SUITE
La mort de mon père et de mon frère, la dispersion de mon héritage dont j'avais engagé une partie dans le Système, les voyages et les aventures, enfin mon indifférence à écouter les sages conseils de Tiberge m'avaient replongé à nouveau dans le malheur. Le souvenir de Manon me suivait toujours et, quoi que je fisse pour le rejeter dans le passé et l'éloigner de moi, il m'accompagnait dans toutes les actions où je cherchais l'oubli de ma jeunesse. Les maux sans nombre qui m'avaient accablé depuis mon retour dans la Picardie n'avaient pu arracher de mon cœur une image que les années n'avaient point pâlie et des traits que je continuais secrètement d'adorer.
Quoi que j'entreprisse pour relever mes affaires, quelque résolution que j'adoptasse au sujet de ma conduite, Manon était toujours de moitié dans mes projets ; mes actes les plus secrets étaient guidés par elle, et il n'y avait rien qui ne survînt dans mon existence à quoi elle n'eût part autant que dans le passé. Le temps, qui met un terme aux revers les plus grands, n'avait eu aucune action sur les miens ; loin d'en di-
minuer ramertume, il retendait au contraire en la prolongeant. Les nouveaux événements de ma vie, sans atténuer la mémoire de ceux d'autrefois, en rendaient le souvenir plus aigu dans mon coeur. Ainsi, chez un soldat qui a fait plusieurs fois la guerre, les récentes blessures n'effacent point les anciennes mais leur communiquent une acuité qui en réveille le mal.
Le spectacle de la mer était le seul plaisir que mon accablement me permît de goûter encore. Il me semblait, à mesure que je quittais les terres et gagnais la côte, que toute la distance qui me séparait de ma chère morte diminuât un peu ; mais le murmure du vent et le mouvement des vagues qui venaient gémir en touchant les dunes me jetaient hors de moi. Pour un peu, sans me retenir à la vie, je fusse entré dans les flots, j'eusse battu des mains en appelant Manon, j'eusse cherché à gagner l'Amérique à la nage. Mon extrême faiblesse et le feu de mon délire m'empêchaient chaque fois de quitter le rivage ; la raison, en reprenant peu à peu possession de mon être, me reprochait mon acte ; mais, d'autres fois, je n'étais pas le maître de mon mal ; je m'emportais contre le destin aveugle, je montrais le poing à la mer, je la piquais de mon épée et l'excès de ma fureur exerçait sur moi un ravage si grand que, mes
dernières forces n^ résistant pas, je tombais, inanimé, devant l'étendue. Il m'arriva ainsi, maintes fois, de m'endormir ; mais Tembrun du soir ou la fraîcheur de l'eau me réveillaient toujours. D'abord je me dressais en me portant à moitié sur un coude ; je tendais l'oreille ; chaque flot, en venant mourir à mes pieds, me semblait un appel de Manon. Je me penchais sur ma couche de sable ; mes tempes battaient, mes jambes fléchissaient sous le poids de mon corps et je cherchais le désert comme si j'eusse été en Amérique. «Où est Manon, disais-je alors ? Où est ma chère maîtresse ? » Et il me semblait que je n'avais plus à la main qu'un tronçon d'épée et une petite gourde ainsi qu'au moment de l'affreux réveil où Ton me ramena blessé au Nouvel-Orléans. Mais le bruit des mouettes qui me frôlaient de leur aile ou le gémissement du vent qui courbait les arbres à une grande distance me répondaient seuls. Je reprenais aussitôt conscience de mon état ; je secouais mon manteau, je ramassais mon chapeau et mon arme et je suivais le rivage en regagnant Calais. 11 m'arriva, un jour que j'allai errer ainsi vers la citadelle, de me buter sur la Place, au bas de la Tour du Guet, à un homme corpulent, d'aspect ecclésiastique, portant un petit bagage et qui me semblait arriver par le côté du port
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OÙ Ton vient d'Angleterre. A peine l'eussé-je touché que ce passant pressé se tourna vers moi et me dévisagea. A sa taille, à son air toujours bon et placide, à tout le rayonnement de son beau et franc regard, je reconnus M. l'abbé Prévost. Un moment s'écoula que l'abbé passa à retrouver mes traits à moitié effacés par le temps et les larmes :
— Mon pauvre chevalier, me dit-il de sa voix toujours compatissante, est-ce bien vous que je vois là ?
— C'est bien moi, mon bon père.
Je lui donnai ce nom de père tant il me sembla que je n'avais jamais eu au monde d'autre père plus digne de ce nom que celui-ci. En même temps je me jetai sur lui, Tembrassai étroitement, le serrai de mes bras, Tinondai de mes pleurs.
— Venez, mon enfant, me dit-il avec une douceur infinie. Venez ; allons au Lion d'or.
C'était la petite hôtellerie où M. Tabbé Prévost descendait d'ordinaire en arrivant de Londres. C'était là que j'avais fait, à ce bon prêtre, quelques années auparavant, au débarquer du Havre, la confession de ma vie. J étais tout ému à l'idée de me retrouver, après un si long temps, dans le même lieu, avec le même homme.
M. l'abbé Prévost connaissait la mort de mon
père ; mais il ignorait celle de mon frère et il apporta beaucoup de compassion à l'entendre. Il voulut être instruit ensuite de ce qu'il était advenu de Tiberge.
— Vous savez, lui dis-je, quel fut son dévouement. Les preuves éclatantes qu'il me donna toujours de son affection sont demeurées et demeureront toujours gravées dans mon cœur. Elles se sont manifestées avec tant d'éclat au moment du départ et de la mort de Manon que je n'ai pas à en refaire le récit ici. L'amitié de Tiberge est si exceptionnelle, elle est si entière et si admirable que je n'en connais pas de plus sublime au monde. Vous savez — n'est-ce pas — que nous revînmes au Havre ensemble et qu'il prit le parti de rentrer à Saint-Sulpice tandis que j'adoptai celui de venir ici. Le plan de Tiberge était que je m'arrangeasse pour le mieux avec mon frère relativement aux biens que mon père avait laissés en mourant. Je devais, à l'issue de ces démarches, venir le rejoindre à Paris. Il eût obtenu mon pardon de Saint-Sulpice ; je fusse rentré sous ses ordres dans la Compagnie et la voix du bien, de la vertu et de la piété se fût fait entendre à nouveau en moi. Mais, mon père, voilà bien mon sort ! Et vous allez juger de mon indignité. A peine arrivai-je à Calais que l'accueil glacial que mon frère me fit
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me déconcerta. Il y eut même, entre nous, une querelle assez vive où il employa pour me mortifier les pires allusions. Il me fit de ma vie un tableau effrayant, me compara à Tenfant prodigue et me dit que, moins heureux que lui, je revenais au bercail après que mes désordres avaient fait descendre mon père au tombeau. L'accablement dans lequel m'avaient jeté les maux que j'avais soufferts depuis plus de trois ans avait complètement ruiné ma santé. Je n'étais pas en état de lui répondre ; mais à peine eut-il remis dans mes mains le dépôt de mon héritage et m'eut-il quitté en m'outrageant encore, qu'une espèce de révolte m'anima contre lui, contre les miens et aussi contre l'argent qui me venait d'eux. « Ainsi, disais-je, voilà comment me reçoivent ces barbares. Ils ont fait mourir Manon en l'envoyant en Amérique ; j'ai failli mourir auprès d'elle. Jamais amants ne connurent un destin plus atroce ; et, maintenant que je suis revenu chez mon père, on me raille, on m'attaque et l'on m'accuse presque d'avoir fait périr un vieillard de douleur ! » L'argent que mon frère m'avait remis m'apparut dès lors comme le prix honteux qu'on faisait de mes vices. J'en pris une espèce d'horreur et je ne pensais plus, dans l'extrémité où m'avait porté une si vive injustice, qu'à dilapider
ces fonds exécrés. Je fis aussitôt deux parts de ma petite fortune. Je plaçai la première aux mains d'un banquier qui devait la faire fructifier dans le Système. Et je partis avec l'autre à IraversTEurope. Je vis successivement les Flandres, l'Angleterre, la Hollande et un peu de l'Ai" lemagne. Hélas ! je ne goûtai le repos dans aucun de ces lieux. Les amis que j'avais ne me conservèrent leur affection qu'autant que j'eus d'argent à leur donner ; et, pour mes maîtresses, elles furent si vénales que je ne puis même pas vous en parler aujourd'hui sans dégoût. « Ah 1 disais-je à part moi, souvent, au cours de ces voyages^, malheureux errant ! Le monde est désormais dépeuplé pour toi. Où que tu portes tes pas, Tingratitude et la félonie accueillent ta venue. Il n'était qu'une Manon ! Il n'est qu'un Tiberge ! Hélas Tune est morte et tu délaisses l'autre!» Ainsi que vous pouvez voir, je ne mis que peu d'années à disperser mon bien à travers le monde. N'ayant plus que quelques centaines de livres en ma possession, je résolus de quitter Francfort, où j'étais allé échouer dans le moment, et de revenir ici pour y reprendre l'autre part d'argent que j'avais placée. Hélas ! dès que j'arrivai,je connus l'étendue du désatre nouveau qui fondait sur moi. Le Système avait semé la ruine dans le royaume ; des milliers de famil-
les étaient plongées dans la misère ; Law s'était enfui emportant l'argent de mon banquier et des autres 1 Me voici à nouveau aussi pauvre qu'au moment où vous me vîtes jadis dans Passy et où je voulais vendre mon cheval pour accompagner à pied, de Paris au Havre, la charrette qui emmenait Manon avec les filles de joie.
