges et peut-être aussi les défectuosités de son talent. Son éducation fut soignée, cultivée. Il eut, comme ses frères d'armes du romantisme, une mère dévouée, attentive, distinguée d'esprit et de cœur. Cette distinction maternelle a, plus qu'on ne le croit, secondé la vocation de nos grands poètes ; elle a laissé sur leur génie une inefTaçable empreinte ; elle a introduit chez Musset par exemple un souffle de fraîcheur et de pureté qui repose à propos d'haleines embrasées. L'instruction que de Vigny recueillit pendant son enfance fut abondante et variée. 11 apprit beaucoup d'histoire, contrairement aux habitudes de l'ancien enseignement. Il traduisit Homère entier dans le texte, ce qui était une singularité à cette époque si latine et nullemeni grecque ; de là quelques ressouvenirs de la lyre ionienne dans les détails de ses premiers poèmes, quoique Vigny n'eût pas le tour d'esprit hellénique. Il apprit surtout l'anglais dont sa poésie profita plus tard : car chez lui nous trouvons plus que chez Lamartine et Musset des rapports avec cette poésie anglaise, si ornée, si élégante et en même temps si

serrée et si précise, avec la poésie de Milton. Dans la seconde manière du poète des relations évidentes s'accuseront avec la muse philosophique de Percy Byssie Shelley, le chantre du désespoir et de la pitié.

Deux contemporains, l'un en pleine possession de la gloire, Chateaubriand, Tautre qui commençait à être regardé comme un maître et qui passait pour un terrible novateur, au dire de MM. Auger et Roger, Alexandre Soumet, exercèrent le premier une grande influence, l'autre un réel ascendant sur le développement d'Alfred de Yigny. Le premier a désigné à de Vigny les sources épiques dont celui-ci a fait usage ; le second lui a suggéré la forme initiale de ses poèmes. La comparaison du cohbri dans Eloa est du Chateaubriand mis en vers ; on y reconnaît l'ouverture d'il^a/a transposée en alexandrins comme Emile Deschamps avait fait pour une page des Martyrs. Voici maintenant une comparaison dérou* lée dans la langue de Soumet :

Sur la neige des monts, couronne des hameaux, L'Espagnol a blessé Taigle des Âsturies Dont le vol menaçait ses blanches bergeries; Hérissé Poiseau part et fait pleuvoir le sang. Monte aussi vite au ciel que Téclair en descend, Regarde son soleil, d'un bec ouvert Taspire, Croit reprendre la vie au flamboyant empire Dans un fluide d'or il nage puissamment Et parmi les rayons se balance un moment ; Mais l'homme Ta frappé d'une atteinte trop sûre; k\ sent le plomb chasseur fondre dans sa blessure ;

80 POHÏKAITS DE MAITRES

Son aile se dépouille et son royal manteau Yole comme un duvet qu'arrache le couteau.

Dépossédé des airs, son poids le précipite ; Dans la neige du mont il s'enfonce et palpite £t la glace terrestre a d'un pesant sommeil Fermé cet œil puissant respecté du soleil.

Au reste Yigny n'a jamais dissimulé ce patronage. Comme Yictor Hugo il a appris le solfège de la poésie sous la direction de Fauteur de Saûi et de Clylemnestre, un des plus grands poètes de ce siècle, et pour lequel nous demanderons un jour une réparation aussi légitime que tardive.

A part celte tutelle de Soumet qu'il ne désavouait point, de Vigny nous a dit ultérieurement qu'il avait été tout à fait indépendant, qu'il avait grandi comme isolément vis-à-vis des poètes de sa génération. Cette assertion n'est pas exacte, et la prétention du poète nous semble à cet endroit par trop ambitieuse. D'une nature droite et sincère, quelquefois pourtant Alfred de Yigny s'est mépris et a cherché à nous faire illusion par une complaisance d'orgueil qui dominait alors son amour de la vérité. Nul ne peut douter qu'il n'ait antidaté quelques-unes de ses poésies pour se donner les apparences d'un novateur bien antérieur à Lamartine et à Yictor Hugo. N'étaitce pas assez d'avoir réellement créé le poème narratif, produit dès l'abord une langue poétique personnelle et traité les sujets antiques dans une gamme de couleur dont ne disposait encore aucun des contemporains? Quoi qu'en ait dit de Vigny, îl

avait lu les fragments d'André Chénier, à la suite du Génie du Christianisme et des poésies de Millevoye, quand, de 1816 à 1820, il inventa ses Poèmes antiques.

Ces petits poèmes, que Yigny polissait durant ses années de service militaire, quand, lieutenant, puis capitaine dans la maison du roi, il utilisait ses loisirs à la façon d'un Descartes ou d'un Vauvenargues, sont des productions charmantes et délicates, quoique surpassées en perfection par des maîtres plus voisins de nous. Hâtons-nous de leur dénier cette qualification d'homériques si témérairement revendiquée par de Vigny. Sont-ils précisément grecs? C'est encore la Grèce vue à travers l'idylle et l'élégie latine, une Grèce virgilienne et tibullienne, à peine syracusaine. La Grèce de Pindare, d'Orphée et d'Hésiode ne sera abordée dans ce pays qu'à partir de Victor de Laprade. Mais comme cette poésie a déjà le parfum antique, lorsqu'on sort de l'école pseudo-classique et des timides essais de Millevoye et de Victorin Fabre, voire même de Denne-Baron ! Ainsi le Somnambule semble une page de Properce comme la Dryade qui n'a d'ailleurs rien de Théocrite, malgré le sous-titre mensonger. Mais cette Dryade retient le mérite d'avoir, après le Chevrier du divin André, repris et fourni le thème de ces chants alternés si séduisants, tels que La lyre et la harpe de Victor Hugo, le Salvator Rosa d'Auguste Barbier, les deux Italies de Jules de Saint-Félix, le

dialogue du « vieux pâtre et du poète » d'Emile Deschamps, Y Idylle de Musset, la Phyllis de Théodore de Banville, les deux Muses de Victor de Laprade, les Byzantins du marquis de Belloy, le Jour et la Nuit d'Alfred des Essarts.

Symétha trahit l'imilallon d'ailleurs estimable des fragments alors inconnus d'André Chénier. Le Bain nous représente encore une inspiration latine. Il ne faut pas oublier qu'Alfred de Yigny n'était pas le seul à s'essayer dans ces imitations de ranliquité. En môme temps que lui, Jules Le Fèvre, Henri de Latouche, Emile Deschamps, Alexandre Guiraud, remontaient aux sources où avait puisé André Chénier. De Yigny du reste était Tami de tous ces poètes du premier groupe romantique, surtout d'Emile Dèschamps par lequel il connut Victor Hugo. Plus tard, dans son journal d'un poète^ il a rendu justice à tous les astres de transition trop éclipsés aujourd'hui *. On ne doit pas omettre ces efforts simultanés, cette collaboration de contemporains secondaires. Rendons hommage à de Vigny, mais sans le séparer dans sa première manière de son groupe et de son temps, sans supprimer ses affinités et ses relations irrécusables.

Dans l'édition définitive les Poèmes antiques sont précédés de Poèmes bibliques dont quelques-uns nous semblent supérieurs. Nous ne voulons parler ni delà

1. Voir Sainte-Beuve, Portraits contemporains, 1869, t. II, .p 59.— Antoni Deschamps Dernières paroles»

femme adultère^ ni de la fille de Jephté^ compositions restreintes et sans intérêt notable, mais de trois poèmes étendus, le Déluge^ Eloa^ Moïse.

Le Déluge n'est pas absolument original. Il n'est point exempt de réminiscences, mais ces réminiscences n'enlèvent rien à la valeur d'une œuvre. Nous sommes volontiers de l'avis de La Bruyère: « Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace, ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et parleurs images. »

Le poème du Déluge est écrit avec une précocité de perfection surprenante à cette époque. A part quelques périphrases qui tiennent de Técole impériale, le style offre dans la plus heureuse proportion l'élégance soutenue, la force ménagée, la correction et la hardiesse, l'éclat dans la netteté. De Vigny déploie des qualités qu'aucun poète moderne n'a possédées au même degré : ce sont des qualités raciniennes. Vigny, qui n'aimait pas Racine, est pourtant celui de nos contemporains qui le rappelle le plus par le tour du style. Ce sont les mêmes audaces calculées et voilées, c'est le même art qui se fait sentir en se dérobant et se révèle sans jamais s'étaler.

Cependant, sous les flots montés également, Tout avait par degrés disparu lentement ; Les cités n'étaient plus, rien ne vivait, et l'onde Ne donnait qu'un aspect à la face du mondes

84 PORTHAITS DE MAITRES

Seulement quelquefois sur l'élément profond

Un palais englouti montrait l'or de son front ;

Quelques dômes, pareils à de magiques îles,

Restaient pour attester la splendeur de leurs villes.

Là parurent encore un moment deux mortels,

L'un la honte d'un trône et Pautre des autels ;

L'un se tenant au bas de sa propre statue,

L'autre au temple élevé d'une idole abattue.

Tous deux jusqu'à la mort s'accusèrent en vain

De l'avoir attirée avec le flot divin.

Plus loin, et contemplant la solitude humide,

Mourait un autre roi, seul sur sa pyramide.

Dans l'immense tombeau s'était d'abord sauvé

Tout son peuple ouvrier qui l'avait élevé ;

Mais la mer implacable, en fouillant dans les tombes.

Avait tout arraché du fond des catacombes,

Les mourants et les dieux, ces spectres immortels.

