‹ Portraits de sentimentChapitre 13 sur 42 · De Bgnnières : La. Vie de M°'* Chénier · texte numérisé non relu

De Bgnnières : La. Vie de M°'* Chénier

religion et sa morale n'ont pas échappé à son attention. « Les Maures, dit-il, sont assez dans le goût de rimer. » La musique, la danse sont des passe-temps agréables pour eux. Ils ne dédaignent pas — les femmes principalement — le luxe et la parure. <" Il y a, ne manque-til pas d'observer, de très belles femmes parmi les Maures, surtout dans l'intérieur de l'Empire. » Et l'auteur nous apprend de ces femmes que, lorsqu'elles s'habillent, elles revêtent « une ample et belle chemise de toile, brodée en or sur le sein, un caftan riche en étoffe, en drap ou en velours brodéenor ; leur tète est entourée d'un ou deux bandeaux de gaze rayée, or et soie, que Ton noue par derrière, et dont les pointes, confondues avec les tresses des cheveux, retombent jusqu'à la ceinture. Elles portent sur leur caftan une ceinture en velours cramoisi brodée en or, avec une boucle d'or ou d'argent, ou bien des ceintures brochées des fabriques de Fez ». La plupart de ces femmes sont cachées à la vue des hommes; de même que les sultanes de Montesquieu « elles sortent peu et ne sortent que voilées ». Une telle disgrâce ne pouvait pas permettre à Louis Ghénier de demeurer longtemps sans revoir la France. Il savait qu'à Paris l'attendait la douce et fidèle Cypriote, plus belle que toutes les femmes voilées du harem, à laquelle

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iPavait voué sa vie, et ne résista pas au désir de la revoir. Un congé, qu'il avait sollicité, lui fut accordé le 9 mars 1772 ; à la fin de juin 1773, il quitta les états de Sidi Mahomet et ne reprit possession de son poste que deux ans après, en avril 1775.

M"' Elisabeth Ghénier, bien avant que ses fils André et Marie-Joseph en donnassent Texemple, était comme les Maures, « dans le goût de rimer » et de composer. « On a d'elle, écrit M. Emile Faguet, publiées d'abord dans le Mercure de France, puis annexées au Vo/age en Grèce de Guys, deux « lettres », l'une sur les Enterrements grecs, l'autre sur les Danses en Grèce, qui sont bien spirituelles et finement écrites. » M""* Louis Chénier, à Texemple de beaucoup de personnes de la bonne société du temps, avait un « salon ». C'était une chose agréable autant que séduisante de voir avec quelle distinction aisée cette Grecque charmante faisait, aux hommes et aux dames de Paris, l'honneur de sa maison. L'abbé Barthélémy, les peintres Gazes et David, Suard, Lebrun, Palissot, le peintre Vigée et M°" Vigée-Lebrun sa sœur, agrémen-

taient de leur esprit et de leur beauté ces réunions savantes, dépourvues de pédanterie, où l'amour des arts était seul admis, et qu'animait d'une vive pétulance enfantine la présence de quatre garçonnets espiègles et d'une fille mutine.

L'aménité, Tintelligence, le caractère franc et loyal de Louis Ghénier n'étaient pas sans faire regretter l'absence de l'ambassadeur ; les soupirs de M""* Ghénier et de ses enfants ajoutaient encore à la mélancolie de cette situation. Aussi fut-ce avec la plus vive des joies que la nouvelle du retour provisoire du consul général fut accueillie dans cette famille touchante et cette société aimable. Les soins les plus tendres de l'amour et de l'amitié ne tardèrent point de dédommager le voyageur de toutes les déconvenues qu'il avait éprouvées chez les barbares. Sindbad, Sindbad-le-marin lui-même, quand il revint à l'île de Serendib apporter au prince de cette contrée les présents du calife, ne fut pas reçu avec plus de chaleur et d'empressement.

A force de rechercher les usages des Maures et de vivre assidûment dans un monde oriental, Louis Ghénier ne laissait pas que d'être devenu très Ottoman. Il apporta, dans son retour à Paris, un peu de la surprise d'Usbek et de Rica? et ne put pas, bien que revenu dans sa patrie,

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se déshabituer complètement du soin de ses affaires au Maroc. C'est en effet durant ce long et bienfaisant congé de deux années, que l'ambassadeur commença de mettre au point quelquesuns des fragments recueillis par lui dans ses voyages. Curieuse de recevoir, pour son mari, la plus illustre des approbations, M'^° Chénier devait, quelques années plus tard, adresser à Voltaire un choix de ces fragments. L'année même de sa mort, le 1" avril 1778, Tillustre malade de Ferney trouva, dans son agonie, assez de force encore pour faire parvenir à M^^ Chénier, dans le billet suivant, son appréciation. « Un vieux malade, un mourant^ Madame^ reprend un peu de vie à la lecture qui lui vient du paj^s de Juba. de Massinisse et de Saint- Augustin. Je suis dans un état qui ne me permet pas de parler., mais me permet d' entendre, et c'est ce qui fait que je souhaite passionnément d'avoir j l honneur de vous faire ma cour, »

Le congé que M. Chénier avait obtenu passa ainsi le plus heureusement du monde ; l'affection du cœur et les plaisirs de l'intelligence en ornèrent les minutes rapides. Le temps arriva bientôt de songer, pour l'ambassadeur, à rejoindre son poste auprès de l'Empereur du Maroc ; le ministre ne tarda pas, dès le commencement de l'année 1775, de lui en envoyer bientôt

l'ordre dans ce sens. Louis Chénier ne goûta tout d'abord que modérément ce rappel d'un supérieur. « Quelque répugnance, répondit-il au ministre, que je doive avoir pour ce pays, je suis prêt à y retourner si votre Excellence l'ordonne et si cela devient nécessaire au service du Roi. »

Cette nécessité apparut telle que Chénier ne dut bientôt plus songer qu^à obéir. Pour une fois, il s'arracha encore, la mort dans Tâme et les larmes aux yeux, à ses amis et à sa famille. Le ministre, touché de sa docilité, le dédommagea en lui assurant cette fois des conditions plus acceptables qu'au premier voyage. Au titre de Consul général, Chénier ajoutait en effet celui de chargé d'affaires ; une augmentation de traitement lui était consentie ; enfin, on lui octroyait, pour les commodités de son influence, un aumônier espagnol. « Cette dépense, estimait Louis Chénier, n'est ni d'opinion ni de fantaisie. Je la crois d'obligation pour un chef de nation, dans un pays d'une religion différente *. »

L'impression que Louis Chénier ressentit du pays marocain ne fat pas beaucoup plus souriante à cette seconde arrivée qu'à la première. Le port de Saffy, auquel il aborda, n'avait

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