‹ Portraits de maitresChapitre 6 sur 13 · SOUVENIRS PERSONNELS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS PERSONNELS

Quinze ans nous séparent de la mort de Sainte Beuve, et cet intervalle que Tacite estimait si notable n'a pas encore permis de Tapprécier dans la bonne mesure : à peine trouverions-nous une exception à signaler parmi tous ceux qui se sont spécialement occupés de ce maître si débattu. Parmi tant d'écrits, une seule étude nous semble exempte de préventions, celle de M. Jules Levallois. En effet, M. Othenin d'Haussonville, malgré la justesse de quelques-unes de ses réserves, nous paraît animé d'une malveillance préconçue à l'égard du critique des Lundis; tout au rebours M. Jules Troubat serait aisément suspect d'indulgence amicale. Son travail, si intéressant d'ailleurs, trahit, sinon le panégyrique, au moins l'apologie continue. Il a fait du reste son devoir d'ami fidèle et de compagnon quotidien en soutenant Sainte-Beuve avec cette insistance. Son office n'était pas de dire sur tous les

points la vérité, Tâpre vérité : il suffit que son indépendance et sa probité Paient préservé de la flatterie et de l'exagération. Son livre qui va nous aider à fixer quelques traits de cette remarquable figure, est surtout anecdotique et biographique. Le livre de M. Levallois, non moins utile, s'attache plutôt à faire connaître en Sainte-Beuve toutes les évolulions du penseur et de l'écrivain : il nous parle aussi de l'homme privé, et ces appréciations sur ce chapitre fortifient les renseignements fournis par M. Jules Troubat.

C'est à ce dernier secrétaire de Sainte-Beuve que nous devons, en tète de son ouvrage, le fragment d'autobiographie rédigé par Sainte-Beuve lui-même* Ses premières années d'enfance à Boulogne, ses classes à Paris, semées de palmes universitaires, ses études scientifiques à l'Athénée, ses relations touchantes avec les maîtres qui s'honoraient d'un tel élève, ses débuts simultanés au Globe et à l'Ëcole de Médecine, repassent devant notre esprit. Le voilà tour à tour critique initiateur ressuscitant la poésio Française du XVI" siècle, puis néophyte de l'école ro* raantique, auteur de Joseph Delorme^ républicain avec Pierre Leroux et Carrel, saint-simonicn, assidu collaborateur de la Revue des deux Mondes^ professeur en Suisse, académicien, successeur de Tissot au collège de France, maître de conférences à l'École Normale, avant tout causeur du Lundi, et, au moment où il écrivait cette biographie, sénateur

ressaisi d'un libéralisme tardif et reprenant en quelque manière la tradition des idéologues du premier Empire dans une identique assemblée.

Ce morceau curieux est suivi par un ensemble de détails fort significatifs, Sainte-Beuve chez lut, qui nous montrent l'écrivain entre ses visiteurs habituels, Loudière, docte ami d'enfance, Rochebilière, érudit, Pantasidés, professeur de grec, M*^" Colet et Blanchecotte, M. Garsonnet, Charles Potier le comédien. On apprend à connaître un Sainte-Beuve très simple dans Tintijnité, de vie bourgeoise, fréquentant et assistant volontiers aisément ses voisins et se plaisant à aller au spectacle le dimanche comme un honnête artisan. Des lettres de jeunesse viennent ensuite : elles révèlent un grand fonds de courage, d'enthousiasme juvénile : tant on y voit la pauvreté librement et lestement supportée. L'amour du bien-être ne dominait pas encore des générations énervées par le penchant à la vie facile. Et quelle ferveur d'admiration chez Sainte-Beuve pour les ora-r teurs, pour les poètes ! Comme il est ravi parla magique éloquence de Cousin, par la brillante élégance de Villeraain ! comme il se donne à Victor Hugo ! Mais en revanche il malmène Delavigne dont il traite le talent de « romantique à Técorce ». Il se réjouit d'entrer à la Bévue de Paris et d'être payé 200 francs la feuille. Une fortune pour le temps I Aujourd'hui le moindre « reporter » dédaignerait cette somme. En 1840 d'ailleurs Sainte-Beuve vivait

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encore dans la médiocrité, à Thôtel garni, dans ia cour du Commerce, ainsi qu'un simple étudiant.