Et la race embaumée, et les sphynx des autels ;

Et ce roi fut jeté sur les sombres momies

Qui dans leurs lits flottants se heurtaient endormies.

Expirant il gémit de voir à son côté

Passer ces demi-dieux sans immortalité,

Dérobés à la mort, mais reconquis par elle

Sous les palais profonds de leur tombe éternelle.

Il eut le temps encor de penser une fois

Que nul ne saurait plus le nom de tant de rois.

Qu'un seul jour désormais comprendrait leur histoire ;

Car la postérité mourait avec leur gloire.

Eloa nous apparaît comme un poème plus large. Le cadre, le décor, sont quelque peu fournis par des poètes antérieurs, mais la donnée appartient à Vigny. Cette donnée consiste dans la fascination exercée sur une fille des anges par Satan, métamorphosé en séducteur^ Lovelace infernal, Don Juan de Tabtme.

ALrRiâD D£ VIGNY 85

La pureté constante de Texpression répond à la finesse des nuances. Il était difficile de faire accepter avec plus de délicatesse la chute d^un être aimant par un excès de compassion et de tendresse.

Si les petites merveilles d'anthologie sont encore fréquents dans notre poéeie, les bons poèmes y sont rares, et une Eloa décèle plus de force et de suite dans le génie que des sonnets de maître ou un rondeau parfaitement élaboré, voire même que cinq ou six belles stances de Malherbe ou de Maynard. Un poème sans inégalités, aussi neuf par le sujet, aussi pénétrant par le sentiment, aussi achevé par la forme, est un chef-d'œuvre incontestable et un de ces chefs-d'œuvre qui viennent immédiatement après les plus hautes productions de Tesprit humain.

Nous ne louerons jamais assez une qualité fondamentale qui relève de Vigny au-dessus de poètes encore mieux doués par la nalure. C'est Tart de la composition. Ayant su comprendre que son génie n'était pas lyrique, il n'a presque fait que de la poésie narrative. Mais avec quelle autorité ! ses poèmes sont aussi bien composés que les petites nouvelles de Mérimée. Rien n'y languit. Et ce sont des œuvres de premier ordre en un genre où la muse française n'avait qu'imparfaitement réussi; car parmi tant de poèmes insipides on ne pouvait guère détacher que les récits encore inégaux de Baïf et le Moïse sauvé de Saint-Amant où tant de défauts obscurcissent des qualités éclatantes. La déluge^ Eloa^ Moïse encore,

86 P0RTKA1T8 DE MAITRES

venaient enseigner le secret des narrations parfaites dans le genre héroïque, secret qui réside en grande partie dans la science de la composition et que de notre temps ont si bien retrouvé dans un autre ordre de sujets des poètes habiles autant que sympathiques, François Coppée, Armand Renaud, Eugène Manuel.

Dans Moïse le poète a voulu sous les traits du prophète hébreu, du conducteur d'hommes, symboliser le génie. C'était son droit de transfigurer le Moïse de Thistoire comme Racine avait transformé le Burrhus de Tacite. De Vigny a visé surtout à exprimer une idée que plus d'une fois il a reprise, à savoir que le génie est toujours solitaire. Ne forçons pas cette pensée. N'accédons pas à de Vigny, quand il dit avec excès que le poète « devrait marcher seul comme le lion ». Nous acceptons plutôt la formule : « la solitude est sainte >s pourvu que la solitude se limiteauxheuresdeméditation féconde, pourvu quele poète, sortant de son volontaire isolement, vienne aussi se retremper dans la vie des autres hommes et se mêler à leurs misères, à leurs aspirations, à leurs recherches de* justice et de vérité. L'isolement ne devrait jamais ressembler à Tégoïsme contemplatif. Le poète ne doit pas s'assimiler à l'ascète mais au missionnaire qui ne se repose d'une conquête que pour en tenter une nouvelle. Laissons Lucrèce sur son promontoire où parviennent à peine les sanglots des mortels : montons à la tour oîi la

ALFRED DE YIGNT 87

science de Newton est rejointe par la poésie de Shelley, de Victor Hugo, de Sully Prudhomme, où Ton ne découvre la vérité sur les hauteurs que pour la faire descendre dans les plaines et la transmettre au genre humain : la grande beauté comme la grande loi du talent, c'est d'être fraternel

Eloa parut en 1824. En 1822 avaient été publiés les Poèmes miiiqiies et bibliques avec tode au Malheur que Vigny retrancha, puis rétablit, et un poème, Hélénaj qu'il a rayé de ses œuvres, bien qu'il s'y trouve quelques morceaux de choix. Ces deux publications ne prolongèrent aucun retentissement dans le public ; leur succès devait être déterminé par des causes étrangères à leur spéciale beauté.

Ce fut dans les dernières années de la Restauralion que Vigny composa ses Poèmes modernes. Le style offre les mômes qualités, mais Tallure est plus romantique. Le poète est devenu partisan, ami de Victor Hugo, de Sainte-Beuve qui met son érudition au service de la nouvelle école et lui chercha des aïeux dans la Pléiade. De Vigny avec eux et Emile Deschamps dirigea le mouvement de plus en plus accentué de l'école nouvelle. Aussi se prit-il à traiter des sujets relevant du moyen âge ou tout à fait modernes. C'est alors qu'il composa Dolorida^ là Prison, le Cor^ la Neige^ M"^* de Soubise, le Trappiste y la Frégate la Sérieuse. Le Baly antérieurement écrit, était uue de ses productions les plus fai-

88 PORTHAii^ uE MAITRES

bles, destinée à être effacée par une pièce de Joseph Delorme sur un sujet analogue.

La Neige^ inspirée par Tavenlure légendaire d'Emma et Kgînhard, est entachée de préciosité. Le Cor, suggéré par l'héroïsme de Roland à Roncevaux, contient quelques vers heureux. Mais comme il a été distancé par les poèmes chevaleresques de Tennyson et de Hugo ! La Piison, le Trappiste^ dans la première partie de ces Poèmes modernes, renferment seuls de solides beautés. L'un de ces récits met en scène une des fables répandues sur le compte du Masque de fer. L'autre nous offre un épisode de la guerre d'Espagne en 1823, quand le peuple, enfant ingrat, s'armait à la voix des moines pour combattre non plus l'étranger mais les Cortès. Dolorida nous montre une Hermione espagnole qui, jalouse de son époux infidèle, l'empoisonne et va le rejoindre dans la mort. Ce thème peut sembler banal, mais on ne saurait imaginer avec quel art le poète a établi, conduit, gradué sa narration, avec quelle intensité d'émotion il nous attache et tient suspendus, et comme la forme de son récit est serrée et pressante. N'est-ce pas tout ce qui constitue le chef-d'œuvre?

Avant d'élre complété par les poèmes modernes^ le volume auquel Vigny devait donner une suite plus relevée peut-être, les Destinées^ contenait en 1824 de quoi certifier un talent de premier ordre, de quoi mériter plus que l'estime, la gloire. Il est triste d'à-

ALFRED DE VIGNT 89

voir à constater que l'œuvre poétique d'Alfred de Vigny ne serait peut-être pas sortie de Tombre sans le succès retentissant d'un roman bien inférieur à ces poésies dédaignées.

Nous ne contestons pas les qualités qui recommandent Cinq-Mars : nous trouvons toujours dans ce roman, l'un des meilleurs en ce genre trop décrédité, un certain intérêt dramatique, de la grâce rêveuse, une élégance soutenue. Cependant ces mérites ne nous dissimulent pas les imperfections qui nous ont constamment choqué dans cette œuvre plus romanesque encore que vraiment poétique. On s'associerait volontiers à la sévérité de la sentence que portait Sainte-Beuve en 1826 dans /e Globe, à la veille de devenir le compagnon poétique et comme le frère d'armes d'Alfred de Vigny. Il lui reproche d'avoir « surchargé la conduite et le caractère de ces personnages historiques au gré de son imagination », multiplié les combinaisons artificielles, comme dans la scène où Vigny rapproche chez Manon Delorme Corneille, Milton et Molière, et fait débiter dans cette société des ruelles et de la Chambre bleue des morceaux du Paradis perdu. Le jugement d'ensemble : « ce ne sont que des pièces de marqueterie historique » ne nous paraît pas trop rigoureux. Cependant ce livre est à lire, et, comme il fait partie d'une œuvre qui s'impose, il recrutera toujours des lecteurs et des admirateurs, surtout des admiratrices, dont nous ne chicanerons pas les jouis-

sances littéraires; car notre Alfred de Vigny, même inférieur à lui-même, reste encore très attachant et très élevé.