M. l'abbé Prévost, durant toute cette confidence, n'avait cessé de m'entendre avec attention ; il me fit remarquer, avec cette douceur qui est un charme chez lui, que rien ne lui semblait aussi désespéré pour moi que j'avais le tort de croire.
— Il vous reste Tiberge, dit-il, et c'est un grand bien. Mon ami, quittez ces lieux funestes et qui ne conviennent pas à un homme aussi bouillant que vous. Gagnez Paris où je vous mettrai en état d'aller. Voyez Tiberge. Exhortez-le à vous entendre et à vous pardonner. Enfin, croyez-moi, rentrez à Saint-Sulpice ; les exercices d'une sévère piété, le repos et la prière agiront en vous. Le grand évèque d'Hippone et M. de Rancé ne se sont pas réconciliés avec Dieu dans d'autres conjonctures que celles qui vous occupent.
— Hélas ! mon père, lui avouai-je alors, ce sont de grands exemples et un grand réconfort que ceux que vous m'offrez. Mais mon mal du-
rera autant que ma vie et il n'est pas de pouvoir qui puisse m'arracher du souvenir qui m'oppresse. Dieu ne brillera jamais d'une foi assez vive dans mon cœur pour effacer limage adorée que Manon imprima en moi avec son dernier souffle.
Le front de M. Fabbé Prévost se rembrunit à ces mots d'un amant idolâtre ; je craignais de l'avoir blessé en plaçant Manon à côté de Dieu sur mes lèvres. Mais cet excellent homme avait trop de bonté ; il était trop bienveillant pour s'étonner de la fidélité d'une passion à qui le temps et la mort n'avaient rien ôté de sa puissance.
— Il est vrai, chevalier, me dit-il avec une indulgence vraiment consolante, que votre infortune doit trouver un adoucissement à repenser à celle qui en est la cause. J'ai bien vu des filles et d'aussi tombées. Je n'en ai jamais rencontré dont le sentiment fût plus sincère et les larmes plus vraies. Il y a une belle constance à aimer par delà la mort et vous le faites avec une fidélité dont tout le prix éclate à mes yeux. — Monsieur l'abbé, répondis-je en comprimant à nouveau mon cœur, Manon était adorable ; et sans les écarts d'une fortune si changeante, elle eût été une bonne épouse et une mère heureuse. Ah l que mon père, au lieu de
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la frapper de ses rigueurs, n'a-t-il voulu l'accueillir comme sa fille ? Elle et lui ne seraient pas morts d'éloignement et de douleur !
Je vis à ce moment que M. Tabbé Prévost témoignait du plus vif chagrin à m'entendre. Hélas ! je ne pensais pas qu'en parlant de mes malheurs, c'était aussi le souvenir des siens que j'avivais.
— Mon fils, me dit-il, avant que j'eusse saisi toute la portée de son discours, vous ne fûtes point seul à souffrir ; laissez un homme d'âge mêler ses larmes aux vôtres. Mon destin, sans être aussi rigoureux, a connu le chagrin et les suites funestes qu'un amour malheureux amène après lui. L'instabilité de mon humeur ne me maintint pas toujours dans l'état ecclésiastique ; vous savez que j'entrai au service et portai les armes ; mais ma nature douce aimait peu la guerre. Je revins aux Pères Jésuites ; puis mon inconstance m'amena à voyager. J'allai en Angleterre et aussi en Hollande. C'est à La Haye que je vis pour la première fois ma maîtresse. Je n^ose point dire devant vous que jamais femme fut aimée autant ; mais il est bien vrai que, dès ce moment, ma vie fut changée et passa de la méditation et de la crainte de Dieu au goût des chiffons, du jeu et des soupers. Ma maîtresse, comme la vôtre.
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n'aimait rien au monde autant que le plaisir. Hélas ! Le plaisir Ta perdue, et, la perdant, m'a perdu avec elle. L'amour et la faiblesse que j'éprouvais pour cette femme charmante ont causé ma ruine et mon désespoir. Les embarras de mon état et les inextricables difficultés d'argent où ses excès ne tardèrent point à m'amener avec elle l'obligèrent à me quitter. Je résolus de voyager à travers TEurope ; mais, comme vous, j'errai sans repos et aussi sans plaisir. Je trouvai enfin quelque apaisement en Angleterre et, sans le souci de rentrer en grâce près de mon ordre et d^'expier mes torts dans la retraite d'un cloître, il est probable que je fusse demeuré à Londres. Mais, chevalier, je suis coupable autant que malheureux ; ce n'est qu'en rentrant dans le devoir, en faisant ma paix avec l'Eglise et avec les hommes que le passé pourra s'effacer de mon cœur...
— Mon père, répondis-je, l'aveu que vous venez de me faire avec une confiance si grande et un si sincère accent de vérité m'afflige autant que s'il s'agissait du récit de mes maux propres. L'expérience de l'âge et le discernement d'une carrière déjà longue ajoutent un grand poids à tout ce que vous dites. J'admire qu'ayant tant souffert vous n'ayez pas plus gardé d'amertume et de haine contre les hommes.
— C'est, mon fils, me dit M. Tabbé Prévost, que mon sang est moins vif que le vôtre, mon cœur plus mesuré ; Tàge, à défaut de vertu, y a tout apaisé ! Enfin, ajouta-t-il avec un accent vraiment paternel et qui me bouleversa à nouveau jusqu'aux pleurs, je n*ai pas vu la mort frapper ma maîtresse dans mes bras ; ce n'est que l'ingratitude qui me l'a fait perdre; et il y a une distance de mon mal au vôtre !
— Non, non,fis-je alors avec émotion. Quoi que vous dissiez, mon père, il y a un très grand rapport entre nous ; le mal est le même qui vous frappe et qui m'accable. Ah 1 que ne pouvons-nous, en mêlant votre sort et le mien, essayer ensemble, sinon d'oublier, au moins de diminuer Tacuité de ce mal cruel qui nous ronge...
Ma proposition ne surprit pas M. l'abbé Prévost. Il y répondit avec une grande fermeté et une grande droiture.
— Mon cher chevalier, me dit-il, j'entends bien l'offre que vous me faites avec désintéressement. Dans l'état où je suis, rien ne m'est plus sensible ; mais ne risquons-nous pas, en mêlant nos regrets, d'en accroître le nombre ? Appelons-en à Dieu ; revenons à la règle ; il n'y a qu'en rentrant dans les ordres que nous risquions de trouver le repos auquel nous aspirons avec tant de force tous les deux.
Il se leva au même moment. Le repas était fini ; il remit son manteau, en tira une bourse assez pleine et me Toffrit comme un témoignage nouveau de son amitié.
— Partez dès demain pour Paris, me dit-il. Allez à Saint-Sulpice. On y professe un grand respect de Dieu ; le nom de M. Olier guide avec une foi aussi vive que jadis l'esprit de ces messieurs. Allez, mon fils, allez ! En retrouvant Tiberge vous retrouverez un frère. Pour moi, mon enfant, je vais retourner à mes Pères. Mais, il me faut porter auparavant des commissions de Londres que j'ai pour Bruxelles. Nous nous reverrons à Paris et nous parlerons encore, mais en les déplorant, sur les aventures qui nous sont communes.