M. Troubat a longuement appuyé sur les qualités de Sainte-Beuve. Il en est que Ton ne saurait méconnaître et qu*il nous a été donné de vérifier dans nos relations avec notre maître en poésie, notre ancien professeur à l'école normale. On peut louer à bon droit chez lui la bienfaisance inépuisable, la bonté native à l'endroit des humbles et des pauvres gens, la sympathie instinctive pour les gens honnêtes et modestes. Dans la quatrième partie de son livre : « L'homme privé », M. Levallois confirme cette appréciation. U nous dit avec sa clairvoyance accoutumée combien, sans flatteries dangereuses et banales assurances, Sainte-Beuve était <( accueillant pour les plus inconnus, les plus obscurs ». Attentif à tous les travaux des chercheurs laborieux, « il les félicitait, il les aiguillonnait ». Ses Nouveaux lundis ont aidé grandement à forcer la réputation des hommes jeunes d'une rare valeur. Il a été le premier à saluer l'avènement de Flaubert ; il a sans hésitation attribué son rang à Sully Prudhomme, il avait les yeux fixés sur les débuts de Jules Glaretie, d'Alphonse Daudet, d'André Theuriet, de François Coppée. De combien d'autres moins méritants a-t-il été le parrain littéraire et combien peu l'ont publiquement reconnu ! C'est chose lamentable dans le monde des lettres que de surprendre à tout moment rorgueil sous les formes les plus diverses, véritable

Prolée qui trop souvent affecte les allures d'une hautaine ingratitude. Il est peu d'écrivains qui n'aient dû à Sainte-Beuve les prémisses de leur renommée ; à peine dix d'entre eux lui ont-ils payé leur tribut de reconnaissance. Ah! Ton oublie trop aisément que la vie n'est qu'un enchaînement de circonstances, et que, si la chaîne est dorée, on est bien redevable à celui qui en a forgé le premier anneau.

Nos propres souvenirs concordent tellement avec ceux des anciens secrétaires de Sainte-Beuve que nous avons cru de notre devoir d'apporter un témoignage impartial. Nous tenons à dire aussi que le critique avec ses ressentiments parfois acerbes n'en aimait pas moins à obliger sans apparat et sans phrases. Plusieurs fois nous avons été témoin de l'empressement qu'il déployait quand on lui parlait d'un service à rendre, d'une misère à soulager. Sa figure s'animait, sa parole devenait prompte et son geste extrêmement vif. Il avait hâte de faire le bien en philosophe, c'est-à-dire avec discernement et simplicité. Certes, on ne l'eût pas enrôlé sous les bannières de la charité fastueuse, stérile, inconsciente. Mais il pratiquait celte charité moins facile qui va droit au vrai malheur. On ne peut s'imaginer à quel point Sainte-Beuve manifestait une sympathie efficace pour les vertus modestes et infortunées, pour les fonctionnaires injustement disgraciés, pour les savants dans l'embarras^ pour les familles privées de leur appui. Nous l'avons vu s'indigner avec un

courroux éloquent au sujet d'un professeur brutalement exclu du collège ecclésiastique auquel il s'était dévoué depuis dix ans. Ce professeur trouvait chez Sainte-Beuve tout le zèle d'un ami, et pourtant cette victime de l'ingratitude, fervent catholique, n'aurait pas fait un pas en avant vers le « diocèse » de son bienfaiteur.

C'était donc pour un adversaire de ses opinions que Sainte-Beuve déployait tant de zèle charitable et de passion amicale. Ce fait et d'autres encore qui sont venus à notre connaissancéf, des conversations où l'on entendait le défenseur de Littré rendre hommage aux vertus dbmme aux talents des hotnmes les plus attachés au protestantisme orthodoxe où au catholicisme libéral» attestaient une rare tolérance, et la tolérance est encore une des formes de la bonté.

Voici quelques lignes bien significatives, empruntées à une lettre de M"* Desbordes-Valmore :

« Je voudrais pouvoir vous raconter tout ce que je » sais de vrai^ d'honorable et de touchant sur ce » cœur-là qui se cache sous tant d'esprit... je ne » crois pas qu'on oblige mieux que lui ni qu'on » l'oublie plus noblement... J'ai vingt lettres de » bénédictions de malheureux que je lui ai fait se- » courir dans leur liberté compromise, rendue par » lui à force de courir et de prier, et puis donnant, » donnant toujours. »