Les deux recueils de nouvelles qui ont suivi Cinq" Mars à intervalles ont marqué, selon nous, un véritable progrès sur la première œuvre en prose du poète d'Éloa. La fiction de Stello est ingénieuse, le détail souvent exquis, et Tidée générale n'est pas si chimérique assurément qu'ont voulu le prétendre les esprits trop aisément satisfaits. La thèse que pose Alfred de Vigny peut se réduire à ces termes : <i II existe toujours antagonisme entre le politicien et lepoèle, jalousie, mauvais vouloir, et par suite indifférence du premier à l'endroit de l'homme de la pensée et du rêve». Substituez souvent à toujours, et, comme pour beaucoup des maximes de la Rochefoucauld, vous rentrerez dans le domaine de l'expérience et delà vérité. Nous estimons d'ailleurs que les politiques éminents, les hommes aux grandes destinées, n'ont point de ces susceptibilités ombrageuses et mesquines. Un démagogue haïra d'instinct la poésie ; un Périclès en ferait ses plus chères délices. Cette antithèse de Thomme du fait et de l'homme de l'idée est donc réelle, fréquente, mais elle n'est ni universelle, ni absolue, ni surtout fatale. La meilleure justification de cette théorie discutable consiste ici dans les beaux récits un peu concertés, mais d'un art si soigneux et si délicat, que la cause des poètes a dictés à leur légitime

défenseur. Quant aux exemples choisis, peut-être ne sont-ils pas assez probants pour vérifier l'éloquente récrimination du tribun de là poésie. La monarchie n'a rien à se reprocher dans les décès prématurés de Gilbert et de Chatterton qui ne se sont pas adressés à son concours, et la république n'encourt aucune responsabilité dans la mort d'André Chénier, l'un des incidents à jamais déplorables d'une crise de barbarie terroriste. Mais en admettant que Gilbert, Chatterton, André Chénier, représentent le Poète éternel, perpétuellement en butte à la malfaisante envie de certains détenteurs de pouvoir, on ne peut qu'admirer le parti qu'Alfred de Vigny a tiré de ces trois épisodes.

La fable de son livre concilie deux exigences de l'art : « elle est à la fois ingénieuse et simple. Stello, qui nous semble le portrait de Vigny même avec ses souffrances sans chagrin », sa tristesse impérissable, son désespoir sans transports, en proie aux diables bleus plus que d'habitude, demande une consultation à son médecin le Docteur noir, plein d'expérience narquoise et profonde. Pourrait-il trouver dans la pohtique un remède à ses ennuis? Le Docteur cherche à le guérir de cette fantaisie en lui racontant ces trois histoires de poètes méconnus par les trois gouvernements qui se partagent l'opinion ^l }è monde. Et il les raconte à merveille, soit qu'il nouS décrive l'intérieur galant du roi Louis XV3 qu'il nous dépeigne la grâce nuritaine de Kitty Bell,

OU qu'il nous trace le crayon ravissant de Mlle de Coigny, cette jeune captive du plus adorable des poètes. Auprès des pages délicieuses /es pages éloquentes abondent, telle que le tableau des assemblées politiques ou Tobsécration lancée à la Multitude. Mais la plus belle de toutes est celte « déclaration du Poète », d'Alfred de Vigny s'exprimant tout entier par la bouche de son héros (Chapitre YII) :

« Je crois en moi parce que je sens au fond de » mon cœur une puissance secrète, invisible et in- » définissable, toute pareille, à un pressentiment de » Tavenîr et à une révélation des causes mysté- » rieuses du temps présent. Je crois en moi parce » qu'il n'est dans la nature aucune beauté, aucune » grandeur, aucune harmonie, qui ne me cause un » frisson prophétique, qui ne porle Témotion pro- ') fonde dans mes entrailles et ne gonfle mes pau- » pières par des larmes toutes divines et inexplicai> blés. Je crois fermement en une vocation ineffable » qui m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié » sans bornes que m'inspirent les hommes, mes com- » pagnons en misère, et aussi à cause du désir que » je me sens de leur tendre la main et de les élever » sans cesse par des paroles de commisération et » d'amour. Gomme une lampe toujours allumée ne » jette qu'une flamme très incertaine et vacillante, » lorsque Thuile qui l'anime cesse de se répandre » dans ses veines avec abondance, et puis lance

ALFRED DE VIGNT 93

» jusqu'au faîle du temple des éclairs, des splen- » deurs et des rayons lorsqu'elle est pénétrée de la » substance qui la nourrit, de même je sens » s'éteindre les éclairs de l'inspiration et les clartés » de la pensée, lorsque la force indéfinissable qui » soutient ma \ie, l'amour, cesse de me remplir de » sa chaleureuse puissance ; et, lorsqu'il circule en » moi, loute mon âme en est illuminée; je crois » comprendre tout à la fois, l'Éternité, l'Espace, la » Création, les Créatures et la Destinée ; c'est alors » que l'Illusion, phénix au plumage doré, vient se » poser sur mes lèvres et chante.

« Mais je crois que, lorsque le don de fortifier les » faibles commencera de tarir dans le Poète, alors » aussi tarira sa vie ; car, s'il est bon à tous, il n'est » plus bon au monde.

« Je crois au combat éternel de notre vie inté- » rîeure qui féconde et qui appelle contre la vie ex- » térieure qui tarît et repousse, et j'invoque la » pensée d'en haut, la plus propre à concentrer et » rallumer les forces poétiques de ma vie : le » Dévouement et la Pitié. »

ChaUertonreirouwdLSiiT la scène les mêmes applaudissements qu'il avait excités dans les récits du Docteur Noir. Ce fut un succès mémorable. Ce beau drame, éloquent et pathétique, reprendra faveur quand l'Idéalisme aura sa revanche si désirable pour l'esprit français. Le théâtre des poètes a pour nous un charme incomparable. Aussi, malgré bien des dé-

fauts, estimons-nous singulièrement la Maréchale d'Ancre queVigny fit représenter àTOdéon en 1831 et qui ajoute à Fintérêt dramatique Téclat d'une langue énergique et sonore. Antérieurement, sous la Restauration, le poète avait donné à la Comédie- Française un More de Veiiise, imitation d'Othello jetée comme un défi puissant aux préjugés pseudoclassiques. Ce fut une des grandes batailles de la guerre romantique. Tenons plus compte de cet Othello, de Shylock qui n'a pas été représenté, et de son proverbe subtil et profond, Quitte pour la peur qui, dans des brèves limites, renferme une étude de la société du dix-huitième siècle. Mais le chef-d'œuvre d'Alfred de Vigny reste Chatterton, un des drames les plus poignants et les plus délicats de ce temps.

Combien le public qui l'avait acclamé en 1835 valait mieux que l'auditoire inintelligent dont l'indifférence hostile a laissé ce poème de tendresse et de douleur s'évanouir en quelque sorte à sa troisième et dernière reprise ! Pour goûter Chatterton, il faut d'ailleurs aimer la poésie et les poètes, être dans un état de grâce auxquels les esprits vulgaires ne peuvent prétendre. Aujourd'hui l'adhésion si vive des jeunes lettrés provoquerait peut-être une réaction en faveur de celte œuvre inspirée. Récemment un article enthousiaste de Paul Bourget dans les Débats faisait écho dans les générations nouvelles à ces pages naguère publiées d'un mai-

Ire plus âgé, plus voisin de Técole romantique, à ces pages si corapréhensives et toujours si éloquentes que Théodore de Banville a insérées dans ses Souvenirs *. Banville, chez qui ce même Yigny, comme un juge de Téglogue antique, salua le poêle naissant au lendemain des Cariatides et à la veille de la vingtième année, a payé sa dette royalement.

« Lui le poète, beau et souriant avec ses che- » veux d'or, vêtu avec une élégance anglaise tout à » fait correcte et alors inusitée parmi les romanti- » ques, il avait et montrait au plus haut degré le » respect de lui-même. Non seulement il était un » soldat, un gentilhomme, un comte, mais il pa- » raissait tout cela et voulait le paraître, non certes » par une vaine gloriole, mais par amour pour les » poètes pauvres et misérables de tous les âges, » dont il s'était fait le représentant et l'avocat, et » parce qu'il forçait ainsi le stupide vulgaire à les » honorer dans sa personne irréprochable. Alfred » de Vigny, ce fut là un des côtés les plus saisissants » de son originalilé, sentit mieux que personne com- » bien les poètes à travers le temps revivent en ceux » qui leur succèdent et sont solidaires les uns des » autres. Dans sa pensée généreuse et profondé- » ment intuitive les pauvres rythmeurs si longtemps ;) bafoués et humiliés autrefois c'était lui-même, » et il profitait de ce qu'il s'appelait maintenant

i. Souvenirs, P. 44, Charpentier.

» d'un nom aristocratique et de ce qu'il portait une » épée à son côté pour frapper en plein visage de » sa cravache irritée et vengeresse ceuj, qui l'a- » vaient malmené jadis du temps qu'il était le va- » gabond affamé sans coiffe et sans semelle. »

C'est par ce don de miséricorde et de dévouement, ce privilège de s'intéresser aux faibles et aux opprimés autant que par la perfection de sa forme qu'Alfredde Vigny restera l'un des meilleurs de ce siècle. Quiconque n'a pas prononcé le miserere super turbas rappelé par M. Renan avec son bonheur habituel de citations et dans son style enchanteur, quiconque n'a pas consacré à la souffrance humaine une part de son talent, ne figurera pas dans l'élite durable des maîtres de notre littérature contemporaine. Il faut à un certain moment avoir poussé le cri d'amour, l'appel à la pitié, pour s'imposer à. notre temps: cela fait l'éloge d'une société, par d'autres côtés bien défectueuse, mais meilleure que toutes celles qui l'ont précédée. Car elle attribue

aux plus aimants sa définitive sympathie en dépit des parvenus médiocres qui l'encombrent, mais qui ne la dominent pas. Pourquoi se plaindre tant de la médiocrité? C'est oublier qu'à toutes les époques elle s'est fait une place souveraine par son activité remuante et son esprit d'intrigue, mais aussi que le dernier mot et la victoire demeurent acquis aux penseurs qui conseillent le dévouement, la compassion, l'idéal. La popularité de Victor Hugo

n'a-t-elle pas été toute une démonstration de Tentraînemenl des hommes vers les prédicateurs d'idées généreuses et fortifiantes ? Qu'importe aux interprètes de ridée l'assentiment de quelques personnages éphémères? Eux seuls tiennent la tête de la caravane humaine ; eux seuls l'emporteront k leur suite vers les cités futures où triompheront le Bien et le Beau.