A ces mois, je me jetai au cou de l'abbé ; j'acceptai ses offres ; je lui jurai de le revoir bientôt, et, c'est sous l'empire d'un espoir aussi doux, dans le bonheur d'une effusion si mutuelle et si vive, que nous nous séparâmes et gagnâmes nos chambres.
Toutes les émotions par lesquelles je venais de passer avaient douloureusement retenti dans mon cœur. Je ne m^endormis que fort avant dans la nuit, occupé de méditer sur la conversation que j'avais eue avec l'abbé, pensant à ■Manon que j'avais perdue, à Tiberge que j'allais
revoir et à cette nouvelle vie à laquelle j'aspirais de tout le pouvoir des forces qui restaient en moi. Enfin le sommeil me prit ; mais, j'étais si las et mes membres rompus aspiraient à un repos si grand et si prolongé que, quand je m^'éveillai le lendemain au jour, le coche de Bruxelles avait quitté le Lion d'or, emmenant M. l'abbé Prévost. Il ne me restait plus qu'à attendre celui d'Amiens. A peine parut-il que je m'y jetai avec empressement. Mon bagage n'était pas lourd ; quelques bardes^ mon épée, mon manteau et la petile traduction du IV« livre de V Enéide que j'avais faite autrefois quand j'étais en captivité chez mon père, étaient les seuls souvenirs qui me restassent de tous les biens que j'avais eus ; je les plaçai près de moi, dans le fond de la voiture ; je m'accommodai de façon à me tenir à Técart des indiscrets, et, le coche ayant commencé de rouler hors de l'hôtellerie, je me penchai un moment aux vitres. Je vis encore une fois la place, la vieille tour du Guet, le port avec les navires ; et, un instant encore, j'aperçus la mer. Le regret de m'arracher de ces bords où je m'étais nourri si souvent de mon chagrin se fit jour à cette vue dans mon cœur. « Retrouverai-je jamais, me dis-je à moi-même, un lieu plus sauvage et qui convienne mieux à mon désespoir ? La solitude est toute la consolation
des amants et rien ne répond mieux qu'elle à la douleur. » Cette pensée fut la seule qui me vint en quittant Calais. Ce n'est que quand nous fûmes sur la route de Boulogne que je compris la portée de la résolution que j'avais prise ; chose presque incroyable, Tidée de mon départ et de toutes les circonstances qui allaient s'en suivre commença seulement de m'occuper ; je m'y absorbai au point que tous les menus épisodes de route me laissèrent à peu près inditlérent. Ce n'est que beaucoup plus tard, et bien longtemps après que nous eûmes quitté Abbeville que la voix du postillon retentit sur la route annonçant l'approche d'Amiens aux voyageurs.
A ce nom d'Amiens, mon sang ne fit qu'un tour dans mon être. Je chassai ma torpeur ; je me jetai à la portière et vis les maisons, les places et la petite hôtellerie où le coche d'Arras arrivait, dans le moment, en même temps que le nôtre. « Ah 1 Dieu ! Ah ! Dieu, m'écriai-je, estce donc là que je la vis ? Quoi, voilà le coche et voilà l'auberge ! Ah ! Manon, Manon ! Ces pierres ont porté tes pas ; tu as marché sur ces dalles ; c'est là que, pour la première fois, tu es venue à moi, Manon! Kt les pierres, les maisons, la ville continuent d'exister ! Ton amant est là comme au premier jour ; il vit, il respire, il
accourt ; il ouvre les bras, il étend les mains 1 Hélas ! malheureux ; tu n'étreins que le vide ; il n'y a plus de Manon I » La mine égarée et le regard animé de toute cette poussée intérieure de Tamour, je sautai du coche avec une extrême agitation ; j'allais et je venais comme un fou dans la cour de l'auberge et les signes de désordre que je donnais ainsi en public ne tardèrent point d'attirer les regards du maître des postes.
— Monsieur, me dit-il, à ce que je vois, est impatient de repartir.
— Quand le ferons-nous ? lui demandai-je^ d'une manière qui lui laissa supposer qu'il avait deviné mes mouvements.
— Monsieur, me dit-il, c'est le dernier relai ; il faut compter passer la nuit ici, car il est tard; mais, dès demain matin, nous partons au petit jour.
Je feignis de témoigner de mes regrets dans une circonstance à laquelle, dans mon trouble intérieur, je n'avais point pensé depuis Calais.
— Au moins, dis-je,que cela ne soit pas demain plus tard que cinq heures !
Il m'en assura. Je pris mon manteau et mon épée, puis je laissai mon maigre bagage à sa garde. Il m'offrit une chambre, maisj'ensavaisune où je voulais aller. C'était celle où Manon avait passé
la nuit qui précéda sa fuite dans la chaise de poste. J'y volai aussitôt que je pus. L'amour et la douleur, loin de nuire à mes recherches, donnaient à ma mémoire une précision si merveilleuse que je fus, en peu de moments, au logis de ma maîtresse. Il était tard; une lumière brillait à la fenêtre et, de la rue, je voyais aller et venir une fille qui se coiffait pour la nuit. Je restai un bon moment à la contempler ; mais je m'aperçus que la maison n'avait plus d'enseigne et que la porte était close. Il fallut encore m'arracher de ces lieux. « Au moins, dis-je, je veux épuiser ma douleur, je veux revivre toute ma jeunesse en un soir. » Amiens m'était aussi familier que Paris et il me fut facile de retrouver le Collège où j'avais étudié et où j'avais soutenu mes exercices publics devant M. l'Evêque.
« A quoi tient le destin, disais-je, en reconnaissant les bâtiments et les préaux. Un jour de plus vécu dans ces lieux, et Manon passait près de moi sans que je la visse. Un jour! Et je revenais ici, j'étais voué aux ordres I Les passions venaient expirer sur ces murs et ne me pénétraient pas... Ah! pourquoi a-t-il fallu que je quittasse le collège si tôt? Mon Dieu, mondestin était dans vos mains ! Vous l'avez changé • et vous m'avez montré le pouvoir qu'avec un sentiment doux, un air languissant, un teint de
la composition de l'amour on peut exercer sur un cœur. »
Il me fallait une auberge où passer la nuit. Celle où j'avais soupe avec Manon, tandis qu'elle s'était débarrassée de son conducteur et que j'avais éconduit Tiberge, me revint dans l'idée. Je m'y rendis et j'eus la satisfaction vraiment triste et douce d'obtenir de dîner dans la même petite salle où nous avions passé ensemble le premier soir. La vue des mêmes objets qui avaient été témoins des premiers transports de nos êtres m'occupa tellement que je touchai à peine aux mets qu'on me servit. Pendant tout le temps que je fus là, Manon ne cessa d'être continuellement sous mes yeux. Je la voyais avec le même émerveillement que dans la réalité. Elle jouait, elle badinait, elle m'appelait son cousin ; elle était heureuse. Elle disait de cette voix qui me bouleversait entre toutes : « Au moins ne me laissez pas entrer au couvent !» — « Au couvent I Au couvent ! M"^ Manon, répondais-je, cela est-il possible? Non, non, nous fuirons devant ces barbares ; vous me suivrez, mademoiselle, nous irons plutôt au bout du monde... » Alors elle dansait, elle tapait des pieds, elle touchait ma main avec sa main. Elle disait avec une anxiété déjà un peu feinte ; « Ainsi, chevalier, vous ne me laisserez pas l » A ce moment
SUITE AU RÉCIT DU CHEVALIER DES GRlEUX 113
je crois bien que nous ne nous étions pas embrassés encore. Mais cela eut lieu que je n'oublierai pas de tout le temps qui me reste à vivre. Dès lors nous n'avions plus rien à opposer. C'en fut fait de tous les autres projets hors celui de s'en aller et d'être l'un à l'autre. La vie de Manon et la mienne se jouèrent en cette minute avec la divine insouciance des amanls. Tout ce qui est arrivé depuis n'est rien auprès de cela ; c'est cela qui a tout déterminé. Sans cela, ô mon ange ! nous ne fussions pas allés au bout du monde. Je ne serais pas là, tu ne serais pas morte...