Cependant la vie de Sainte-Beuve n'est pas exempte de fautes, d'égarements, d'erreurs re-

préhensibles^ de manquements envers certaines amitiés. Une fois de plus le contraste de ses défauts réels et de ses qualités authentiques doit déconcerter Torgueil humain et nous faire sentir le peu que nous sommes par l'imperfection de ceux qui nous devraient donner un exemple constant. Il est bien difficile d'ailleurs de pénétrer dans tous les arcanes de la vie privée et de se rendre compte de certains litiges que l'avenir seul démêlera. Quant aux polémiques littéraires de Sainte-Beuve, nous ne leur reprocherions pas leur intermittente vivacité. La riposte, les représailles sont de droit pour la critique Pourquoi faut-il que ses coups srient porté parfois à faux, atteint les plus dignes et de meilleurs que lui. Par contre nous ne lui ferons pas un grief des sévérités de bon aloi. C'était remplir un devoir d'homme de goût que de détester ainsi l'afTectalion et le charlatanisme. Cette horreur il l'a manifestée quelquefois aux dépens d'hommes d'un talent réel. Mais pourquoi ces écrivains s'exposaient-ils aux malices vengeresses d'un bon sens justement offensé?

De même pour ce scepticisme dont on lui a fait un reproche et que nous ne prétendons point excuser. Il faudrait ajouter pourtant que ce scepticisme mi generis n'avait rien de la cruauté familière à Swift ou à La Aochefoucauld, qu'il tenait plutôt de la compassion un peu railleuse que suggéraient à Horace ou à Montaigne les sottises de la pauvre humanité. Un pareil scepticisme est encore un des modes de la

pitié. Au reste ce doute ironique, promené sur tous les sommets de ce monde, s'arrêtait à la vertu simple et pour ainsi dire anonyme. Celui qui se défiait de toutes les saintetés d'ostentation qui remplissent l'histoire redevenait confiant comme un adolescent devant une humble veuve ou un pauvre érudit. Il savait distinguer la vertu dans la vie privée, il savait également la reconnaître dans la vie des peuples. Rappelons-nous Vhistoire de Port-Boyal.

Peut-être devons-nous introduire ici l'une des réserves que Sainte-Beuve suscite dans notre esprit. Ayant perdu la foi aux hommes, ce qui peut parfaitement se justifier, Sainte-Beuve avait en même temps perdu la foi aux idées. Séparons-nous de lui sur ce point autant quïl est juste de séparer les idées des hommes. Idées, divines Idées, vous êtes telles que Platon vous a vues, menant des chœurs éternels audessus des tumultes humains, vierges de nos ambitions et de nos passions, pures et sublimes. Seuls en usurpant votre nom qu'ils profanent, seuls les hommes sont coupables. Idées, vous êtes éternellement innocentes. C'est à mon sentiment la vraie lacune de l'intelligence de Sainte-Beuve que de n'avoir pas attaché son amour à quelques-unes de ces Idées impérissables dont la contemplation repose et rassérène.

En dehors de cette réserve et d'autres encore que nous pourrions stipuler sur les variations politiques, philosophiques et religieuses de Sainte-Beuve, trop fréquentes pour ne pas indisposer les esprits affer-

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mis dans leurs convictions, nous avons vu qu'il y avait beaucoup à louer et même à imiter dans sa conduite de philanthrope et de zélateur des nouveaux écrivains. D'autre part on ne saurait trop rendre justice au multiple talent de l'historien littéraire, du critique si compréhensif, du romancier délicat, du poète parfois exquis. Nous n'avons pas le loisir d'insister ici sur son œuvre, mais nous aimons encore à recommander, pour la faire bien comprendre, le livre de M. Jules Levallois. Le premier il a jugé vraiment l'écrivain avec étendue et profondeur ; car le premier il a étudié les procédés littéraires de Sainte-Beuve sur lequel tant d'études superficielles avaient été tracées. Quand on a lu ces pages méditées. Ton prend en pitié le rapide travail de Gustave Planche sur le même sujet et l'improvisation de Lamartine dans ses Entretiens et tant d'autres essais de même fabrique. Voilà tout au contraire la véritable analyse d'une œuvre et d'un talent, l'analyse patiente, sagace, complète.

M. Levallois a surtout apprécié le poète avec autant de finesse que de nouveauté. Pour lui comme pour nous, Sainte-Beuve n'est pas assez haut placé parmi les chanteurs de ce siècle : pour lui comme pour nous, Joseph Delorme reste la principale et plus remarquable œuvre poétique du maître. Les Consolations, malgré tous les beaux vers qui les parsèment, ne sont à côté qu'un livre de transition dont le succès général ne prouve pas son excellence ; car, pour être

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accepté sans eontest6 par la société mondaine et bourgeoise, il faut sacrifier singulièrement de son originalité, sinon de ses convictions dt toute sorte.