Servitude et grandeur militaire dérive d'une pensée analogue à celle qui créa Stello. Ce n'est plus le poète, c'est le soldat étudié, plaint, glorifié dans ses souffrances, dans son abnégation, dans sa stricte obéissance au devoir. Il règne dans ce livre plus de simplicité, non moins d'art que dans Stello. La grave éloquence le caractérise. Quoi de plus mâle, de plus austère, que certaines pages marquées du signe de l'Idéal? C'est un bon livre, un maître livre que celui oîi tant de vertus sont remises dans leur lustre. Quand on est jeune, c'est-àdire ignorant et insoucieux, on méconnaît trop légèrement le prix de ces viriles vertus éprouvées dans les périls de la bataille et plus encore peut-être dans les fatigues des campagnes. Plus tard, la réflexion et l'esprit de justice venant avec la quarantaine, quand on a été le témoin des résistances désespérées de 1870, quand on suit d'un lointain regard et d'une pensée constante les stoïques combattants de la Tunisie et du Tonkin, on compare la rude existence des gens de guerre avec la

vie facile et molle du « civil », alors on rentre en soi-même et Ton comprend, Ton sent, Ton admire davantage l'hymne en prose dédié par le poète à ses anciens compagnons d'armes. On ne marchande plus sa sympathie à ces hommes de la discipline et du sacrifice, à cette armée qui est la France en marche, accomplissant sa tâche traditionnelle, et Ton se dit que, comme au temps des vaisseaux de Thrasybule, la force de la Patrie ètle salut de la République respirent encore dans les camps.

C'est dans le livre posthume d'Alfred de Vigny, les Destinées^ qu'il faut aller chercher le dernier mot de son talent. Entre ce livre et les poèmes de la première manière se place une transition formée par les deux fantaisies romantiques à la façon des Orientales que nous avons indiquées, Madame de Soubise et la frégate la Sérieuse qui ne sont pas enlevées comme les modèles dii genre, et de deux poèmes, Paris, les Amants de Montmorency^ le premier bien heurté, le second très pénétrant et déjà dans la forme où le poète nous a légué ses derniers chefs-d'œuvre. On sent dans ce poème et dans toute la suite de Tœuvre poétique d'Alfred de Vigny l'influence exercée sur lui par des chanteurs familiers comme Sainte-Beuve, les Deschamps, et quelquefois moins heureusement par des amis plus jeunes, Barbier, Brizeux, au talent réel, mais entaché de prosaïsme et d'obscurité. D'une part il brise davantage le rythme, d'autre part il se voue

à des sujets modernes ; enfin il vise de plus en plus au caractère distinclif de poète philosophe. On dirait même qu'il s'attribue le privilège de la poésie pensée. Ses intimes à un certain moment, surtout Gustave Planche et Léon de Wailly, Tenlretenaient dans cette conviction : ils le poussaient à s'ériger en chef d'une école dissidente, opposant Tidée à la forme, comme si la forme pouvait chez un poète aussi artiste que Vigny se séparer de l'idée, comme si l'idée était le monopole d'un homme dans un siècle où la poésie a remué toutes les questions contemporaines. Cette prétention, entretenue par un entourage trop complaisant, a contribué à éloigner Vigny de ses anciens frères d'armes et à susciter en lui d'injustes mécontentements et des chagrins factices. Sa gloire était assez belle et assez sûre pour qu'il n'eût pas à contester la gloire d'autrui. Nous croyons sincèrement que ce poète eut souvent de mauvais conseillers et que son génie aurait gagné à ne pas se clore dans une petite chapelle, à se mêler au monde et à se livrer, sinon à la foule, du moins à tous les esprits capables de juger et de réfléchir. Ce n'est pas seulement quelques beaux poèmes *d'arrière-saison, mais des œuvres comme Servitude et Stello que nous devaient les vin^t dernières aanées de son existence. Comment se lait-il que tant de manuscrits achevés aient été jetés au feu? que d'autres encore n'aient pas été achevés? Nous comprenons les scrupules de goût poussé^

iOO PORTRAITS DK MAITRES

à la dernière limite et nous n'estimons que l'art difficile, mais nous pensons aussi que le scrupule ne doit pas tournera la manie et l'hésitation à la crainte maladive: Trop produire est souvent un mal, ne plus produire équivaut à un aveu d'impuissance. Que Ton ne se méprenne pas sur notre sentiment : c'est une admiration sincère à l'endroit d'Alfred de Vigny qui nous fait regretter les chefs-d'œuvre don! nous ont frustré une concentration ejLcessive de la pensée et une défiance non moins exorbitante à l'égard des lecteurs. Il y a toujours eu dans notre pays un public pour les œuvres d'élite, et ce public se serait retrouvé pour un livre portant le nom d'Alfred de Vigny ; il n'a pas fait défaut du reste au recueil des Destinées,.

Par ce recueil Vigny nous semble avoir complété et couronné son œuvre poétique, si dans l'ordre de la prose il n'a pas donné tout ce que Ton pouvait attendre de son sérieux et profond talent. Il y a résumé les dernières méditations de sa vie sous une forme définitive. Qu'eût-il pu ajouter de plus? Rien n'est pire pour les poètes que de se répéter indéfiniment. Les onze poèmes qui forment les Destinées embrassent et impliquent suffisamment toute la période finale de son existence, toute la phase suprême de son génie. Cependant tout n'est pas également admirable dans ces poèmes également soignés et l'œuvre est assez brève pour nous permettre d'établir des distinctions essentielles. Ainsi les

ALFRED DE VIGNT 101

Oracles nous paraissent une boutade assez mal venue de rancune politique contre des vaincus. La Sauvage ne dépasse pas la moyenne des poésies bien ordonnées et bien écrites ; beaucoup plus remarquables la Mort du loup et La Flûte ne nous semblent pas encore des chefs-d'œuvre, et nous ne savons si, malgré de plus saisissantes beautés et ce don toujours frappant de la composition. Ton peut attribuer ce titre à la pathétique Vanda, Enfin VEsprit pur^ malgré llntérêt qui s'y attache, ne peut mériter cette qualification : car il suffit d'une dissonance pour que le chef-d'œuvre poétique n'existe pas, la poésie résidant, selon nous, dans l'harmonie. Aussi bien ce dédain protecteur témoigné par le poète à ses aïeux, cette affirmation si hautaine de sa supériorité sur les aînés de sa race, trahissent une vanité qui n'a rien de la fierté cornélienne et de l'orgueil byronien: cette fausse note compromet la beauté de l'ensemble. Cinq poèmes seulement nous paraissent des chefs-d'œuvre absolus, l'Introduction où le poète fait tenir dans une terza rima sonore et superbe la lutte du libre arbitre que nous sentons frémir en nous et des fatalités qui paraissent nous opprimer à certaines heures de la vie, le Mont des Oliviers oîi les problèmes religieux et philosophique sont posés dans une langue à la fois imagée et précise, la Bouteille à la Mer, l'une des merveilles de la narration poétique, enfin la Colère dâ l ^v: Samson et la Maison du Berger qui égalent tout ce

ré'é <*

qui s'est fait de plus beau dans notre siècle. La Colère de Samsonesi née d'une émotion violente, d'une souffrance véridique. La passion saigne et crie, et pourtant le symbolisme du sujet, la couleur orientale, prêtent à cette passion une ampleur, une dignité que la poésie personnelle eût difficilement atteinte. En revêtant les traits de Samson le poète se rehausse et se transfigure. Ce n'est plus un amant trahi dont on peut contester les griefs et taxer la plainte d'hyperbole. Aussi, malgré notre admiration pour les Nuits de Musset, pour la pièce A une femme, de Louis Bouilhet, dans la hiérarchie de l'Art, ne sied-il pas de les subordonnera la colère de Samson, toute œuvre înpersonnelle arborant à nos yeux plus de grandeur, malgré le charme et l'attrait des œuvres subjectives. Dans la remarquable étude que nous avons signalée *, Paul Bourget a dit avec autant de finesse que de raison : « C'est à mon avis une des M preuves les plus frappantes de la hauteur de vue » d'Alfred de Vigny que d'avoir deviné la valeur j) poétique du symbolisme. La beauté poétique pure » réside en effet dans la suggestion plus encore que » dans l'expression... Il faut, pour que le sortilège » des beaux vers s'accomplisse, du rêve et de Tau- » delà, de la pénombre morale et du mystérieux. » La Maison du Berger peut se comparer aux plus larges symphonies des musiciens les plus inspirés fivec l'avantage que la poésie conservera toujours sur

i. Journal des Débats, 24 mars 1885.

la musique. Ce sont les novissima verba d'Alfred de Vigny : car il y passe en revue la nature, rhumanité avec sa conquête récente, la vapeur, la poésie éternelle, opposée, suivant son habitude, à la politique changeante, l'amour, et de nouveau la nature considérée dans un aspect incomplet, mais chantée en vers incomparables, tant la mélodie de la forme s'allie souverainement à Télévation de la pensée.