Le lendemain, au petit jour, je me dirigeai vers le relai en toute hâte. La nuit avait calmé les élans de mon cœur -, je pensais à Tiberge et j'étais d'une humeur un peu moins bouillante que la veille.
Le coche attelé, les chevaux piaffèrent et nous sortîmes au moment qu'on ouvrait les portes de la ville,
La première fois que j^avais parcouru cette longue route de Picardie c'était aux côtés de Manon. Elle était dans une chaise de poste ; elle se tenait blottie dans le fond pour ne pas s'exposer à être reconnue; parfois elle passait sa main et, bien que je fusse à cheval et suivisse de côté, il m'arriva souvent de presser
cette petite main dans la mienne et de la porter à mes lèvres. Ce voyage, le plus singulier, le plus rapide et surtout le plus nouveau que j'aie fait avec Manon, m'est aussi présent que s'il était d^'hier. Alors, bien que nous nous fussions jetés d'un geste si étourdi à la tête l'un de l'autre, nous ne nous étions vus encore qu'innocemment. C'est seulement à Saint-Denis, nous sentant à une grande distance de nos ennemis, que nous prîmes un peu plus le loisir de nous aimer. Là, pour la première fois, je connus que j'avais une amante incomparable. Jamais fille plus passionnée ne donna plus complètement le témoignage de l'abandon que Manon à ce moment dans mes bras. L'ardeur que nous mettions à nous contempler et à nous chérir était si excessive que ceux qui en étaient témoins en étaient pleins de surprise et d'admiration. Manon était ardente et j'étais fou; il fallut que j'obtinsse tout d'elle. Ah I souvenirs plus brûlants que mon cœur, me consumerez-vous ? Depuis, le temps a passé ; mes cheveux, mes beaux cheveux que Manon aimait tant à coiffer elle-même au miroir, ont blanchi plus qu'à moitié ; mon destin a varié, ma vie a pris une direction douloureuse ; mais mon cœur est toujours mon cœur et Manon y règne avec la même force.
A Saint-Denis l'hôte n'avait pas changé. J'é-
tais ému à un point extrême de le voir et de l'entendre.
— Voilà un homme, pensais-je, qui a vu Manon. »
Un instant, je craignis qu'il ne parlât comme il avait fait une fois devant mon frère : « Ah 1 c'est ce joli Monsieur ! Mais où donc est la petite Demoiselle qui l'accompagnait. Qu'il était aimable ! Qu'elle était charmante ! les pauvres enfants, comme ils se caressaient ! » Je brûlais du désir, pendant que j'étais là, de revoir cette chambre rustique de nos noces où Manon et moi, en nous unissant, avions signé le pacte avec le malheur. Mais, dans le moment que j'allais parler, une force terrible me retint ; une main invisible se posa sur mes lèvres comme pour m'inviter au silence et une voix s'éleva dans mon cœur : « Malheureux, vas-tu dire que Manon est morte ? »
A ces mots, jaillis de ma poitrine, une sorte de honte empourpra mes joues et mon front. Je reculai de douleur, je sortis en hâle et revins prendre ma place dans le fond du coche ; il était temps. Un religieux Récollet, un marchand et quelques dames y entraient comme moi et même un garde du corps de l'aspect de Lescaut dont la vue ne laissa pas, par tous les souvenirs qu'elle éveilla en moi, de m'impressionner. J'a-
vais eu tellement à souflrir du frère de Manon et le conseil qu'il m'avait donné de m'adonner au jeu m'avait été si funeste que j'avais, malgré sa mort, conservé le plus mauvais souvenir de ses services. Le garde du corps, qui me faisait visà-vis, sans se douter de ce que sa présence évoquait de pénible dans ma mémoire, essaya de lier la conversation. Il me dit qu'à voir mon épée et ma bonne mine il ne doutait point que je fusse de qualité. Je lui appris que j'étais chevalier de Malte et que j'allais à Paris pour y prendre du service. Il s'offrit aussitôt de me conduire à ses officiers.
— Nul doute, me dit-il, qu'ils ne tiennent à vous conserver. Vous feriez, monsieur, un excellent commandant aux troupes.
Ces flatteries déplaisantes éloignèrent de moi ridée que j'avais eue un moment de l'interroger sur les suites de la mort de Lescaut ; je répondis que tout le service où je souhaitais d'entrer était celui de Dieu et que je venais pour me présenter au séminaire. A ces mots, le Récollet, qui épiait tout ce que nous disions, se mêla au discours en cherchant à m'amener à son ordre. Justement la nuit venait ; nous étions dans le moment d'entrer à Paris ; nous roulâmes dans le faubourg Saint-Denis ; le couvent des Récollets y est à proximité, au bout de la Foire
Saint-Laurent ; il fallut bien que le religieux consentît de me laisser.
— Cette espèce, me dit le garde du corps, serait infiniment mieux en face qu*au couvent.
En même temps le soldat étendait la main et me montrait Saint-Lazare. Rien ne m'était plus odieux que la vue de cette maison ; il suffisait que je Taperçusse pour penser à tout ce que j'y avais souffert par Tordre de G. M., pour me remémorer tous les détails de ma captivité, jusqu'au coup de feu que j'avais tiré sur le portier au moment de mon évasion. « Que ce coup, me disais-je en moi-même, au lieu d'atteindre un innocent, n'a-t-il frappé le vieux G, M. ? Que n'ai-je étranglé le misérable de mes mains au moment où il vint jusque dans mon cachot me tourner en dérision et m'apprendre qu'il avait conduit Manon à l'Hôpital ? Au moins je ne serais pas rentré au Ghâtelet par la suite ; on n'eût point enfermé à nouveau Manon ; on ne l'eût pas jetée avec tous les traits de la barbarie la plus lâche dans l'indigne charrette qui la mena dans l'exil et, de là, dans la mort I »
La violence de mes pensées m'empêcha de me rendre compte que nous étions depuis longtemps dans Paris ; la vue de Saint-Eustache, qui se montra à moi dans la nuit naissante et l'arrivée du coche au bout de son parcours me tirèrent
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des idées de vengeance qui me reprenaient chaque fois que je cessais de penser à Dieu et à Saint-Sulpice. Le garde du corps descendit de la voiture en même temps que moi.
— Allons, me dit-il, écoutez un ami sûr. Entrez au service. On recrute en ce moment pour les Amériques et c'est une occasion, pour les gens de bonne mine et de valeur comme vous, de devenir officier en peu de temps.
Ge nom d'Amérique me fit tressaillir. L'idée de revoir le pays où j'avais goûté, près de Manon, le plus sûr bonheur de ma vie, m'offrait quelque chose de si séduisant dans la douleur qu^un instant je balançai si je ne suivrais pas cet homme. Mais, pour une fois, la sagesse eut raison de mon cœur. « 11 sera bien temps d'en venir là I ^ pensai-je. Le garde insistait toujours. Tout ce que je pus faire fut de lui demander son nom et son adresse. Il me les donna. Je lui jetai quelque argent et nous nous quittâmes. Partout dans Paris s'allumaient les lumières : déjà il était tard, et je ne pouvais espérer venir frapper à Saint-Sulpice à une heure aussi avancée du soir. Un moment je pensai à aller chez M. de T. dont les bontés pour Manon et pour moi avaient été un adoucissement jusqu'aux derniers jours. Mais nous étions dans le moment de Carnaval, M. de T. devait donner la comédie à ses
amis et il ne me parut pas convenable de préparer mon retour dans les ordres par la dissipation et le travestissement. Je commençai d'errer un peu au hasard. Gomment, sans avoir rien décidé de cela, me Irouvai-je, moins d'une heure après, à l'hôtel de Transilvanie, devant le tapis de jeu et poussant les cartes ? C'est ce que la tyrannie de l'habitude et le pouvoir du mal ont, seuls, le don d'expliquer. Plusieurs des affîdés de la maison étaient encore les mêmes que ceux que j'avais vus autrefois avec Lescaut. Ils ne me reconnurent pas ; mais, le succès de mes coups et ma façon de jouer, qui ne pouvait être connue que d'eux seuls, éveillèrent leurs soupçons. Je tremblai qu'ils ne vinssent à découvrir qui j'étais ; heureusement j'eus assez de force pour dissimuler ; mais je profitai du gain que j'avais réalisé aux dés et au pharaon pour les enivrer. Ceux que je craignais davantage burent plus que de mesure ; et le dégoût de les voir, entre le vin et les cartes, se ravaler au pire degré de l'abjection, réveilla mon honneur et ma dignité. Je sortis en laissant ces êtres vils à leur dégradation. < Au moins, dis-je, que ce spectacle me soit salutaire et me fortifie dans mon idée de retour à Dieu. » Il n'y a rien de tel pour ramener un cœur généreux à une voie meilleure que la vue du vice et de tous ses méfaits; et
ceux que je venais de contempler, avaient agi en moi avec tant de répugnance qu'il ne m'apparaissait plus possible de différer dans ma conversion.