Joseph Delorme demeure une œuvre personnelle et hardie ; les Consolations^ malgré la portion dlndividualité qui s'y trouve, malgré le talent qui n'y manque pas, nous semblent une œuvre de parti-pris. Corriger TeAFet d'un scandale, atténuer par les teintes grises une couleur trop crue, telle est par trop visiblement l'intention de l'auteur. Les Consolations du reste à leur date ont pleinement réussi, beaucoup plus que ne le croit M. Levallois, même dansle monde romantique. Sur ce chef il est mal informé. Pour le grand public elles n'ont fait que porter plus haut Sainle-Beuve. C'est l'insuccès des Pensées d'août qui a tout englouti, tout noyé. Les sonnets et notes d^Amaitry y Tecneil d'une exécution si rafjBinée, n'ont pu remédier à cette chute des Pensées d'août. Et maintenant Sainle-Beuve n'est guère estimé comme poète que des seuls lettrés de profession. C'est une injustice criante.

Les vrais connaisseurs ne s'y sont jamais trompés. De Gautier à Baudelaire, de Banville à Saint-Viclor, ceux qui savent juger ont reconnu en Sainte-Beuve non seulement un artiste d'une rare curiosité, mais un inventeur en poésie, un grand novateur. Ces élégies de Joseph Delorme, qu'on ne lit plus assez, ont tout simplement en France, auprès de la poésie héroïque des âges anciens ou daa générations nou-

velles, créé la poésie de la vie réelle que les Lakiste? avaient établie en Angleterre. Lu premier Sainte-Beuve demanda Tinspiration et Témotion è des scènes et à des incidents de la vie bourgeoise, populaire, domestique. Le premier il donna droit de cité dans l'art aux humbles et aux ignorés. Tentative des plus neuves et des plus hardies, audace de précurseur que les romantiques avaient bien comprise, mais que depuis on a trop perdue de vue et de souvenir. Disons-nous que sans Joseph Delorme et son initiative, ni les Intérieurs qui suivent Albertus^ ni Marie, ni les Fleurs du mal, ni plus près de nous les tableaux familiers d'Armand Renaud, d'Eugène Manuel, de François Coppée, ne se seraient produits peut-être dans notre pays trop exclusivement amoureux de la pompe, de la rhétorique en fait de poésie comme pour tout le reste. Sainte-Beuve rompit Tétiquette et fit acte de révolutionnaire en littérature : après lui plus de sujets roturiers. Les maîtres des cérémonies de l'ancien régime poétique ont pu lui dire, tout comme le chambellan au ministre patriote Roland : « Eh quoi, monsieur, pas de boucles aux souliers de votre Muse? » Pas de boucles, oui vraiment, et voilà pourquoi la muse de Joseph Delorme court d'un pied agile, non pas aux cimes du Parnasse, mais par les allées, sur les quais, dans les vieux faubourgs, pour la première fois visités par l'Idéal. Car il ne f^ut pas méconnattre l'idéalisme profond de cette

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poésie et la science de la forme qui relève les sujets adoptés par Sainte-Beuve. Nous n'avons affaire ici ni au réalisme vulgaire ni surtout au naturalisme brutal. La franchise s'allie à la distinction dans la langue excellente de Joseph Delorme. Nous aimons encore ce livre pour l'évidente sincérité du fond. La mélancolie était alors répandue comme une contagion. Cette contagion a fait trêve, mais le mal n'a pas cessé de se désigner des victimes, et ces victimes retrouveront leur malaise dans ces pages dépositaires des plus douloureuses émotions. Nous croyons qu'il y aura toujours des âmes mélancoliques et qu'à ces âmes s'adresse et répond directement la plainte du pauvre étudiant qui n'est autre que Sainte-Beuve sous un pseudonyme.