Le recueil où se détachent de tels chefs-d'œuvre est dans son ensemble par Tunité de tendance et la perfection presque constante du détail Tun des plus précieux de notre poésie contemporaine. Il achève de placer Alfred de Vigny au premier rang des poètes disparus, entre Lamartine et Laprade, plus doués que lui de souffle et d'élan, mais moins habiles, le premier à préciser ses visions, le second à composer ses odes lancées d'un jet si puissant et précipitées d'une irrésistible allure. Vigny décidément a doté notre poésie d'un charme douloureux ; c'est l'originalité d'une mélancolie grave sans ces molles affections, sans ces lâches abandons de sensibilité banale qui troublent l'harmonie des idées et du style. Ici la Beauté pure est déesse, mais déesse dans un temple de marbre noir.

Une seule réserve s'impose à notre conscience. Nous ne pouvons approuver chez le poète ce pessimisme devant l'éternel mystère qui le désigne à la sympathie des écrivains nouveaux. Traiter la nature de marâtre dédaigneuse, menacer la divinité de son

104 PORTRAITS DE MAITKKS

froid silence, en réponse au mystère qui enveloppe notre origine et notre fin, c'est une attitude dont nous ne contesterons pas la sincérité, mais qui ncu^ semble moins philosophique et moins humaine que cet optimisme tantôt résigné, tantôt persuasif de Victor Hugo, de Lamartine et de Laprade, qui rappelle les hommes à Faction, au travail, àTénergie, en les invitant à la confiance dans le plan qui régit le monde, à Tespérance dans une meilleure destinée^ La doctrine du découragement peut produire à l'état d'exception des &mes Qères et stoïques, mais elle dépraverait une génération, désarmerait une société. Aussi la jeunesse qui nous préoccupe, car elle porte la gloire et l'avenir de notre patrie, la jeunesse ne saurait-elle lire sans défiance les écrivains pessimistes qui refroidissent ses généreuses ardeurs, et ne doit-elle se livrer sans réserve qu'aux sublimes conseillers de force, de persévérance héroïque et d'action infatigable.

Reconnaissons pourtant qu'outre ce talent d'écrivain qui doit le faire rechercher comme un modèle, Alfred de Vigny a plus d'une fois donné des conseils ennoblissants et prononcé de ces paroles qui retentissent dans la mémoire. Rappelons-nous tant de protestations en faveur des faibles et des malheureux dans StellOj Chatterton, Servitude et grandeur militaire. Écoutons dans les Destinées ce cri de sympathie sincère et d'amour pour l'humanité :

J'aime la majesté des souffrances humaines.

ALFRED DE VIGNY i05

et cette adjuration si nette et si ferme :

Fais énergiquement ta longue et lourde t&che Dans la vie où le sort a voulu Vappeler.

Sachons reconnaître un des initiateurs de notre siècle dans le poète qui déclarait la Raison et la Justice « reines de ses pensers » et qui saluait le règne de TEsprit comme l'avènement du Paraclet invoqué par les Fraticelles. Recueillons enfin cet éloquant appel à la confiance qui dément avec bonheur d'autres mouvements de la même intelligence et qui répond à toutes nos exigences de prédication littéraire :

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des Idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort, Répandons le savoir en fécondes ondées ; Puis, recueillant le fruit tel que de r&me il sort, Tout empreint du parfum des saintes solitudes, Jetons Toeuvre à la mer, la mer des multitudes, Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port,

A ce livre des Destinées que Ton peut qualifier de testamentaire y la piélé filiale d'un poète ami, confident des plus désignés, est venue ajouter comme une sorte de codicille. M. Louis Ratisbonne, exécuteur des volontés d'Alfred de Vigny, sous ce titre : « Journal d'un poète » a rassemblé des fragments, des notes, mémoires d'une âme, qui ont formé une œuvre durable pleine d'idées suggestives et d'intéressantes esquisses. Si nous y trouvons des exhortations au désespoir, nous y rencontrons

106 PORTRAITS DK MAITRES

Tanlidote de ces paroles involontairement dangereuses: « l'honneur, c'est la poésie du devoir... l'honneur est la conscience exaltée... »

C'est par de telles paroles qu'Alfred de Vigny se recommande à la postérité. Nous tenons à mettre en garde les jeunes hommes contre certains écarts d'amour-propre trop susceptible et certains accès de désespoir contagieux, mais nous devons rendre pleine justice à ce moderne chevalier, à ce prêtre de l'honneur qui resta fidèle à son culte. L'homme qui s'est écrié : « Qu'est-ce qu'une grande vie ! c'est un rêve de jeunesse réalisé dans l'âge mûr », a vraiment accompli en lui-même ce rêve de jeunesse auquel il fait allusion ; car il nous a laissé dans sa vie et dans son œuvre l'image d'un écrivain exemplaire, prosateur exquis et profond, poète dont le talent toujours égal s'est confondu plus d'une fois avec le génie, penseur compatissant pour les misères humaines et capable de leur verser d'une coupe au pur modèle un breuvage de stoïque fierté. Son œuvre grave, son œuvre idéale ressemble à un beau lac, presque toujours limpide, jamais souillé, jamais fangeux, crispé parfois et secoué par des vents d'orage, mais reprenant bientôt son calme et sa sérénité sous le silence de la lune et le regard des étoiles.

Après Edgar Quinet, après Jules Michelet, George Sand. Notre siècle s'est découronné et, comme le chêne dont il est parlé dans les Châtiments, il a vu tomber une à une ses plus fortes branches. Dieu merci la plus vigoureuse et la plus auguste est encore intacte et faite pour braver Tassaut des hivers. Nous gardons, nous garderons Victor Hugo, mais c'est une fin d'automne bien assombrie pour le déclin du siècle que le départ successif et si rapproché de Quinet, de Michelet, de George Sand*.

George Sand a tenu lun des plus grands rôles dans notre littérature contemporaine, exercé l'une des actions les plus vives, rôle parfois contestable, action souvent discutée, mais en définitive efficace et salutaire. Elle a renouvelé le roman comme Hugo la poésie et le théâtre, et en même temps, par une exhortation incessante, sous forme fictive, rajeuni, rasséréné Tâme humaine. Nul génie n'a été plus idéal et plus social à la fois. D'ailleurs c'est lecarac-

1. Ces pages ont été écrites avant la fin du grand Poète qui fut pour nous le plus bienveillant des patrons, le plus tutélaire des amis.

tère des vrais et grands génies de notre temsp de s'être montrés profondément dévoués à Tart et aux hommes, caractère qui ne s'était jusqu'alors rencontré que dans Shakespeare.

Durant toute sa vie en effet et dans presque tous ses ouvrages, M"*' Sand a fait acte de prédication et de propagande. Quelle prédication? toujours celle du Beau ! Quelle propagande ? le plus souvent celle du Juste. D'intermittentes erreurs, des sophismes passagers ne peuvent infirmer dans sa vérité générale notre sincère opinion. George Sand n'a jamais conseillé que le désintéressement et la grandeur : voilà pourquoi elle a été tant haïe de tous ceux qui veulent assujettir le monde à l'intérêt. Voilà pourquoi, dès le début, malgré quelques aberrations que nous ne prétendons pas défendre, George Sand, en abordant le roman, s'est placée en pleine justice, en pleine vérité. A-t-elle jamais voulu, môme en ses premiers récits, attaquer le mariage, le mariage digne de ce nom, cette forme définitive et sacrée de Tamour, cette réalité du plus noble idéal qui s'atteste par une constance, un dévouement, une fusion de deux êtres que ne peut produire cette lutte sourde, cet égoïsme en réserve, qui, sous le nom menteur d'union libre, n'est que le pire des esclavages.

Non! même au commencement, dans /wrf/awa, dans ValenWie, dans André, George Sand n'a vouJu flétrir que les trafics et les abus qui s'abritent si souvent sous le titre forcé du mariage, n'a voulu

poursuivre que les maris indignes aussi bien du sacrement religieux que de la consécration civile. Laissons le roman mal venu de Jacques comme une hallucination pernicieuse et pour le reste nous verrons que, parTartifice des contrastes, les fictions de George Sand ont visé toujours à mettre en lumière la beauté des alliances conseillées par Tamour et Testime, confirmées par le dévouement, couronnées par la possession du bonheur et de la sérénité.

D'ailleurs tous les romans de la dernière partie dans Tœuvre de George Sand ne laissent aucun doute sur la pensée de ce maître. « L'amour dans le mariage », comme eût parlé M. Guizot, en son opuscule sur lady Russell, est pour elle le terme de la vie et la forme même de la perfection. On voit du reste cet idéal s'exprimer dans Maiiprat et dans bien d'autres romans à la suite. C'est l'amour, volontaire dans son origine, légal dans ses conditions, assez profondément moral pour susciter par son énergie les œuvres de l'intelligence et du cœur. Naguère encore « Miette » dans la Tour de Percemont portait le suprême témoignage de cette théorie si honnête et si élevée. Or quel est un semblable idéal, sinon celui de Platon et de Pétrarque ; la passion en harmonie avec le devoir et cette harmonie créant la vertu? Cette conception morale oîi le rôle initiateur est attribué d'ordinaire à la femme a par elle-même quelque chose de maternel, comme le génie de George Sand. morte toujours vivante, ô gêné-

1i2 PORTRAITS DE MAITRES

reuse châtelaine deNohant,ne sommes-nous pas tous les enfants de votre pensée, les fils de votre flamme ?