Des dispositions aussi favorables me préparèrent dignement à attendre le jour. J'aspirais de toutes mes forces à revoir Tiberge, et ce fut le cœur empli de son image, animé des meilleurs sentiments de repentir et de piété que j'aie eus de ma vie que je m'acheminai le lendemain vers le séminaire. A la vue de Saint-Sulpice il me sembla que je touchais à un paradis, que les arbres, les maisons, les pierres et les murs m'attiraient avec une puissance invincible. Mes mains tremblaient, mon cœur battait ; mes yeux se mouillaient de larmes ; dans mon exaltation j'eusse embrassé le sol et les portes du cloître ; je me fusse jeté à genoux sur les marches ; j'eusse appelé Tiberge à voix haute. J'eusse voulu voler au-devant de mon ami ; mais Tétat de fièvre où j'étais me défendait d'avancer aussi vite. Enfin je maîtrisai mon cœur Je dominai mon désordre et j'entrai. Je revis, en un moment, le préau, les dortoirs et la salle de l'école de théologie où j'avais prêché. Ma vie était là comme un fleuve qui remonterait vers sa source. J'étais dans mon passé, j'étais dans ma jeunesse. < Manon I » pensai-je. Oui, c'était là le parloir où
elle était venue me tenter, où elle m'avait repris, où elle avait l'air de l'amour même 1 « Mon Dieu I mon Dieu I me dis-je, vous me montrez Manon et c'est Tiberge que je veux I » Je pris ma résolution ; je pénétrai dans la loge où est le frère portier. Je lui demandai aussitôt après Tiberge.
— Hélas ! monsieur, me dit cet homme, huit jours plus tôt vous l'eussiez vu encore. Mais un voyage urgent l'a forcé de s'éloigner. Il est sur le chemin de Rome et porte au Saint-Siège des lettres de ces Messieurs.
La foudre tombant à mes pieds ou la mer s'ouvrant devant moi ne m'eussent pas plus atterré que ces mots du portier.
— Au moins, dis-je, sa commission remplie, Tiberge reviendra à Saint-Sulpice ?
— Je ne pense pas que ce soit avant trois mois au moins, me répondit le religieux ; car, bien qu'il se hâte, il a fort à faire ; et les chemins sont longs î
Une telle déconvenue, en venant ruiner tous mes projets, me précipita en un moment de la joie où j'étais dans l'abattement le plus morne et le plus extrême. « Ah ! malheureux I me disais-je en me maudissant mille fois, voilà le fruit de l'inconstance î Au lieu d'écrire à Tiberge ; au lieu d'appeler ton ami à toi, tu es demeuré
sourd à tous ses conseils, tu Tas abandonné I Kt maintenant voilà que tu te trouves seul au monde ! »
Je sortis de Saint-Sulpice en proie au chagrin le plus vif, désespéré de tout ce qui m'arrivait, et sentant déjà faiblir dans le fond de mon cœur, toutes les résolutions que M. Tabbé Prévost y avait fait naître. La déception de n^avoir pas rencontré Tiberge au séminaire était si forte que je demeurai longtemps immobile et muet de saisissement. La vue de la petite friperie, vers le coin de Téglise, où je m'étais autrefois débarrassé de ma soutane en fuyant avec Manon, au lieu de le calmer, excita mon trouble. Je parvins enfin au Luxembourg. Je marchai dans les chemins, sans entendre ni voir, ainsi qu^un insensé. Je ne remarquai pas tout d'abord, dans mon abattement, que j'entrais dans l'allée où j'avais eu rendez-vous avec mon père pour la dernière fois. Enfin, je reconnus Tendroit^je revis le moment et la journée. C'est là que j'avais prié pour Manon ; c'est là que mon père avait eu la dureté de me repousser avec indignation. Tous mes maux viennent de ce refus cruel de m'entendre.
En même temps que je ressuscitais pour mon pire remords ce passé douloureux, j'agitais en moi si je devais aller à Rome pour rejoindre
SUITE AU RÉCIT DU CHEVALIER DES GRIEUX l23
Tiberge et si je devais parler au Père supérieur pour m'aider de m'y rendre. Mais alors, n'était-ce pas réveiller, auprès des religieux, le scandale de mes déportements?Dans le désarroi avec lequel toutes ces pensées mêlées se pressaient dans ma tête en se combattant, je heurtai les arbres et butai dans les chaises. Enfin, je tombai sur un banc prêt à m^'abandonner à mon sort rigou" reux et, sll le fallait, à me laisser périr de douleur.
J'étais là depuis un moment quand une main se posa sur mon épaule et me tira de ma rêverie. Je levai les yeux et vis avec stupéfaction une femme encore jeune et belle dont les traits ne m'étaient pas nouveaux et qui me souriait avec un certain intérêt. Cette femme prononça mon nom et je tremblai à Tentendre. Enfin elle prit place sur le banc à mes côtés. A peine l'eussé-je étudiée un peu plus que je reconnus cette fille que Manon m'avait envoyée dans le carrosse le jour où j'étais à l'attendre rue Saint- André-des-Arts pendant qu^elle partait avec le fils de G. M.
— Ma pauvre fille, lui dis-je, vous me rencontrez toujours dans le malheur. Eloignezvous de mes pas, ils ne conduisent pas sur le chemin de la paix et de la fortune.
Cette fille ne m'avait pas revu depuis le temps
OÙ j'étais encore avec Manon. Il semblait qu'elle éprouvât une espèce de honte à me questionner sur les suites de mes aventures; il fallut que je Tinstruisisse en peu de mots de mes malheurs.
— Mais vous-même, lui dis-je, n'avez-vous jamais quitté ce quartier de la ville? Y avezvous encore entendu parler de G. M. et de son fils?
Je vis que cette question la piquait au vif car elle rougit aussitôt.
— Venez chez moi, me dit-elle; cela est à deux pas. Je vous parlerai de G. M.
Cette fille me paraissait beaucoup moins dissolue que ses pareilles. Elle semblait modeste et je ne balançai pas à raccompagner. Nous sortîmes du jardin par la rue de Vaugirard ; en peu de temps nous fûmes rue du Cœur- Volant où elle habitait. Chemin faisant, elle m'apprit que la rivalité entre le vieux G. M. et son fils, loin de s'éteindre avec le temps, s'était accrue encore. 11 n'y avait pas de maîtresse que le fils ne cherchât à enlever au père et réciproquement. Cette singularité dans la galanterie eût pu me surprendre de la part de tout autre; mais de celle de G. M. cela n'avait rien qui pût m'étonner.
— Duquel des deux, demandai-je, dépendezvous pour Tinstant?
Elle me répondit avec une grande simplicité que c'était du fils; mais elle ajouta qu'elle était avertie que le père n'avait pas tardé d'apprendre où elle était et qu'elle tremblait à tout moment de le voir apparaître.
A peine fûmes-nous dans sa chambre, qui était sans grand luxe, mais très propre, qu'elle commença de prendre un peu plus de liberté avec moi. Elle allait, elle venait, elle chantait un petit air. A la fin elle me dit :
— Vous allez déjeuner avec moi et je vais me faire belle.
Je protestai que je n'avais aucun appétit et que je n'avais pas le cœur à m'amuser.
— Si, si, me dit-elle. Il le faut. Restez ce matin avec moi. Après vous aviserez à vos affaires.
En même temps elle était à son miroir; elle arrangeait son fichu^ son collier, son petit juste et elle se parait avec une décence que je sentais pour moi. Quand cela fut fait elle prit un ruban de feu qu'elle tira d'un tiroir et ôta son bonnet pour s'accommoder. Mais je ne fus pas que peu stupéfait à la voir tête nue et les cheveux si courts qu'il semblait qu'ils commençassent seulement à pousser.