On a pu se demander comment Sainte-Beuve était devenu critique et seulement critique de poètes en vue et en pleine lutte. La cause de la poésie romantique à gagner a fait de Sainte-Beuve un critique de combat; la cause gagnée, il est devenu critique de profession mais de vocation aussi ; car le critique était en germe dans ses poèmes de réflexion et d'analyse. Comment le même Sainte-Beuve se sépara-t-il des Romantiques, ses frères d'armes? Les excès des disciples contribuèrent à l'éloigner et d'autres divergences qu'il ne nous appartient pas de scruter. De toute façon on peut se déclarer indépendant sans se montrer hostile. Sainte-Beuve ne l'a pas assez compris. Il nous semble qu'en se donnant

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au monde officiel vers 1837 il a beaucoup aliéné de sa liberté. Ses derniers Portraits contemporains trahissent tant de gène et d'embarras que, pour parler des poètes uniquement, ses Nouveaux lundis viennent contredire tous ses jugements de cette époque. La dépendance, de quelque nature que ce soit, est mauvaise aux critiques. Combien ont perdu leur autorité par leurs attaches de coterie ! Ce n'est qu'en s'affranchissant que Sainte-Beuve a trouvé ses meilleurs jugements, les plus sincères, les plus décisifs. Que de fois ses relations l'ont-elles entravé! Que d'études faussées de 1830 à 1857 par sa connivence avec la politique impériale ! Quelques-unes de ces causeries du Constitutionnel ne sauraient être appréciées avec trop de sévérité ; car elles s'attaquaient à des vaincus, royalistes ou républicains, mis également dans Timpossibilité de se défendre, à des vaincus tels que M. Thiers, M. Villemain, M. Duvergier de Hauranne, M. deRémusat. L'article des Meçrets est une des mauvaises actions que la plume ait commises. Sur le tard Sainte-Beuve a su faire oublier cette désastreuse campagne du Constitutionnel oîi il juge Condorcet comme aurait pu le faire Martinville ou Richer-Serisy. Il a, vers la fin de sa vie, parlé au Sénat du second Empire, écrit au Temps en homme libre, en homme courageux. Il paya sa collaboration au journal de MM. Nefftzer et Schérer par la perte de l'assiduité qui lui était la plus chère. Il y a parfois de l'héroïsme à sacrifier une précieuse

amitié. A vrai dire Sainte-Beuve s'est trompé avec une partie de la Société française ; il a pu $tre indisposé contre les institutions parlementaires par les fautes des uns et des autres, mais mieux eût valu pour son honneur qu'il ne fût pas dans un trop grand nombre de ses Causeries instrument de règne et « muse d'État».

Pour nous résumer, Sainte-Beuve a été Fun des hommes supérieurs de notre temps et nous lui devions une place dans noire galerie. Muni d'une érudition aussi flexible que profonde, d'un sens littéraire des plus fins, il a su, après s'être prouvé novateur en poésie, se montrer inventeur en critique et en histoire littéraire. Juge du passé, selon nous, il reste sans égal ; juge du présent, il risque de perdre beaucoup par les passions personnelles ou politiques qui se sont mêlées à ses enquêtes contemporaines. Homme bienfaisant dans sa vie privée, vif dans ses ressentiments, mais plus d'une fois génér reux et capable d'affections tenaces, il se fût élevé plus haut dans la sphère morale, s'il eût déployé plus tôt la vaillance des opinions. Trop de coquetteries avec les jansénistes, les protestants, les néo-ca- Iholiques^ ont longtemps dissimulé ce qui resta le fonds même de son être, l'attachement à la tradition de l'Encyclopédie. Le courage de ses doctrines ne lui vint que dans sa dernière saison à la tribune du Sénat, et ce courage l'honore plus sûrement que des compromis de langage et des concessions menson-

gères. Personnellement nous tenons à gloire d'être spiritualiste, comme les grands déistes du XVIII" sièr.Ie et de la Révolution, mais nous ait;Qons mieux Sainte-Beuve s'avouant disciple de Boulanger et de Dupuis et le déclarant avec netteté qu'un habile dilettante rusant avec toutes les opinions. Incrédules ou croyants, positivistes ou métaphysiciens, orthodoxes ou libres-penseurs, seuls les hommes convaincus et loyaux softt dignes de servir d'exemple. Sainte- Beuve ne saurait prétendre à cet honneur dans Tordre des idées morales ; il y faut une vie entière ; mais, outre les qualités que nous avons revendiquées pour son caractère, on ne peut récuser sa sincérité dans les premières et dernières années de son existence. Nous n'avons pas besoin de dire combien nous sommes contraire à son école philosophique, mais cette franchise suprême nous rallie à sa mémoire. Dans l'ordre intellectuel l'auteur des Lundis demeure du reste un guide incontestable. S'il est encore un temple du Goût tel que le rêvait Voltaire, nécessairement élargi, mais toujours inaccessible aux profanes, Sainte-Beuve doit nous apparaître sur le seuil non loin de Huet et de La Bruyère, entre x\ndré Chénier et Joubert.

MIGHELET

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