L'œuvre à laquelle président de si hautes destinées est à la fois morale et humaine. Humaine, elle Test encore par le souffle de fraternité qui circule dans tous les romans de George Sand. « Rendez Thomme respectable à l'homme », cette grande maxime de Condorcet pourrait servir de devise k Tœuvre entière de George Sand. Depuis Shakespeare, ce génie qui ne dédaignait pas d'ôtre compatissant, personne n'avait été si pitoyable, si tendre aux douleurs des hommes, à la faiblesse et à la misère des humbles et des petits. C'est par là, qu'à l'exemple de Hugo, de Michelet, de Quinet dans leur œuvre, George Sand a versé une âme évangélique dans tous ses romans, j'allais dire dans ses poèmes, comme un flot de sensibilité qui dérive tantôt d'Épictète et de Marc-Aurèle, tantôt du « Sermon sur la Montagne » et qui d'ailleurs devait naturellement jaillir de ce grand cœur de femme toujours blessé par la souffrance d'autrui.

Que cette « charité pour le genre humain », comme aurait dit Cicéron, ait entraîné M"" Sand à je ne sais quelles illusions socialistes, à quelques visions humanitaires, portées à une certaine intempérance, au milieu de sa longue carrière, nous n'en disconvenons pas. Il y a dans les romans de 1845 à 18S1 des commencements d'idées babouvistes, réminiscences de Buonarotti, suggestions de Michel de

Bourges, échos lointains d'Armand Barbes, que nous reléguons hors de notre jeune République comme autant de rôves décevants et dangereux. Mais qui donc oserait faire un crime à ce loyal esprit d*un excès de confiance dans la nature humaine ? De pareils excès n'appartiennent qu'aux grandes âmes ; ils ne sont pas à la portée des âmes médiocres, véritable rebut et fléau de notre temps. Visions, illusions, soit; ceux qui n'ont jamais rien su voir sont bien à Tabri des « visions » et, quant aux illusions, ceux qui n'ont cru jamais à rien en sont préservés. Mais à quel prix?

Ainsi les visées trop égalitaires ^'Horace, du Compagnon du tour de France et du Meunier d'Angibault font encore honneur à George Sand. Elles témoignent contre son jugement à une certaine date, mais elles glorifient son cœur. Et quiconque à le cœur en partage est par là même bien supérieur au grand nombre de gens qu'aucune émotion n'a jamais fait vibrer. De quiconque a choisi le cœur aux dépens du reste on peut dire ce qu'a dit le Christ, raillé par tous les utilitaires de son temps : Oplimam partem elegit.

Illusion ou pratique, la recherche du progrès social impliquait un mode qui pût réaliser ce progrès. En d'autres termes, réformes et république semblent inséparables. George Sand fut républicaine. Son républicanisme ne s'est pas préservé de quelques défaillances, mais il ne s'en est pas moins sou-

114 PORTKAITS DE MAURES

vent porté et maiiïteiiu à une hauteur héroïque. Ce génie fut patriote, Nanon et Cadio sauront l'attester.

Ce n'est pas seulement la conception la plus pure du mariage, ni parfois la passion impétueuse, ni la fraternité débordante, ni la république en plein rayonnement, que M"" Sand a fait tenir dans le roman agrandi : c'est encore la nature visible et aussi le rêve d'une idylle éternelle entre les hommes, idylle de bonté, d'innocence et de justice.

Dans ce genre de roman jusque-là si étroit, si resserré, George Sand a précipité la description de la nature, une description poétique, attendrie et presque religieuse. Comme quelques grands maîtres à peine avant sa venue, elle n'a jamais séparé la nature de l'humanité; car à tout moment elle fait sentir la présence de cette nature, spectatrice et compagne de nos destinées, et cet échange continuel qu'elle fait de ses parfums, de ses rayons, de sa sève et de sa vie errante avec les mobiles impressions de notre cœur. La richesse des comparaisons n'est pas remarquable chez elle, mais les descriptions sont incomparables. L'âme des choses y vit sereine ou frémissante ; le secret des bois dont parle Tacite et le mystère des cimes y passent tout entiers. Tout y respire, tout se passionne, tout aime avec l'homme. Les lacs répondent aux plaintes de Sténio et de Lélia, les montagnes austères reçoivent le serment ineffable du marquis de Villemer et de Caroline de Saint-Geniès. Partout de la nature à Thomme vient

et revient un courant universel de fraîcheur, de lumière, de sérénité, de consolation, et dans cette indissoluble harmonie de Thomme et de la nature contractée sous les auspices d'un art immortel on croit surprendre une voix qui répond aux paroles entendues par Plutarque : « Non, le grand Pan n'est pas mort. »

Il ne suffit point d'évoquer le paysage, il faut l'animer, et ce sera toujours la tendance des poètes de le peupler de figures idéales. Or, il y a un grand poète dans un romancier tel que George Sand.

Ainsi dans ses romans rustiques elle a créé tout un monde d'églogue, une pastorale contemporaine. scènes ineffaçables de la Mare au diable et des Uaitres sonneurs I Inouhlmhles figures de la Fadette et du Champi I Délicieuse création de Célie Merquem régissant avec sa houlette philanthropique une rude colonie de pécheurs et soumettant la vertu populaire au dévouement armé par la science et la fortune, transfiguré par la jeunesse et la beauté. L*on dirait une fête de la fraternité au milieu de franches Thalysies, Théocrite invitant Tabbé de Saint- Pierre, Voyer d\\rgenson reçu chez Virgile!

Rien ne restera plus sympathique, au milieu même des sérieux soucis dont l'avenir n'affranchira pas une nation virile, que ces repos et ces trêves de ridylle rajeunie. Quoi de plus naturel aux époques troublées que de se dérober par moments dans le secret des vallées idéales où tous les bruits du monde font silence, où Ton n'entend que des chants

ilG PORTRAITS DIS MAITRES

d'oiseaux ! C'est bien alors que la muse des pasteurs ouvre ses refuges d'ombre où la fatigue des sociétés va goûter les heures sereines de l'apaisement. Telles seront pour des fronts souvent fatigués, fiévreux de Taotivité civique, les champêtres retraites, les bucoliques asiles que le roman de George Sand dispense à nos trop rares loisirs comme autant de bienfaits et d'enchantements.

Nous ne voulons point parler des qualités souveraines de forme et de style par où George Sand a encore créé le roman à son image. Ce serait presque un éloge banal. Nous n^énoncerons aussi qu'en passant l'incroyable variété dé ses productions et ce mélange unique de l'incessante nouveauté et de la perfection identique. Mais insistons sur l'excellence morale qui dans l'ensemble de cette œuvre s'associe aux beautés du style pour rendre impérissable George Sand. Sur tous ses romans, les derniers surtout, semble planer une muse moderne, la muse de la Bonté. Vous figurez-vous la Bonté héroïque ? C'est ce qu'il y a de plus vénérable dans la vie, de plus admirable dans l'art. Voilà pourtant l'idéal que George Sand a su incarner à plusieurs reprises dans des types sincèrement bons et singulièrement héroïques. Telle au premier rang Edmée deMauprat.

George Sand a dit d'une de ses héroïnes qu'elle alliait le courage de l'homme à la grâce de la femme. C'est définir son type préféré. 11 y a chez les filles du romancier une virilité qui s'accuse par

GEORGE SâND 117

rinstruclion acquise, le bon conseil, Ténergie dans le dévouement, Taclion morale sur Fètre aimé. Cela dépasse-l-il tellement les aptitudes de la femme? Nous ne le croyons pas pour notre part.

La Bruyère n'a-t-il point dit : « Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux ». N'oublions pas non plus que ces héroïnes de George Sand ne cessent jamais d'être de vraies femmes. Car elles ont la gaîté, le rire innocent et limpide, et je ne sais quelle candeur qui s'accorde très bien avec leur fierté. Avant tout elles sont bonnes. George Sand, en les faisant telles, donne une grande leçon à ces modernes réalistes qui veulent transformer le roman en école de pessimisme. Elles sont bonnes comme dans la réalité tant de femmes aimantes, dévouées, exquises, dont quelques romanciers à peine daignent idéaliser les calmes figures.

George Sand ne regarde pas ce soin comme inférieur à son génie. C'est qu'elle sait la valeur suprême de la bonté et qu'elle se plaît à en illustrer le triomphe pour nous montrer qu'il n'est pas, selon son expression, de « beauté plus souveraine ». Elle comprend et elle applique le mot de Platon, le mot d'encouragement et de lumière : « il est beau de rendre bon ». En effet ses héroïnes autour d'elles répandent et propagent la bonté. Voilà le charme en même temps que l'enseignement de cette œuvre. -

Mme Sand elle-même, en tant d'actes de sa vie l

pleine de services rendus et d'affective charité, dans l'expansion de son intelligence et de son cœur, fut bonne, admirablement bonne. Les poètes de sa Pléiade l'eussent volontiers surnommée « la bonne déesse » et ils n'auraient pas excédé la mesure dans cette formule d'apothéose.

Rappelons-nous donc surtout en concluant celte rare vertu de ce génie, ce don d'attendrissement qu'il a fait circuler en ttnt d'ouvrages. Ce fut un génie consolant. Parmi tant de talents atteints d'hypocondrie, George Sand s'obstine glorieusement à voir et à faire voir le meilleur de notre âme.

Ce spectacle n'est-il pas destiné k rendre à l'homme moderne cette confiance en soi-même qu'il perd de plus en plus et à encourager des élans vers l'amour, la liberté et l'héroïsme que les sceptiques s'évertuent à refouler et à réprimer ? Il faut apprendre à l'homme à croire en ses aptitudes morales et à se sentir né pour la grandeur et pour le bien. George Sand a rempli celte mission avec l'autorité du génie et, malgré les courants contraires, malgré les invitations à la prudente bassesse, elle a soutenu jusqu'au bout l'incomparable honneur de n'avoir jamais douté de Taveiiir ni désespéré de l'idéal !