— Vous qui aviez de si beaux cheveux, disje, qu'en avez-vous fait?
Elle se retourna, à ces mots, avec une promptitude qui me déconcerta.
— Mes cheveux ? me dit-elle avec un accent qui m^émut vraiment de compassion et de regret, ils sont à l'Hôpital !
— Quoi? ûs-je, à l'Hôpital!
— Oui, oui, me répondit-elle, le vieux G. M. m'y a fait enfermer, il y a six mois, pour me punir d'être revenue avec son fils; et, à THôpital, on vous rase les cheveux !
Ce nom d'Hôpital, prononcé avec tant de répulsion par cette malheureuse, en venant me rappeler tout ce que Manon avait souffert aussi du même homme, acheva de me tirer complètement de ma rêverie. Le bourreau me marquant avec le lys rougi ne m'eût pas causé plus de douleur que ce mot-là. D'un bond, je m'étais dressé ; j'allais et venais à présent par la chambre; l'indignalion que je ressentais me jetait hors de moi. Je répétai le mot hôpital! hôpital! à plusieurs reprises et d'un air si farouche que cette fille prit peur.
— Le vieux lâche, dis-je, n'a donc pas changé et il use toujours des mêmes supplices envers ceux qui ne veulent pas plier devant ses violences?
La malheureuse, qui en était demeurée là de sa toilette, essayait, mais vainement, par de
douces paroles, de calmer mon emportement.
— Gomment, criai-je alors, d'une voix forte ; un être aussi adorable que Manon, un ami aussi bon que Tiberge ont pu disparaître de mon chemin, appelés par la mort et Toubli. Et toi, bandit abominable, au comble de la fortune, au-dessus des lois et du roi, tu peux perpétrer tes actions honteuses sans que le châtiment que méritent tes crimes vienne t'ôter de ma route. Ah! que n'es-tu là, maudit vieillard? Cette fois je ne chercherais pas seulement à t'étrangler comme je fis à Saint-Lazare et c'est d'un fer vengeur que je te ferais expier tes forfaits!...
A ce moment la fille avec qui j'étais, au comble de l'anxiété où la jetait mon état, allait de la petite fenêtre à la porte où elle écoutait. La vue des sévices qu'elle avait subis par Tordre de G. M., loin de calmer ma colère, aidait à porter ma fureur au comble. 11 n'y avait pas de vœux que je ne fisse alors pour me trouver devant le bourreau de Manon, de moi-même et de la fille chez qui j'étais en ce moment. Ma compagne de rencontre, affolée de m'entendre, écoutait toujours. Tout à coup et comme si elle eût été à moitié folle, elle quitta le poste où elle observait et se jeta sur moi en posant -sa main sur ma bouche.
— Taisez-vous, me dit-elle, le voilà !
128 PORTRAITS DE SENTIMlîNT
La porte s'ouvrit à ces mots. Celait le vieux G. M. Ah! j'eusse fait bon marché alors de toute ma vie éternelle au profit de ce court instant où je me retrouvai face à face avec ce vieux monstre. Un instant sa figure, qui décelait la ruse et la cruauté, se peignit d'épouvante en me reconnaissant. Il semblait qu'il voulût parler et qu'il cherchât sans doute à m'outrager encore. Mais je ne lui en laissai pas le temps. A peine Teussé-je vu que je tirai mon épée en criant le nom de Manon et aussi le mien. Je me jetai sur lui avec fureur; il tomba d'une masse et la violence que j'avais mise à l'atteindre était si vigoureuse que j'eus toutes les peines du monde à retirer mon épée de sa poitrine. La malheureuse fille, chez qui venait de se jouer cette scène rapide et sanglante, attendait, terrifiée, les suites de mon action.
— Malheureux, s'écria-t-elle au comble de la crainte, malheureux, qu'avez-vous fait ?
— Rien, lui dis-je, qui soit contre l'honneur. Anéantir un être aussi vil que G. M. c'est purger la terre d'un des monstres qui l'oppriment.
J'avais repris mon sang-froid avec ces paroles. J'essuyai mon épée aux pans du manteau de G. M. Après quoi j'avisai aux conséquences qui ne pouvaient manquer de surgir pour nous de l'événement.
— Ne croyez-vous pas, dis-je à mon hôtesse d'une heure, que le vieux G. M. ne se soit fait accompagner par des gens du guet? Il avait coutume de cela autrefois. Ces gens, ne le voyant pas revenir, vont paraître sans doute.
Elle alla regarder avec précaution du côté de la rue du Cœur-Volant et revint en poussant un cri.
— En effet, ût-elle, les voilà !
— 11 n'y a plus à différer, dis-je alors, partons I partons vite I
Heureuseinent la maison avait deux issues. Nous nous engageâmes dans celle qui aboutissait sur la Cour des Quatre-Vents. Il était temps ; les archers, ne voyant pas revenir G. M., entraient par une porte au moment où nous nous échappions par Tautre ; en peu de moments nous fûmes à la Foire Saint-Germain. La maîtresse de G. M. se lamentait, pleurait et gémissait tout en me suivant dans la rue. Gela ne laissa pas que d'attirer Tatlention. Par bonheur, dans la Foire, en raison du nombre et du bruit de la foule, nous passâmes un peu plus inaperçus. Bientôt on cessa de nous épier. Ce fut le moment que je choisis pour me séparer de la malheureuse qui venait d assister à tout l'événement du drame.
— Quittez Paris, lui dis-je ; hâtez-vous. Il n'est pas possible que vous n'ayez quelque ami
OU parent en banlieue. Tenez voilà de l'or, priezles de vous recevoir.
— Oui, oui, me dit-elle, j'ai une sœur à Vaugirard.
— Eh ! bien, lui dis-je, allez-y.
Je lui donnai la plus grosse part de la somme que M. Tabbé Prévost m'avait remise en quittant Calais et, tandis qu'elle s'éloignait par la rue Guisarde, je me portai en hâte vers la Comédie. Parvenu au bout de la rue Saint-André, près le pont Saint-Michel, j'entrai dans ce café de Feré où j'avais fait jadis des stations si longues en attendant Manon. Je m^'attablai dans un coin un peu à la dérobée ; je me fis donner à boire. Mon esprit avait reconquis toute sa lucidité ; le vin acheva de me remettre et je ne crois pas que je fus jamais dans ma vie d'un calme aussi pur, dans une possession plus complète de mon être. Enfin je comptai mon argent. Il me restait à peine vingt pistoles ; il n'y avait pas là de quoi aller loin. Le projet de partir en Italie et de retrouver Tiberge devenait, de ce fait, irréalisable. « Que faire ? pensai-je que faire ? Si je vais chez M. de T. je dénonce aussitôt mon crime et, si je décide d^attendre M. l'abbé Prévost, je risque de compromettre avec moi cet homme excellent. Il n'y a plus que le sergent aux gardes vers qui je puisse aller.»
SUITE AU RÉGIT DU CHEVALIER DES GRIEUX l3l
Je bus encore un peu pour m'enfoncer mieux dans ma décision ; puis je sortis d^un air détaché, affectant de marcher du pas le plus tranquille du monde. Arrivé du côté des Halles j^aperçus qu'une foule de femmes et de petits gamins se portait en criant les mots : A V hôpital ! A V hôpital! vers une grande charrette de foin où les gardes du lieutenant de police faisaient monter des filles.
— On leur coupera les cheveux, me dit une poissarde, on les mariera avec des voleurs et ils s'en iront peupler au Canada !
Cet expédient était le même que Law employait pour livrer des colons à l'Amérique. Je ne pus Tentendre sans frémir. « Ah ! Dieu ! pensai-je, c'est donc là que j'irai! C'est donc là! Et toutes ces malheureuses y viendront avec moi!» J'avisai sur la paille une jeune fille de l'air de Manon, enchaînée à la suite des autres et qui gémissait. Sa vue me fendit l'âme. Je tentai d'approcher pour la consoler ; mais les gardes levèrent vers moi le bout de leurs fusils.
— Au moins, dis-je, portez-lui cela de ma part.
