Robert de Bouvières : La, Vie de M""^ Chénier : lettres
grecques, Paris, 1879.
tarder à écrire au ministre de la Marine Féloge le plus grand de son compatriote. « L'expérience, dit-il, que j'ai faite de ses talents, de son discernement, me le fait regarder comme le négociant le plus consommé de cette Echelle. Il est plus au fait qu'aucun que j'aie vu ici, des lois et des usages des Turcs. »
Ce n'était donc pas, l'ambassadeur du roi l'atteste, un Ottoman adoptif du genre de M. Jourdain, ce lucide et clair Français, d'une jeune et vive intelligence, à qui rien n'échappait d'une civilisation si différente de celle à laquelle il avait été accoutumé dès Tenfance. Des qualités si rares d'assimilation, une expérience si précoce jointes à une séduction toute naturelle du cœur ajoutaient si bien au caractère deChénier qu'Elisabeth Santi Lomaca ne résista pas longtemps à toutes les instances de sa tendresse. En 1755 elle consentit à devenir M"' Chénier. Pendant dix ans, ces époux modèles habitèrent ainsi sous le plus beau des cieux, devant la plus fastueuse des mers ; leur existence, durant ces dix années d'amour et de bonheur, fut douce et paisible. L'on ne dit point si, comme dans Candide, leurs serviteurs, pareils à Cacambo, allaient « vendre des légumes à Gonstantinople » ; ils devaient, bien au contraire, aller en acquérir, et de ces confiseries, de ces amandes-pistaches,
LOUIS CniiNI!-R
de ces grenades pourpres qui enchantenl le goût dans ces beaux climats ! Dans leur maison à l'ombre, sous les figuiers verts, ce fut tout une jeune el nombreuse famille qui commença de croître, embellissant de rires, de chants et de l'espoir j avénile de vivre, des jours tissés, comme ceux des califes des contes, de joie, de paix et de lumière. Quatre jeunes fils, nés à peu d'intervalle les uns des autres: Constantin-Xavier, Louis-Sauveur, André-Marie, Marie-Joseph, enfin une ftlle appelée Hélène ne tardèrent point à faire de cette famille Tune des plus considérables de la colonie française de Gonslanlinople. Les ressources, forcément limitées, auxquelles Louis Ghénier était réduit du côté du commerce^ ne pouvaient plus suffire à des charges si lourdes. Le négociant pensa que la diplomatie pourrait aider peut-être, avec plus d'avantage, à l'affermissement de sa situation. Le poste de chargé d'afCaires, qu'il ambitionnait depuis quelque temps déjà, apparut dès lors, comme Tun des principaux auxquels il fût en droit de prétendre ; la promesse d'un avenir plus large, d'une fortune meilleure ressortait, pour lui, de ces fonctions de confiance ; mais, il en était dans ce temps-là comme du nôtre : ce n'était pas toujours au talent qu'allaient les emplois et, bien que Louis Ghénier fût, « plus au fait qu'aucun des lois et
150 PORTRAITS DE SENTIMl-NT
usages des Turcs », il se vit préférer, dans Tattribulion du poste de chargé d'affaires, le consul du roi à Smyrne, M. Peyssonnel.
L'appui de M. de Vergennes, le nouvel ambassadeur de France près la Porte, quelque efficace qu'il devînt par la suite, ne fut pas suffisant à vaincre les résistances qu'éprouva Chénier. Celui-ci aspira, près de dix ans encore, ainsi que lui-même l'a écrit un jour « à la gloire de recevoir les ordres du Roi ». Dans l'impatience d'aboutir, et quelque regret qu'il y eût, pour Elisabeth, à quitter le pays de sa jeunesse, il fallut bien que sa famille acceptât de suivre M. Chénier en France.
Alors Constantinople offrait, plus qu'aujourd'hui encore, son décor le plus pittoresque et le plus vivant. Les vues qu'en a prises à Tépoque le chevalier Favray sont embellies du côté de la mer de tous les aspects des mosquées, des minarets, des jardins, des quais, de l'animation des galères, de celle des caïques à rames fendant l'eau du Bosphore. Un instant, M°' Louis Chénier, avant de monter à bord du navire français, contempla encore cette mer admirable, ce ciel sans défaut, ces maisons paisibles, ces arbres et ces murs de Byzance que devait chanter un jour le plus malheureux de ses enfants. La lumière orientale, en perçant ses voiles, l'en-
veloppait toute de sa tiède haleine ; mais M""' Ghénier refoula ses larmes ; elle pensa que le sacrifice qu'elle faisait de ses souvenirs, de sa famille et de sa patrie allait aider à l'établissement de son mari, à Tavenir — bien lointain encore — de son fils Marie-Joseph et de son fils André.
Louis Ghénier ne demeura pas en France plus de deux ans auprès de sa famille. Les instances de M. de Vergennes, celles que lui-même avait renouvelées souvent aboutirent enfin. Le roi, reconnaissant, dans un tel sujet, les aptitudes qu'avait vantées M. des Alleurs, venait, en le nommant son ambassadeur auprès de Tempereur du Maroc, d'accepter enfin ses services. S'arrachant aux plus doux des liens, à la plus affectueuse des familles, Louis Ghénier s'embarqua à Brest, abord du bateau rUnion au mois d'août 1767. M. de Bonnières nous dit que le nouvel ambassadeur était accompagné dans sa mission par le comte de Brugnon, « chargé de négocier la paix avec Fempereur du Maroc dont les corsaires autorisés incommodaient notre commerce dans la Méditerranée ». Les rapports de Louis
Chénier avec le comte de Brugnon furent des plus satisfaisants ; il ne fallut pas trop de l'expérience que Tun avait acquise du caractère des Maures ni de la valeur diplomatique de l'autre pour obtenir le rachat de cent quarante-huit esclaves non plus que pour aboutir avec l'Empereur à une conclusion « aussi distinguée que solide du traité de paix ». « En partant, le comte de Brugnon laissa au consul général la liberté du choix de sa résidence. L'Empereur eût désiré le voir à Mogador ou à Larache,mais les avantages de proximité et de salubrité amenèrent Louis Chénier à préférer Salé *.»
La Géographie dédiée à M^'* Grozat, en nous apprenant que la ville de Salé avait, vers ce temps-là, « des habitants corsaires », laisse à supposer que ce séjour n'était pas sans inconvénient du côté de la mer ; mais la considération dont était entourée, jusque dans ces parages, la réputation du roi de France était encore si grande que Tambassadeur n'avait rien à redouter des sujets du Sultan.
Dans sa correspondance diplomatique, conservée au ministère des Affaires étrangères, aussi bien que dans les Recherches historiques qu'il a faites sur les Maures % Louis Chénier n'a