On vient d'élever une statue à Béranger; un buste nous eût paru suffisant et c'est dans ces conditions plus modestes que nous faisons figurer son image dans notre galerie littéraire. Il nous semble qu'on a trop déprimé le chansonnier après l'avoir exalté démesurément. Nous voudrions rétablir les proportions et nous nous mettons à l'œuvre avec cet éclectisme imparlial dont certains nous feront un grief et que nous estimons un des modes de la justice, une des formes de la probité. Oue d'arrièrepensées cache le dénigrement exclusif! Tel critique farouche qui ne pardonne pas leurs imperfections à Béranger, à Lamartine, à Musset, passera des énormités en faveur de la camaraderie. Et c'est ainsi que se pratique le plus souvent Téquité chez les arîstarques de coterie.

Sans doute Béranger n'est point le « grand poète » dont la France s'est engouée, auquel Sainte-Beuve et Gustave Planche semblaient attribuer l'hégémonie poétiqu(5, et que traitaient en rival Lamartine et Victor Hugo, mais c'est bien un vrai poète, et Tun

des premiers de notre siècle après les plus grands. Il est donc opportun aussi de le dire quand on le pense fermement.

Ce talent nous apparaît avant tout original, exempt de banalités, de lieux communs, de déclamations, étranger à l'emphase, au vague, à la monotonie, à Tennui, ces péchés mortels de tant de rimeurs. Il porte la marque de la nouveauté tout en se rattachant à une moitié de noire tradition poélique, à la filiation gauloise qui n'a jamais disparu. Il arbore réellement à sa date le signe spécial de Paris oîi naquit Béranger. Lui-même en propres termes nous avoue qu'il eût choisi cette ville natale. Si la Touraîne, l'Anjou, le Vendômois, de nos jours le Bourbonnais, ont donné les poètes de la grâce et des délices, si la Champagne a suscité l'exquise finesse de La Fontaine et de Racine, si la Normandie a procuré les artistes au contour sévère, à la sonore harmonie, si le Midi facile a fourni les mélodieux improvisateurs, Paris a vu naître les hérauts de l'esprit gaulois fait de verve enthousiaste et d'ironie frémissante. A Paris ont poussé, comme des fleurs entre les pavés, Rutebeuf, Villon, Boileau, Molière, Regnard, Voltaire, et de nos jours Béranger avant Musset et Coppée.

L'enfance de Béranger n'a pas contribué médiocrement à faire de lui un interprète des émotions humaines. Il subit la précocité du malheur, d'autre part il eut le spectacle orageux et grandiose de la

BËKÂNGER 123

Révolution française : sa raison se mûrit en même lemps que son imagination s'échauffait. Chez lui la passion se révéla prompte et primesautière. Il y mit ensuite cette persévérance, ce calcul qui devaient être les caractères de son talent plus réfléchi que spontané, mais poétique, puisqu'il a toujours reposé sur l'alliance d'une inspiration sincère et d'un travail industrieux.

Après bien des essais qui furent comme des leçons d'escrime prosodique, Béranger se voua tout entier à la chanson. L'âme de la chanson, c'est le refrain qui sert à la fois de pause et de reprise d'élan. Car, depuis les « romances » primitives d'Audefroy, il a toujours rehaussé les poèmes de cette catégorie. Ainsi la ballade, si florissante aux XIV* et XV® siècles, avec Froissart, Michault, Eustache Deschamps, Alain Chartier, Charles d'Orléans, n'est en réalité qu'une chanson soumise à un rythme invariable. C'est la forme la plus classique de la chanson. Mais cette combinaison rythmique, où de notre temps a excellé Théodore de Banville, est trop régulière pour que la chanson de nos pères ait pu s'y astreindre exclusivement. A partir du XVI' siècle les chansons avec leurs refrains s'élancent sur tous les rythmes et dans tous les mètres. Elles jaillissent de l'esprit en fête des Gilles Durant et des Philippe Desportes. Elles accompagnent la satire Ménippée, elles harcèlent la puissance de Mazarin, elles mènent le carnaval de la Régence, elles sonnent les premières fanfares de

124 PORTRAITS DE MàlTRES

la Révolution. Cependant la chanson n'avait point, comme d'autres genres, produit son expression définitive, donné ses fruits de génie. Béranger a fait pour elle ce que La Fontaine avait obtenu pour la fable. Il a résumé dans sa personne et dans son œuvre tout le travail des chansonniers antérieurs et il a élevé le genre sans viser à Tennoblir.

La chanson du reste possède un grand avantage, c'est de se prêter à toute espèce de sujet. Elle peut à son gré passer de la fantaisie à l'héroïsme, de la gaîté gauloise à la douce mélancolie. Elle sait tour à tour fustiger les abus, évoquer les souvenirs, récompenser la gloire, consoler le malheur, enchanter les loisirs, récréer les soucis de l'existence. Le Romantisme d'ailleurs en supprimant la hiérarchie des genres, en autorisant le mélange des tons, a fini de donner à la chanson ses entrées dans la poésie. Béranger le comprit; car il n'a cessé de traiter les novateurs en alliés et en amis.

Sa vocation une fois décidée, le poète a fait do tout temps des chansons. Les premières ne sont pas les moins bonnes. C'est de l'Empire que datent Ainsi soit'il, les Gueux, le roi d'Yvetot^ le Sénateur^ Roger Bontemps, la grande Orgie, le Voyage au pays de Cocagne. Béranger n'y perfectionnait pas seulement le faire de Panard et de Collé ; il l'agrandissait, il lui prêtait une ampleur inaccoutumée, surtout dans les strophes des Gaulois et dejf Francs :

Gai ! gai ! serrons nos ranss.

Espérance

De la France ; Gai ! gai ! serrons nos rangs, £n avant, Gaulois et Francs !

Déjà ces chansons dénotaient un soin tout particulier, une entente du style assez rare à cette époque. Le style de Béranger n'offre point la perfection qu'on lui a trop libéralement prêtée dans un temps oîi l'admiration des critiques était poussée à l'idolâtrie. Ce n'est pas assurément le style d'un poète souverain, d'un Victor Hugo, d'un Leconte de Lisle, d'un Alfred de Vigny, mais c'est encore un fort bon style, bien plus égal, plus achevé, plus harmonieux par exemple que celui de Brizeux ou d'Auguste Barbier. C'est le style d'un habile et docte ouvrier dans son art, et, si cette expression qe paraît pas inconséquente, d'un grand poète de second ordre.

Certes, ce style n'est pas dénué d'imperfections ; le tour reste quelquefois prosaïque ; l'inversion se produit trop fréquente; l'excès des abstractions, la concision poussée jusqu'à l'obscurité, déparent de temps à autre une diction habituellement unie. Cependant le style de Béranger est le plus souvent sain et clair, il est franc avant tout, mérite rare en 1814 et notable à toute époque. Par ces qualités de franchise ce style vit encore et s'est assuré de vivre toujours. C'était une nouveauté singulière qu'une langue explicite, directe, à peu près exempte de ces

périphrases qu'il ne faut pas absolument proscrire, mais dont la manie sévissait alors même chez les précurseurs qualifiés de l'école romantique.

,. Béranger avait du reste la conscience de Timportance de la forme ; il sentit promplement toute la valeur du style en poésie. Nous en avons le témoignage dans la biographie qu'il a tracée lui-même (p. 96):

« Je fis les plus grands efforts pour perfectionner » mon style... Je m'appris à couver longtemps une » pensée, à en attendre l'éclosion pour la saisir du » côté le plus favorable. Je me dis enfin que chaque » sujet doit avoir sa grammaire, son dictionnaire et » jusqu'à sa manière d'être rimé. Je ne rapporte ces » détails que pour les gens qui pensent que, pour » bien écrire, il suffit de laisser tomber au hasard » des mots suc le papier et qui ne font cas ni de la » réflexion ni des lectures préparatoires. »

« Chaque sujet devait avoir sa grammaire, sou dictionnaire et jusqu'à sa manière d'être rimé. » On ne s'attendrait pas h trouver dans Béranger cette prescription minutieuse avec laquelle s'est rencontré Charles Nodier et dont l'exigence serait avouée par nos amis du Parnasse contemporain. Au fond cette théorie des « ciseleurs » n'est autre que la vieille doctrine classique. Il y a longtemps qu'avant Béranger, les romantiques et les parnassiens, Horace a déclaré l'art inséparable du génie et que Boileau s' est écrié du haut de sa chaire :

BÊRANGER 127

Sans le style en un mot Tauteur le plus divin

Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Béranger, si justement soucieux du style, n'avait pas une moins légitime inquiétude de la rime. Tout jeune homme, fréquentant la ville de Péronne oîi son enfance s'était écoulée près d'une bonne tante, il pratiquait déjà la rime opulente à propos d'une corporation de tireurs d'arc offensée par un sien vaudeville :

Le corps de Tare outragé A tirer sur moi s'apprête ; Vous sentez la peur que j'ai, Car je suis plus gros qu'un geai.

A la môme époque, il écrivait cette stance à coup sûr bien moderne pour 1809 :

Jeunes, sommes-nous jamais las?

A tout vent l'âme est emportée ; L'espérance guide nos pas Aux sons d'une flûte enchantée.

On dirait un quatrain des Chansons des Riie^ et des Bois.