Je leur donnai dix pistoles dont ils gardèrent bien la moitié et lui jetèrent le reste. La prisonnière me remercia d'un regard baigné de pleurs. La poissarde me dit:
— Voilà un jeune homme généreux 1
Mais je me hâtai de fuir autant par la douleur qu'un si dur spectacle éveillait en moi que dans la crainte de me laisser aller, par mon intervention, à quelque nouvelle action irréparable.
Mon soldat avait son quartier du côté du Temple. Je le vis qui arrivait à peu près en même temps que moi, mais par une autre rue. Deux ou trois mauvais drôles marchaient sur ses talons.
— Voilà de nouvelles recrues, me dit-il en me saluant d'un petit air d'ami ; je les ai faites au Pont-Neuf ; et c'est le meilleur endroit pour les gens qui ont faim.
Nous entrâmes en petite troupe au quartier.
— Je savais, dit le sergent, que vous reviendriez à moi.
— Je n'ai pu, répondis-je en feignant toute la vérité, demeurer au séminaire.
— Eh ! me dit-il, avec votre taille, votre épée, votre air noble et décidé, cela se pouvait-il ?
Je compris, à ces mots, qu'il fallait que je busse avec lui mes derniers sous. Nous fûmes au cabaret et c'est là que je signai rengagement dans ses mains. Après quoi on nous mena pour nous habiller. Un officier aux gardes nous voulut connaître.
— Monsieur, me dit-il toutsupris, vous engagez-vous ?
Il faut croire que mes manières, mon genre, enfin tout Tair d^abaltement et de mélancolie qui se peignait sur mes traits lui en imposèrent.
— C'est, me dit-il, qu'on n'a guère de recrues comme vous tous les jours.
Quand il sut que j'étais chevalier de Malte il redoubla d'égards et il me fit donner un meilleur uniforme qu'aux autres. Bientôt nous fûmes habillés. J'avais un pourpoint blanc ; on me boucla les cheveux sur l'oreille et on me les enferma par derrière en catogan, on me mit un mousquet dans les mains ; on m'apprit à m'en servir. Gela ne fut pas long et je devins soldat en moins d'une heure. Le recrutement pour les Amériques se faisait par appel. L'offiii cier demandait :
— Qui veut aller au Canada ?
Ceux qui acceptaient répondaient par leur nom. Quand ce fut mon tour je criai « des Grieux » I de toutes mes forces. L'officier en ce moment parlait à un autre qui arrivait.
— Voilà, lui dit-il en me désignant, un bon soldât. Il veut aller en Amérique. Il est un peu noble et je l'ai vu tout à l'heure si excellent à l'exercice que je gage bien que le roi en sera content.
13 i PORTRAITS DE SENTIMENT
— C'est bien ce qu'il faut, répondit l'autre d'un air engageant. Nous avons assez de fripons ; nous pouvons bien avoir un honnête homme.
Ces manières bienveillantes m'enhardirent.
— Capitaine, lui demandai-je, quand partonsnous ?
— Mais dès demain, mon ami, me dit-il, nous partons au Havre avec le détachement.
Je laisse à penser ce que fut pour moi ce voyage du Havre que j'avais accompli jadis, peu d'années avant, aux côtés de Manon. J'eus, à toutes les étapes, la douleur et la consolation de revoir tous les lieux où j'avais passé à cheval tandis que ma maîtresse était enchaînée au fond de la charrette et si cruellement que ses mains et ses bras en étaient blessés. Quand le Christ souffrit sa montée vers la mort, il n'éprouva pas sans doute plus de douleur que j'en ressentis à revoir les stations de notre calvaire, à Manon et à moi. Cela commença sur le chemin de Normandie, après la porte Saint-Honoré. Il fallut que je passasse dans Passy à l'endroit même où notre lugubre cortège s'était arrêté en sortant de Paris et en emmenant Manon. Je ne pus revoir l'hôtellerie où M. l'abbé Prévost prit soin de nous deux avec tant de bonté, sans m'abandonner à mon chagrin. Les soldats qui étaient
dans le rang se moquèrent de moi; ils croyaient que c'était par désespoir de m'ètre engagé que je versais des larmes ; ils le dirent à mon capitaine en me raillant de façon grossière. M. de K., qui s'était montré si excellent la veille à mon égard, vint aussitôt à moi. Il lit taire ces rustres, me fit sortir du rang et il mit tant de bonté à s'intéresser à ma douleur que je ne pus faire autrement que de lui en confier la cause. Il faut dire que cela nous mena, ce jour-là, jusqu'à Mantes et que la compassion que M. de K. témoigna pour moi pendant mon récit fut un véritable adoucissement à mon malheur. Je lui dis, en arrivant à Mantes, où nous parvînmes enfin à la fin du jour, que c'était dans cette ville que j'avais le plus souffert. Je lui retraçai le tableau de ma maîtresse attachée comme la pire voleuse au milieu des filles tandis qu'à chaque pas je devais lutter avec les soldats pour avoir le droit d'approcher un peu d'elle et d'essuyer de ma main ses yeux qui ne s'arrêtaient pas un moment de pleurer. •
Le récit de ces aventures retint M. de K. au point que cet officier, me prenant sous sa protection, se lia à moi sans distance des grades. En arrivant au Havre je dus à ses bontés d'être présenté à M. le marquis de la Gallissonière qui commandait l'escadre. M. de K. passait aussi en
Amériqae ; il assura Tamiral que j'étais de ses amis et que je ne pouvais être qu'une recrue excellente à Texpédition. M.de la Gallissonière était d'abord rude et bon. II me tapa un peu sur l'épaule comme on fait aux soldats.
— Je vois ce que c'est, dit-il, vous quittez la France par chagrin ; laissez faire, mon ami, le chagrin s'usera avec le temps ; vous servirez bien et je vous ferai officier en arrivant au port.
— Monseigneur, répondis-je avec beaucoup de modestie, rien ne me touche plus que votre accueil; mais mon chagrin ne passera qu'avec la vie que je porte.
Apparemment que M. de K. lui avait parlé; il n'insista pas de peur de réveiller des peines qui n'étaient qu'assoupies.
— Au moins, me dit-il, n'allez pas commettre d'imprudence ; je n'entends pas que vous vous exposiez autrement que dans la guerre.
Je lui promis, ainsi qu'à M. de K. de n'obéir qu'à leurs ordres. Ils le trouvèrent bien; et c'est le lendemain seulement que nous mîmes à la voile.
Par un de ces hasards affreux qui n'arrivent qu'à moi et me poursuivent de leur fatalité, le vaisseau où j'embarquai était le même qui nous avait emmenés avec Manon en Amérique. Je reconnus le pont et les sabords, le pavillon du roi
SUITE AU RÉCIT DU CHEVALIER DES GRIEUX l37
et ce banc-arrière où nous formâmes jadis, ma maîtresse et moi, un groupe tremblant et lamentable. Pauvre Manon! Je la revois toujours! Du moment que je venais partager ses malheurs, il semblait qu'elle cessât de les sentir ; elle s'approchait de moi, me pressait les mains de ses mains, me serrait de ses bras, me réchauffait avec ses lèvres. Cela dura deux longs mois de notre départ du Havre au Nouvel-Orléans. Il n'y eut pas de nuit que nous ne passâmes sur ce banc à nous aimer. Manon s'abandonnait d'une façon qui témoignait de Taffection invincible qu'elle avait pour moi. Elle manifestait un repentir si grand de ses erreurs qu'il apparaissait que je ne dusse plus redouter de la perdre jamais. Le souvenir de ces nuits est gravé en moi et je l'ai revécu en montant à bord. Manon venait se placer à mes côtés, et me cachait avec elle sous son manteau. Nous nous sentions alors, au milieu de l'Océan, dans une sécurité que nous n'avions jamais goûtée au milieu du monde. Mais les nuits étaient fraîches ; et il arrivait que Manon, encore affaiblie de tous les maux qu'elle avait soufferts à l'hôpital et pendant le voyage affreux auquel on l'avait contrainte, sentait le froid la gagner. Alors elle toussait, elle frissonnait ; et je crains bien que le mal qui l'accabla un jour, n'ait commencé là. Je me rappelle toujours, comme si
c'était hier, d'une des plus belles heures de la traversée ; aucune ne fut plus ineffable. Je m'étais étendu sur le pont; Manon avait posé son front sur ma poitrine.Lanuit était douce et illuminée.. . Ah! que la mort ne nous a-t-elle saisis à ce moment ensemble ; que le vaisseau ne s'est-il ouvert ; que ne sommes-nous passés du bonheur qui nous confondait à un engourdissement encore plus total, à un néant plus grand et plus absolu?...