Béranger fut donc l'un des premiers à rechercher plus que l'exactitude, c'est-à-dire la symétrie, la sonorité, la rareté même de la rime. Il a vérifié ce que Ton avait méconnu depuis le Racine des Plaideur et le Boileau du Lutrin^ à savoir que la rime contenait un élément de comique. En voici quelques exemples.

j28 PORTRAITS DE MAITRES

Il S agit d'abord de la marotte, attribut de la folie :

Qu'un fat soit Paigle des salons,

Qu'un docteur sente l'ambre, ^

Qu'un valet change ses galons Sans changer d'antichambre, Paris enclin Au trait malin Grâce à nous les ballotte.

De main en main Jusqu'à demain Passons-nous la marotte.

Elle s'allie au tambourin

Du dieu de la vendange, Quand pour guérir un noir chagrin Goule un vin sans mélange.

Oui ! ses grelots Font à grands flots Saillir cet antidote.

De main en main Jusqu'à demain Passons-nous la marotte.

Ce zèle de la consonance va jusqu'à la musique delarime triplée dans V Hiver, le roi dïvetot, la Mère aveugle y les Adieux à la gloire, et bien d'autres pièces encore. Môme sonnerie que plus tard dans le Danube en colère de Victor Hugo, dans le Rodrigue après la bataille d'Emile Deschamps :

La France qui souffre en repos

r^e veut plus que mal à propos J'ose en trompette ériger mes pipeaux.

Adieu donc, pauvre gloire l

Deshéritons l'histoire :

Venez, amours, et versez-nous à boire.

fiÉRANGER 129

En fait de rime Béranger devance donc nos plus savants artistes. Il établit des chansons sur des rimes exclusivement féminines ou masculines, comme Ta fait Tauteur des Odelettes. Il revient encore pour leur entrelacement à cerlainies libertés fort plausibles du XVI' siècle, quand il se dispense de faire commencer la deuxième strophe par une masculine, si la première se conclut par une féminine.

Le rythme n'est pas un objet moins constant des préoccupations de Béranger. Le roi d'Yvetot prélude en ce genre par une svelte allure ; le Petit homme gris continue avec un mouvement de danse; le Voyage au pays de Cocagne^ la Grande Orgie poursuivent un branle lyrique :

Fi d'un honr.eur

Suborneur!

Enfin du vrai bonheur Nous porterons les signes.

Les rois boiront

Tout en rond ; Les lauriers serviront D'échalas à nos vignes... {La Grande Orgie)

Mon appétit s'ouvre

Et mon œil découvre

Les portes d'un Louvre

En tourte arrondi.

J'y vois de gros gardes

Cuirassés de bardes

Portant hallebardes

De sucre candi... (Voyage au pays de Cocagne)

Dans le second volume des Chansons courent des rythmes non moins agiles et non moins bien concertés : même souplesse, même dextérité dans les Troubadours^ le Petit homme rouge, la Restauration de la chanson, Colibri. Nous pourrions citer vingt autres pièces non moins adroitement rythmées, quelques-unes même sur des coupes de Peletier du Mans et de Pontus de Tyard. C'est de ces pièces que Sainte-Beuve a pu dire : on y sent le musa aies. Il y a donc un artiste dans Béranger, moins savant que ceux qui sont venus depuis, mais un véritable artiste de style et pour la rime et le rythme le premier en date. Il a été le précurseur pour le lyrisme comme Soumet pour le renouvellement de l'alexandrin.

Nous avons insisté sur ces qualités prosodiques. Les nouvelles générations y tiennent résolument et nous partageons leur avis sur ce point, ayant nous-môme prêché d'exemple. Mais elles ne sont pas tout le poète : il est encore d'autres dons, naturels ou bien acquis, à faire rassortir chez Bér^nger : d'abord l'esprit, la grande vertu française, qui sert la poésie et la rehausse, pourvu qu'il ne la domine pas. Cet esprit de Béranger est plutôt malin et narquois que vraiment gai ; trop de polémique s'y mêle pour que la gaîlé jouisse de ses coudées franches et puisse lancer à plein carillon le rire étourdissant de Mascarille ou de Zerbinette. Mais l'esprit narquois et malin qui descend en droite ligne des auteurs de

BÉRANGEIR 131

fabliaux et de jeuK-parLis, qui passa par Marot Voiture et La Fontaine, embellit singulièrement la poésie. Le sourire du Faune n'est-il pas admis dans Tart auprès de la sérénité des grandes déesses? Ceux qui médisent de Tesprit en vers sinscrivent à la suite du Renard de la fable. Les plus grands poètes en ont à leur heure, et, si deux ou trois poètes d'ordre éminent jamais n'en ont déployé, c'est qu'ils le réservaient par une abstention dédaigneuse ou lout bonnement qu'ils n'en avaient pas à leur service. Les Ballades joyeuses de Banville n'ont pas empêché les Exilés; les Chansoiis des rues et des bcis n'ont rien enlevé aux Contemplations, et le Bouilhet des « Stances à M. Clogenson » et du « Poêle aux étoiles » n'a point fait tort, que nous sachions, au Bouilhet des Fossiles et de la Colombe.

Ces chansons trahissent encore une grâce indispensable aux poètes et dont Béranger a le secret, une grâce facile, légère, qui fait penser à la désinvolture de la Parisienne. Rosette^ la Petite Fée, le» Oiseaux, les Etoiles qui filent^ sont les meilleurs indices de cette grâce toute française comme Tesprit dont nous avons parlé. Charles d'Orléans n'eût-il pas envié ce refrain :

Les oiseaux que l'hiver exile ReviendFont avec le printemps.

Un des gentils poètes de Julie n'aurait-il pas ja lousé ce crayon d'une fée ?

Dans une eonque de saphir De huit papillons attelée.

Elle passait comme un zéphyr Et la terre était consolée.

N'est-ce pas encore un trait à la Charleval, à la Senecé?

Rosette n'avait qu'un miroir : Je le croyais celui des Grâces.

La chanson de la Bonne vieille^ sans valoir le sonnet de Ronsard, comporte encore bien des détails délicats. Ces détails abondent dans Tœuvre de Béranger. C'est par là que Sainte-Beuve encore a eu raison de le qualifier de poète charmant. On peut appliquer à sa muse ces deux vers d'une de ses chansons :

Elle a Pesprit d'un lutin, Le cœur d'une tourterelle.

Le mouvement, ce don si rare, que ne possèdent pas des poètes renommés, cette qualité superbe qui fait tant pardonner à certains excessifs, caractérise encore l'œuvre de Béranger. Certaines chansons vont en avant et à l'assaut comme les marches d'autrefois. Les Gueux se précipitent ainsi que le baile des Catalans. Le Salut à Désaugiers court enivré comme le bacchuber des Provençaux d'un élan irrésistible. C'est la farandole d'Avignon, c'est, comme aux jours de l'ancien Midi, l'impétueuse danse des épées !

Composer, savoir composer, nous représente une

des qualités supérieures de Técrivain. A combien de poètes, môme célèbres, fait défaut cette faculté de disposition et d'ordonnancement, dont Musset et Lamartine ne se sont pas assez inquiétés, et qui trahit parfois notre Victor de Laprade! Béranger au contraire est un de ceux de notre siècle qui ont le mieux gouverné leur pensée poétique et qui le plus habilement ont su la faire tenir dans des cadres proportionnés. Ce talent, cet art que de Vigny possédait au plus haut degré, que déploie à tout moment Coppée, se révèle dans presque toutes les odelettes du maître chansonnier. C'est ainsi qu'il a fait aussi dé son œuvre,

La comédie aux cent actes divers.

Il a réellement fait passer, introduit, installé la comédie dans la chanson. Ce sont des personnages vivants comme les Sganarelles et les Dandins de Molière, ce roi d'Yvetot au sceptre léger, celte madame Grégoire, la commère des dits et des soties; ce Paillasse acrobate de la politique sautant pour tout le monde, ce Roger Bontemps qui vient en droite ligne des compagnons de liesse et de franches repues, cette marquise de Pretintaille, ce marquis de Carabas, hobereaux qui tranchent du maître et se croient en pays conquis. Figures ou figulines, tout ce monde du refrain a le relief, l'accent, la vie : tous appartiennent au musée des types, un musée qui n'est situé nulle part, mais qui réside partout dans la mémoire humaine

Déranger, nous le voyons, a réuni presque tous les dons de l'écrivain artistOi II lui a manqué seulement, et grave est cette indigence, la distinction suprême qui ne s'acquiert que dans Tintimité des modèles antiques. Avoir ignoré le latin et surtout le grec a créé les lacunes de son talent et de son œuvre. Il a pu quelque peu rejoindre Rome par l'hérédité gauloise, les affinités d'atavisme. Mais il ne fut jamais un vrai latin, et ceux qui l'ont rapproché d'Horace pour quelques rencontres n'ont prouvé qu'une chose, c'est qu'ils ne connaissaient Horace que fort superficiellement.

Quant à la Grèce, pas plus du reste que les premiers romantiques. Déranger n'en eut la notion précise, pas même l'entente, pas même le soupçon. C'est à tort qu'il s'est écrié :

Oui ! je suis grec, Pythagore a raison.

Jamais allégation ne fut plus erronée. Aussi démentirions-nous cette première strophe d'une belle pièce dédiée à Déranger par un de nos meilleurs poètes du jour, M. Armand Silvestre :

Salut, ô Béranger ! Par le temps respectée Ta gloire te survit et ne craint plus d'affront : Car la Muse immortelle a mêlé sur ton front Aux roses de Moschus les lauriers de Tyrtée.

Déranger n'a rien de Moschus et il ne s'appareille à Tyrtée que par les intehtîons *. Là s'arrête toute

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