Le récit de des Grieux ne va pas plus loin que ce passage. Il appartenait à M. de K..., qui demeura jusqu'au bout le fidèle confident du chevalier, de le compléter avec ses notes. Voici les notes de M, de K, :
« Notre petite escadre avançait toujours ; le temps, des plus purs, en favorisait la marche. Et le chevalier, sans cesser un seul jour de s'épancher près de moi et de me parler de Manon, semblait se reprendre à la vie avec une ardeui que j'admirais. Hélas ! cette ardeur n'était qu( l'expression de l'impatience fébrile qu'il appor tait à chercher la mort 1 C'est dans la nuit du K au 11 d'avril qu'il la trouva enfin et se précipit: au-devant d'elle avec une allégresse et une sou daineté telles que nous ne pûmes rien faire pou
y mettre obstacle. A ce moment, il était à peu près minuit ; à la faveur de l'ombre deux ou trois brigantins et une petite corvette s'étaient approchés de nous au point de nous toucher. On donna l'alarme et l'on ouvrit le feu ; mais Tennemi, que nous ne distinguions qu'à peine, répondit par une belle décharge d^artillerie. A ce bruit, je vois encore des Grieux s'élancer d'auprès de moi, Tépée à la main, entraîner les autres et porter la terreur chez les assaillants ; enfin, en moins de temps que j'en mets pour écrire, il revient; il a fait prisonnier le capitaine anglais; mais, à peine a-t-il accompli son action que je le vois tout d'un coup tomber à mes pieds, atteint par une grenade.
« Le geste de des Grieux, en s'attaquant si résolument à nos adversaires, avait sauvé Tescadre; mais, presque aussitôt, celui qui venait de s'illustrer d'une façon aussi courageuse et aussi belle n'était plus qu'un mourant dans mes bras.
« Le chevalier, frappé en pleine poitrine, rendait le sang par la bouche. Il voulut qu'on le soulevât pour qu'il pût parler. J'écoutais avidement tout ce qu'il allait dire.
« M. le marquis de la Gallissonière se penchait sur lui en l'encourageant ; il Tentretenail de la récompense que son action avait méritée.
« — La seule que je veuille oblenîp, dit alors des Grieux, est que vous me conduisissiez au Nouvel-Orléans. Le gouverneur me connaît ; vous lui direz de placer ma dépouille auprès de celle de Manon. J'ai entrepris ce voyage pour revenir vers elle et c'est auprès d'elle que je veux reposer.
« Ainsi la dernière parole de cet amant sublime et incomparable fut de nommer encore l'objet de son amour. M. l'amiral voulut bien donner au pauvre chevalier Tassurance que tout serait accompli ainsi qu'il souhaitait. Mais la faiblesse du blessé semblait augmenter avec le mal atroce qu'il endurait. Malgré ses souffrances il remercia avec douceur. Enfin il eut un frisson, étendit les mains et passa d'un coup. Tous ceux qui étaient là pleuraient de ce spectacle. Notre petite escadre, délivrée du péril d'où l'avait tirée le dévouement de des Grieux, continua de faire voile vers le Canada. Parvenu un peu au nord des Bermudes, M. Tamiral ordonna que je prisse la dépouille du chevalier à bord de la flûte VEngageante et que je la conduisisse au Nouvel- Orléans. Cette mission pénible s'accomplit pour moi au mieux de mon désir. Bientôt nous fûmes en Louisiane, nous touchâmes au port, je vis le gouverneur à qui je transmis les ordres du commandant en chef.
« — Quoi, dit-il, c'est encore des Grieuxl Le pauvre garçon I II est revenu enfin vers le port funeste où il perdit Manon et où mon neveu et lui se battirent pour elle.
« Le neveu du gouverneur, Synnelet, était là comme son oncle parlait. Il manifesta une grande douleur de l'aboutissement d'une aventure aussi émouvante que celle du chevalier. Il voulut que les funérailles de son ancien rival fussent faites par ses soins. Les restes de des Grieux furent placés auprès de ceux de Manon, dans le petit cimetière du quartier créole. Un cèdre de Virginie, élevait son feuillage au-dessus du petit tombeau de la jeune fille ; nous plantâmes un cyprès de Louisiane sur celui de des Grieux. I Dans quelques années les branches de ces arbres s'uniront en se développant ; les cimes se confondront toutes deux en une même ombre et recouvriront les corps embrassés des amants. »
Je ne puis évoquer jamais la mère d'André et de Marie-Joseph Chénier, la belle Cypriote coiffée à la grecque et qui filait la laine à l'ombre, sans me souvenir de ce début si charmant de La Bruyère : « Il y avait à Smyrne une très belle fille qu'on appelait Emire, et qui était moins connue dans toute la ville par sa beauté que par la sévérité de ses mœurs... »
Dans un petit tableau de Gazes, exposé au musée de Garcassonne, nous la retrouvons entourée de son mari et de ses enfants, vêtue à l'ottomane et coiffée à la Bajazet, la Grecque qui vint
... en son jeune printemps iBelle, au lit d'un époux nourrisson de la France...
enfanter le plus voluptueux et le plus pur poète. |Dans la galerie des dames affublées à la turque [ui, de M'^' Aïssé à M"' de Staël, acclimatèrent |en France, dans la seconde moitié du xviii* siècle, toutes les modes gracieuses de l'Orient,
l46 PORTRAITS DE SENTIMENT
M"" Elisabeth Ghénier a vraiment sa place. Le petit tableau de Gazes nous aide à penser ce queùt été, touchée du pinceau d'un Goypel, du crayon de couleur d'un Liotard, cette femme vêtue à ravir, enveloppée de beaux et longs voiles, parée de soie et de bijoux et, comme Shéhérazade, chaussée de babouches filigranées d'or. Mais, mieux peut-être que le pinceau ou le crayon des maîtres, le fin portrait que La Bruyère esquissa, au précédent siècle, de la sage Emire, s'accorde plus étroitement à M^^ Ghénier.
De même qu'Emire, Elisabeth était belle et elle était chaste. Spirituelle et lettrée, elle avait été élevée dans le goût de la musique, de la danse et de la poésie ; la famille à laquelle elle appartenait, et qu'elle-même prétendait descendre des Lusignan, était en faveur à Gonstantinople depuis le règne d'Achmet III, ce sultan doux et humain, qui se plaisait, dans les moments de rêverie, à écouter, dit-on, entouré de toute sa cour, des concerts de serins et de rossignols. Le père d'Elisabeth, Santi Lomaca, avait même « sans doute fait partie, ajouteM.de Bonnières des huit notables portant barbe envoyés avec Mehemet Effendi à Louis XV par rEmpereui des Turcs ». Nulle femme, plus que celle-là n'était douce et enchanteresse ; comme elh
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n'était pas turque, mais grecque, elle n'allait point, à la façon de Roxane ou de Zaïre, voilée en dehors du sérail. C'est ce qui fait que le Français Ghénier, la première fois qu'il la vit à Gonstantinople, à un bal donné chez le comte des AUeurs, ambassadeur de France, fut émerveillé ^
Lui-même, Louis Ghénier, n'était point, à l'exemple du comte-pacha de Bonneval, de ces Français fantasques révolutionnant, par l'excentricité des mœurs et du caractère, un peuple si différent des Occidentaux. D'un esprit plein de tact et de mesure, habile aux spéculations du commerce, il avait, bien que tout jeune encore, donné par plus d'un exemple, la preuve de la droiture la plus heureuse alliée à la plus grande vigilance des affaires. Né à Montfort, près Limoux, le 3 juin 1722, Louis Ghénier n'avait pas vingt ans quand il fut envoyé, le 2 août 1742, de Marseille à Gonstantinople. Représentant de la maison Lavabre et Dussol, il eut vite fait de se signaler à l'attention de ses nationaux par des services rendus au négoce français. Roland Pichot, comle des AUeurs, dont l'autorité affectueuse eut, dit-on, une grande influence sur la vie et la carrière de Louis Ghénier, n'allait point